‹ Les distractions de La FontaineChapitre 95 sur 109 · A MONSIEUR L'ABBÉ VERGER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L'ABBÉ VERGER

à Bois-le- Vicomte.

C'est pitié, Monsieur, que de nous autres pauvres mortels. Je trouve heureuse Madame d'Hervart de ne tenir de l'iiumaine condition qu'autant qu'il lui plaît. Nous ne lui ressen)blons guère eu cela ; et avons beau nous munir de préservatif contre l'attaque des passions ; elles nous emportent à la première occasion qui se présente comme si nous n'avions fait résolution aucune de leur résister. Voilà un commencement bien moral ; je ne sais si la suite sera pareille. Qu'avait affaire Monsieur d'Hervart de s'attirer la visite qu'il eut dimanche ? Que ne m'avertissait il? Je lui aurais représenté la faiblesse du personnage, et lui aurais dit que son très-humble serviteur était incapable de résister à une fille de quinze ans, qui a les yeux beaux, la peau délicate et blanche, les traits de visage d un agrément infini, une bouche et des regards, je vous en fais Juge; sans parler de quelques autres merveilles sur lesquelles Monsieur d'Hervart m'obligea de jeter la vue. Que ne me fit-il pas la description toute entière de Mademoiselle de Beaulieu ? Je serais parti avant le dîner ; je ne me serais pas détourné de trois lieues comme je fis, ni n'aurais été comme un idiot me jeter dans Louvres, c'està-dire dans un village qui n'en est éloigné que d'un quart de lieue, plus loin de Paris que n'en est le Bois-le- Vicomte. La pluie me fit arrêter près de deux heures à Auney. J'étais encore à cheval qu'il était près de dix heures. Un Laquais, le seul homme que je rencontrai, m'apprit de

combien j'avais quitté la vraie route, et me remit dans la voie en dépit de Mademoiselle de Baulieu, qui m'occupait tellement que je ne songeais ni à l'heure, ni au chemin, mais cela ne servit de rien. Il fallut gîter au village. Vous voyez, Monsieur, que sans la visite qu'elle nous fit, je n'aurais pas eu un gîte dont il plaise à Dieu vous préserver. J'eus beau dire l'Oraison de Saint-Julien. Mademoiselle de Baulieu fut cause que je couchai dans un malheureux hameau. Elle m'a fait consumer trois ou quatre jours en distractions et en rêveries, dont on' fait des contes par tout Paris. 'V^ous conterez, s'il vous plaît, à la Compagnie, l'Iliade de mes malheurs ; non que je veuille vous attrister. Quand je le voudrais, on ne plaint guère les gens de mon âge qui retombent dans ces erreurs.

Ma Lettre vous fera rire.

Je vous entends déjà dire, Cet liomme n'est-il pas fou Dans l'entreprise qu'il tente ?

Il est plus près du Pérou, Qu'il n'est du cœur d'Amarante.

Vous aurez raison de parler ainsi, j en conviens

Amarante est jeune et jolie, Je suis vieux sans être beau, Et vais pour quelque rebelle M'enibarquer tout de nouveau Plus je songe en mon cerveau, De combien peu d'apparence Serait pour moi l'espérance

De la toucher quelque jour, Plus je vois que c'est folie D'aimer flUe si jolie, Sans être le Dieu d'Amour.

Amarante et le Printemps,

Ont un air qui se ressemble,

Voici comme je prétends

Que l'on les compare ensemble,

Par les Lis premièrement

J'entame ce parallèle.

Soupçonnant aucunement

Ceux qu'Amarante recèle,

Je suis trompé si son sein

N'en est un plein magasin.

Le mal est que ce sont choses,

Pour vous et moi lettres closes,

Nous sommes simples mortels.

Il faut offrir des autels

A ces lis, nul diadème

K'est digne d'en approcher,

Bien moins encor d'y toucher ;

Et crois que Jupiter même,

Tout Jupiter qu'il se dit,

N'en aurait pas le crédit,

Sans l'hymen et son attache

Ces endroits délicieux

Pour nos mains, et pour nos yeux,

Ne sont pas faits, que je sache.

Que ne suis-je de ces Dieux

Nommés Rois en ces bas lieux !

Bientôt par moi ces deux titres

A la Ix-Ue dédiés.

Se verraient mis à sts pieds ;

Et vous, bientôt vous auriez

Le revenu de deux Mitres.

L'une est Saint-Germain-des-Prés,

L'autre, Saint-Denis en France.

Voilà votre Révérence

Ayant musique où l'on va

Plus souvent qu'à l'Opéra.

L'on n'y reçoit que les bonnes

Et les honnêtes personnes.

C'est à vous sagement fait.

Hélas ! ce n est qu'un souhait.

Votre table est renversée ;

Votre marmite est cassée

Peu chanceux, et vous et moi,

Nous n'avons eu de nos vies,

Moi, l'encolure d'un Roi ;

Ni vous celle en bonne foi

D'un homme à deux abbayes.

Pour revenir à nos Lis,

Ils sont relevés de Roses,

Ceux-là tout nouveaux lleuris,

Celles-ci fraîches écloses

Ici la comparaison

De la nouvelle saison

Cloche un peu, je vous l'avoue ;

Et la beauté que je loue,

Par ces trésors éclatans,

Fait honte à ceux du Printemps.

Comment pourrais-je décrire

Des Regards si gracieux ?

Il semble à voir son sourire

Que 1 Aurore ouvre les Lieux.

Il faut aimer Amarante D'une ardeur persévérante.

Adieu volages amours.

Selon l'objet la constance.

Celui-ci, j'en ai la croyance, M'arrêtera pour toujours.

Si cela plaît à la Belle, Dites-lui que les neuf Sœurs Me font réserver pour elle Encore d autres douceurs.

Cette saison printannière, Ae sera pas la dernière Des comparaisons qu'Amour Va m'inspirer à la Cour De cette jeune Bergère.

Une autre fois je l'espère Je ferai, moyennant Dieu, Quelque Reine de Cythère, D'Amarante de Beaulieu.

Je n'ai pas besoia de vous exhorter à prendre la chose un peu moins tragiquemeut que ne le comporte mon aventure ; il me semble même que ces vers-là ne sont nullement tragiques. Vous pouvez vous moquer de moi tant qu il vous plaira, je vous le permets, et si cette jeune Diviuité, qui est venu troubler mon repos, y trouve un sujet de se divertir, je ne lui en saurai point mauvais gré. A quoi servent les Radoteurs, qu'à faire rire les jeunes filles'?

Si M"* de Gouvernet est encore à Bois-le- Vicomte, je vous conjure de lui dire, de ma part, que sa présence doit avoir fort embelli un lieu auquel je ne croyais pas qu'il se pût rien ajouter. Vous ornerez ce discours des choses les

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plus gracieuses que vous pourrez, et que vous jugerez les plus convenables aune personne que les Grâces ne quitten t point. Adieu, Monsieur ; je suis tout à vous.

A Paris le ^tjuin 1688.

RÉPONSE DE M. L'ABBÉ VERGER A M. DE La Fontaine.

N'en soyez point en peine. Monsieur, le récit de vos malheurs n'a point fait verser des larmes. On a eu là-dessus toute la feimeté que vous pouviez souhaiter, et il n'est pas jusqu'à Madame d'Hervatt, qui toute bonne qu'elle est n'en ait été fort divertie. Enfin tout le monde en a ri, et personne n'en a élé surpris.

Que vous vous trouviez enchanté

D'une Beauté jeune et charmante.

L'aventure est peu surprenante, Quel âge est à couvert des traits de la beauté ? Ulysse au beau parler, non moins vieux, non moins sage

Que vous pouvez l'èUe aujourd'hui,

Ne se vit-il pas malgré lui Arrêté par l'.^mour sur maint et maint rivage ? Qu'en quittant cet objet dont vous êtes épris. Sur le choi.x des chemins vous vous soyez mépris,

L'accident est encor moins rare.

Hé 1 qui pourrait être surpris

Lors que La Fontaine s'égare ?

Tout le cours de ses ans n'est qu'un tissu d'erreurs,

Mais d'erreurs pleines de sagesse.

Les plaisirs l'y guident sans cesse

Par des chemins semés de fleurs.

Les soins de sa famille ou ceux de sa fortune,

ISe causent jamais son réveil.

Il laisse à son gré le Soleil

Quitter l'empire de Neptune,

Et dort tant qu'il plaît au Sommeil.

Il se lève au matin sans savoir pourquoi faire. Il se promène, il va, sans dessein, sans sujet. Et se couche le soir, sans savoir d'ordinaire

Ce que dans le jour il a fait.

On s'étonne seulement, Monsieur, que vous ne vous soyez égaré que de trois lieues. Selon 1 ordre vous deviez aller sur la même ligue tant que terre et votre cheval auraient pu vous porter, et celte présence d'esprit doit vous justifier entièrement des distractions dont on vous accuse. En parlant d'Ulysse, je fais réflexion que le litre d'Odyssée conviendrait peut-être mieux à vos aventures que celui d'Iliade que vous leur donnez. En elîet les Erreurs de ce Héros ne me paraissent pas avoir peu de rapport avec votre voyage, et je ne trouverais qu'une différence entre Ulysse et vous.

Ce héros s'exposa mille fois au trépas, 11 parcourut les Mers presque d'un bout à l'autre. l>om- chercher son épouse et revoir ses appas. Quels périls ne courriez-vous pas.

Pour vous éloigner de la votre ?

Mais la iliflérence est petite, et il fallait bien que celte comparaison eut la destinée de toutes les autres, c'est-à-dire, qu'elle clochât un peu. Vous êtes bien plus juste dans les vôtres. Celle du Piinlemps est chaimaulc, et celle de

l'Aurore est précieiue, et riante au possible. Enfin l'une et l'aulresont telles qu'elles pourraient bien vous avoir fait des affaires. Je me doute fort qu'une Dame et une Demoiselle, qui sont ici, ne les ont point regardées sans envie. C'est chose étrange dans ce sexe que l'ambition d'être la plus belle ; mais vous avez bon moyen de vous mettre en grâce.

De votre Muse ravissante Les chants, les discours séducteurs, Appaiseront par leurs charmes flatteurs, dette tempête menaçante.

Un encens bien moins précieux Que n'est celui que votre main présente. A mille fois fléchi la colère des Dieux.

Après tout, Monsieur, c'est bien le moins que je vous doive pour aos présents, que de vous en remercier. Vous êtes le premier homme du monde pour les Châteaux eu Espagne, et puisque vos rêveries sont si agréables, je ne m'étonne plus que vous vous y plaisiez tant. C'est un mal qui se communique, et je vous avoue qu'en lisant voire Lettre je n'ai pu me défendre d'y tomber.

Tout indigne que je me sens

Des biens que m'ont donné vos songes,

J'ai quelque temps abandonné mes sens

A de si doux et si plaisants mensonges. Déjà mon esprit prévenu

De vos riches bienfaits réglait le revenu. Déjà dressant des Equipages, Je me donnais j'usqu'à des pages,

Et digne Nourrisson de l'aise et du sommeil.

Je me trouvais le teint plus frais et plus vermeil

Je me trouvais d'autres vertus encore,

Vertus d'un abbé seulement,

Et que tout autre humain ignore ;

Mais enfin, en moins d'un moment, La raison qui nous sert bien moins à nous conduire Qu'à nous persécuter toujours cruellement.

Est venu à mes yeux détruire

Du faîte jusqu'au fondement,

Un édifice si charmant.

Je n'ai pourtant pas tout perdu, et de tout cela il me reste une chose que j'estime infiniment. C'est le plaisir de savoir que vous me voulez du bien, et que vous avez en quelque manière pour moi les sentiments que jai pour vous.

J'ai fait voir votre lettre à Mademoiselle de Beaulieu. Sa jeunesse et sa modestie ne lui ont pas permis de dire ce qu'elle en pensait ; mais je ne doute point que des douceurs si bien apprêtées ne l'aient touchée comme elles doivent. Monsieur et Madame d'Hervart, et Mademoiselle de Gouvernet m'ont chargé de vous faire leurs compliments. Votre lettre leur a fait un plaisir infini, et je pense que la campagne qu'ils aiment déjà tant, les charmerait bien davantage s'ils étaient souvent régalés de semblables lecture. Adieu, Monsieur, je suis tout à vous.

Mlle de Gouvernet me charge de vous dire. Monsieur, qu'elle n'est fâchée de n'avoir pas toutes les grâces dont vous la louez, que parce que ce défaut l'empêche de vous remercier comme vous le méritez.

(OEuvres Posthumes).

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