Les disques d'airian
Peut-être serait-il opportun de répondre ici aux p'éoccupations diverses exprimées par des personnes qui ont bien voulu accorder quelque attention à mes vers.
On a cru voir dans mon oeuvre poétique une révélation soudaine plutôt due à l'étude, à la réflexion intense qu'à des dispositions natives.
Je crois pouvoir affirmer que mon temps te toujours été divisé entre ma profession et les lettres. Seulement, il faut bien le dire, notre mentalité {pour employer une expression à la mode) n'est pas de nature à suggestionner les poètes et à les lancer dans des crises d'inspiration inépuisable.
Au^si, ai-je fait comme Asselin qui pense que le bon principe directeur pour nos penseurs est de s'enrichir d'abord pour pouvoir écrire librement. Sans
m' enrichir j'ai pu cependant m' élever quelquetemps au-âessu^^ de la gêne immédiate et j'ai alors écrit, puis quelques messages sympathiques d'intellectuels aidant, je suis parvenu à composer tout un volume de vers que je présente aujourd'hui au public lettré.
Les temps prédits par les philosophes arrivent enfin. Le génie {groupons sou:g ce nom tous les producteurs désintéressés de la pensée) atteint le point culminant de sa situation malheureuse dans le monde. "La société organisée — adversaire na- '"turelle du génie — est toujours de plus en plus aver- *'tie, avisée, formidable, elle acquiert toujours de ''plus grands secrets de lutte, tandis que le génie naît "toujours neuf de perceptions; nuif et sincère, il ne "se doutera de son isolement et des conditions terrir "bles de la lutte moderne que lorsque, sorti de ses "rêves, c'est-à-dire de son génie, il tombera désabusé, "honteux de son propre héroïsme".
A combien de penseurs désintéressés ces mots pourraient s'appliquer! Que j'en ai connus de ces rois en exil, déclassés par absence d'intérêt pratique, qui, dans une société politique où toutes les trahisons sont
phusihles et tous les héroïsmes travestis, traînent une vie basse, honteiise et sournoise impossible à réformer parce qu'à l'instar de la tache, le désintéressement littéraire est au fond. Mais aussi quelle revanche quand on lit dans le compte-rendu du procès de trahison Boïo qu'au salon de ce dernier où s'accrochaient et s'accointaient tant de personnages, de députés et d'agentS: interlopes, on a remarqué qu'on n'y rencontrait jamais de poètes et d'hommes de lettres.
Avec les prêtres, les poètes iront dans les solitudes pleurer la mort de leurs dieux, mais comme la religion, l'art est éternel et le mépris des gens pratiques ne découragera jamais ceux qui, par-dessus la ruée des arrivistes, peuvent voir se lever les aubes spirituelles aux accents du chantre divin.