I. — Les Animaux
Opothérapie rénale.
Un médecin arabe du Moyen-Age disait : « L’entretien et le rétablissement du bon fonctionnément d’un organe se fait par l'organe semblable car chaque portion de corps a sa propriété spéciale ».
Cette idée, en effet, que Brown-Sequard mit en évidence avec tant de bruit, au dix-neuvième siècle, n'est pas nouvelle. Elle est aussi ancianne que la médecine elle-même.
En particulier, les maladies rénales furent de bonne heure soignées par l’opothérapie rénale. Les chinois employèrent à cet effet le rein de divers animaux.
Par les médecins grecs, lopothérapie fut peu employée. Les médecins latins la pratiquèrent fréquemment au contraire. Dioscoride recommandait les rognons de lièvre, Pline prônait beaucoup les reins de lièvre, les reins d'âne séchés et pilés dans du vin pur, la vessie de sanglier fumée.
Les arabes en firent aussi grand usage : Mésué ordonnait des rognons de cerf et de porc.
Le dix-septième siècle fut le siècle par excellence
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de l’opothérapie. C'est ainsi que l’on retrouve indiqués dans Lémery les reins de lièvre. Puis le dix- - huitième siècle vit décliner la faveur donnée à ces médicaments, et ce n’est qu’au milieu du ‘dix-neuvième siècle qu'elle a recommencé à regagner le terrain perdu. D'ailleurs aujourd’hui les travaux de Renaut, Teissier et Dubois ont abouti à une opothérapie rénale plus scientifique, ne prenant dans ces organes que la partie nécessaire à leur bon fonctionnement.
Urine.
À côté du rein se place tout naturellement l'urine. Mais cet usage interne ne fut que bien peu de chose à côté de son utilisation dans le pansement des plaies. Néanmoins, nous la voyons indiquée dans Dioscoride, qui prescrivait en particulier l'urine d’âne aux néphritiques. Pline recommandait l'urine de sanglier dans les maladies de vessie.
Elle est encore aujourd'hui employée dans la médecine populaire provençale contre les rétentions d'urine. ,
Elle fut remplacée dans la thérapeutique de Trousseau par son extrait l’Urée, introduite vers 1822, par Ségalas, après avoir été découverte par Raulle, en 1773.
Si les anciens nous paraissent des prédécesseurs dans la voie de l’opothérapie, nous les comprenons bien moins lorsqu'ils empruntaient pour le même but d’autres organes aux animaux sans aucun rapport avec la fonction rénale. Mais ces organes n'étaient
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pas seuls employés, on se servait aussi des animaux entiers ; encore heureux quand on n’obligeait pas les malades à les prendre vivants.
Les Cloportes (Oniscus Asellus, Crustacés).
Les cloportes, comme médicament, remontent à une très haute antiquité. On les trouve indiqués chez les anciens Mexicains : sous le nom de coyoçanal, ils les prenaient desséchés et pulvérisés avec de la résine. Galien les tenait déjà en grande considération
« Les asnons, appelés mille-pieds, dit-il, qui viennent et naissent sous les vaisseaux où on tient l’eau, étant cuits en huile, sont de grande propriété ».
Dioscoride les regardait comme excellents dans la rétention d'urine et Mathioli dans ses commentaires sur Dioscoride s'exprime ainsi : « Les cloportes se retirent volontiers sous les vaisseaux auxquels on tient de l’eau. Ces animaux sont petits et ont plusieurs pieds et se mettent en rond, cul et tête ensemble si tant soit peu on les touche de la main. Pris en breuvage avec du vin, ils servent à la jaunisse et à la difficulté d'urine, oincts avec miel ils sont fort bons à la squinancie. Broyés et eschauffés avec huile rosat en une écorce de grenade, ils sont fort bons aux douleurs d'oreille, si on les distille ».
Celse fait aussi mention des cloportes comme diurétique, Pline les regardait comme bons pour les douleurs d'oreilles.
Durant le Moyen-Age, les cloportes restèrent en grande faveur auprès des thérapeutes.
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Les médecins de la Renaissance commencèrent à discuter leurs propriétés. C’est ainsi que Ludwig leur dénie le pouvoir de briser les calculs et la pierre de la vessie.
Tauvry, en 1717, en fait grand cas.
Lemery, en 1714, regarde les cloportes tués dans du vin et séchés au soleil comme efficaces dans la gravelle, colique néphrétique et rétention d'urine.
Lieutaud (1755) affirme la constance de leur action dépurative. D'après lui, ils sont d'usage fréquent dans la cachexie, la jaunisse et l’hydropisie, et très efficaces pour chasser les graviers des reins et des urelères. Mais il met en doute leur vertu de briser les pierres et calculs humains. Il les prescrivait à la dose de 10 à 30, en infusion dans du vin blanc ou de la décoction de pariétaire ou bien en poudre à la dose de dix grains par jour.
Desbois de Rochefort, en 1789, a encore moins de confiance dans les propriétés des cloportes. Cependant il en fait un bon diurétique et excellent apéritif utile dans l’hydropisie, les jaunisses anciennes, les engorgements du foie et de la rate et l’asthme. Leur principe, qu'il qualifie de volatil, sans autre explication, serait « prompt à s’exhaler ». Il les ordonnait sous la forme de quarante à cent cinquante cloportes vivants pilés, dont le suc était étendu dans deux ou trois bouillons appropriés à prendre dans la matinée.
Alibert, en 1814, pense que les cloportes n'ont d'autre titre que leur antiquité dans le monde médical et se moque des auteurs qui vont jusqu'à recommander de les prendre vivants, tel ce malade atteint
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d'hydrothorax qui, prétend-il, allait dans les caves pour manger tous ceux qu'il rencontrait. Il en prend à témoin les Allemands qui les regardaient comme superflus « malgré, dit-il, leur luxe pharmaceutique », ce qui prouve, entre parenthèses, que la polypharmacie allemande était déjà proverbiale. Ce fut le dernier auteur qui parla de cloportes dans ses ouvrages et ce médicament est passé aujourd’hui à l’état de remède de bonne femme.
C'est ainsi qu’en Poitou on les utilise pour favoriser la montée du lait chez les nouvelles accouchées ou contre le cancer.
Scorpions (Scorpio, Arachnide).
Pline recommandait la cendre de scorpions dans du pain ou avec une sauterelle.
Dioscoride prônait beaucoup l'huile de scorpions et Mathioli son commentateur, dit que « les Apothicaires en usent pour en frotter les reins ou le pénil quand on a la pierre ». Lieutaud, au dix-huitième siècle, l’emploie en topique contre les suppressions d'urine dont la cause existe dans la vessie ou dans les reins, en onction sur la région des lombes ou l’hypogastre. Il les faisait bouillir vivants dans de l'huile d'amandes amères. Cette préparation entrait dans deux formules qu’il est intéressant de citer
Liniment ( Huile de scorpions, 1/2 once.
diurétique | Huile de térébenthine, 2 drachmes.
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Feuilles de cerfeuil, 2? poignées {dans de
Feuilles de pariétaire, 2? poignées! l'eau Cataplasme
Eee Mélanger cette décoction avec diurétique
Huile de scorpions, 1 once.
Beurre frais, 2? onces.
et dont de nombreux composants sont encore usités aujourd'hui dans le même but.
Crapauds et grenouilles (Bufo et Rana, Batraciens).
Ces batraciens furent très employés au Moyen-Age, pour toutes sortes de maux.
Kiperus faisait sécher les crapauds à l'ombre, il leur coupait la tête et jetait les intestins, puis il réduisait le reste en une poudre très subtile dont il faisait prendre le poids de douze à quatorze gros aux malades hydropiques, avec autant de sucre, avec un merveilleux succès.
Tauvry recommandait le crapaud comine diurétique. Lieutaud prescrivait d'en user chez les hydropiques quand tous les autres remèdes avaient échoué.
On employait aussi l'huile de grenouille. De même l’eau distillée de frai de grenouille était regardée comme un diurétique remarquable mais secondaire.
Actuellement, dans le Poitou, on emploie une « grenouille de buisson » coupée en morceaux et placée sur les reins contre l'hydropisie.
Cigales (Cicada, Hémiptère).
L'insecte cher aux poètes provençaux n'a pas échappé non plus à la main des apothicaires si l’on
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en croit M. de Meuse, conseiller et médecin ordinaire du roi, dans son dictionnaire publié à Lyon en 1090:
« Cicada, dae, Cigale.
La cigale est un animal insecte qui est semblable aux grillons, lequel fait grand bruit à la campagne et ne vit que de rosée. Il est assez en usage dans la médecine, car, il y en a qui s’en servent en poudre pour la colique avec autant pesant de poivre, en faisant prendre de ce mélange depuis trois grains jusqu'à cinq ou six ; il y en a d’autres qui le font rôtir et l’aiant mis en poudre en donnent à ceux qui sont incommodez à la vessie ; la cendre est estimée fort bonne pour rompre la pierre et pour uriner ».
Pline la recommandait aussi comme diurétique. Mathioli, dans ses commentaires de Dioscoride, dit que « les cigales rosties et mangées sont bonnes aux douleurs de la vessie ».
S'il faut en croire l’entomologiste Fabre, elles sont encore très employées en Provence comme dépuratif dans l’hÿdropisie et les maladies des voies urinaires, el il n’est pas de bonne ménagère qui ne fasse sa provision de cigales séchées au soleil d'été.
fourmis (Formica, Hymenoptère).
La fourmi aussi, la partenaire égoïste de la cigale dans les fables de La Fontaine, fut employée comme diurélique. D'après une vieille recette : « Pour idropisie prenez le couvin de freumitz plaine une boite et fetes j. baing ; si i metez le couvin avec fres sein de porc; si en oignez le malade. après le baing ».
(Manuscrit d'Evreux cité par Meyer et Jaret In Romania).
Desbois de Rochefort regardait les fourmis comme diurétiques à employer dans quelques hydropisies.
Cantharides (Cantharis, Céléoptère).
Cet autre insecte qui devait être plus tard si à la mode comme aphrodisiaque, puis sous forme de vésicatoires, fut employé comme diurétique. Hippocrate recommandait de prendre dans ce but quatre cantharides, privées de leurs pattes et de leurs ailes, qu'on mettait en poudre et qu’on buvait avec du vin miellé.
Ludwig les mentionnait aussi et nous les retrouvons dans la thérapeutique de Lieutaud. Il est intéressant d'en rapprocher le traitement des néphrites par la cantharide d’après Lancereaux, tombé aujourd'hui dans l'oubli.
Escargots (Helix, Mollusques).
Ce même Lieutaud ne semble pas avoir eu beaucoup de goût pour les escargots dont on employait la coquille contre la pierre.
Pline recommandait d'en prendre trois dans un cyathe de vin le premier jour, puis deux, puis un contre la dysurie. Quant aux coquilles, il les faisait piler et prendre contre la pierre.
Autres animaux.
Bien d’autres animaux entraient dans la thérapeutique diurétique de nos pères.
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Pline recommande comme tels la cendre de sabot de cheval dans du vin ou de l’eau ; la chair du hérisson tué d’un seul coup sur la tête avant qu'il ne se soit souillé de son urine (ceux qui ont mangé de cette chair ne sont plus capables de contracter là strangurie), des poissons, des œufs de seiche, des pectens, des oursins.
Dioscoride prônait aussi le foie de hérisson. Son commentateur Mathioli ajoute à tous ces animaux
Les punaises : « Broyées et seringuées par la verge elles servent à la difficulté d'urine », et — remède étrange — le parfum de sauterelles
« Le parfum de sauterelles est bon aux difficultés d'urine et surtout es femmes ». Il précise même en ajoutant qu'on ne s’aide pas de leur chair. Heureux temps où le parfum du remède suffisait pour guérir le patient !
Un autre remède étrange par la manière de le préparer, était celui que recommandait Lemery en disant d’égorger des petits d’hirondelle au sortir du nid en répandant le sang sur leurs ailes, puis de les calciner accomodés avec du sel !
On faisait aussi des poudres avec ces animaux. dont les plus employées étaient les poudres lithontriptiques d’écailles d'huîtres, de coquilles d'œufs, de vers de terre, de coquilles de limaçons, de mouches cantharides, de cochenilles.
Produits extraits des animaux, lait, sang.
Les médecins grecs donnaient à leur malades du petit lait pour les faire uriner dans les affections ai-
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guës précédant ainsi les thérapeutes modernes qui mettent le lactose au rang des meilleurs diurétiques.
Hippocrate, suivant Kobert, conseillait d'administrer au début de l'hydropisie, huit lasses de lait et il indiquait de préférence le lait d'ânesse qui contient beaucoup plus de sucre.
Aujourd'hui encore la diète lactée est encore le traitement par excellence des néphrites, depuis que Chrestien, de Montpellier, en a recommandé l'usage dans ces maladies.
Le sang d'âne et de bouc était aussi utilisé.
Pour finir la revue de ces remèdes animaux, il est amusant de donner quelques recettes qui montrent la façon dont tous ces remèdes étaient employés.
Pilules de Mademoiselle d'Auvergne.
Voici d’abord les pilules de Mademoiselle d’Auvergne (1596) : « Prenez 2 dragmes de petites pierres qui se trouvent en la tête de grosses écrevisses, un demi dragme de thériaque de Venise, un dragme de poudre de licorne, un dragme de feuilles d’or, le poids d'un demi-écu de poudre de perles et détrempez le tout ensemble et faites une pilule qu'envelopperez en une feuille d’or et la faites prendre au malade deux heures avant le repas ».
Pilules de Mademoiselle Stephens.
Les pilules lithontriptiques de M" Stephens ne sont pas moins curieuses. D’après Lieutaud «outre le savon et le miel, qui sont la base de ce remède, il ÿ entre
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de la poudre d’huître calcinée, des fruits d’églantier et des graines de bardane de frêne et de carotte sauvage que l’on fait griller jusqu’à ce qu'ils en soient noircis. On vante beaucoup l'efficacité de ce remède et avec raison, dans les embarras formés dans les reins. On en donne même dans les accès néphrétiques jusqu'à un demi gros toutes les deux heures ou de deux heures l’une. Il se prescrit pour préserver de nouvelles attaques et il est rare qu'il ne réussisse en pareil cas. Sa dose est alors depuis un jusqu'à deux gTOS par Jour ».
Tous ces animaux dont l'emploi fut si grand au dix-septième siècle furent abandonnés à mesure que l’empirisme reculait devant les méthodes expérimentales rationnelles, et ils ne subsistent plus qu’à l’état de remèdes de bonnes femmes dans quelques endroits.