LETTRE. SUITE DU MÊME VOYAGE
Richelieu, ce 3 septembre 16G3.
Autant que la Beauce m'avait semblé ennuyeuse, autant le pays qui est depuis Orléans jusqu'à Amboise me parut agréable et divertissant. Nous eûmes au commencement la Sologne, province beaucoup moins fertile que le Vendômois, lequel est de l'autre côté de la rivière. Aussi a-ton un niais du pays pour très-peu de chose ; car ceux-là ne sont pas fous comme ceux de Champagne ou de Picardie. Je crois que les niaises coûtent davantage.
Le premier lieu où nous arrêtâmes, ce fut Cléry. J'allai aussitôt visiter l'église. C'est une collégiale assez bien rentée pour un bourg ; non que les chanoines en demeurent d'accord, ou que je leur aie ouï dire. Louis XI y est enterré : on le voit à genoux sur son tombeau, quatre enfants aux quatre coins : ce seraient quatre anges, et ce pourraient être quatre amours, si on ne leur avait point arraché les ailes. Le bon apôtre de roi fait là le saint
homme, et est bien mieux pris que quand le Bourguiguon le mena à Liège.
Je lui trouvai la mine d'un matois :
Aussi l'était ce prince, dont la \ie Doit rarement servir d'exemple aux Rois, Et pourrait être en quelques points suivie.
A ses genoux sont ses Heures et son chapelet, et autres menus ustensiles, sa main de justice, son sceptre, son chapeau, et sa Notre-Dame ; je ne sais comment le statuaire n'y a point mis le prévôt Tristan : le tout est de marbre blanc, et m'a semblé d'assez bonne main. Au sortir de cette église, je pris une autre hôtellerie pour la nôtre ; il s'en fallut peu que je n'y commandasse à dîner ; et, m'étant allé promener dans le jardin, je m'attachai tellement à la lecture de Tite-Live, qu'il se passa plus d'une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit : un valet de ce logis m'ayant ayerli de cette méprise, je courus au lieu oîi nous étions descendus, et j'arrivai assez à temps pour compter.
De Cléry à Saint-Dié, qui est le gîte ordinaire, il n'y a que quatre lieues, chemin agréable et bordé de haies ; ce qui me fit faire une partie de la traite à pied. 11 ne m'y arriva aucune aventure digne d'être écrite, sinon que je rencontrai, ce me semble, deux ou trois gueux et quelques pèlerins de Saint-Jacques. Comme Saint-Dié n'est qu'un bourg, et que les hôtelleries y sont mal meublées, notre comtesse n'étant pas satisfaite de sa chambre, M. de Cliàteauneuf voulant toujours que votre oncle fût le mieux logé, nous pensâmes tomber dans le diflérend de Potrot et
ceux de la dame de Nouaillé. Lts gens de Polrot et ceux de Nouaillé a\ant mis, pendant la foire de Nioil, les hardes de Itur mailie et de leur maîlresse en même hôtellerie, et sur le même lit, cela fit contestation. Polrot dit : ^( Je coucherai dans ce lit là. — Je ne dis pas que vous n'y couchiez, repartit la dame de Nouaillé, mais j'y coucherai aussi. » Par point d honneur et pour ne pas céder, ils y couchèient tous deux. La chose se pasta dune autie manière: La comtesse se plaignit fort, le lendemain, des puces. Je ne sais si ce fut cela qui éveilla le cocher : je veux dire les puces du cocher, et non celles de la comtesse : tant il y a qu'il nous fit partir de si grand matin, qu il n'était quasi que huit heures quand nous nous trouvâmes vis-à-vis de Blois, rien que la Loire entre deux.
Blois est en pente comme Orléans, mais plus petit et plus ramassé ; les toits des maisons y sont disposés en beaucoup d'endroits, de telle manière qu ils ressemblent aux degrés d'un amphithéâtre. Cela me parut très-beau, et je crois que difficilement on pourrait trouver un aspect plus riant et plus agréable. Le château est à un bout de la ville, à l'autre bout Sainte-Solenne. Cette église parait fort grande, et n'est cachée d'aucunes maisons ; enfin elle répond tout à fait bien au logis du prince. Chacun de ces bâtiments est situé sur une éminence dont la pente se vient joindre vers le milieu de la ville, de sorte qu'il s'en faut peu que Blois ne fasse un croissant dont Sainte-Solenne et le château font les cornes. Je ne me suis pas informé des moeurs anciennes. Quant à présent, la façon de vivre y est fort polie, soit que cela ait été ainsi de tout temps, et que le climat et la beauté du pays y contribuent ; soit que
le séjour de Monsieur ait amené celte politesse, ou le nombre de jolies femmes. Je m'en fis nommer quelquesunes à mon ordinaire. On me voulut outre cela montrer des bossus, chose assez commune dans Blois, à ce qu'on me dit ; encore plus commune dans Orléans. Je crus que le ciel, ami de ces peuples, leur envoyait de l'esprit par cette YOie-là : car on dit que bossu n'en manqua jamais ; et cependant il y a de vieilles traditions qui en donnent une autre raison. La voici telle qu'on me la apprise. Elle regarde aussi de la constitution de la Beauce et du Limousin.
La Beauce avait jadis des monts en abondance,
Comme le reste de la France :
De quoi la ville dOrléans, Pleine de gens heureux, délicats, fainéans,
Qui voulaient marcher à leur aise,
Se plaignit, et fit la mauvaise ;
Et Messieurs les Orléanais
Dirent au Sort tout d'une voix,
Une fois, deux fois, et trois fois,
Qu'il eût à leur ôter la peine De monter, de descendre, de remonter encor.
« Quoi 1 toujours mont et jamais plaine!
Faites-nous avoir triple haleine,
Jambes de 1er, naturel fort,
Ou nous donnez une campagne
Qui n'ait plus ni mont ni montagne
— Oh ! oh ! leur repartit le Sort, Vous faites les mutins I et dans toutes les Gaules Je ne vois que vous seul qui des monts vous plaigniez !
Puisqu'ils vous nuisent à vos pieds,
Vous les aurez sur vos épaules. »
Lors la Beauce de s'aplanir,
De s'égaler, de devenir
Un terroir uni comme glace ;
Et bossus de naître en la place,
Et monts de déloger des champs,
Tout ne peut tenir sur les gens :
Si bien que la troupe céleste.
Ne sachant que faire du reste, S'en allait les placer dans le terroir voisin, Lorsque Jupiter dit : « Epargnons la Touraine,
Et le Blésois ; car ce domaine
Doit être un jour à mon cousin :
Mettons-les dans le Limousin, n
Ceux de Blois, comme voisins et bons amis de ceux d'Orléans, les ont soulagés d'une partie de leur charge. Les uns et les autres doivent encore avoir une génération de bossus, et puis c'en est fait.
Vous aurez pour cette tradition telle croyance qu'il vous plaira. Ce que je vous assure être fort vrai, est que M. de Chàteauneuf et moi nous déjeunâmes très-bien, et allâmes voir ensuite le logis du prince. 11 a été bâti à plusieurs reprises, une partie sous François I", l'autre sous quelqu'un de ses devanciers. Il y a en fa'^e un corps de logis à la moderne, que feu Monsieur a fait commencer : toutes ces trois pièces ne font, Dieu merci, nulle symétrie^ et n'ont rapport ni coavenance l'une avec l'autre : l'architecte a évité cela autant qu'il a pu. Ce qu'a fait faire François I", à le regarder du dehors, me contenta plus que tout le
reste : il y a force petites galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits ornements sans régularité et sans ordre ; cela fait quelque chose de grand qui plaît assez. Nous n'eûmes pas le loisir de voir le dedans ; je n'en regrettai que la chambre où Monsieur* est mort, car je la considérais comme une relique : en effet, il n'y a personne qui ne doive avoir une extrême vénération de ce prince. Les peuples de ces contrées le pleurent encore avec raison : jamais règne ne fut plus doux, plus tranquille, ni plus heureux que l'a été le sien ; et en vérité de semblables princes devraient naître encore un peu plus souvent, ou ne point mourir. J'eusse aussi fort souhaité de voir son jardin de plantes, lequel on tenait pendant sa vie, pour le plus parfait qui fut au monde : il ne plut pas à notre cocher, qui ne se soucia que de déjeuner largement, puis nous fit partir.
Tant que la journée dura nous eûmes beau temps, beau chemin, beau pays ; surtout la levée ne nous quitta point, ou nous ne quittâmes point la levée ; l'un vaut l'autre. C'est une chaussée qui suit les bords de la Loire, et retient cette rivière dans son lit : ouvrage qui a coulé bien du temps à faire, et qui en coûte encore beaucoup à entretenir. Quant au pays, je ne vous en saurais dire assez de merveilles. Point de ces montagnes pelées qui choquent tant notre cher M. de Maucroix ; mais de part et d'autre, coteaux les plus agréablement vêtus qui soient dans le monde. Vous m'en entendrez parler plus d'une fois ; mais en attendant,
Gaston, frÎTP do Louis Xllf, mort à Blois le 8 février 1660.
Que dirons-nous que fut la Loire
Avant que d'être ce qu'elle est ?
Car vous savez qu'en son histoire
Notre bon Ovide s'en tait.
Fut-ce quelque aimable personne,
Quelque reine, quelque amazone,
Quelque nymphe au cœur de rocher,
Qu'aucun amant ne sut toucher ?
Ces origines sont communes ;
C'est pourquoi n'allons point chercher,
Les Jupiters et les Neptunes,
Ou les dieux Pans qui poursuivaient
Toutes les belles qu'ils trouvaient.
Laissons-là ces métamorphoses,
Et disons ici, s'il vous plaît,
Que la Loire était ce qu'elle est
Dès le commencement des choses.
La Loire est donc une rivière Arrosant un pays favorisé des cieux, Douce, quand il lui plait, quand il lui plaît, si fière Qu'à peine, arrète-t-on son cours impérieux. Elle ravagerait mille moissons fertiles, Engloutirait des bourgs, ferait flotter des villes,
Détruirait tout en une nuit :
Il ne faudrait qu'une journée
Pour lui voir entraîner le fruit
De tout le labeur d'une année.
Si le long de ses bords n'était une levée
Qu'on entretient soigneusement.
Dès lors qu'un endroit se dément,
On le rétablit tout à l'heure ;
La moindre brèche n'y demeure
Sans qu'on y touche incessamment :
El pour cet entrelènement.
Unique obstacle à tels ravages,
Chacun a son département,
Communautés, bourgs, et villages.
Vous croyez bien qu'étant sur ses rivages, Nos gens et moi nous ne manquâmes pas De promener à lentour notre vue :
J'y rencontrai de si charmants appas Que j'en ai lame encore toute émue.
Coteaux riants y sont des deux côtés ; Coteaux non pas si voisins de la nue Qu'en Limousin, mais coteaux enchantés.
Belles maisons, beaux parcs et bien plantés, Prés verdoyants dont ce pays abonde, Vignes et bois, tant de diversités Qu'on croit d'abord être en un autre monde.
Mais le plus bel objet, c'est la Loire sans^doute : On la voit rarement s'écarter de sa route ; Elle a peu de replis dans son cours mesuré : Ce n'est pas un ruisseau qui serpente en un pré ,
C'est la fille d'Amphitrite ;
C'est elle dont le mérite,
Le nom, la gloire et les bords.
Sont dignes de ces provinces
Qu'entre tous leurs plus grands trésors
Ont toujours placé nos princes.
Elle répand son cristal Avec magnificence ;
Et le jardin de la France
Méritait un tel canal.
Je lui veux du mal en une chose ; c'est que l'ayant vu je mimagiuai qu'il n'y avait plus rien à voir ; il ne me
resta ni curiosité ni désir. Richelieu m'a bien fait changer lie sentiment.
C'est un admirable objet que ce Richelieu : j'en ai daté ma troisième lettre, parce que je l'y ai achevée. Voyez lobligation que vous m'avez ; il ne s'en faut pas un quart d'heure qu'il ne soit minuit, et nous devons nous lever demain avant le soleil, bien qu'il ait promis en se couchant qu'il se lèverait de fort grand matin. J'emploie cependant les heures qui me sont les plus précieuses à vous faire des relations, moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu'on me parle après cela des maris qui se sont sacrifiés pour leurs femmes ! je prétends les surpasser tous, et que vous ne sauriez vous acquitter envers moi, si vous ne me souhaitez d'aussi bonnes nuits que j'en aurai de mauvaises avant que notre voyage soit achevé.
/,rae LETTRE A M'"^ DE LA FONTAINE.