Les divins jongleurs; épisodes de l'épopée franciscaine
Le soleil descendait derrière les montagnes. Il était vermeil et pacifique, et si large, qu'il semblait s'écraser sur les sommets de l'Apennin, pour rebondir aux flancs des roches, et glisser de là vers la plaine en larges nappes violettes et veloutées.
La chaleur avait été forte, presque orageuse. Mais, à la venue du crépuscule, l'influence qui avait pesé sur les êtres se dissipait doucement. De la terre convalescente
s'échappaient de frais arômes. Les oliviers, délivrés de l'accablement qui les avait si longtemps tenus immobiles, frémissaient aux souffles du soir. Quelques oiseaux chantaient. Des prairies qui entouraient la Rocca, on entendait, à travers l'air limpide, planer sur Assise le cri pieux et long d'un berger qui rappelait ses bêtes. L'ombre croissait sur les champs. Peu à peu, toutes les couleurs, tous les contrastes s'adoucirent et se confondirent dans l'unité clémente du soir. Dans la cité, sur le pas des portes, les hommes et les femmes s'assemblaient. Une précieuse nouvelle était arrivée de Pérouse : des pêcheurs du lac l'avaient transmise aux vendangeurs de la plaine ; avec les hommes du petit peuple qui rentrent au foyer quand vient la nuit, elle avait grimpé les sentiers, ou des pierres roulent sous les pieds nus.
Elle se glissait maintenant, du haut en bas d'Assise, par les voies parallèles qui s'étagent au flanc de la montagne, et par les côtes abruptes qui les relient. Lorsqu'elle parvint sur la place, où, adossés aux colonnes du vieux temple de Minerve, les hommes du peuple majeur s'entretenaient avec bruit de leurs prouesses passées et futures, elle immobilisa tout aussitôt les gestes impétueux et fit paraître sur tous les visages une espérance incertaine mêlée de joie et d'incrédulité.
— Est-ce bien vrai?
— Qui l'a dit?
— Quand l'a-t-on vu?...
Les groupes de causeurs se portèrent des maisons vers le centre de la place, puis, décomposés, recomposés, ondulaient un instant les uns autour des autres, et tout à coup
se confondirent en une foule où se mêlaient grands et petits, tandis qu'un enfant, débusquant d'une costarelle, épuisé de fatigue et palpitant d'allégresse, criait à la nuit :
— Je l'ai vu !.. . Je l'ai vu !.. . Il est à la Portiuncule ! . . .
Alors, de toutes les exclamations qui montaient de la foule, un seul cr se forma, sourd et continu. Des torches flambèrent au bout des poings dressés. Par les côtes et les sentiers, tout le peuple d'Assise glissait vers la plaine, divisé en longs serpents obscurs, que marquait çà et là la flamme jaune des torches, et d'où s'élevait une voix décroissante :
— François ! . . . François ! . . . François ! . . . Dans la plaine alors boisée, ordinairement
déserte, que traverse le Tescio^ et où s'élevait Sainte-Marie-des-Anges, petite et basse
comme une chaumière de paysans, une grande rumeur de peuple en marche semblait sortir des bosquets, des cyprès rangés en files noires, des yeuses au lourd feuillage obscur, et du moutonnement pâle des oliviers.
Il venait des hommes de toute l'Ombrie. De Pérouse, de Foligno, de Montefalco, de Spello, de Bettona, de Gubbio, et des villages peu connus, et des hameaux peuplés de pasteurs, et des maisonnettes bâties en pierre au flanc des monts, tous accouraient vers la Portiuncule. La misérable chapelle était pour cette foule le cœur du monde. D'un pas inégal, des commères suivaient leurs maris. Les enfants, comme pour une fête, se hâtaient. Ils allaient voir enfin François Bernardone, le fils du marchand, dont on leur avait conté l'aventure prodi-
gieuse : celui qui, après avoir fondé l'ordre des Frères Mineurs, après avoir rappelé rOmbrie, la Toscane, Rome même, à l'observation de l'Evangile, après avoir parlé au Pape, était parti pour la Terre Sainte, bon chevalier armé d'un inextinguible sourire, puis était revenu, par ce jour d'automne, les yeux étonnés encore des soleils de Palestine, vers la contrée âpre et caressante, où, dix ans plus tôt, malgré les cris, les rires et les haines, il avait épousé celle qu'il aimait d'un souverain amour. Madame la Pauvreté.
Par les sentiers de la plaine, accouraient aussi les compagnons du saint, les hommes aux vêtements couleur de bête. Frères mineurs, brebis du Christ, amants de la Pauvreté, — de quelque nom que les appelât la foule, — tous regaonaient les cabanes
de la Portiuncule, et tous se sentaient défaillir de joie à la pensée de revoir le maître.
Autour de la chapelle, dans la forêt dont elle était le centre, s'étendait un vaste espace déboisé, où les Mineurs bâtissaient leurs cabanes, de branches sèches et de boue. C'est vers cette place que se dirigeait la foule, sans cesse accrue.
Lorsque tous y furent parvenus, et qu'ayant traversé la forêt, ils atteignirent la clairière où vivaient les Mineurs, ceux qui chantaient se turent, les plus exaltés s'apaisèrent, et ceux qui parlaient parlèrent à voix basse, étreints d'une sorte de religieuse angoisse. Lorsque enfin ils aperçurent François, debout et seul sous un grand arbre, les plus proches retinrent le cri qui leur montait aux lèvres^ pour s'age-
nouiller sous son regard, et, sur toutes ces masses d'hommes, s'étendit par larges ondes un silence illimité, qui semblait rayonner des mains levées du maître, pour couvrir la terre.
Durant toute une semaine, tandis que l'Ombrie frémissait encore du frisson joyeux qui l'avait parcourue au retour du Poverello, il chercha la solitude, s'écartant de ses frères avec une sorte de douceur obstinée, et ne rencontrant, au hasard de ses courses, que les pêcheurs du lac Trasimène, les vignerons des basses terres, ou les pasteurs du Subasio.
— Comme il est triste ! Comme il semble las!... disaient les plus jeunes parmi les Pauvres Hommes.
Mais Léon, Ange, Égide, et tous ceux qui l'avaient suivi depuis les origines de
l'Ordre, refusaient de convenir que le maître eût changé. Elle, qui connaissait le cœur des hommes, prétendait expliquer cette mélancolie, et ceux dont l'âme était simple le croyaient, parce qu'il passait pour savant.
— Notre frère songe à sa jeunesse, disaitil. Rien n'affaiblit une âme comme la méditation du passé. Sans doute, en revoyant la terre natale, il pense à son père qui l'a maudit jadis, à sa mère qui n'est plus, à ses frères qui le flattent sans l'aimer. Mais sa tristesse ne saurait durer. Notre sœur Claire adoucira son cœur. Elle a des baumes pour toutes les blessures.
Pourtant, si le sourire du Poverello était toujours aussi tendre, il semblait bien avoir perdu sa jeune sérénité.
Il est, dans la vie, des jours de jugement où l'âme est envahie par une nuée de senti-
ments confus. Nous éprouvons une sorte de mélancolie, faite d'attente et d'angoisse. Nous appelons de toutes nos forces intimes des renouveaux de bonheur et l'avènement d'un monde adolescent où nous nous épanouirions mollement, comme une eau que le soleil attiédit s'étale au hasard dans les prés, et s'évapore dans la lumière. Cependant une obscure tristesse nous étreint.
Peut-être est-ce le sentiment que des dou leurs inconnues vont nous assaillir encore. Peut-être est-ce la mémoire de nos sanglots passés, ou la conscience indécise de ce que la vie a déchiré de nos rêves. François traversait une de ces troubles époques de l'âme. L'avenir de son Ordre l'inquiétait. Il craignait que l'Église ne parvînt à enchaîner ces vagabonds du divin amour, qu'il avait envoyés chanter par le vaste monde. 11
doutait de lui-même. Il doutait de ceux aux volontés de qui se soumettait sa pensée. Il était agité, timide, anxieux.
Il ne retrouvait un peu de confiance que lorsqu'il s'arrêtait à Saint-Damien.
Autour de la petite église, où, tant d'années auparavant, il avait vu le Crucifix se pencher vers lui, ses soeurs, les compagnes de Claire, habitaient des chaumières que leur avaient élevées les Pauvres Hommes.
Sur l'étroite terrasse, assis auprès de celle à qui l'unissait la plus pure tendresse d'âme, il songeait à la surabondance de joie qui, jadis, s'était répandue de son cœur sur tout ce berceau de son Ordre. Il se rappelait la nuit de jeunesse, où, au mépris des lois humaines , il avait consacré à Dieu, au milieu des palmes et des chants de triomphe, la noble fille au nom lumineux dont la fidé-
lité demeurait rigide et sereine comme une épée. Lorsqu'il venait vers elle, par les sentiers boisés, pleins d'une odeur humide, il éprouvait parfois le désir de chanter encore les chansons provençales apprises au temps de son adolescence, et de célébrer son Maître dans quelque beau cantique, pour mériter le titre dont il avait un jour paré ses frères :
— Vous êtes les Jongleurs de Dieu ! . . .
Mais une brusque secousse vint lui arracher des mains l'administration des Mineurs.
Par la volonté du Pape, un chapitre général avait été convoqué. Un ministre fut élu, auquel le Poverello prosterné dut prêter serment d'obéissance. Comme ses compagnons sanglotaient et disaient : « Nous sommes donc orphelins?... » il se releva, et, les mains jointes, s'écria :
— Je VOUS rends, Seigneur, la famille que vous m'aviez confiée. Je n'ai plus la force de prendre soin d'elle, ô Jésus! je la remets aux mains des ministres... Mais qu'ils soient maudits au jour du Jugement, si, par leur incurie ou leur exemple, un seul frère se perdait ! . . .
Après qu'il eut abdiqué, la sérénité rentra peu à peu dans son âme. Il était de ceux que l'incertitude abat, et qui triomphent plus aisément d'une défaite que d'une inquiétude. Il se remit donc à parcourir rOmbrie. Bien vite, il se persuada que le passé pouvait renaître, et que le temps allait revenir du premier apostolat, libre et joyeux, qui n'avait pour temples que les champs , les forêts , les montagnes et les rives éblouissantes du lac pérugin.
Un jour, vers midi, le Poverello descendait d'un ermitage de la montagne pour regagner, dans la plaine, la maisonnette de Rivo-Torto.
Il suivait le lit d'un torrent, où nulle goutte d'eau ne brillait. Parfois, les pierres roulaient sous ses pieds, et il se laissait glisser. Il n'y avait plus en son cœur ni ombre ni tristesse. Ses larges yeux bruns resplendissaient. Son visage long, pâle et maigre, qu'entourait une barbe très noire, semblait déshabitué des larmes. Il se sentait l'âme tout inondée d'une joie dont il ne cherchait pas les causes. Lorsqu'il levait
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les yeux, il voyait des aigles tourner l'un derrière l'autre, au fond du ciel. Il s'arrêta tout à coup, et les appela d'une voix au timbre clair, qui sonnait comme une cloche d'argent.
— Oh! mes frères les aigles!... Comme vous êtes près de Dieu!...
Longtemps il les considéra, jusqu'à ce que ses yeux éblouis fussent pleins d'ombre et d'étoiles. Alors il se remit en marche, et il trébuchait; car, partout où se posait son regard, il apercevait de larges soleils de pourpre, qui lui barraient la route.
Dès qu'il arriva dans la plaine, d'un massif de chênes, que traversait le sentier, sortit une jeune fille qui semblait attendre. Le Poverello passait sans la voir. Elle murmura, d'une voix qui tremblait un peu :
■ — Mon père ! . . .
Comme il se retournait, elle se jeta à ses genoux. Elle lui parlait précipitamment et semblait craindre d'être interrompue.
— Mon père ! mon père! lui disait-elle. Tu rends la vue aux aveugles et le mouvement aux paralytiques. Tu as guéri le petit enfant hydropique de Bettona, et tu as réveillé des morts de quatre jours! Secoursmoi, mon père! Sans toi, je suis perdue! Je ferai ce que tu m'ordonneras !
François prit les mains tendues vers lui et releva l'enfant.
— Si tu t'agenouilles devant le serviteur, quel hommage pourras-tu rendre au Maître?
— L'hommage de ma vie, répondit-elle à voix basse. Oh! mon père ! veux-tu me recevoir dans l'Ordre?... Je suis si triste et si douloureuse !
— Mais il n'y a dans l'Ordre que des
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fronts brillants de joie! s'écria l'Assisiate. Et, comme elle se taisait, il sourit.
— Si triste, vraiment ? Quel âge as-tu?
— Seize ans...
Il souriait encore. Elle s'en aperçut, et rougit.
— Je ne suis pas une enfant, murmurat-elle. Je t'assure, ô maître, que ma douleur est sérieuse. Je n'ai que trop de raisons de pleurer!... Tu ne veux pas me croire?... Tu as pitié des bêtes dans les champs et des herbes que tu écrases, et tu n'as pas pitié de moi?... Tu ne veux pas m'entendre?...
Alors, dans un soudain élan, l'Assisiate se prosterna devant la jeune fille stupéfaite, et, les bras étendus, par trois fois, de ses lèvres il toucha la terre.
— Pardonne-moi! dit-il. Je n"ai pas été
bon. J'ai souri de ta douleur au lieu de mêler mes larmes aux tiennes. Je ferai pénitence. Je meurtrirai mes membres, je déchirerai ma chair, jusqu'à ce que Dieu ne soit plus irrité contre moi, ô ma sœur!... Et maintenant, parle avec confiance, si tu me juges digne de t'entendre encore!
— Maître!... Oh! maître!... balbutiait la jeune fille. Toi!... Toi qu'on nomme le saint ! . . .
— Appelle-moi ton frère, reprit le Poverello, et dis-moi ce qui t'a fait souffrir.
Et, comme il se relevait en la regardant, il s'aperçut qu'elle était belle. Svelte, puérile encore, elle était vêtue de soie blanche. A sa ceinture était suspendue une aumônière de velours. Rose, toute semblable à une fleur, elle portait, sur ses cheveux bruns, divisés en deux bandeaux [égaux,
une fine résille d'or. Elle semblait pétrie de douceur, mais le regard de ses yeux sombres était direct, volontaire et passionné. Ses mains, nues de bagues, tourmentaient un rameau qu'elles venaient de briser.
— Tu es noble? demanda François en hésitant un peu.
— Oui, répondit-elle. Je suis Simonetta degli Altoviti, et mon père est de Spolète.. . Aie pitié de moi ! Sois bon pour moi ! . . . Tu sais peut-être qu'une grande haine séparait les Altoviti et les Starella? Depuis longtemps, nos deux maisons s'exécraient. Il y a deux ans, quatre des Starella passaient vers le soir sous la porte Romaine. Mon frère, accompagné d'amis nombreux, essayait un cheval devant la porte. Le cortège de nos ennemis effraya l'animal : il fit un
brusque écart, mon frère faillit tomber. Alors s'éleva une querelle. Tous tirèrent leurs épées. Trois des Starella furent tués par les compagnons de mon frère... Mais lui... Oh! maître! à cette pensée, mon cœur se déchire!... On le rapporta, la poitrine percée de coups. Il était blanc comme le lait, et il respirait encore un peu, à grande peine... Presque tout de suite, il mourait... De nos ennemis, un seul avait survécu, Orlando Starella. Les nôtres n'avaient pu l'atteindre, car il était monté sur une borne et, adossé à la muraille, avec sa grande épée rouge de sang, il était si terrible que nul n'osait l'attaquer... Celui-là vit toujours, mon père!... Il vit... et moi...
— Il faut pardonner, dit l'Assisiate. Il faut lui pardonner. Il n'est pas seul coupable et ton frère n'est que trop vengé...
Tu veux que je t'enseigne à oublier, et que je délivre ton âme des démons de la vengeance ?
— Je veux que tu me protèges!... Je veux que tu me sauves de moi-même!...
cria Simonetta en se jetant à ses pieds. Ah ! quelle honte, mon père! Un mauvais ange est entré dans mon cœur, et l'a souillé!... Mais toi qui es saint, tu me guériras?... Comprends!... Comprends ce que j'ose à peine te dire ! . . . Orlando a les mains rougies du sang de mon frère... Orlando et moi, nous nous aimons ! . . .
Elle demeurait à genoux sur la terre, et des larmes tombaient pesamment de ses yeux.
François la releva avec douceur. Il lui parlait à voix basse, comme s'il eût craint de lui faire mal.
- — Il ne faut pas désespérer. Il faut aimer tes souffrances. Abandonne-toi dans les mains de Dieu, qui tisse, à ceux qu'il chérit le plus, des vêtements de douleurs. Sois comme la flamme, que l'ouragan exalte!
— Tu me protégeras, mon père?... Tu m'admettras dans l'Ordre?
— Oui! Viens à nous! Je ne suis qu'un pauvre homme, et, si Dieu m'a choisi parfois pour manifester ses miracles, c'était afin de prouver aux créatures que la plus vile d'entre elles devient entre ses mains un instrument assez fort... Mais ma sœur Claire est bonne. Sa voix ressemble à celle de la Vierge. Ses mains sont blanches comme celles des anges. Elle priera pour toi. Dieu exaucera ses prières. Par elle, il te guérira.
Jusqu'au soir, avec des mots qui ressem-
blaient à des caresses, l'Assisiate berça la petite âme blessée qui tremblait entre ses doigts. Lorsque la nuit fut venue, le maître et sa compagne se mirent en route dans la plaine.
La lune s'était levée au-dessus d'Assise et l'éclairait d'une lumière brillante, qui coulait en nappes mauves au flanc du Subasio. Épanouie, large et pacifique, elle ressemblait à quelque ardent visage de paysanne, par un beau soir de jeunesse, de vendange et d'amour.
Lorsque messire Favorino degli Altoviti connut la volonté de sa fille, il entra dans une vive fureur. Il décida d'aller tout aussitôt mettre le feu aux cabanes de la Portiuncule, de Saint-Damien, de Rivo-Torto, « et à tous les autres repaires de cette engeance maudite. »
L'évêque d'Assise essayait de le calmer.
— Monseigneur, lui répondit Favorino, quand vous avez des poux, vous les tuez, et je ne vous en empêche pas. Laissez-moi donc agir à ma guise, et priez pour moi ! . . .
Mais, lorsqu'il sut que Simonetta n'avait pris une telle décision que pour étouffer en
son cœur un amour insensé, il changea soudainement de pensée, et, après avoir à demi étouffé de stupeur et de colère, il s'écria :
— Qu'elle aille donc au diable, et que la peste étouffe son Orlando, s'il ne veut pas que ses tripes servent de fourreau à mon épée!...
Ce fut ainsi que madonna Simonetta degli Altoviti entra comme novice dans l'Ordre des Mineurs, pour y vivre en l'ombre blanche que la pureté de sœur Claire faisait rayonner sur l'Ombrie.
Par deux fois, vers ce temps, le Poverello prononça, contre l'esprit nouveau qui s'insinuait dans l'Ordre, des arrêts passionnés.
Alors vivait parmi les mineurs un frère du nom de Masseo, dont l'éloquence fine et vigoureuse charmait les docteurs de Bologne et les abbés romains, plus que les paysans d'Ombrie, Un jour qu'il avait prêché devant la cathédrale d'Assise, avec plus de science encore et de splendeur qu'il n'avait coutume, il s'en revint à la Portiuncule ; et , parmi les Pauvres de Dieu, il semblait distrait, absent, écoutant
peut-être en lui-même l'écho des paroles qu'il avait prononcées.
— Masseo! lui dit tout à coup le Poverello, Masseo, mon frère, une pensée m'est venue à ton propos! Masseo, nos compagnons ont reçu de Dieu la grâce de la contemplation et de la prière; tu as reçu, toi, le don de l'éloquence, et ta voix réjouit les hommes. Mais, comme la prière est tout, je veux que tes frères y puissent consacrer leur temps, et désormais ta charge sera de veiller à la porte et de préparer la nourriture; et, quand nos frères mangeront, tu mangeras hors de la porte, afin que nul d'entre eux ne soit détourné de sa contemplation. Tu le feras, au nom de la Sainte Obéissance ! . . .
Et Masseo^ se couvrant la tête de son capuchon, fit taire à jamais cette voix mélo-
dieuse et forte dont il avait charmé les hommes : il exécuta les ordres du maître.
Il arriva peu de temps après qu'un novice, qui savait lire le Psautier^ obtint du ministre général l'autorisation de s'en procurer un. Mais il savait que François haïssait jusqu'à l'ombre de la science et ne permettait pas aux frères de posséder des livres.
Il alla donc le trouver.
— Mon père, lui dit-il, ce serait une grande joie pour moi d'avoir un Psautier. Mais, bien que notre ministre général y ait consenti, je ne l'aurai que si tu le veux bien.
Les yeux de l'Assisiate s'enflammèrent.
Il se redressa, et, avec force :
— Charles le grand Empereur, s'écriat-il, et Roland, et Olivier, et tous les pala-
dins et tous les chevaliers qui dans les combats montrèrent leur valeur, poursuivirent les infidèles et versèrent leur sang jusqu'à la mort, voilà des vainqueurs et des héros! Et les martyrs qui sont tombés pour leur foi, voilà ceux qui méritent le sourire de Dieu! Mais, aujourd'hui, vous vous bornez à lire, puis à conter les prouesses des autres, et vous pensez ainsi gagner les louanges du monde ! Vous allez réciter dans les églises les gestes des saints, et vous prétendez conquérir, par votre science, la gloire qu'ils ont payée de tout le sang de leurs cœurs ! . . .
Le novice s'inclina, tremblant, et partit, le cœur gros d'avoir irrité le maître.
Peu de temps après, un soir que François se chauffait devant un grand feu de brindilles, il revint.
LES DIVINS JONGLEURS 3i
— Mon père, je voudrais te reparler de mon Psautier, dit-il timidement.
François le considéra avec une tristesse passionnée.
— Mais quand tu auras le Psautier, dit-il d'une voix ardente, tu voudras le bréviaire ! Quand tu auras le bréviaire, tu voudras t'asseoir dans une chaire, comme un prélat, et tu mépriseras tes frères, et tu leur ordonneras, sans t'abaisser jusqu'à les regarder: « Apportez-moi mon livre!... »
Tout en parlant, François, à pleines poignées, ramassait la cendre du foyer. A plusieurs reprises, il la répandit sur la tète du novice, en répétant avec feu :
— Voici ton bréviaire!... Il n'est pas d'autre bréviaire ! . . .
Le novice demeura longtemps immobile, les mains jointes et les yeux pleins de
larmes. François le considérait avec une douceur croissante, et son cœur se fondait en tristesse.
— Mon pauvre enfant, lui dit-il enfin, moi aussi, parfois, j'ai été tenté de posséder des livres. Pour connaître à ce sujet la volonté de Dieu, j'ai pris l'Évangile, j'ai ouvert le volume, et je suis tombé sur ces mots : « A vous seuls il fut donné de connaître le mystère du divin royaume. Les autres n'entendront que des paraboles ! . . . » Comprends-tu, mon frère? Si nombreux sont les savants, qu'il faut estimer bien heureux ceux qui se font ignorants pour l'amour de Dieu!...
Il y eut un long silence. Le novice restait les mains jointes. La crainte, la tristesse, la révolte agitaient son cœur, et le Poverello sentait résonner en lui-même
tous les sentiments qui agitaient cette âme tourmentée. La pitié fut un instant la plus forte.
— Eh bien, va! lui dit-il. Va! Fais ce que te permet le ministre !
Le jeune homme s'inclina, et partit.
Mais à peine avait-il fait quelques pas que François le rappelait :
— Mon frère ! mon frère ! disait-il avec passion. Reviens auprès de moi! Reviens!... C'est ici que je t'ai permis d'avoir le bréviaire... C'est ici que je me mortifierai ! . . .
Et il s'agenouilla brusquement devant le novice. De ses poings fermés, il se frappait la poitrine à grands coups. Il répétait :
— Mea-culpâ! ... Mea-culpâ! ... Quiconque veut être frère mineur ne doit posséder que la tunique, la corde et les san-
dales!... Sois indulgent, mon frère, et que Dieu me pardonne, si, par pitié pour ta tristesse, j'ai failli te tromper!
Ce fut la plus violente révolte du pauvre Assisiate : sa voix n'était faite que pour l'amour, et les reproches la brisaient.
Il renonça bientôt à la lutte, et ne fut plus, auprès des moines soumis qui obéissaient au clergé, que le saint adoré du peuple, dont chaque sourire produisait un miracle, et dans l'âme duquel se faisait chaque jour plus solitaire et plus pur le rêve qu'il avait conçu sans pouvoir le réaliser.
En cet automne aride et roux, François se plut à errer dans les solitudes qu'avait aimées sa jeunesse, et qu'il peuplait désorm^ais du multiple souvenir des jours passés.
Il ne restait de verdure qu'aux cyprès et aux yeuses. Dans son lit desséché, le Tescio roulait des flots de poussière sur la blancheur crayeuse des rochers. Les vendanges étaient faites. Sans grappes ni feuilles, les sarments tordus se balançaient entre des ormes dont la masse était rouge. Seul dans cette nature altérée, tandis que la terre se fendait au soleil qui la cuisait sans
relâche, l'ermitage des Carceri remplissait une gorge du Subasio de sa verdure humide, luisante et profonde.
François, de temps à autre, abandonnait la Portiuncule et passait la nuit à Assise. Avant l'aube, il en sortait par la porte Sant' Antonio et pénétrait dans un sentier qui ondule au flanc de la montagne, entre des rochers et sous de grands arbres. Il ne regardait pas à sa gauche, où s'élevait l'Apennin sévère, mais, à sa droite, dans des abîmes de ténèbres, il apercevait vaguement les sommets de l'Ombrie. Lorsque la lune était clémente, elle lui laissait deviner la plaine. Sur les pics aigus, il considérait, avec l'émotion d'un souverain qui contemple son empire, les murailles de Gubbio, et celles de Bevagna, et celles de Montefalco. Elles étaient semblables, c^r
des hommes de même race les avaient élevées. Plus hautes ou plus basses à l'œil, selon que la ville glissait sur la pente ou se hissait vers le sommet, elles étaient largement crénelées, divisées par des tours. Le Poverello éprouvait parfois une ivresse orgueilleuse à sentir qu'en son cœur fragile il abritait toutes ces enceintes de pierre. Il se prosternait alors et s'écriait :
— Pardonne-moi, Seigneur! Je suis la plus vile des créatures ! Comment peux-tu te servir de moi? Anéantis-moi, ô Dieu, pour ma vanité stupide! Je suis le marteau dont se sert l'ouvrier qui bâtit une église; et voici que le marteau se flatte d'avoir exécuté l'œuvre du maître!... Châtie-moi, Seigneur ! Déchire mes membres ! Verse mon sang! Ah! comment me rendrai -je digne d'être l'instrument dont se sert ta main?...
11 poussait ainsi de grands cris, qui s'unissaient au bruit du vent, et les aigles, qui glissaient en incessantes spirales tout au sommet du ciel, pouvaient voir, écrasé dans la poussière des sentiers, le pauvre Assisiate qui parlait à son Dieu.
Puis, comme il continuait sa route, trébuchant parfois sur les pierres du chemin, dans l'obscurité des rochers et des chênes, l'aube apparaissait au bord de l'horizon. L'Ombrie se soulevait peu à peu du fond de la nuit et commençait dans la lumière une lente ascension. Il reconnaissait alors les maisons de Castelnuovo, et celles de Tor d'Andréa, et Bettona tout au loin. Au lever du soleil, il arrivait enfin aux Carceri.
Dans une gorge étroite et profonde, une forêt insoupçonnée dressait contre la montagne des arbres énormes. De loin, c'était
une masse confuse de pins, d'yeuses et de cyprès, qui semblait suspendue entre le ciel et l'abîme. Les hommes de la plaine craignaient un peu ces anfractuosités du Subasio où le soleil ne pénétrait pas. Dans cette solitude, d'où l'on n'entendait qu'un bruit d'eaux vives et les querelles du vent, François, plus éloigné des créatures, appartenait tout à son rêve et conversait plus aisément avec Dieu.
Il s'étendait dans un creux de rochers, posait sa tête sur la pierre nue, et rêvait. II songeait à sa mère qui l'avait aimé, à son père qui l'avait chassé. Il se rappelait sa jeunesse et se voyait encore, éblouissant cavalier vêtu de velours et d'or, maniant le madrigal et l'épée, avide de guerres, féru d'amour. Puis, la lutte contre Pérouse, et ce long emprisonnement durant lequel il
avait commencé de connaître son âme. Les songes, les visions, les voix. Dans la pauvre chapelle de Saint-Damien, qu'il avait juré de relever, le Crucifix qui s'était penché vers lui. La vocation soudaine, et les haines aussitôt soulevées, les cris de colère, les violences accumulées. Ah! jours de joie et d'horreur, de révélation et d'épouvante, larmes d'une mère, fureurs paternelles! Et lorsque, renié, injurié, chassé à coups de pierres, il n'avait plus possédé d'autre raison de vivre que sa mission divine, quel amer soulagement de n'être plus attaché à la terre, quelle atroce douceur de n'avoir plus les siens ! . . .
Mais^ alors, les événements tombaient de la main de Dieu comme les graines du poing du semeur. L'Ordre était fondé. Chaque jour, de nouveaux frères venaient à lui. Les
riches se dépouillaient de leurs biens pour acquérir l'unique trésor de la Pauvreté, vierge inflexible et souriante. Les misérables venaient l'embrasser d'un fervent amour. Une moisson de tendresse mûrissait au soleil ombrien.
Puis, sur la couronne franciscaine, venait se poser le pur joyau : Claire d'Assise entrait dans l'Ordre. Ni menaces, ni violences n'avaient prévalu contre son dessein. Les épées nues tremblèrent devant le lis qu'élevait sa main.
Après elle, la théorie des sœurb compatissantes et fortes, qui apportaient à la divine Pauvreté la simplicité de leurs cœurs et la clarté de leurs yeux : Béatrice, Amata, Agnès d'Assise, Agnès de Spello, Agnès de Cortone, et sœur Balbina, et sœur Benedetta, et sœur Francesca, et, tout
éblouie de visions, sœur Illuminata!...
Puis les années d'apostolat, immuable printemps. Un parfum de roses, une ivresse de clartés, des chants au long des routes, une floraison de miracles. Les hommes aux vêtements couleur de bête n'ont pour arme qu'une croix d'olivier; ils chantent, rient, travaillent. L'univers se recueille pour écouter la mélodie qui s'échappe de leurs lèvres, car ils sont les jongleurs de la geste de Dieu... La Palestine!... Et, tout à coup, des ténèbres traversées de flammes. L'Ordre se courbe devant le trône pontifical. Des couvents reçoivent les fils de Celui qui n'avait pas de demeure pour reposer ses membres... Le cœur de l'apôtre se serre. Son œuvre est restée attachée à la terre, tandis qu'il montait vers le ciel. Trop près de Dieu, trop loin des hommes... Reprends
ta route et ton bâton, fils du marchand d'Assise. Sois de nouveau le pèlerin qui va de grange en grange mendier son pain et sauver des âmes. L'avenir ressuscitera peutêtre le passé !
Sur la petite terrasse qui, de Saint-Damien, domine l'Ombrie, Simonetta degli Alto viti était assise, par un jour encore tiède de l'automne expirant, aux pieds de sœur lUuminata, la voyante. Les Damianites l'avaient accueillie comme une enfant blessée, qu'il faut aimer pour la guérir. Douces et discrètes, elles l'entouraient d'une tendresse insinuante. Il semblait à la jeune fille qu'elle vivait dans la tiédeur d'un nid moelleux, et son chagrin s'alanguissait. Jamais elle n'était seule. Beaucoup des compagnes du Poverello avaient aimé jadis, et savaient que la solitude se peuple trop aisé--
ment de souvenirs. Elles berçaient cette âme enfantine au murmure de leurs voix.
Entre toutes, la plus zélée et la plus tendre était Illuminata. C'est à ses côtés que Simonetta passait les plus longues heures, c'est d'elle qu'elle apprenait à connaître ceux qu'elle avait choisis comme compagnons de sa vie.
Les sommets lointains étaient recouverts par les neiges précoces, mais le soleil de midi avait réchauffé la plaine, et, sur la terre brune, paraissaient encore quelques plantes. Les arbres étaient nus. Dans l'éloignement, à travers la brume, les branches des oliviers dessinaient de fins réseaux. On apercevait au milieu des champs le miroitement du Tescio. Le soleil était suspendu tout au sommet du ciel; et ces dernières minutes de l'automne étaient pleines d'une
douceur insinuante que n'ont pas toujours les printemps.
Simonetta portait la robe brune des clarisses, la ceinture de cordes et les sandales qui laissent le pied nu. Dans la rude simplicité de ces vêtements, elle paraissait frêle et presque puérile. Ce n'était plus une femme, mais un petit être immatériel dont l'âme tremblait au fond des larges yeux obscurs. Depuis qu'elle était dans l'Ordre, elle essayait de se croire heureuse. Elle appliquait toutes ses forces à repousser la fière image de celui qu'elle pouvait arracher de sa vie plus aisément que de son cœur. Nul ne l'avait jamais vue pleurer, mais ses yeux gardaient l'éclat des larmes.
Pour la fortifier, sans offenser sa réserve par des exhortations directes, Illuminata lui contait comment Claire d'Assise avait
suivi le Poverello, et surmonté tous les obstacles pour réaliser son désir. Au récit exact des faits, la voyante ajoutait parfois des détails qu'elle imaginait, et qui peutêtre étaient plus vrais que la vérité même. Elle disait comment l'illustre famille des Scifi, d'oii sortait Claire, vivrait dans la mémoire des hommes par la sainteté de celle qu'ils avaient maudite.
— Et pourtant Ortolana dei Scifî avait été prévenue par une voix mystérieuse des grandes destinées réservées à son enfant. Alors qu'elle la portait en son sein, elle avait entendu ces mots résonner au plus profond d'elle-même : « Ne crains rien! Tu donneras au monde une claire lumière, et devant sa clarté s'évanouiront les ténèbres ! » Et, par révérence pour cette voix d'en haut, elle donna le nom de Claire à son
enfant. Le jour de cette naissance fut pour Assise un jour de fête. Tous allaient parles rues en chantant. Les marchands et les maçons criaient de joie sans savoir pourquoi, et trois bandits, qui depuis longtemps détroussaient les voyageurs sur la route d'Assise à Pérouse, vinrent le soir même se livrer aux consuls. Ils avaient vu sur la ville une couronne de flammes, et leur conscience s'était éclairée ! . . . »
Illuminata s'interrompit. Elle vivait par la pensée ces heures miraculeuses. Simonetta la contemplait en silence. Des montagnes affluait un air limpide, qui gardait la fraîcheur de la neige, et qui semblait pourtant imprégné de soleil.
— Elle devait être belle ! Elle est si belle et si jeune encore ! dit Simonetta à mi-voix.
— Belle? Ah! certes! Et mille fois plus,
et mille fois mieux que belle ! Tout ce que l'on peut imaginer de douceurs, de suavités, de mélodies, semblait naître d'elle et composer son être. Ses yeux étaient profonds et limpides comme les eaux du lac pérugin par les matinées de printemps, lorsque des parfums de fleurs glissent dans la tiédeur du jour. Elle souriait; ceux qui voyaient son sourire auraient voulu se prosterner devant elle ; ils éprouvaient une joie si miraculeuse que leurs coeurs se brisaient. Au son de sa voix, ceux qui souffraient remerciaient Dieu pour leurs souffrances; et, quand elle avait passé par quelque place de la ville, on y sentait flotter dans l'air comme une sorte d'apaisement, une miséricorde, une espérance illimitée.
Lorsqu'elle eut seize ans, comme on parlait sur toute la terre d'Assise de tant de
splendeurs et de grâces, elle refusa l'époux que lui destinait son père, et suivit le Poverello...
— Ah ! Elle ne savait pas ce qu'était rameur! s'écria Simonetta en joignant les mains.
Sœur Illuminata laissa tomber son regard étonné sur l'enfant assise à ses pieds.
— C'était un autre amour, dit-elle enfin, qui occupait le cœur de Claire. Elle se donna tout entière à celui qui avait donné sa vie pour les hommes. Que sont les fiancés de la terre près de l'époux divin?
Simonetta baissa la tête. Ses yeux se remplissaient de larmes, et elle ne voulait pas pleurer. Elle sentait qu'un redoutable et cher souvenir lui montait au cœur, et voulait l'en chasser. Une prière silencieuse s'élançait de son âme :
— Mon Dieu! Mon Dieu! Faites-moi mourir à mes pensées ! . . . Donnez-moi la paix de l'oubli!... Que mon cœur soit un tombeau écrasé sous une lourde pierre ! . . .
En évoquant les heures héroïques de l'Ordre, Illuminata s'exaltait. Ses yeux, pleins des visions qui peuplaient ses rêves, regardaient plus loin que la vie. Elle oubliait la fillette que son amour attachait à la terre, et, comme une prophétesse, en phrases rapides, elle décrivait la procession des images qui se succédaient au fond de sa pensée.
— C'était la nuit qui suit le dimanche des Palmes. Par le silence et les ténèbres, Claire quitta sa chambre et voulut sortir du château paternel. Des rochers peuplés de démons en barraient l'issue. Que purent les noirs rochers contre sa volonté?
Elle les toucha : les rochers tombèrent!... Elle traversa la campagne, sentiers abrupts, précipices, torrents au flanc des monts, forêts où les routes s'égarent... Claire marchait toujours, escortée par des anges... Tout à coup, des lumières, des chants sous les arbres, une rumeur de fête... Elle s'arrête, étonnée, souriante; et voici qu'audevant d'elle s'avancent le maître et ses compagnons, portant des torches, et chantant : Gloria in excelsis ! ... Alléluia!... Puis, devant l'autel de la Portiuncule, les blonds cheveux dont elle pouvait s'envelopper tombèrent à terre en gerbes d'or. Les frères chantaient : Allehda! ... Leurs hymnes de joie furent entendues de Pérouse, de Spello, de Montefalco. Des villes, sortirent les citadins stupéfaits; ils venaient jusques aux portes. Et tous, cette
nuit-là, virent dans le ciel, au-dessus de la Portiuncule, un grand ange blanc qu'entourait une gloire, et qui bénissait Assise... Mais, après cette nuit triomphale, vinrent les tribulations : hurlements des soldats, injures, menaces, violences, larmes et malédictions, Claire eut tout à souffrir. Elle avait vaincu les démons : elle vainquit les hommes... Claire!... notre sœur, notre mère^ délices de nos vies, lumière de nos âmes, ah! pour te remercier de vivre dans ton ombre, quand pourronsnous verser pour toi tout le sang de nos cœurs?...
Illuminata s'était soulevée en parlant, et tendait les bras vers la demeure aux étroites cellules. Lorsqu'elle se rassit, ses yeux semblaient éblouis de soleil. Elle ne parlait plus, elle écoutait son rêve chanter en elle.
Simonetta se sentit alors seule sur la terre, et, sous le vent froid qui venait des monts, elle se replia dans ses pensées. Elle se représentait son frère ensanglanté, et, debout sur une borne, Orlando, pâle et les cheveux défaits, sa rouge épée au poing, si terrible qu'on n'osait le frapper. La tête baissée, les mains serrées entre les genoux, contractant sa volonté comme elle pliait son corps, elle se répétait avec l'entêtement du désespoir :
— Je ne l'aime pas!... Je ne l'aime pas!...
Mais, derrière les paroles vaines, se dressait obstinément l'image du jeune homme aux yeux égarés de fureur et d'amour, et, sous la rude tempête, tremblait, en gémissant, cette petite âme désespérée.
Comme la journée avait été clémente et que le soleil avait réchauffé la terre, les frères, à la nuit tombante, quittèrent leurs cabanes dont les toits les écrasaient et se réunirent autour d'un feu immense, près de Sainte-Marie-des-Anges. Le ciel, en s'obscurcissant, était resté bleu et semblait s'être laissé tomber vers la terre, avec lassitude. De la plaine, on le voyait effleurer le sommet du Subasio, et les créneaux de la citadelle plongeaient dans sa douceur obscure. Les étoiles, massives et lourdes, paraissaient des éclaboussures d'or sur un fond de ténèbres.
De tous les villages, par les sentiers qui traversent la forêt et conduisent à la Portiuncule, des Mineurs se hâtaient. Ils regagnaient avec joie le bercail, parce qu'il faisait nuit, et que la solitude aggravée d'ombre ne peut offrir aux hommes que l'image de l'Enfer, la rencontre des mauvais anges, la terreur des péchés inconnus.
Devant l'église de pierre et de boue, auprès d'un vaste feu, François et quelquesuns de ses compagnons étaient assis à terre. 11 y avait là Bernard, Léon, Égide, Elie, Rufin. Il y avait aussi Junipère, pauvre innocent, grossier de corps et incomplet d'esprit, que l'Assisiate aimait pour sa simplicité.
Comme un vent léger glissait entre les arbres, François se prit à tousser. Junipère, aussitôt, toussa le même nombre de fois,
avec une force égale. François ayant craché, Junipère s'efforça de cracher dans le même sens, avec le même bruit. Il estimait, en effet, que les actions d'un homme parfait, si minimes soient-elles, participent toutes de sa sainteté, et qu'il faut imiter un modèle dans tous les détails de sa conduite si l'on veut atteindre un jour à la magnificence de son caractère. Il suivait le Poverello comme notre ombre suit notre corps, le long d'un mur blanc de soleil; et il lui ressemblait, en effet, comme nous ressemble notre ombre.
— Nous sommfes, en ce moment, douze autour de François, fit tout à coup remarquer Bernard. Il est donc, à cette heure, le vrai miroir de Jésus.
Les Pauvres Hommes battirent des mains et poussèrent des exclamations de plaisir,
tant cette pensée les réjouissait. Après que le silence se fut rétabli, Junipère se prit à rire à son tour, avec éclat : il venait de comprendre, et en éprouvait une satisfaction sans pareille. Tout en riant, il levait les mains au ciel, puis se les abattait sur les cuisses, menant grand bruit. Mais François, presque inconsciemment, eut un de ces élans d'humilité douloureuse qui le faisaient adorer de tous. Il se jeta à terre, les mains jointes :
— Bernard! Bernard! cria-t-il. Un démon t'inspire ! Tu veux me tenter par l'orgueil ! Mais, avec l'aide de Dieu,'^e ne succomberai pas !
Il s'étendit sur le sol, les bras en croix. D'une voix forte, il appela :
— Bernard! Au nom de l'obéissance, je t'ordonne de marcher sur moi! Je t'ordonne
de mettre un pied sur ma tête, et de me fouler dans la poussière ; et tu répéteras : « Face contre terre, ô créature!... Face contre terre, fils du marchand!... D'où te vient ton orgueil?... A terre! A terre!... » Bernard, fais ce que je t'ordonne... Fais ce que je t'ordonne!...
Les Mineurs abaissèrent leurs capuchons sur leurs yeux, et, par trois fois, en tremblant, Bernard foula aux pieds le corps du maître. Puis il se réfugia sous un arbre, les yeux pleins de larmes, tandis que François, le visage rayonnant de joie, reprenait sa place parmi ses compagnons.
Le brasier resplendissait. Sa chaleur se répandit au loin. Une torpeur engourdissait les frères, qui goûtaient ainsi la paix de la nuit. C'était un soir de mansuétude, et tout paraissait imprégné de tendresse.
6o LES DIVINS JONGLEURS
Suivant la pente de ses pensées. l'Assisiate se rappelait les débuts de T Ordre et l'époque où des hommes lui di saient :
— Que veux-tu faire, toi qui n'es ni marchand ni moine?
11 répondait :
— Je suis un chevalier! Ne croyez pas que, seul sur la terre, je n'aie pas d'amour! J'aime une princesse merveilleusement belle et pure. Elle n'a pas de fief en ce monde, et pourtant j'y établirai son empire. J'ai promis à ma fiancée la plus belle dot qui soit : je lui apporterai dans mes deux mains tous les cœurs battants des hommes de la terre !
— Et comment s'appelle ta belle amie?
demandaient les braves gens.
— La Pauvreté.
LES DIVINS JONGLEURS 6i
On riait. On ne comprenait pas. On disait :
— Il est aimable et courtois. Quel malheur qu'il soit fou !
Puis, tout à coup, un incrédule, un railleur, un bourgeois, se sentait l'âme brisée d'une faiblesse étrange. 11 entendait une voix lui murmurer, dans une langue inconnue, des paroles douces comme la mort. Alors il dépouillait sa vie, il partait, et les mendiants vêtus de bure comptaient un nouveau frère.
Années d'adolescence et d'allégresse !
Tandis que François songeait de la sorte, parmi ses compagnons immobiles, la nuit plus épaisse avait si étroitement enveloppé le monde que les Mineurs, près de leur feu, se sentaient enfermés en elle comme en une chambre tiède, au plafond semé de
rouges soleils. Le Tescio roulait dans la plaine, avec un bruit monotone qui ne troublait pas le silence. Du Subasio, l'eau des dernières pluies tombait en cascatelles.
Junipère avait faim. Il le dit avec simplicité :
— Quand mangera-t-on?
— Mangeons! dit François. Nous avons une si belle table de pierre, une si claire fontaine! Les rois ne sont pas mieux servis.
Comme ils s'étaient partagé le pain et le fromage gagnés le même jour, Masseo vint avertir le maître qu'un seigneur richement vêtu voulait le voir, et l'attendait derrière l'église, à l'orée du bois. François se rendit aussitôt à l'endroit indiqué. Il y parvenait à peine, lorsqu'un jeune homme sortit du
taillis et s'avança brusquement. Il avait les yeux brillants de fièvre, les joues creusées par la maladie ou le chagrin, une apparence tout ensemble hautaine, sauvage et désespérée.
— C'est toi... le saint!... dit-il. C'est toi !.. . Tu m'as volé la femme que j 'aimais ! . . . Si je te tuais!...
Lentement, il levait un poignard.
— Orlando ! . . Orlando ! . . . murmura François. Je savais bien que tu viendrais !
Ils demeurèrent un instant face à face. L'Assisiate, de ce regard dont la douceur avait conquis le monde, caressait le visage farouche du jeune homme. Il vit les lèvres haineuses trembler, les yeux étincelants s'assombrir de larmes; puis le bras levé s'abaissa, le poignard tomba sur la terre,
et l'adolescent, avec un sanglot, s'éloigna à travers la forêt et la nuit.
A pas lents, François revint prendre sa place auprès du foyer.
— Qui était-ce? demanda Egide.
— Un de nos frères! répondit le maître.
Plusieurs fois, durant l'hiver, Orlando Starella descendit d'Assise vers Saint-Damien, où vivaient les Pauvres Dames, sous la garde de quelques frères. Il s'y rendait ordinairement à la nuit close : durant tout le jour, il avait la force de maîtriser son désir. Mais, à l'heure où l'ombre se hâte sur la terre, son courage s'évanouissait avec la lumière. Il se représentait celle qu'il aimait, dans les voiles de soie qu'elle portait jadis, un fil d'or dans ses cheveux d'or, un rubis sur le front. Il songeait qu'elle l'avait aimé, et que, pour le fuir, elle s'était réfugiée, là, dans la plaine, en
cette maisonnette qu'entouraient des arbres. Elle y vivait, sous la robe de bure, ceinte de la corde et chaussée des sandales. Elle y vivait! S'il avait pu pénétrer dans la cour intérieure, ou dans la chapelle, il l'aurait vue, sans doute, passer devant lui, toute pâle dans ses vêtements sombres. Il aurait pu se jeter à genoux devant elle, l'arrêter de ses bras tendus, lui crier :
— Simonetta! Simonetta! . .. C'est moi!.. Elle reculerait, craintive. Elle tenterait
de s'enfuir, et ne le pourrait pas. Avec un sanglot qui serait un élan de joie, elle répondrait :
— Orlando ! . . . Orlando 1 . . .
Il la saisirait dans ses bras, il l'emporterait à travers la forêt, et, bondissant parmi la neige et les rochers, le cœur tout brûlé de bonheur, il garderait ses deux bras fer-
mes sur sa proie, que nul ne lui reprendrait jamais !
Ces rêveries l'entraînaient, presque malgré lui, vers la plaine. Il attendait le soir et descendait. Le cœur lui battait. Furtif, anxieux comme s'il eût commis un crime, il rôdait autour des arbres qui protégeaient Saint-Damien. Parfois, une brindille sèche se brisait sous ses pieds : il tressaillait, et demeurait longtemps immobile dans l'air glacé. Le Tescio roulait dans la plaine ses eaux grossies, sonores. Parfois, le vent agitait, avec des frémissements presque humains, le feuillage des chênes verts et celui des cyprès La lune, au-dessus des arbres, resplendissait d'une lumière froide, et les étoiles paraissaient plus lointaines, dans un ciel assombri. De Saint-Damien, des chants, parfois, venaient jusqu'à lui. Il
distinguait la voix des Pauvres Dames, la voix plus grave de leurs serviteurs. Orlando Starella se représentait la petite église sans ornements, tout illuminée de cierges, chaude et riche d'amour. Il sentait que ses cris de désespoir ne prévaudraient pas contre ces voix divines, et qu'un ange, debout près de la porte, écartait de la main ce qui n'était pas lumière et pureté. Quelquefois, saisi d'une sorte de fureur soudaine, il songeait à se précipiter, à saisir celle qu'il aimait, à l'emporter, sans souci des clameurs et des prières... Il n'osait pas.
Il méditait de se frapper la poitrine à grands coups de poignard, pour qu'on le retrouvât dans la neige, au matin levant, pâle et froid comme l'aube d'hiver, et que Simonetta connût du moins la violence de son amour. Mais une espérance
invincible arrêtait sa main : il avait la foi obscure de la passion.
Il arriva que des Mineurs, traversant la forêt pour rentrer au bercail, l'aperçurent, appuyé contre un arbre, le visage tendu vers la demeure close. Découvert, il s'éloignait sans prononcer une parole ni répondre à l'humble salut qu'on lui adressait. Claire et François priaient pour la paix de son âme, et les soeurs s'épouvantaient d'un tel amour.
Puis il disparut. Quelques-uns de ses amis, qui partaient pour la Provence, l'avaient décidé à les accompagner. Ils lui avaient vanté la douceur de cette terre, riche de consolations. Il espéra que l'éloignement tuerait son amour, et s'exila.
Lorsqu'ils ne le virent plus errer sous les arbres du bois, farouche et magnifique, les
Pauvres Hommes l'oublièrent. Seuls, Claire à Saint- Damien, François à la Portiuncule, attendaient son retour, l'une avec crainte, l'autre avec confiance, la première redoutant qu'il ne vînt leur arracher une sœur, le second espérant qu'il s'unirait à elle, quelque jour, par le lien mystique de la fraternité franciscaine,
Ce fut le printemps.
Les amandiers fleurirent et les collines furent couvertes d'un nuage d'argent, qui s'estompait vers l'horizon et s'évanouissait dans la lumière. Dans les prés, parurent les jonquilles et les violettes, et des bourgeons d'un vert fragile manifestèrent la vie des sarments. Le soleil, doux encore, était comme un ami, qui sourit après des larmes. Du haut des monts, les eaux dévalaient en cascades tumultueuses. Entre les buis, les oliviers et les mûriers, des ruisseaux jacassaient sans relâche, heurtant les cailloux avec cordialité. Parfois une alouette bon-
dissait du creux d'un sillon, piquait droit vers le ciel et s'y enivrait de lumière, tandis que de son gosier jaillissait un chant pressé, transparent comme les eaux nouvelles.
— Alouette! sœur des jongleurs! disait François, tu portes comme nous des vêtements couleur de terre. Tu vis loin des maisons et des villes. Tu proclames sans relâche les louanges de Dieu. Alouette!
petit être éblouissant! chante sans trêve, car tu réjouis le misérable cœur des hommes !
Comme les bêtes des champs, les amants de la divine Pauvreté quittèrent leurs huttes de terre et de paille, aux premiers sourires du printemps.
— L'heure est revenue de porter aux hommes la parole du Christ, avait dit l'Assisiate.
Comme des frères lui demandaient :
— Vers quelle région nous dirigeronsnous?
— Qu'importe Prépondit François. Allezvous-en au carrefour; tournez sur vousmêmes jusqu'à ce que la forêt tourne avec vous; lorsque vous ne verrez plus ni route ni sentier, marchez! Où vous irez, vous trouverez Dieu.
De la ruche, où elles avaient hiverné, les brunes abeilles s'envolèrent sur le monde. Aussitôt, le bruit de leurs miracles éveilla la terre convalescente. De la marche d' Ancône, qu'évangélisaient plusieurs frères, arrivait chaque jour à Assise, avec les commerçants montés sur des mulets, la nouvelle de quelque prodige. Devant Saint-Rufin, au sortir de la messe, ou, pendant le marché, devant le portique de Minerve, les Assi-
siates s'en entretenaient avec simplicité.
— Savez-vous ce qu'on nous fait savoir au sujet de frère Bentivoglio de San-Severino? Masseo l'a vu, soulevé dans l'espace pendant un temps très long, tandis qu'il priait sous un arbre : et ni des pieds ni des mains il ne touchait la terre.
— Cela n'est rien : frère Lucido a reçu du Seigneur une grâce bien plus forte ! Il se trouvait à Trevebonanti, où il servait un lépreux. L'évêque, parla Madone! lui donna l'ordre de déguerpir et d'emmener son lépreux au diable, s'il lui convenait. Lucido chargea le malade sur ses épaules, à la pointe de l'aube. Peu d'instants après, comme le soleil se levait, il arrivait, portant toujours son lépreux, au mont Sanicino, qui se trouve à plus de quinze milles au delà de Trevebonanti. Un aigle n'aurait pas accom-
pli le parcours aussi vite! Que dites-vous de ce miracle?
— Et frère Pietro de Monticello ! Il était entré dans la cathédrale d'Ancône pour y prier. Il se croyait seul. Mais un novice s'était caché sous l'autel majeur pour le contempler durant sa méditation. Et savezvous ce que vit l'espiègle? Pietro s'entretenait avec saint Michel archange. « Frère Pierre, disait l'archange, tu as supporté pour moi tant de fatigues, tant de peines qui ont brisé ton corps, que je t'en suis reconnaissant. Je suis venu t'apporter, pour consolation, telle grâce que tu me demanderas. » A quoi Pierre répondit, avec beaucoup de courtoisie, mais sans nul embarras : « Prince de la milice céleste! Défenseur fidèle de l'honneur divin ! Pieux protecteur des âmes! Tout ce que je te demande est de
m'obtenirle pardon de mes fautes. — C'est trop facile, lui dit l'archange. Demande-moi autre chose. » Mais Pietro de Monticello refusa. Qu'aurait-il fait d'or ou d'argent? Ce que voyant, Michel lui dit : « Puisqu'il en est ainsi, je t'accorde ce que tu m'as demandé. » Et il disparut, s'envolant à travers le toit sans qu'on y pût apercevoir aucune ouverture !
Un silence se fit dans la foule. Un tel miracle n'était pas des plus communs, et les habitants de Monticello se trouvaient honorés, en leur compatriote, d'une faveur singulière. Aussi les marchandes de fromage, vêtues de haillons bleus et rouges, et les bergers, qui ressemblaient à des ours parce qu'ils étaient vêtus de peaux, hochaient-ils la tête gravement, avec une sorte de pieuse jalousie. Quelques nobles, qui se tenaient à
l'écart, par crainte des mauvaises odeurs et des contacts salissants, méditaient respectueusement sur ce qu'ils venaient d'entendre. Seuls, trois ou quatre galopins, qui s'étaient pris aux cheveux, continuaient à hurler en se roulant dans la poussière. Un vieil homme hirsute et cassé, qui portait un filet sur l'épaule, les sépara à grands coups de pied. Puis il revint, et fendit la foule.
— Moi, fit-il, j'ai vu, veici huit jours, un prodige extraordinaire, sur le bord de la mer, à Rimini. Citoyens, je suis pêcheur de mon métier. Mon père était pêcheur.
Avec l'aide de Dieu, mes enfants le seront aussi. J'en ai quatorze. Ils sont travailleurs et consolent ma vieillesse... Citoyens, que vous disais-je?. .. Je suis pêcheur!... Or, sachez-le bien, je connais mieux que personne les habitudes des poissons. Je crois,
à la vérité, qu'ils se parlent entre eux, mais je vous assure qu'ils ne comprennent pas le langage des hommes. J'ai élevé des poissons, citoyens. Je les ai nourris. J'ai toujours été plein de bienveillance pour eux. Mais je n'ai jamais pu m'en faire comprendre, ni leur arracher la moindre marque de reconnaissance. Eh bien! la semaine passée, frère Antoine de Padoue, passant à Rimini, a prêché les poissons de la mer, qui ont entendu ses paroles!... Ils les ont entendues, citoyens!...
Quelques assistants crurent bon de rire ; mais le vieux pêcheur se fâcha. Il devint très rouge, frappa la terre du pied, et montra le poing à ceux qui ricanaient.
— Je vous dis qu'ils ont compris, bêtes brutes! M 'écouterez- vous?... J'étais là, derrière le frère. Je l'avais suivi, espérant qu'il
me ferait faire bonne pêche. Il s'est approché de l'embouchure de la rivière, et là, sur la plage, il a crié : « Ecoutez la parole de Dieu, poissons de la mer et du fleuve ! » Tout aussitôt surgit une multitude de poissons. Jamais je n'en avais tant vu. ïls tenaient tous leurs têtes hors de l'eau, et considéraient frère Antoine avec beaucoup de calme, d'ordre et de mansuétude. Près du rivage étaient les tout petits, puis les moyens, et plus loin, dans l'eau profonde, flottaient les gros. Quand ils eurent tous pris place, frère Antoine commença à prêcher. Je ne vous rapporterai pas tout au long ses paroles; je ne suis ni évêque ni docteur. Pourtant, je vous assure que je ne me tromperai pas de beaucoup.
Mon père était beau parleur, et, par le Christ, je sais aussi me faire entendre. Un
8o LES DIVINS JONGLEURS
de mes fils est fort éloquent : il sera curé, s'il n'est pêcheur. Que la volonté de Dieu soit faite!... Citoyens, où en étais-je?... Frère Antoine commença à prêcher. II disait : « O mes frères les poissons! vous devez, selon vos moyens, remercier vivement Notre-Seigneur, qui vous a donné pour habitation un si noble élément! Vous avez, à votre goût, de l'eau douce ou de l'eau salée, et nombre de refuges pour éviter les tempêtes. Votre nourriture est partout répandue dans l'eau claire. Dieu vous a toujours favorisés. Rappelez-vous que, lors du déluge, tous les autres animaux sont morts, et vous seuls n'avez pas souffert. Vous possédez des nageoires pour aller où bon vous semble. Et c'est à vous que fut réservé l'honneur de garder sain et sauf le prophète Jonas et de le remettre à terre au bout de
LES DIVINS JONGLEURS 8i
trois jours. Vous voyez donc que vous êtes les favoris de Dieu. Louez-le et bénissez-le, car il vous a donné plus de bonhenr qu'aux autres créatures. » Voilà ce que disait Antoine. Et, pour marquer leur satisfaction, les poissons ouvraient la bouche, hochaient la tête : par tous les moyens en leur pouvoir, ils louaient Dieu!... Je n'ai pas été seul à constater ce prodige, citoyens... Des centaines d'hommes et de femmes étaient arrivés de Rimini. Tous l'ont vu, comme moi-même. Aussi nous sommes-nous tous agenouillés, sur le sable, derrière Antoine, ne voulant pas nous montrer moins pieux que les poissons de la mer. . . Après quoi, je fis une fort bonne pêche... Et, si quelqu'un doute de ma parole, que la lèpre le consume ! . . . »
Il avait parlé avec tant de flamme que
les plus incrédules étaient convaincus. Divi sée en petits groupes qui tournaient sur la place, la foule s'entretenait du prodige. Une grande fierté naissait au cœur d'Assise, car Antoine était l'ami du Poverello; mais on enviait Padoue, qui semblait prédestinée aux faveurs de Dieu.
Des autres régions de l'Italie arrivaient, chaque jour, d'aussi merveilleuses nouvelles. François avait gagné la Toscane. Il errait dans ces vallons aux lignes subtiles, qu'attristent les noirs cyprès, mais qu'adoucit la grâce nébuleuse des amandiers et l'essor en guirlande des vignes parmi les ormeaux. Il s'arrêtait de préférence dans les villages. Pour gagner le morceau de pain qui suffisait à sa nourriture, il travaillait dans les champs, avec les campagnards. Puis il parlait de Dieu, comme d'un ami très proche.
Il le montrait dans les fleurs, dans la chanson des eaux, dans la caresse de la brise sur les feuilles, et dans la germination puissante de la terre. Parfois, aux heures de repos, il chantait d'une voix limpide qui semblait la voix du printemps. On l'adorait. De chacun de ses sourires naissait un peu de joie, dont la piété populaire faisait un prodige nouveau. De bourgade en bourgade, le miracle se propageait à travers l'Italie. Un jour, il arrivait dans la plaine d'Assise. A Saint-Damien, il était le salut du maître à ses sœurs, la voix mystérieuse qui traverse l'espace, la présence de l'absent. Puis il montait, par les voies abruptes, vers Assise toute blanche au flanc vert du mont. Sur la place, devant l'église, il courait de bouche en bouche, joyeux comme le récit d'un de ces beaux faits d'armes qu'accom-
plissent les paladins et que chantent les trouvères.
— lia jeûné pendant vingt jours et n'a cessé de s'entretenir avec Dieu !
— Un enfant l'a vu, qui parlait avec le Christ. Ils sont de même taille. Ils se ressemblent comme deux jumeaux, mais le Christ est blond, et François est brun.
— Il a chassé un démon qui tourmentait un frère. Le démon est sorti dans un nuage noir. La terre a tremblé. Une puanteur horrible a rempli l'espace, et le frère est mort en état de béatitude.
— Il a touché du doigt la plaie qu'un enfant portait au côté. La plaie s'est aussitôt fermée; et il y est poussé, en souvenir du saint, une rose vermeille.
— Une femme de Cortone allait périr dans les douleurs de l'enfantement. On a
placé sur son ventre le bât d'un âne qui avait porté François : les douleurs disparurent et elle accoucha avec plus de joie qu'elle n'avait conçu ! . . .
Parmi les accablements de l'été, lorsque le soleil coule en nappes éblouissantes au long des murailles, lorsque la ville inerte s'endort dans un silence que trouble seul le cri intermittent d'un coq ivre de lumière, les paroles du maître s'insinuaient encore par les costarelles en feu; et l'annonce des miracles qui naissaient sous ses pas semblait rafraîchir la cité, comme si elle se fût remplie soudain de gerbes fleuries , toutes couvertes d'une divine rosée.
L'automne vint et chargea la terre de fruits; et les vendangeurs, écrasés sous les hottes, s'entretenaient du saint, dont le souvenir reposait leurs membres las.
— Vienne l'hiver, et nous le reverrons ! . . .
Ainsi une même pensée vivait dans les âmes, et, le plus beau des miracles, il l'accomplissait de bien loin, sans y songer : les haines se dissipaient; les cœurs, rapprochés par un culte commun, s'aimaient en lui d'un sincère amour; la paix du Christ était sur rOmbrie.
Loin de ses compagnes qui, sous les oliviers, dans le crépuscule languissant, erraient par groupes et s'entretenaient du maître, unique et constant objet de leurs méditations, Simonetta, seule, s'était glissée dans l'oratoire, et, assise dans une des stalles du chœur, elle écoutait en elle le murmure de sa pensée.
Deux années s'étaient écoulées depuis son entrée dans l'Ordre. Y avait-elle trouvé la quiétude? Elle se répétait :
— Je suis heureuse. J'oublie...
Mais, au fond d'elle-même, subsistait cette angoisse obscure qui survit à nos
grandes douleurs. La monotonie des exercices journaliers endormait sa volonté; elle s'efforçait d'imposer à son esprit l'inertie de son corps et de détruire en elle jusqu'à l'espérance d'une chimérique aventure.
Les mains abandonnées sur les genoux, la tête penchée, elle paraissait, dans l'ombre du chœur, en cet état de découragement et d'indifférence où l'être intérieur est plongé par une sorte de démission de soi-même. Elle tressaillit tout à coup, et ne put retenir un léger cri. Puis elle essaya de sourire; mais, sentant bien que son âme avait été vue, faible et nue, elle ne cacha pas les larmes qui lui montaient aux yeux.
Claire était auprès d'elle.
— Courage, petite sœur! dit-elle de sa voix grave, lente, précise.
Simonetta la considéra avec une adora-
tion mêlée de crainte. Autour de Claire d'Assise commençait à rayonner l'auréole de sainteté qui, depuis longtemps, couronnait François. Une sorte de flamme intérieure semblait éclairer ce visage toujours tranquille, aux traits simples et droits, aussi nets que ceux des anciennes statues. Dans l'obscurité de l'oratoire, ses yeux seuls vivaient. Ils étaient le soleil spirituel dont la splendeur éclairait la chapelle, toute pleine des odeurs de la paille, du bois moisi, de la terre battue.
— Courage ! fit-elle encore. La fin de tes combats approche. Tu goûteras bientôt la pure joie de toutes les épouses du Christ, qui ont laissé les voluptés terrestres sur les routes de la terre pour suivre le maître et partager avec lui le trésor de la Pauvreté. Par amour pour nous, pour nous délivrer
des liens où nous retenait le prince des ténèbres, pour nous réconcilier avec son père, il est né pauvre, il a vécu pauvre, il est mort pauvre, parmi d'incommensurables tortures, sur l'arbre de la Croix... Songe à la Pauvreté ! Le maître a proclamé sa gloire lorsqu'il a dit : « Les oiseaux du ciel ont leurs nids; les petits des renards ont leurs tanières; mais le Fils de l'Homme n'a pas d'endroit où reposer sa tête ! . . . » Rappelletoi ces paroles aux heures de défaillance, lorsque les démons luttent dans ton âme contre les anges de la lumière. Songe que l'époux céleste est le plus beau des fils des hommes. Garde-lui ta foi. Ne t'arrête pas sur la route. N'appuie pas trop ton pied sur la terre. Ne permets pas aux poussières humaines de ternir ton coeur!
Simonetta demeurait silencieuse, mais
une expression de confiance et d'apaisement paraissait sur son visage. Claire se pencha vers elle et lui posa tendrement la main sur Tépaule.
— Après une si longue absence, dit-elle, notre père sera bientôt de retour. 11 faut qu'alors tu sois heureuse et que tu puisses lui présenter ton âme dans des vêtements de fête.
A pas silencieux, elle quitta l'oratoire. L'ombre parut plus épaisse et plus froide, et l'odeur fade de la terre emplissait les ténèbres.
Le maître revint.
C'était un jour d'automne où le soleil semblait s'exaspérer de sa mort prochaine et mordre d'un baiser cruel la terre qu'il allait quitter.
Brun, émacié, les yeux frappés d'un mal qui l'obligeait à les fermer dans l'éblouissement de la lumière, le jongleur de Dieu s'avançait avec un joyeux sourire. Les paysans et les citadins se pressaient autour de lui, qui abandonnait ses mains aux baisers. Tous criaient :
— Le saint ! . . . Le saint ! . . .
Les petits enfants se glissaient entre les
jambes des grandes personnes, effleuraient du doigt ses vêtements, puis se sauvaient avec des clameurs espiègles :
Je l'ai touché ! . . . Je l'ai touché ! . . .
Des garçons et des jeunes filles le précédaient en agitant au-dessus de leurs têtes des branches d'olivier. Des vieillards impotents, que l'on avait déposés sur le pas des portes, le regardaient avidement et tendaient vers lui leurs bras tremblants. Des femmes, folles de mysticisme et d'amour, marchaient derrière lui, et, à chaque instant, se précipitaient contre le sol pour baiser la terre où s'était posé son pied. De la foule sans cesse accrue montait une rumeur faite de mille questions, de réponses vagues, de vains propos heureux. Ceux qui ne pouvaient approcher le saint s'efforçaient au moins d'aller toucher la robe ou
la corde d'un frère mineur, quel qu'il fût, car la sainteté du maître rejaillissait sur rOrdre entier. Le cortège houleux s'élevait ainsi par les côtes, sous les arbres sans ombre que recouvrait la poussière, vers la petite ville qui formait au fîanc du mont de sinueux et blancs degrés.
Ils arrivèrent sur la place oii s'élevait Saint-Rufin. Sur les pierres roses de la cathédrale, le soleil coulait par lourdes ondes. Le ciel était d'un bleu si intense que l'œil n'en pouvait soutenir l'éclat, et l'on entendait, du fond de l'espace, descendre sur Assise le cri des aigles, que l'on ne voyait pas.
François gravit les degrés du parvis, d'un pas rapide et jeune. Il se retourna, les mains levées; et, tout aussitôt, la foule, qui remplissait la place, se tut. Les têtes pressées ondulèrent; un frémissement les
courbait çà et là, comme ces vagues d'ombre qui glissent à la surface des blés. Puis, tout à coup, dans un élan unique, ils s'agenouillèrent. Le Poverello parla. Sa voix semblait la voix du jour ensoleillé.
— Mes frères! mes frères! je me retrouve parmi vous, et mon cœur se brise de joie! Chacun de vous m'aime comme un ami; mais, moi, j'ai pour vous de l'amour en échange de tous vos amours ! Sans la grâce de Jésus, je mourrais de bonheur au milieu de vous , et mon âme s'évanouirait de n'avoir pu embrasser toutes vos âmes !
Une clameur l'interrompit :
« Saint!... Saint!... Saint!... »
Il demeura immobile, reportant humblement à Dieu l'encens des hommages terrestres. De nouveaux cris montaient du peuple :
g6 LES DIVINS JONGLEURS
— François! Notre enfant!
— Saint ! Saint !
— O glorieuse Assise !
— Loué soit Dieu !
— O Poverello !
— Brebis de Jésus!
— Des miracles rayonnent de tes mains!
— Divin jongleur!
— Maître, bénis-nous!
— Saint ! Saint !
— Demande à Dieu pardon pour nous!
• — Exauce nos prières !
— O saint !
— Appelle Dieu parmi nous!
— Assise ! Assise trois fois sanctifiée !
— François!
— Maître !
— O notre frère!
— 0 notre amour!
Les voix s'exaltaient et se répondaient, et, lorsque le flot sonore semblait s'abaisser sur un point de la foule, il se soulevait, plus puissant, en quelque autre endroit. C'était une tempête d'actions de grâce, qui, par hautes vagues, venait tomber à ses pieds, sur les deg-rés roses de la cathédrale. Souriant à son rêve, il priait. Tout à coup, parmi les têtes pressées en masses sombres qui se tendaient vers lui, il reconnut un visage marqué par la souffrance et l'orgueil, mais où semblait palpiter comme une espérance incertaine. Il éprouva un brusque sentiment de triomphe et remercia Dieu d'avoir ramené à ses pieds Orlando Starella.
Lorsque la rumeur se fut apaisée, de nouveau il parla. Il savait les simples propos que pouvait comprendre ce peuple d'enfants. II ne prêchait pas, il parta-
geait son amour dans la claire douceur des mots qu'il employait.
— Je ne suis rien, rien, rien! disait-il. Le plus humble d'entre vous est un grand seigneur près de moi, car je suis plus vil que la terre, et nous la foulons aux pieds. Pourtant, vous venez vers moi comme si je le méritais. \'ous m'entourez de votre accueil comme le soleil m'entoure de sa lumière. Pourquoi? pourquoi? Masseo, mon bon compagnon , me disait hier même : « Toujours toi! Toujours toi! Tous courent derrière ta robe! Tous veulent t'entendre ou te voir? Pourquoi? » Ah! comme je l'aime de m'avoir ainsi parlé ! Car j 'ai pu lui répondre : « Masseo, je suis la plus pauvre et la plus misérable des créatures terrestres; le brin d'herbe qui brille est mille fois plus noble et plus beau que moi; mais Dieu m'a précisé-
ment choisi pour montrer aux hommes ce qu'il peut faire avec l'instrument le plus abject, lorsque sa main l'a touché. » Je vais, mes frères, je vaisoii Dieu m'envoie. Ce n'est pas mxoi que vous saluez, car je ne le mérite pas. Ce n'est pas ma parole que vous écoutez, car elle en est indigne. Vous saluez la présence de Dieu, vous écoutez sa voix!... Et d'autres m'ont demandé : « Pourquoi estu si gai, toujours si gai? Tu couches sur la terre nue, tune manges que du pain, tu ne bois que de l'eau; ton corps est brisé de mille rnaux ; les démons viennent te tourmenter la nuit. Pourtant, tu ris et tu chantes! Pourquoi? » Je vous dirai pourquoi! C'est que je combats par le monde pour la plus belle dame qui soit sous la clarté des étoiles. Le bon chevalier ne peut pas être triste, lorsqu'il consacre tous les
instants de sa vie à celle qui a ravi son cœur. Dans les pires tribulations, il voit devant lui l'image de sa fiancée. Si parfois il ne l'aperçoit plus, il ne s'attriste pas. il ne se croit pas abandonné, il ne perd pas l'espoir, lise dit seulement que, pour un instant, sa dame, au lieu de le précéder, le suit. Lorsqu'il combat pour elle, elle réapparaît. Ainsi font les paladins pour les demoiselles de haut lignage dont ils portent les couleurs. Moi, j'aime une princesse mille fois plus belle, qui ne peut pas vieillir, et dont la fidélité demeure sans tache. C'est pourquoi je suis plus joyeux que les compagnons du roi Arthur. Vous la connaissez bien, ma fiancée, depuis que je chante sa gloire : c'est Madone Pauvreté, la sœur des anges. A ceux qui rejettent tous les biens de la terre, pour ne posséder plus que l'unique trésor de son
LES DIVINS JONGLEURS lOi
amour, voyez le bonheur qu'elle procure ! Voyez-le par ma joie, ô mes frères d'Assise, mes frères d'Ombrie, et vous tous, mes frères en Dieu qui habitez la vaste terre ! . . . Lorsqu'il eut finit de parler, d'enthousiastes clameurs s'élevèrent sur la place. Des bourgeois jetaient leurs vêtements et leur arg-ent autour d'eux, en criant :
— Nous te suivrons!... Nous te suivrons ! . . .
Des femmes, les yeux avides, les bras tendus, semblaient prêtes à s'élancer vers lui Un vieil archer de la Rocca, un peu sourd, entendit les hurlements qui s'élevaient autour de lui. Alors il cria, d'une voix terrible :
— Miracle! Miracle! J 'ai recouvré l'ouïe! . . . Miracle!...
En un instant, la nouvelle se répandit à
travers toute la place, et jusque dans les ruelles escarpées que remplissaient les retardataires. La parole du saint venait d'accomplir un nouveau prodige ! Soulevé sur les épaules de ses voisins, le vieux soldat faisait de grands gestes, et, impuissant à dominer les cris, il montrait ses oreilles, il riait, il pleurait. On l'emporta triomphalement. La foule le suivit en s'écrasant contre les murailles. Les enfants s'égosillaient :
— Miracle ! . . . Le sourd de la Rocca qui entend!... Miracle!... Miracle!...
Seul, Orlando Starella demeura tourné vers François. Il le contemplait avec un obscur désir d'aller à lui et une angoisse craintive qui l'immobilisait. Le maître le regardait aussi, jusqu'au moment où, ne pouvant plus supporter l'intensité surhumaine
de ce regard, tout plein d'amour, de pitié, de pardon, Orlando, brusquement, se retourna et s'enfuit, pour ne pas se jeter aux pieds de l'Assisiate. Il se perdit dans la foule, et François entra dans l'église, tandis qu'on entendait gronder dans Assise la grande voix populaire, qui proclamait le miracle.
Après l'ivresse des premiers jours, bien des angoisses vinrent assaillir le Poverello. Un père qui, placé tout au sommet d'une pente glissante, au-dessus d'un fleuve sans rivage, verrait son enfant échapper à ses mains, descendre vers l'abîme d'une marche lente, mais irrésistible, éprouverait des tortures dont aucun mot ne peut exprimer l'intensité. L'Assisiate voyait son Ordre, que dirigeaient des frères infidèles à sa pensée, descendre à pas trop sûrs la pente qui le conduisait vers la mort. \'ers la mort? Non pas, certes, l'anéantissement brutal. mais une ruine pire peut-être, la ruine d'une
idée. Les mineurs devenaient des moines. Les Jongleurs de Dieu oubliaient la beauté des routes poudreuses, où l'on chante au soleil, et les pierres moussues près des sources, et les huttes de branches, et la Pauvreté.
Malgré sa foi et sa volonté de sourire jusque dans les larmes, le Poverello succomba à des défaillances momentanées. Il éprouvait parfois un découragement si profond qu'il songeait à quitter ses frères, à gagner quelque cime de l'Apennin, et à vivre le reste de sa vie dans la solitude, au milieu des forêts qu'il peuplerait de ses prières.
Claire le réconforta.
— O mon père ! lui dit-elle. Nous avons interrogé Dieu, mes compagnes et moi.
Dieu nous a répondu que tu devais continuer à prêcher l'Evangile.
io6 LES DIVINS JONGLEURS
Après bien des luttes, François suivit le conseil de son amie, et il se remit à répandre autour de lui la parole de Dieu. Durant tout cet automne finissant, les petits villages d'Ombrie reçurent sa visite. Il était faible et se fatiguait vite. Ses )eux lui procuraient de grandes souffrances.
Mais il allait, poudreux et divin, s'asseoir devant les portes moussues, et l'accueil des paysans le réjouissait.
Parfois aussi il prêchait à Assise, à Rieti, à Pérouse, à Foligno. C'étaient des jours de fête pour ces cités abruptes que ceux où le Pauvre du Seigneur venait les appeler à la vie évangélique. Presque toujours, dans les rangs pressés de ceux qui l'écoutaient, il découvrait Orlando Starella. Son cœur, alors, se remplissait de joie. Sa voix de\enait plus persuasive; il se pen-
chait, en parlant, vers ses auditeurs, les mains tendues, comme s'il avait voulu recueillir et soulever leurs âmes. C'était la première fois qu'il essayait une conquête. Jusqu'alors, les prédestinés de la vie nouvelle étaient venus à lui spontanément, parce que ses paroles exprimaient l'idéal qui vivait obscurément en eux. Mais, ici, François devait vaincre. Dans la lutte, il retrouvait des accents joyeux et sa voix de jeunesse. Enthousiaste, il répétait :
— Vous n'êtes pas heureux, mes frères, vous n'êtes pas heureux ! Comment le seriez- vous? Les soucis de la terre remplissent vos cœurs, et les soucis de la terre sont tristes, mesquins, ténébreux. Vous n'êtes pas heureux, vous, les riches, parce que vous songez à conserver ou à accroître vos richesses. Vous n'êtes pas heureux,
vous, les pauvres, parce que vous songez a vous enrichir. Mais à quoi vous serviront les richesses, si vous vivez selon le Christ? Il vous a donné la création pour palais. Il vous chante toutes les chansons qu'on peut rêver dans le murmure des arbres, dans le bruissement des eaux, dans le frémissement de la brise au printemps. Il vous sourit dans la grâce des fleurs, et le soleil est l'image de sa beauté. Allez par les forêts et par les champs ! Oubhez les comptoirs où vous vendez de la laine, vos guerres, vos ambitions; oubliez toutes les pensées qui remplissent d'ombre votre âme, et ne songez plus qu'à remercier Dieu. Ne croyezvous pas que la blancheur d'un lis soit un miracle? C'est un miracle! Et, si vous considérez le monde avec les yeux de l'enfant, vous reconnaîtrez que vous vivez au mi-
lieu d'un prodige éternellement renouvelé. Alors toutes vos tristesses, toutes vos ambitions vous feront sourire de pitié, et vous regretterez le temps que vous n'aurez pas consacré à chanter : « Gloire à toi, Seigneur ! . . . » Votre âme sera tout enivrée d'amour. Ceux qui souffrent ne sentiront plus leurs souffrances. Ils seront comme le malade qui revient à la vie lorsque naît le printemps, et qui, oubliant les maux passés, remercie Dieu de l'avoir fait souffrir, pour lui procurer ensuite une joie toute neuve, dont les délices le font pleurer!... Chaque fois que l'Assisiate finissait de parler, Orlando se sentait appelé vers lui par la force de cette douceur et l'attrait qu'exerçait la personne du saint. L'orgueil seul le retenait. Depuis que Simonetta s'était arrachée à lui. il avait été ballotté à
travers toutes les incertitudes et toutes les folies que peut provoquer en une âme ardente une passion qui s'égare. Plein d'un orgueil impétueux, accoutumé à réaliser tous ses désirs, et par la violence s'il le fallait, il avait tout d'abord accueilli les projets les plus fous : assassiner François, incendier la Portiuncule, enlever Simonetta. Mais il s'était heurté à des obstacles contre lesquels la force ne prévaut pas : la faiblesse, l'innocence, la sainteté. 11 avait éprouvé sa première défaite le soir où, devant le maître qui offrait sa poitrine aux coups, le poignard était tombé de ses mains. Toutes les fois que, par la suite, il avait formé quelque projet d'enlèvement et de meurtre, il avait senti monter du fond de lui-même ce même découragement, au point qu'il lui semblait parfois être arrêté
LES DIVINS JONGLEURS m
dans son élan par une main surnaturelle. Il avait essayé d'oublier Simonetta. Il avait voyagé, il s'était battu. Jamais il n'avait cessé d'apercevoir en lui-même le visage puéril et sérieux dont les grands yeux sombres le regardaient douloureusement. Il avait cherché d'autres amours.
Toutes les villes d'Ombrie l'avaient vu passer dans leurs rues étroites , sur un cheval noir qui paraissait sauvage, tandis qu'à ses côtés, sur une mule parfaitement blanche, se balançait une courtisane française, dont les cheveux étaient roux et dont le sourire éblouissait. Il l'avait renvoyée au bout de quelques mois, et l'archevêque de Pérouse en avait fait sa maîtresse.
Puis il avait essayé de la solitude. Il s'était demandé par quel mystère les Mi-
neurs vivaient dans la joie, privés de tout ce qui réjouit la terre, et pleins d'amour, loin de tout ce qu'aiment les hommes. Le souvenir que lui laissait Simonetta s'adoucit alors un peu. Il l'aimait d'un sentiment aussi profond, mais moins violent. Il lui semblait parfois que, s'il faisait partie de l'Ordre, il pourrait trouver dans cette fraternité un bonheur calme et suffisant. Il se représentait souvent , comme une sorte d'asile où ne pénètre pas la tristesse, la forêt qui entoure la Portiuncule, les cabanes sous les arbres, et le frisson des eaux vives, dans la tiédeur du soleil qui, çà et là, pose des fleurs d'or sur la mousse...
Quelques mois s'écoulèrent.
Le Poverello se sentait de plus en plus étranger à l'œuvre qu'il avait fondée. L'oisiveté, l'ambition, la vaine science, s'insinuaient dans l'Ordre. Les frères devenaient les confidents et les hommes d'afïaires des prélats. L'Assisiate était déchiré par la douleur. Lui, dont l'âme se dissolvait dans l'amour, éprouvait parfois comme un désir soudain d'anathème. Parmi ses fidèles étonnés, sa voix retentissait comme celle d'un justicier.
— Qu'ils soient maudits, ceux qui trahissent leur épouse, la Pauvreté! Qu'ils soient
maudits, ceux qui se livrent aux œuvres des ténèbres! Ils veulent la science, la richesse, et les prélatures. Mais le démon peut les leur donner ! Ce que le démon ne leur donnera jamais, c'est l'amour pour le Christ. Qu'ils soient maudits, ceux qui ont oublié cet amour!...
Sous le ciel de décembre, au milieu des arbres sans feuilles, sur cette terre âpre et tourmentée qui paraît sauvage lorsqu'elle a quitté ses parures de fête, sa voix irritée tremblait dans le vent d'hiver, et les Mineurs se courbaient, sans parler, serrant sur leurs épaules leurs misérables robes de bure, frissonnants de froid, de terreur et de désespoir.
Le maître n'éprouvait plus de joie qu'auprès des compagnons de sa jeunesse, Ange, Rufin, Junipère, et celui qu'il appelait 'a
petite brebis de Dieu, Léon. Mais surtout, l'influence de Claire le calmait. Droite, calme, et d'une pâleur d'ivoire, elle arrêtait sur le visage du Poverello le regard de ses grands yeux de velours et de flamme, et, sous leur caresse, il sentait son âme s'apaiser peu à peu.
Il lui confiait ses secrets les plus chers, et les pensées même dont il rougissait. Devant elle, il n'était plus le conducteur d'hommes, dont le geste avait entraîné par le monde la multitude des Jongleurs de Dieu. Dans l'oratoire de Saint- Damien, sous la voûte de pierre grise , entre les bancs de chêne, ce n'était qu'un pauvre homme qui défaille dans la tourmente
— Claire ! disait-il, Claire ! . . . Les démons sont venus me tourmenter cette nuit. Ils ont mis en mon cœur des pensées qui me feront
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damner. . . J'ai regretté l'emploi de ma vie. . . Maintenant, j'ai honte de moi... Je me disais : « Vois les paysans. Ils se marient. Ils ont des enfants qui leur jettent les bras autour du cou lorsqu'ils rentrent, le soir. Ils ont une épouse qui leur sourit, une maisonnette entre les arbres, du feu dans leur foyer. Ils sont heureux... Et toi, toi, qu'estu? Un orphelin!... Tu n'as ni enfants, ni foyer, ni épouse. Tu rôdes sur la terre en attendant d'y tomber. Tu es si pauvre, si chétif et si vil que les bêtes des bois sont plus heureuses que toi ! . . . » \'oilà les pensées que m'a inspirées le démon. J'avais beau déchirer mes reins à coups de corde, ces images formiées par l'enfer ne voulaient pas me quitter. . . Pourtant , Dieu m'a aidé ! . . . J'ai saisi la neige à pleines mains. J'en ai fait des fantômes de femmes, d'enfants, de
serviteurs, et j'ai dit au démon : « Voilà les tyrans dont tu voudrais me faire regretter l'absence. . . Que le soleil les dissolve ! Qu'ils disparaissent dans la lumière, comme toutes les passions terrestres ont disparu dans l'unique amour que je porte à la Pauvreté!... Au matin levant, les simulacres de neige se sont évanouis dans les rayons de l'aurore, et les démons se sont enfuis. Mais demain, peut-être, ils reviendront ! . . .
Claire posa doucement la main sur le front du Poverello.
— Mon frère, calme-toi. Les démons ne peuvent rien contre ta sainteté ! Tu n'es pas orphelin, car tu es le fils chéri de Dieu, qui accomplit des miracles par tes mains. Tu possèdes, sur l'étendue de la terre, des milliers d'enfants qui t'aiment, et dont les
cœurs ne battent que pour toi... Calme-toi, maître. Ta pensée ne sera pas trahie. Si des profanateurs voulaient toucher à l'Ordre, nous saurions dresser devant eux le pur lis de ton rêve. Sois heureux, sois gai, mon frère. L'hiver pèse sur nous du poids ténébreux de ses brumes, mais, le printemps revenu, tu pourras chanter de nouveau par les routes les louanges de Dieu... Songe, maître, que Noël approche! \'eux-tu que nous célébrions ensemble la nuit de la Nativité?... Nous montrerons Jésus dans sa gloire; nous illuminerons les sentiers des bois; les peuples viendront, comme autrefois les Mages. Le sourire de la Vierge nous rendra le soleil absent !
François se redressa, les yeux enflammés d'une joie soudaine. Dans cette âme maladive, les émotions se succédaient ainsi, tou-
jours diverses et violentes. Il prit les mains de Claire et les serra dans les siennes :
— Bénie sois-tu, ô bien nommée, qui fais briller la lumière dans les ténèbres, trois fois sainte, sœur des anges ! . . .
Noël! "
L'Ombrie exulta lorsqu'on sut que le saint allait célébrer la naissance de Jésus et renouveler la nuit de Bethléem. Ce fut Greccio, dans le val de Rieti, qui reçut les pèlerins. Durant les vingt-quatre heures précédentes, il était venu des campagnards, des citadins et des Mineurs de tous les points de la province. Ils avaient voyagé de nuit, par longs cortèges. La neige couvrait la terre. Du haut des montages s'abattaient sur la vallée des rafales de vent glacé, et les arbres noirs gémissaient.
On glissait par les sentiers. La lune
brillait sur la neige, qui se teintait de bleu et d'or. Dans le ciel floconneux palpitaient de pâles étoiles, et l'ombre des ravins semblait infinie. Mais, de partout, s'élevaient les chants des hommes. Ils s'en venaient de Pérouse, d'Assise, de Bettona, de tous les villages de la province, de tous les ermitages des monts. Quelques-uns avaient marché deux jours, indifférents à la tourmente, appuyés sur de longs bâtons, les yeux éblouis par avance du spectacle dont ils s'enivreraient. Les femmes n'étaient pas les moins vaillantes, et les enfants étonnés n'osaient pas pleurer. Pour reconnaître les sentiers et mettre les loups en fuite, les plus vigoureux portaient de grandes torches enflammées.
De tous les points de l'Ombrie s'en venaient ainsi des cortèges qui ondulaient
par les sinuosités des routes, et des lueurs de résine rougeoyaient sur la neige. Les Pauvres Hommes étaient les plus joyeux.
Ils chantaient en marchant. Ils célébraient Jésus. A mesure qu'ils approchaient de Greccio, ils distinguaient, dans le lointain, des voix qui semblaient répondre aux leurs ; ils marchaient encore, et, de toutes parts, les chants jaillissaient. Toute cette allégresse sonore descendait par les routes vers la chapelle, d'où François, abîmé dans l'extase, croyait entendre monter vers le ciel toutes les voix de la terre.
L'église, aussi simple que l'étable même cil naquit Jésus, resplendissait de lumières. C'était sa seule beauté. A côté du chœur, le Poverello avait fait préparer la crèche. Un âne et un bœuf, qu'avaient prêtés des paysans, considéraient, de leur regard doux
et stupide, un gros poupon tout nu, étendu sur le dos, qui souriait en suçant son pouce. Une rumeur de joie frémissait dans la nef. On s'écrasait. Tous voulaient voir le bambin qui représentait Jésus, tous voulaient voir le Poverello.
Une chaleur humide emplissait l'église.
L'eau ruisselait au long des murs. A l'odeur de l'encens se mêlaient celles des vêtements mouillés, de la paille pourrie, de la sueur. Dans tous les regards éclatait la même adoration. Une seule âme palpitait en toutes ces créatures.
Lorsque la messe commença, le silence s'établit brusquement. On n'entendait plus qu'un soupir grave, fait de toutes ces respirations humaines, et, parfois, le cri d'un enfant. François lut l'Évangile : le silence parut plus profond encore. Une grâce sur-
naturelle était sur cette foule. Tous se croyaient à Bethléem : ils s'en étaient venus, suivant les Mages et les Bergers, guidés par la clarté de l'Etoile; ils s'en étaient venus vers Tétable où. reposait le Fils de l'Homme...
Ils écoutaient, étreints par l'angoisse.
Des femmes pleuraient, les bras tendus amoureusement vers la crèche où s'était endormi l'enfant. Les hommes sentaient leur cœur heurter à grands coups sourds leur poitrine oppressée.
L'Assisiate, enfin, prêcha.
Lorsqu'il parut au-dessus de la foule, pâle, décharné, mais le regard enflammé de passion, tous s'agenouillèrent. Ils se courbaient, frémissants, comme s'ils avaient aperçu leur Dieu.
Il parla, s'abandonnant à l'ivresse sacrée.
Pour attirer les hommes à l'amour, il leur redisait la vie du Christ :
— Ce fut un enfant heureux. Il aurait pu goûter toutes les joies que goûtent les fils des hommes. 11 a préféré les humiliations, les trahisons, les souffrances. 11 vous a sauvés, mes frères!... 11 s'en est allé par les vallées pleines de soleil, de fruits, de parfums, et il a chanté l'amour. Des lis jaillissaient sous ses pas. Des miracles s'envolaient de ses mains. 11 consolait les pauvres, relevait les humiliés, consternait l'orgueil et la violence. Tous les péchés des hommes, ceux des temps passés et ceux des temps à venir, nos vilenies, nos mensonges, nos adultères, il les a recueillis comme une moisson de roses vénéneuses, il a ployé sous le poids de nos fautes, et il a dit à son Père : « Me voici. Seigneur. Je
suis l'envoyé de la terre. Ils m'ont chargé de tous leurs crimes. Fais qu'en ma seule personne soient châtiées et sauvées les créatures!... » Dieu a exaucé la prière de son fils!... Ah! vos cœurs ne se déchirerontils pas? C'est pour vous arracher à l'éternelle nuit qu'il est mort crucifié. Il vous a tout donné : ses larmes, son sang, sa vie. Il vous a donné les sanglots de sa mère. Il vous a rachetés. Il vous a sauvés!... L'oublierez-vous toujours? Que vous demandet-il? De l'aimer! L'aimez-vous?... Ah! si vous l'aimiez, vous seriez miséricordieux aux pauvres, car il a été le plus pauvre des hommes vivants ! Vous seriez charitable à ceux qui souffrent, car il les a consolés ! Vous ne feriez pas la guerre, car il a dit : « Tu ne tueras point ! . . . » Vous dirigeriez toutes vos pensées vers lui, dont le sourire
rayonne encore sur la terre ! Vous donneriez à son amour tous les instants de votre vie ! Vous vous évanouiriez dans son amour!
Vous chercheriez la mort, les bras tendus vers lui dans un baiser d'amour ! . . .
Des gémissements sortaient de la foule prosternée. Des hommes, que leurs fautes accablaient, se frappaient la poitrine avec violence, en sanglotant. Parfois, un cri de femme s'élevait :
— Jésus!... Jésus!... Pitié!... Pardon!...
Lorsque, enfin, brisé de fatigue, l'Assisiate leva les bras pour les bénir, tous s'abîmèrent dans le silence, et ils demeurèrent écrasés par la terreur sous le geste des deux mains pâles qui versaient sur eux la miséricorde.
L'église se vida. Au dehors, les chants
joyeux éclatèrent à nouveau, et la nuit rayonna de flammes.
François était resté seul dans le choeur, et. prosterné devant l'autel, il priait, tandis que les cierges, un à un, s'éteignaient.
— Suis-je encore ton enfant, ô mon Dieu? M'as-tu pardonné les heures ténébreuses où j'ai succombé aux attaques des démons? Si j'ai trompé tes espérances, pardonnemoi, car ta miséricorde est plus grande que mes fautes! Montre-moi, par signe de ta volonté souveraine, que tu me permets d'aller encore par les routes du monde, sans luth et sans épée. mais avec ma seule voix délirante pour chanter ta gloire, ô Seigneur ! . . .
Les derniers cierges s'éteignaient; les ténèbres remplissaient la nef. L'Assisiate se leva, et, d'un pas indécis, traversa l'é-
glise. Tout à coup, de l'ombre d'un pilier, se détacha un homme qui se jeta à ses pieds , les bras étendus , en murmurant d'une voix tremblante :
— Maître!... Mon père!... Me voici!...
François le releva, avec un cri de
joie.
— Orlando ! . . . Ah ! c'est à moi de m'agenouiller devant toi ! C'est à moi de baiser tes pieds! Tu es l'envoyé de Dieu, ô mon frère, le messager de la bonne nouvelle !
— Je ne suis plus celui que tu as connu, maître... Je tâcherai d'être humble et bon. J'aimerai la Pauvreté d'un amour unique... Veux-tu de moi pour frère?
— Je t'attendais, dit le Poverello.
Ils sortirent ensemble de l'église obscure. Sur la neige, qui s'étendait jusqu'au fond
de l'horizon, s'étalait, par larges mares rouges et violettes, le soleil levant. Le ciel était plein des clartés de l'aurore; et tous deux s'arrêtèrent, éblouis, devant la création glorieuse.
L'Ordre comptait un nouveau frère.
Comme tous ceux qu'une conversion totale avait arrachés au luxe et aux dissipations d'une vie mondaine, Orlando s'abîma tout d'abord dans la solitude et le silence. Les paysans qui décidaient un jour de suivre la vie nouvelle apportaient aux ermitages leurs âmes sans détours et leur simple amitié pour Dieu. Ils goûtaient aussitôt les joies d'une liberté qu'ils n'avaient jamais connue, et manifestaient cette gaieté cordiale dont François avait fait une vertu. Mais ceux qui avaient souffert, aimé, vécu, et que le désir de l'oubli ou le besoin d'expier
jetaient aux bras de la Pauvreté, devaient conquérir péniblement, sur eux-mêmes, l'apaisement et la sérénité. Remords du passé, honte de soi, dégoût et regret des voluptés perdues, se succédaient en leurs cœurs. L'âme d'Orlando fut, dès les premiers jours, le champ que dévastèrent ces combats, et il put se demander s'il trouverait dans sa résolution la paix qu'il espérait d'elle.
Les frères avaient tressailli d'allégresse lorsqu'il vint déposer, au seuil des cabanes, l'orgueil de son passé. De Sainte-Marie à Saint-Damien, la nouvelle se hâta par la forêt neigeuse ; les hommes aux vêtements couleur de bête, qui foulaient la boue de leurs pieds rougis par le froid, la transportaient avec ivresse, et ils se réchauffaient au foyer de leur joie.
De toutes les sœurs, Claire fut la première informée. Elle répondit avec douceur au messager :
— Il est des êtres pour qui l'amour divin ne remplace pas les autres amours.
Le frère qui lui parlait sortait du menu peuple. Bien qu'il révérât Claire comme une sainte, ces paroles lui semblèrent coupables. Il se retira en se frappant vigoureusement la poitrine, et, tout en pataugeant dans la neige fondue, il priait pour sa sœur qu'égarait le démon.
Claire, demeurée seule sous la voûte de sa chapelle, dans l'odeur de l'encens et de la terre humide, médita un instant. Puis elle chercha Simonetta.
Debout dans un rayon de soleil, sur la terrasse exiguë d'où ses yeux découvraient tout un monde, elle contemplait les collines
blanches de neige, qui s'abaissaient vers l'horizon et s'évanouissaient dans la brume. Les forêts paraissaient de brunes résilles tendues sur la terre, et le Tescio roulait entre elles des eaux couleur d'acier.
— Simonetta... dit l'abbesse.
La jeune fille se retourna brusquement, et, comme une enfant que l'on surprend en faute, elle rougit.
— Ma sœur!... murmura-t-elle en joignant les mains.
Avec tendresse, Claire la contemplait.
De ses yeux rayonnait tant de confiant amour que Simonetta se sentit moins seule et aperçut toute l'étendue de son désespoir durant qu'il se dissipait.
— Sois courageuse, dit enfin Claire. Je devrais croire que tu vas être bien heureuse. Pourtant...
Un instant, elle s'arrêta. Puis elle reprit, en étreignant du regard les grands yeux craintifs qui la contemplaient :
— Il est entré dans l'Ordre. Il sera désormais ton frère, Simonetta.
Pendant un instant , rapide comme l'éclair, la novice fut arrachée au monde; les objets qui l'entouraient tourbillonnèrent autour d'elle; de lourdes ténèbres obscurcirent pour elle la lumière du jour; elle se sentit défaillir. Mais elle revint aussitôt. Elle se retrouva sur la terrasse, et dans les bras de Claire, qui la regardait avec amour. Alors elle eut la force de sourire, et elle murmura :
— Merci ! . . .
Claire s'éloigna. La novice abaissa son voile sur ses yeux.
Les rudesses de l'hiver s'adoucirent enfin. Tandis que les torrents coulaient à pleins bords, avec une chanson cahotante et moqueuse, un renouveau de vie gonflait les rameaux qui, la veille encore, semblaient à tout jamais séchés. Au flanc des collines apparaissaient, parmi les neiges vaincues, de larges taches noires ou mauves, qui s'élargissaient au soleil. Au fond du ciel se déchiraient les brumes, et des îles d'azur se dessinèrent dans l'océan des nuées. Des oiseaux s'élancèrent dans l'espace. Des chants invisibles se répandirent sur la terre.
Ce fut encore le printemps.
Comme les premières alouettes pépiaient au creux des sillons, les Jongleurs de Dieu sortirent de leurs huttes. Dans la forêt de Sainte-Marie-des- Anges, ils erraient parmi les arbres décharnés, où perçait l'espoir des bourgeons. Au long des sentiers, ils se croisaient, échangeant de joyeux propos.
De Sainte-Marie à Rivo-Torto, de Rivo- Torto à Saint Damien, de Saint-Damien aux Carceri, ils allaient, avec la joie de revivre et l'ivresse du jeune soleil. La lumière enchantait leurs yeux. Ils ne prenaient pas garde que, dans les fossés, la neige n'était pas morte encore, et que, dans les ornières, elle glaçait leurs pieds nus. François luimême se sentit rajeunir et fut moins triste. Pendant les hivers mélancoliques, il pleurait parfois sur son œuvre chancelante. Ses
compagnons l'entendaient gémir et prier à voix haute.
— Mon Dieu! Mon Dieu! J'ai suivi ta main qui me montrait la route. J'ai dit aux hommes de t'aimer. Je leur demandais de te suivre, pauvres, toi qui fus pauvre parmi nous. Mais tu le sais, ô mon Dieu, ma voix n'est plus écoutée. Ceux qui devaient vivre sous le ciel, de pain durement gagné, s'enferment en des monastères, et leurs mains méprisantes ne veulent plus travailler. Ils préfèrent la science à tes paroles, et la richesse terrestre à la divine Pauvreté... Que fais-je au milieu d'eux, ô mon Seigneur? Je suis faible, tremblant, presque aveugle. Pourquoi ne m'appelles-tu pas vers toi, Jésus? Permets-moi du moins de me retirer loin des hommes! Laisse-moi m'enfoncer dans les solitudes, avec ton crucifix
pour y poser mes lèvres, et que je meure bientôt, seul comme une bête, face à face avec toi, nu sur la terre nue, ô Seigneur ! . . . Ainsi le Jongleur, qui avait célébré ses mystiques amours sur les routes de la terre, sentait sa voix se briser, et la tristesse de l'hiver, chaque année, oppressait son âme. Mais le Noël de Greccio l'avait réconforté. Aux premiers jours de franche lumière; il lui sembla voir des sourires courir sur la face du monde. Son cœur se rouvrit à l'e.spoir. Il voulut repartir.
— Attends que le soleil soit plus haut ! lui disait Léon. Ne sors pas encore! je tremble pour toi.
Mais il répondait :
— Qu'importe la chaleur, si l'on a la clarté! Ne me suivras-tu pas?
— Je te suivrai partout.
Ils s'en allaient à Saint-Damien, à Rivo- Torto, ou montaient à Assise. La bise les escortait parfois. Elle s'insinuait avec des sifflements par les rues en pente, qui forment des degrés au flanc de la colline, et tourbillonnait avec une aigre malice devant la cathédrale ou le portique de Minerve. Mais la bise la plus froide, lorsqu'elle souffle au printemps, reçoit un meilleur accueil que les vents les plus tièdes de l'hiver. François bénissait sa petite sœur, la froidure printanière, gage d'un radieux été. Il était pris du désir de revoir toutes les oasis de sainteté que formait l'Ordre des Mineurs dans les ermitages des Apennins. Toujours suivi de Léon, il allait de Spello à Gubbio, de Gubbio à Montefalco, de Montefalco à Bettona. Il revenait avec des lueurs de joie dans ses yeux qui, parfois, ne voyaient plus
bien la terre, et il s'efforçait de communiquer à tous la douceur de cette aurore renaissante.
Un jour qu'il revenait de Pérouse vers Sainte-Marie-des- Anges, par des sentiers encaissés que ne réchauffait pas le soleil et qu'une boue glacée recouvrait encore, il voulut faire passer dans l'âme de Léon un peu de la gaieté délicieuse qui débordait de la sienne.
— Mon frère! dit-il. O mon frère! Sais= tu ce qu'est le parfait bonheur?
— Apprends- le -moi, maître, répondit humblement son compagnon.
— Suppose, reprit François, suppose que, par la grâce de Dieu, les Mineurs couvrent le monde, et que partout ils donnent l'exemple de la sainteté; ce ne serait pas pour moi le bonheur véritable.
Léon regarda son maître avec confiance et ne répondit pas.
Ils continuèrent d'avancer. Un ruisseau jasait fortement le long du sentier, et, çà et là, de pâles bourgeons paraissaient aux ronces.
François poursuivit :
— Vois-tu, chère brebis de Dieu, si je pouvais illuminer les aveugles, chasser les démons, rendre l'ouïe aux sourds et la parole aux muets, si même je pouvais ressusciter les morts de quatre jours, ce ne serait pas pour moi le bonheur véritable.
Ils firent quelques pas en silence. Par une soudaine ouverture du sentier, ils aperçurent, à un millier de pas, Sainte-Mariedes-Anges tapie parmi les arbres décharnés, comme une cahute de bûcherons.
— Et quand tous ceux qui habitent là,
continua François, quand tous ceux-là parleraient le langage des séraphins, connaîtraient le cours des étoiles, pénétreraient les v'ertus des plantes et les secrets des créatures, quand il leur suffirait de parler pour convertir les infidèles, le bonheur ne serait pas là !
Le Poverello s'était arrêté. Il resplendissait d'enthousiasme, et une poésie divine émanait de lui. Léon contemplait avec angoisse ce visage pâle et maigre, qui ressemblait à celui du Crucifié, et qui, en cet instant, rayonnait de jeunesse et d'amour.
— Où est le bonheur, ô maître? demanda l'humble suivant. Où est le bonheur?...
Doucement, François lui mit la main sur l'épaule. A voix basse, comme on confie un secret, il lui dit, en lui montrant au loin la cabane de terre qui était le palais de leur foi :
— Quand nous arriverons à Sainte-Mariedes-Anges, tout transis de froid, tout couverts de boue, le portier, peut-être, ne nous reconnaîtra pas.
— Pourquoi? demanda Léon stupéfait.
Il nous reconnaîtra certainement!
— Mais suppose qu'il ne nous reconnaisse pas! Laisse-moi l'espérer, mon frère... Il ne devrait pas nous reconnaître. Il devrait s'avancer, irrité, et nous dire : « Qui êtes-vous? — Nous sommes deux de vos frères. » Alors, il s'écrierait : « Vous mentez ! Vous êtes deux vagabonds qui trompez les âmes charitables et volez les aumônes des pauvres. Allez-vous-en!... »
Et il refusera de nous ouvrir. Il nous faudra donc rester à la porte, avec nos vêtements humides, les pieds dans la boue, la faim au corps. Nous y resterons jusqu'au soir, sans
nous plaindre, sans perdre patience, mais en bénissant le portier, qui connaît le fond de nos âmes, et par la voix duquel Dieu lui-même a parlé contre nous. Ce sera là, mon frère, le commencement du bonheur... Le soir venu, nous frapperons à nouveau. Alors le bon portier sortira. 11 nous chassera, en criant de toutes ses forces : « Allezvous-en! Loin d'ici, chemineaux ! Loin d'ici, voleurs! » Puis il refermera l'huis et nous laissera dehors. Nous, nous le bénirons et ce sera le commencement du bonheur!...
Lorsque viendra la nuit noire, nous serons accablés par le froid, la faim, les ténèbres. Nous frapperons encore, et nous supplierons qu'on nous laisse entrer. Mais alors, toute patience échappera au portier. « Tristes drôles! s'écriera-t-il. Je vais vous payer selon vos mérites!... 11 sortira brusque-
ment, armé d'un gourdin noueux, nous saisira par nos capuchons, nous précipitera dans la boue et les cailloux, et à coups de bâton, et à coups de pied, il fera sonner nos os contre terre. Nous ne nous plaindrons pas. Nous supporterons avec allégresse tout ce qu'il lui plaira de nous faire souffrir. Nous songerons que c'est le Christ qui nous punit par les mains de cet homme, et que nos souffrances sont des béatitudes, venant de Celui qui est mort pour nous... Alors seulement, ô mon frère, nous connaîtrons le parfait bonheur ! . . .
Léon souriait sans rien dire. Pendant longtemps, ils marchèrent en silence.
— J'espère pourtant que le portier nous reconnaîtra! dit enfin le bon frère.
François le regarda avec gaieté.
— On ne t'a pas frappé, maître, continua
son compagnon. Tu n'as pas souffert le froid et la faim dans la boue glacée. Le portier ne t'a pas encore traîné le visage sur les pierres. Pourtant, tu parais heureux?
— Je le suis, je le suis désormais! s'écria l'Assisiate. Je me sentais mourir, et je voyais mes frères se détacher de moi, comme les feuilles abandonnent le rameau desséché. Mais le printemps me rend l'espoir. Nous irons comme autrefois, mon frère, en chevaliers errants, sous nos bonnes cuirasses de bure. A ceux qui nous demanderont, comme ils le demandaient jadis : « Pourquoi semblez-vous si joyeux ? »
comme jadis nous répondrons : « Parce que nous avons le cœur amoureux! Nous sommes partis de nos montagnes pour agrandir le royaume de notre fiancée. Notre voix est forte pour chanter sa beauté. Voix
joyeuses et cœurs aimants, nous ne voulons pas d'autres armes, car nous sommes les Jongleurs de Dieu! »
Léon joignit les mains avec enthousiasme. Il sentait son cœur bondir en lui, com.me le chevreau qui s'échappe vers les pentes inondées de soleil, d'où l'on découvre un printemps illimité.
— Je t'accompagnerai, maître! Avec quelle joie je t'escorterai ! Nous emmènerons tous ceux qui voudront venir avec nous, tous ceux qui ne connaissent pas la joie des pèlerinages. Nous arracherons Elie à ses livres, Rufin à la solitude, Orlando à sa douleur.
François demeura un instant silencieux.
Puis, d'une voix plus basse, il reprit comme un écho :
— ... Orlando à sa douleur.
La nature se parait pour les somptuosités de juin. Il se manifestait en toutes choses comme une surabondance de vie, dans les arbres écrasés par la masse de leurs feuilles, dans les prés éblouissants de fleurs, et dans les eaux des sources abondantes et calmes.
Mais la joie de la vie ne pénétrait pas le cœur d'Orlando et de Simonetta.
Lui dans sa chambre de Sainte-Marie-des- Anges, elle dans le petit cloître de Saint- Damien, découvrant l'un et l'autre du regard les masses de chênes verts, d'ormes et d'oliviers où s'abritait tout leur amour, ils
vivaient dans un écliange de pensées dont ils se reprochaient la douceur empoisonnée.
Simonetta, parfois, essayait de se persuader qu'elle était heureuse et que ses vœux étaient exaucés. De sa petite terrasse fleurie, le regard perdu sur les ondulations de la terre, elle considérait la plaine oia vivait Orlando, et songeait à lui.
— Comme moi, il est venu chercher l'oubli et la délivrance. Je devais haïr en lui l'ennemi des miens, mais Dieu lui a permis d'expier sa faute et l'a recueilli parmi ses enfants. Il est devenu mon frère, pauvre et sans parents, comme je suis désormais. Du même pas, nous marchons vers le pardon, lui de ses crimes, moi de mon amour. ..
Tandis qu'elle essayait de le confondre ainsi dans la foule des Mineurs, l'image
précise d'Orlando se dressait parfois en elle. Elle se rappelait qu'elle l'avait aimé autrement et plus que l'on n'aime en Dieu. Elle le voyait brusquement, pâle et résolu, ses cheveux en désordre, sa rouge épée au poing, tout prêt au meurtre, et répétant :
— Je t'aime!... Tu seras ma femme, car je t'aime!... Et tu m'aimes aussi, Simonetta. malgré le passé ! . . .
Alors, elle était déchirée de remords, de honte, de dégoût d'elle-même. Elle fermait les yeux désespérément, pour ne plus apercevoir le Tescio radieux parmi les fleurs de ses rives, ni les sentiers au long desquels courait sa rêverie. Mais elle ne pouvait aveugler ses souvenirs. Elle se réfugiait dans la chapelle, pour y prier avec une ferveur mêlée d'épouvante.
— Mon Dieu! Mon Dieu!... Arrachez
ces pensées de mon âme! Rendez-moi pure, semblable à l'enfant que j'étais! Donnezmoi l'oubli! Laisssez-moi mériter le pardon ! . . .
Son remords et son épouvante s'exhalaient ainsi en plaintes tumultueuses. Mais, sans relâche, au fond d'elle-même, dans une région de son âme où sa volonté n'avait pas d'empire, l'image d'Orlando demeurait inébranlable, comme la statue d'un saint dans une crypte.
Bien souvent, Claire la surprenait, prosternée sur le sol de la chapelle. Elle la relevait doucement. Connaissant la puissance du silence, elle ne lui parlait pas. Elle s'asseyait auprès d'elle, l'entourait de ses bras, et elle baignait de la lumière de son regard le pâle visage qui s'appuyait sur son épaule. Un éternel sourire donnait aux
lèvres de Claire une expression d'espérance douloureuse. Ses yeux versaient la quiétude. Ils n'interrogeaient pas, car ils démêlaient sans effort toutes les souffrances sous lesquelles une âme se débat. Simonetta s'abandonnait à la douceur de cette pitié silencieuse, qui n'attendait rien des exhortations humaines, mais tout de la fuite des heures et de la bonté de Dieu.
Dans l'ermitage de Sainte -Marie -des- Anofes, Orlando Starella souffrait les mêmes tourments.
Il s'était donné à Dieu avec la violence qu'il portait en toutes ses passions. La nouveauté de cette vie misérable avait d'abord distrait sa douleur. Mais l'accoutumance était venue. Les exercices de piété ne suffisaient plus à combler pour lui le vide des heures. Inhabile au mensonge vis-à-vis de
soi-même, il reconnaissait avec désespoir que l'idéal franciscain ne contentait pas son cœur, et il pleurait la perte de sa vie.
Pourquoi avait-il frappé aux portes de l'Ordre? Pour y trouver l'apaisement et la consolation? Pour y oublier un amour impossible? Il l'avait cru de bonne foi. Mais avait-il démêlé lui-même les secrets mobiles de son acte? Peu à peu, une question tenace se posait à lui. X 'avait-il pas renoncé au monde uniquement pour se rapprocher de celle qu'il aimait ? Elle était à tout jamais perdue pour lui, s'il n'avait essayé de transformer en religieuse sympathie l'amour dont Simonetta s'écartait avec horreur. Il s'était cru sincère et s'était peut-être trompé. Désormais, il tremblait de se sentir sacrilège, hypocrite à ses vœux, l'âme tout occupée
d'une pensée que Dieu n'en chassait pas, les yeux remplis d'une seule image, que son rêve dressait sur les autels, tandis qu'il laissait errer sur ses lèvres des prières que son cœur ne vivifiait pas.
Toujours sombre, silencieux, il fuyait la société des frères. Junipère, le plus simple d'entre eux, le considérait avec un étonnement craintif.
— Tu n'es pas gai! lui dit-il un jour. Peut-être es-tu possédé du diable? Pareille chose arriva jadis à un novice. Mais François lui posa la main sur la tête, et dit au démon : « Par la très sainte obéissance, je t'adjure de sortir à l'instant, puante bête ! . . . » Quand il eut répété trois fois cet ordre, le démon jaillit de la bouche du novice avec un hurlement terrible, et un tel bouleversement de toutes choses que des arbres
se fendirent et que des rochers éclatèrent. Depuis ce jour, le novice fut heureux... Tu devrais, Orlando, te faire soigner par François. Il t'arracherait le démon qui sans doute est en toi.
Orlando souriait avec tristesse. Certes, un démon était en lui, mais nul ne pouvait le chasser, car lui-même aimait sa souffrance et trouvait une volupté à ses larmes. Parfois, cependant, un dégoût le troublait. Il s'en voulait de tromper le Poverello. Il méditait les termes d'un aveu, la possibilité d'un départ. Mais ce désir fugitif lui montrait plus vivement sa faiblesse. Il sentait bien qu'il n'aurait pas le courage d'abandonner l'Ordre, tant que Simonetta y serait attachée. Il se disait alors qu'il ne s'était voué à la Pauvreté que pour l'amour d'une femme, et se méprisait pour sa lâcheté, tout
en caressant au fond de lui-même une espérance indéfinie.
Ainsi tous deux vivaient dans leurs ermitages, lui à Sainte- M arie-des- Anges, elle à Saint-Damien. Des mois s'étaient écoulés sans qu'ils se fussent vus. Sans nouvelles des parents ni des amis d'autrefois, ils s'isolaient, au milieu des Pauvres Hommes et de leurs sœurs, dans la solitude bruissante des grands chênes.
Les Assisiates avaient oublié cette brève aventure d'amour. Les marchands qui, tout au long des ruelles pierreuses, attendent les clients sur le pas des portes, dans la fraîcheur et l'obscurité, ne s'entretenaient plus d'Orlando ni de Simonetta. Pourtant, dans leurs solitudes, les deux enfants souffraient toutes les vieilles souffrances humaines. L'amour et la divinité se partageaient leurs
cœurs. Ils ne pouvaient tracer, sur leurs cellules de boue, la devise des anachorètes : O beata solituto! O sola heatitudo I . . . car, en chacun d'eux, vivait un souvenir obstiné, compagnon de toutes les heures.
Pleins de faiblesse et de désespoir, ils demandaient à Dieu l'oubli et la grâce de ne jamais se revoir. Mais, par les forêts chuchotantes ovi s'égarait leur peine, ils frémissaient d'une joie mortelle, à la pensée qu'un jour ils se verraient peut-être.
Un matin, avant la naissance du jour, Orlando quitta la forêt ténébreuse, d'où s'exhalait l'odeur de la terre mouillée. La rosée ruisselait sur les herbes. Les cabanes des Mineurs, sous les branches des yeuses, paraissaient de grosses fourmilières inhabitées. Le silence était parfait, troublé seulement, d'instant en instant, par la fuite maladroite d'un oiseau qui s'éveillait, et que soutenaient à peine ses ailes, lourdes de l'humidité nocturne.
Orlando suivait un des sentiers par où l'on gagne Rivo-Torto et le chemin du Subasio. Lorsqu'il sortit du bois, une pâleur
s'élevait de l'horizon. Il put distinguer la masse des arbres dressés autour de Saint- Damien, et son cœur se serra.
— Elle dort peut-être, comme les enfants, comme l'innocence. Sa joue est posée sur sa main, et elle respire à peine...
Pouvoir veiller sur ce sommeil ! Rester immobile auprès d'elle, n'avoir d'autre raison de vivre que de la contempler, l'enve lopper de tant d'amour qu'elle se réveille enfin et qu'elle sourie ! Elle lui tendrait les bras, elle poserait la tête sur sa poitrine, et, le tenant enlacé, elle se rendormirait, avec le calme d'un nouveau-né dont sa mère protège le repos. Il s'inclinerait alors, lentement. Sans la réveiller, il effleurerait des lèvres son front limpide... Rêve sacrilège ! . . . Ah ! posséder du moins le calme ténébreux où la pensée succombe ! . . .
Il allait ainsi, s'égarant parfois, et des pierres roulaient sous ses pieds insensibles. II atteignit enfin le flanc du Subasio. Le sentier de Gabbiano s'élevait. Orlando dut ralentir son allure, et son cœur s'apaisa.
A sa droite, le précipice se creusait un peu plus à chacun de ses pas. Des arbres le lui masquaient; mais, par-dessus leurs sommets touffus, il apercevait la plaine dans le lointain. Des lueurs roses traversaient la laiteur de l'aube. Les collines, ténébreuses encore à leur base, s'éclairaient au faîte. C'était comme une fuite de points lumineux sur des assises d'ombre, jusqu'à l'horizon oîi tremblait une ondulation d'or. A sa gauche, Orlando voyait se dresser, tout contre lui, le flanc de la montagne. De maigres figuiers, des oliviers tordus par le vent, des chênes, des châtaigniers surplom-
baient le sentier. Au-dessus des Carceri, il traversa un torrent. L'eau venue des sommets se précipitait en écumant sur les cailloux rouges et le sable qui, par longues coulées, presque à pic, roulait jusqu'à la plaine brusquement découverte. Le jour naissait, splendide. Entre les collines, s'insinuait la trame des vignes et des ormes unis. Les champs d'oliviers couvraient la terre d'une nuée d'argent.
Orlando marchait avec plus de calme. La fraîcheur du matin lui procurait une sorte de résignation, l'anéantissement de l'esprit qui suit les désespoirs violents, l'absence de souffrance qui n'est plus que l'impossibilité de souffrir. A gauche, il laissa l'abbaye de San-Benedetto, parmi les champs bien cultivés dont l'industrie des moines avait couvert le flanc du mont. Un coq chantait.
La poulie d'un puits grinça dans une cour de l'ermitage. Puis, agile et grêle, une clochette se mit à sonner précipitamment.
C'était la voix familière qui convoquait les ermites aux labeurs du jour nouveau. Il parut à Otlando que ceux-là devaient être heureux, et que, si loin du monde, les soucis des hommes ne pouvaient monter.
Le sentier s'engageait dans une forêt de rhododendrons. A perte de vue, moutonnaient sur la pente de la montagne les arbustes rabougris, tout couverts de rouges étoiles. Le franciscain les traversa, arrêté à chaque pas par les racines qui sortaient de terre ou les rameaux indociles qui lui barraient la route. Devant lui, sur un éperon rocheux, se dressait le château de Sasso- Rosso, où avait habité Claire. Placé comme une vigie sur ce pic, il déliait l'Ombrie
étalée au-dessous de lui. Orlando songea que le château tomberait en ruines, que l'orgueil de ses hôtes s'anéantirait dans la mort, et que, des souverains du Subasio, tout périrait sans doute, sauf le souvenir de la nuit légendaire oii une fillette était sortie du manoir, abritant en son cœur une pensée d'amour qui devait se répandre jusqu'aux limites du monde.
Le chemin montait par des prairies couvertes d'une herbe luisante. Le soleil s'épanouissait dans toute sa gloire lorsque Orlando atteignit le sommet du mont. Un air frais passait à larges flots sur le Subasio, avec des parfums de fleurs et le souvenir des neiges qu'il avait frôlées. Immobile, respirant à grands traits, Orlando sentait son être se dissoudre dans la lumière. De quelque côté qu'il se tournât, des sommets
rougeâtres fuyaient à perte de vue. Des villes entourées de remparts couronnaient les monts d'irrégulières dentelures, et, du cœur des cités, des tours jaillissaient vers le ciel. Mais ses regards aimaient surtout la plaine ombrienne, entre Spello, Foligno, Montefalco, Assise. Il contemplait Pérouse, tout éblouissante au flanc du mont qui la porte, et, plus bas, le lac Trasimène, flamboyant comme un soleil liquide étalé sur la terre. Plus près de lui, la tache verte des forêts familières, l'ermitage de Sainte-Mariedes-Anges, l'ermitage de Saint-Damien et le fleuve aux eaux fauves qui s'enfuit vers le ciel. Il songea que de ce coin du monde sortait un évangile d'amour qui en renouvellerait la face, et qu'un jour sans doute on dirait : « Assise ! ... » comme on disait : a Bethléem!... » Il lui sembla que le regard
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du maître était posé sur lui à travers l'espace, et qu'il le contemplait avec une douceur passionnée. Alors il s'étendit sur la terre, il se sentit le seul être vivant dans la solitude illimitée, et il murmura des mots où s'exprimait l'humilité franciscaine :
— Ma sœur la terre, donne-moi d'être calme, pur, généreux comme toi!...
Pendant la plus grande partie du jour, Orlando demeura immobile en ce même endroit. Il ne pensait plus à rien. Les yeux grands ouverts, il était comme absent de lui-même. Sa vie se confondait avec celle des choses : il n'était plus qu'une parcelle inconsciente de l'univers. Ce calme lui était doux. Il le goûta longtemps, tandis que fuyaient les heures et que le soleil traversait le ciel. Lorsqu'il le vit s'incliner vers l'ouest, il se leva, et, à regret, brusquement
ressaisi de sa tristesse, il se mit en route vers la plaine. Il ne suivait aucun chemin. D'un pas sûr, il descendait directement les pentes herbeuses, dont le velours poli s'étendait jusqu'aux forêts. Lorsqu'il pénétra sous les arbres, leur dôme lui masqua tout à coup la lumière. L'ombre le pénétra, le désespoir l'étreignit. Au lieu de se diriger vers Sainte-Marie-des- Anges, il se tourna vers Saint- Damien. Sans désir précis, il se sentait attiré vers l'ermitage par la puissance de son amour. Il savait bien que, parvenu dans les fourrés qui l'entouraient, jamais il n'en oserait sortir et se contenterait d'épier le passage des sœurs qui goûtent, parmi les arbres, la fraîcheur du soir. Il y allait pourtant.
La forêt s'éclaircit. Un sentier rocailleux le conduisit à Saint-Damien. Il aperçut
i68 LES DIVIXS JONGLEURS
la petite église entre les peupliers, et les tilleuls devant la porte. Puis il pénétra dans un bouquet de chênes, d'où il apercevait le monastère, et il dut retenir un cri, s'arrêter brusquement, étouffé d'angoisse, s'appuyer contre un arbre, parce que ses jambes tremblaient : à peu de distance de la chapelle, dans un groupe clairsemé d'oliviers, s'élevait, sur un socle de pierre brute, une petite statue de la Vierge. Sur les degrés moussus, Simonetta était prosternée. Orlando apercevait à peine son visage , dissimulé par le voile. Elle lui parut pourtant pâle et douloureuse. Immobile, la tête baissée, les mains jointes sur les genoux, elle semblait l'image du désespoir et du découragement. Orlando sentit son cœur défaillir. 11 s'approcha à pas insensibles. Puis, doucement, il la nomma :
— Simonetta ! . . .
Elle leva tête, poussa un cri et se leva soudain, comme si elle eût voulu fuir à travers la forêt. Mais Orlando s'avança. Il vint jusqu'auprès d'elle sans prononcer une parole et sans cesser de la regarder, avec une douceur si suppliante qu'elle se sentit vaincue et se laissa retomber sur la pierre, dans la posture où elle se trouvait un instant auparavant.
— Simonetta!... dit-il encore.
Et, comme elle le contemplait avec désespoir, toute prête d'éclater en sanglots, il ajouta brusquement :
— Pourquoi ne me parlez-vous pas?...
Simonetta, ma sœur, il semble que vous ne me connaissiez plus, et moi, je vous reconnais à peine.
— Allez-vous-en. . . murmura la jeune fille.
Mais ce fut un souffle imperceptible, et Orlando lut ses paroles sur ses lèvres plutôt qu'il ne les comprit.
— Je suis votre frère, dit-il avec plus de force. Je suis votre frère, Simonetta : j'ai le droit de vous voir et de vous parler. Pourquoi me chasseriez-vous? Qu'avez-vous à craindre? J'ai oublié le passé. Je ne vous aime plus comme autrefois , Simonetta.
Vous n'êtes plus que ma sœur. Vous ne devez plus avoir peur. Je puis vous parler et vous voir. Ne me le permettez-vous pas?
Simonetta s'était levée lentement. Elle avait les yeux pleins de larmes , et ses lèvres tremblaient.
— Allez-vous-en!... redit-elle, les mains jointes.
— Pourquoi? Pourquoi? dit Orlando avec violence, en se rapprochant d'elle.
Vous n'avez rien à redouter de moi. Mon amour est mort. Je l'ai tué de toutes mes forces, j'ai obtenu la grâce et l'oubli du passé. Pourquoi me chassez-vous?
Simonetta le contemplait d'un regard égaré. Un gémissement lui échappa, et elle se tordait les mains avec désespoir.
— Allez-vous-en ! dit -elle encore. Je vous en supplie, allez-vous-en!...
— Pourquoi me chassez-vous?... Vous ne craignez plus mon amour? Je l'ai tué, Simonetta, ma sœur! Alors, qui vous fait peur, si vous ne m'aimez pas?
— Ah ! partez ! s'écria Simonetta en se jetant à ses genoux. Ayez au moins pitié de moi! Vous voyez bien que je vous aime encore!... Allez -vous- en !... Allez- vousen! ...
Orlando la saisit aux poignets et la releva.
Il la contempla un instant, avec une sorte de joie furieuse. Puis il reprit conscience de lui-même, et la lâcha.
— Pardon!... dit-il. Pardon de ce que je viens de faire!... J'ai voulu vous éprouver, Simonetta. Aviez-vous pu croire que mon amour était mort?. .. Il ne mourra qu'avec moi-même... Rien ne peut nous empêcher de nous aimer, puisque Dieu n'a pas été assez fort!... Mais, maintenant, qu'allonsnous devenir?
— Maintenant, c'est fini ! dit Simonetta d'une voix presque dure. \''ous m'avez arraché un secret que je ne m'avouais pas à moi-même... Vous n'en serez pas plus heureux, je souffrirai davantage... Ce sera votre châtiment... Maintenant, adieu, Orlando ! . . . C'est moi qui partirai !
Ils se regardèrent un instant, immo-
biles, avec le sentiment qu'ils ne pouvaient se séparer ainsi pour toujours. Brusquement Orlando tendit les bras; un sanglot monta à ses lèvres :
— Simonetta!...
Elle recula lentement et murmura encore :
— Adieu ! . . .
Puis elle s'enfuit à travers les arbres, entra dans la chapelle, et, derrière elle, la porte grinça.
Orlando, resté seul, s'affaissa sur la terre. Il n'avait plus la force de pleurer ni de penser. Il lui semblait qu'un grand vide s'était creusé en lui, et qu'il flottait parmi des rêves douloureux et des souvenirs d'angoisses passées.
Le soleil se couchait. Derrière les arbres s'étendait sur tout le ciel une nappe d'amé-
thyste foncée. Par une série d'insensibles dégradations, le violet de l'améthyste passait à des teintes fauves, et la voûte céleste était du gris pâle des perles. Les premières étoiles parurent. Un berger qui revenait de la montagne chantait d'une voix claire, le long des sentiers. Orlando demeurait immobile, frissonnant de sanglots et du froid de Ja nuit.
De leur brève entrevue, Orlando et Simonetta conservèrent l'impression d'un instant de joie, puisqu'ils s'étaient vus; d'une éternité de souffrances, puisqu'ils s'étaient dit adieu pour jamais. Lorsque, le lendemain, Claire aperçut Simonetta, elle devina de nouvelles alarmes. Elle s'assit auprès d'elle, sur la terrasse, et lui dit, de sa voix grave :
— Offrons à Dieu nos tristesses, ma sœur!...
Simonetta la regarda et vit qu'elle avait les yeux pleins de larmes.
— Claire!... Claire, ma sœur! Qu'avezvous?... Qui vous a fait pleurer?...
Claire demeura un instant silencieuse.
— Le maître va nous quitter, dit-elle enfin. C'est sur lui que je pleure. . . Ah ! si les souffrances d'un second Messie peuvent racheter encore les fautes humaines, les cœurs les plus souillés seront lavés de pardon!... Poverello ! Poverello ! ... Il avait fait un si beau rêve que les hommes se sont crus assez forts pour le réaliser. Grands et petits se sont tournés vers nos montagnes. Ils ont revêtu la robe de bure, ils ont chanté des chants d'amour, et le monde a paru tout couvert de fleurs adorables... Hélas! le vent jdes anciennes passions s'est levé, les fleurs se sont fanées!... Aujourd'hui, les Mineurs veulent être riches, puissants et redoutés. Qu'est devenu François parmi
les frères qu'il s'est donnés? Celui que l'on respecte et dont on sourit, dont on écoute les conseils sans songer à les suivre. Ses espérances meurent une à une, et le Poverello meurt avec elles, chaque jour. Déjà ses yeux se ferment. Il semble qu'un feu intérieur le dévore. Son sourire est désespéré. Comme la délivrance, il attend, dit-il, l'instant de rendre compte à Dieu de sa mission. Pour s'y préparer, il va quitter ce coin d'Ombrie, tout plein de douloureux souvenirs, et il ira se réfugier sur le mont Alverne, dans le silence des rocs et des sapins, pour y contempler toute sa vie avant qu'elle ne lui échappe à jamais.
— Ses souffrances sont celles du Sauveur! murmura Simonetta d'une voix tremblante. Les miennes sont les douleurs dérisoires d'une enfant... Ah! que ne puis-je
pleurer des larmes mille fois plus amères, et adoucir un peu son agonie!... J'ai honte de moi!...
Claire la regarda longtemps, avec cette expression d'amour anxieux et clairvoyant qu'ont les mères pour leurs enfants qui pleurent. Elle se pencha enfin vers elle, et, longuement, la baisa au front.
— Sois courageuse! dit-elle. Espère encore. ..
Avant de quitter la Portiuncule, qu'il n'était pas sûr de revoir, François voulut contempler, une fois encore, toute l'étendue de son royaume : les cours d'eau parmi les oliviers, les cités guerrières sur leurs pics, et la divine Assise, dont les maisons, comme des degrés d'or, montent au flanc d'un mont. Pendant plusieurs jours, il s'entretint avec ses compagnons de l'excursion projetée.
— Il faut que je rappelle toutes mes forces^ leur disait-il. Je veux marcher en chantant par les chemins, et enclore pour toujours, dans mes yeux qui meurent, toute
la beauté de la création... Vous m'accompagnerez, Léon, Ange, ô mes fidèles, et toi, Orlando le taciturne, tu m'accompagneras vers les cimes oià flotte la caresse du vent d'été.
— Où irons-nous, maître? demanda Léon.
— Nous irons à Caprile, mes frères, si vous le voulez, et si Dieu le permet.
— La route est longue.
— Nos chants l'abrégeront ! . . . Nous irons à Caprile en traversant Assise, que je veux voir encore. Nous serons pareils à ce que nous fûmes, jadis, dans l'ivresse des premiers jours, lorsque toute l'ardeur du soleil était dans nos voix, lorsque les étoiles, nos petites sœurs nocturnes, étaient les joyaux d'or dont nous parions nos rêves !
L'enthousiasme du Poverello gagnait ses disciples.
— Nous te suivrons, maître, nous te suivrons! Quand irons-nous?
— Bientôt... Demain... si je suis fort... Je serai fort...
Ils partirent un matin. François s'appuyait sur un bâton fraîchement coupé, auquel adhéraient encore quelques rameaux avec leurs feuilles. Un bourdonnement d'insectes emplissait l'espace. Près d'une cabane, un coq lançait à la lumière son appel infatigable .
Ils traversèrent la plaine, que le soleil avait dévastée et couverte d'une éblouissante poussière. François marchait le premier. Orlando, Léon, Ange le suivaient à quelques pas. Le Poverello gardait les yeux mi-clos. A travers ses cils baissés, il voyait le monde comme à travers un brouillard, qui, suivant les jeux de la lumière, se
teintait de mauve et de rose. Les champs étaient abandonnés. Dans la poussière qui les enveloppait, les quatre Mineurs s'élevaient vers Assise.
Lorsqu'ils y parvinrent, par les costarelles étroites comme les fissures des monts, ils furent étonnés de l'accablement où la chaleur avait plongé la ville. Les portes étaient closes. Aucune rumeur humaine ne manifestait la vie des habitants. Les maisons semblaient écrasées sous le soleil. Du fond de la plaine montait toujours, à travers le silence, le cri du coq amoureux. Rien n'était vivant, que la clarté et le frissonnement éblouissant de l'air, tandis que, le long des maisons, au coin des ruelles en pente, tombaient d'immobiles cascades d'ombre.
Pourtant, le passage des Mineurs ne de-
meura pas inaperçu. Quelque Assisiate, qui goûtait la fraîcheur de son logis derrière ses fenêtres grillées, vit sans doute les quatre frères qui troublaient le calme de la cité. Par les courettes et les voies escarpées, la nouvelle en courut. Les Mineurs n'avaient pas encore traversé le tiers de la ville, que, sur le pas des portes, les habitants sortaient, inquiets et joyeux. Depuis bien longtemps, François n'était pas monté à Assise. Ses compatriotes parlaient de lui comme d'un personnage de légende. Il était le saint, qui vit à l'écart, et des mains duquel coulent les miracles, sans lassitude. Lorsqu'ils apprirent son passage, ils se précipitèrent, le cœur battant, comme à la venue d'un Dieu. Il s'avançait, devant ses frères. Il avait les yeux presque fermés, ne pouvant supporter l'éclat du jour sur les pierres. Ses joue*
i84 LES DIVINS JONGLEURS
étaient pâles et décharnées, entourées d'une courte barbe noire. La couronne de cheveux qu'il portait à la manière des moines ressemblait, de loin, à la couronne d'épines dont on orna le front de Jésus. Il paraissait faible et malade. Pourtant, il se sentait allègre. Sa jeunesse lui remontait à la surface de l'âme. Il lui semblait que toutes les pierres d'Assise se rapprochaient de lui en frémissant d'amour, pour étreindre leur enfant, et il sentait son cœur s'élargir, comme pour absorber, dans les flammes qui le dévoraient, la cité qui l'avait vu naître.
— Le saint ! . . . Le saint ! . . .
C'était un long cri qui bondissait par les rues. Autour de François et de ses compagnons, un cortège se forma, qui les escorta d'exclamations joyeuses, de bénédictions,
de prières. Les hommes se bousculaient pour toucher les cordes de leurs ceintures, et les femmes, prosternées sur le sol, cherchaient des lèvres la trace de leurs pas. On leur présentait des enfants malades. François les caressait de la main, et les mères en haillons se sauvaient, comme si elles craignaient qu'on ne leur dérobât un trésor, en hurlant :
— Le saint l'a guéri!... Le saint l'a guéri ! . . .
Deux prêtres, assis sur la margelle d'un puits, contemplaient ce tumulte d'un œil tranquille.
— Il faut laisser le peuple s'amuser un peu, dit le plus âgé des deux. Le peuple se soumet aux règles, mais il aime ceux qui ne s'y soumettent pas.
— Ne croyez-vous pas qu'il y ait un peu
i86 LES DIVINS JONGLEURS
d'hostilité contre l'Eglise dans l'amour que l'on porte à François?
— Peut-être... Peut-être... répondit le vieux prêtre en souriant. Mais il sera bientôt des nôtres !
— Comment l'entendez-vous?
— La miséricorde de Dieu est infinie, et ce pauvre François est bien malade... Nous le sanctifierons !
Mais déjà les Mineurs sortaient de la ville, laissant derrière eux comme une rumeur de fête.
Ils franchirent la porte San-Giacomo.
Sous les oliviers et les acacias en fleurs, dans l'odeur langruissante des blancs corymbes qui jonchaient le sol, un sentier descendait en serpentant au flanc du mont, jusqu'à la vallée où coulait le Tescio, A leur gauche, au fond de l'abîme, les Mineurs
voyaient le pont à dos pointu sur lequel, bientôt, ils franchiraient la rivière. Du cirque de montagnes qui s'ouvrait devant eux accourait un air vigoureux. François descendait le sentier rapidement; il respirait avec force, s'enivrant de la brise des montagnes. Tout exultant de jeunesse reconquise, il se retournait parfois vers ses compagnons, et les exhortait :
— Allons, paresseux! Etes-vous fatigués?
Voyez comme la terre s'est faite belle pour nous recevoir ! . . .
Et Léon, Ange, Orlando le suivaient, tout éblouis de gaieté par celui qu'on appelait parfois le soleil des âmes.
Aussitôt franchi le Tescio, qui jasait contre les pierres rouges de son lit, les Mineurs commencèrent à monter. Le sentier était mauvais, glissant, plein de cailloux.
Ils allaient à petits pas. François s'appuyait sur son bâton. Il ne parlait plus, craignant de perdre même une parcelle de ses forces. Il allait, la volonté tendue, tout à cette unique pensée de parvenir au sommet. Ses compagnons respectaient son silence et réglaient leur pas sur le sien. Il leur fallut près de deux heures pour atteindre la courbe molle que forme sur le ciel le col Caprile. Alors François poussa un cri de triomphe :
— Dieu m'a soutenu!... Dieu m'a soutenu tout le long de la route!... Quelle fraîcheur, maintenant! quelle beauté, quelle joie ! . . .
Le vent des montagnes, puissant et rapide, coulait sur le sommet par larges flots.
— Vous aurez froid, maître... dit Orlando.
François secoua la tête sans répondre, l'âme en extase devant l'immensité. Se retournant vers le chemin qu'ils venaient de parcourir, le bras tendu, il montra la montagne qui se dressait en face d'eux.
— Assise ! . . . Notre Assise ! . . .
La petite ville s'étalait à leurs yeux, moins régulière qu'elle ne paraissait sur son autre versant. Rude, sauvage, d'aspect guerrier, elle semblait inaccessible. Au-dessous d'elle, la Subasio se creusait en grands escarpements , dans un chaos de pierres gigantesques, rouges et dorées.
— Assise... qui nous as bercés... murmura le Poverello, les bras tendus vers elle dans un geste d'adoration, Assise... nous verras-tu mourir?...
Ses compagnons demeuraient silencieux.
Autour d'eux, la solitude était parfaite. Aucun bruit ne montait jusqu'au sommet du mont. Seule, une rumeur faible et continue, l'insaisissable murmure des millions d'insectes qui vivent dans les herbes, les enveloppait, presque confondue avec la vibration de l'air limpide.
François se tourna vers le nord.
De grandes pentes d'un vert net, radieux, luxuriant, conduisaient le regard jusqu'à l'horizon. A son niveau, une zone bleue unissait le ciel à la terre. Au-dessus s'élevait une large région mauve, sur laquelle errait un poudroiement de soleil. Le reste du ciel était d'un gris argenté, pâle, immatériel, où semblait flotter de la lumière éblouissante. Des montagnes s'y dressaient, d'un azur indécis. Une cime dominait les
autres, aiguë et plus sombre, une sorte d'aiguille rocheuse qui jaillissait du coeur des forêts. Le Poverello la contempla longtemps.
— L'Alverne!... dit-il enfin. Je vois d'ici l'endroit où je sens que Dieu me révélera mon destin... De là-bas, je pourrai deviner Assise, je m.e rappellerai les moments que nous venons de passer... Promettez-moi, mes frères, que vous ne les oublierez pas ! . . .
Ses compagnons se jetèrent à ses genoux :
— Jamais, ô maître ! . . . Jusqu'à notre dernière heure ! . . . Tu es notre père et notre ami : comment t'oublierions-nous?... O maître! qui te dira notre amour?...
Pâle, tremblant, les yeux fixés sur le mont qui devait être son calvaire, le Poverello gardait le silence. A genoux autour de
lui, ses disciples lui baisaient les mains en pleurant. Ils étaient perdus dans leur rêve, au delà des limites du monde. Un inextinguible besoin d'amour brisait leurs cœurs. La solitude les enveloppait.
Depuis trois mois, François et quelques amis fidèles avaient quitté les ermitages d'Ombrie, pour aller goûter sur l'Alveme, loin de la création habitée, la solitude contemplative des Thébaides, Cette retraite du maître avait étendu sur l'Ordre une sorte d'ombre silencieuse. Son éloignement le grandissait. Il n'était plus le saint accessible, dont la voix chante aux carrefours la gloire de son Dieu, mais il apparaissait comme un rédempteur, déchiré par la ruse et la perfidie des hommes, et qui les abandonne pour pleurer sur eux.
A la fin du troisième mois, un soudain
frisson secoua l'Italie. En deux jours, une clameur la parcourut. Les cœurs battirent, les âmes vacillèrent sous Touragan mystique; une angoisse, faite de terreur et de joie, étreignit les êtres. On criait aux vents qui passent :
— Miracle! Miracle!... Le Christ est réincarné !.. François a reçu les stigmates de Jésus!... Miracle!... Miracle!... Le saint d'Ombrie était fils de Dieu !
Lorsque les sœurs de Saint-Damien reçurent la nouvelle du prodige, une brusque ivresse les jeta aux bras les unes des autres. Elles ne songeaient pas à douter : il était si naturel que le maître eût reçu la visite de Dieu! Il avait tant soufïert; il avait pleuré, sur la ruine de ses rêves, tant de larmes mortelles ! . . . Mais Dieu s'était penché vers lui, et, le marquant des
stigmates du Crucifié, il le proclamait son enfant et le plaçait à sa droite, sur les marches du trône. C'était la justice nécessaire, la revanche attendue ! . . .
Claire passa une nuit entière à genoux devant l'autel de la Vierge, toute frémissante d'une joie démesurée. Elle était heureuse divinement, et ses yeux débordaient de pleurs. Elle eût voulu prier, mais elle ne dirigeait plus sa pensée. Son âme était pleine d'une seule image : elle voyait le Poverello debout devant elle, les bras ouverts, souriant d'un sourire énigmatique et douloureux, le regard perdu dans de célestes visions, et portant sur le corps les cinq plaies terribles qui l'égalaient au Christ!... Par moments, l'obsédante figure disparaissait; alors, Claire, pour une minute, songeait :
— Je le verrai! Je le verrai!... Nous irons au-devant de lui. Nous nous prosternerons. Nous lui dirons : « Maître!... » Il répondra : « Mes sœurs ! . . . » Ah ! . . . essuyer de nos lèvres la poussière de ses pieds ! Les baigner de nos larmes ! Les réchauffer sur nos cœurs ! . . . O maître ! . . . François ! . . . Maître adoré, quand nous reviendras-tu?...
Puis elle le revoyait, immobile et douloureux, élevant sur les créatures ses mains déchirées, et elle sentait passer dans ses membres un frisson d'horreur et de tendresse.
Autour d'elle, ses compagnes priaient.
La chapelle était incendiée du flamboiement des cierges. La petite cloche tintait éperdument, et le frère qui en était chargé jetait aux hommes, dans son carillon, toute l'allégresse de son cœur.
Les paysans dans leurs huttes, les Assisiates dans leurs maisons de pierre, et les mendiants des routes, et les lépreux des carrefours, tous redisaient l'évangile inattendu; tous, de toute la puissance de leurs rêves, espéraient le retour du maître!
Il revint.
Les voix qui courent par les routes, et qui vont plus vite que les hommes, le précédèrent de loin pendant tout son voyage. Il avait à peine quitté l' Alverne que l'annonce de son départ se glissait dans les cabanes de ses frères, à Sainte-Marie-des-Anges, et les sœurs de Saint-Damien la recevaient au même instant. Toutes les pensées se tendirent vers la minute de son retour, et les jours d'attente furent pleins de son image.
Il s'en venait, par étapes douloureuses, la chair brisée, l'âme enivrée, au pas irrégu-
lier d'un petit âne, tout environné déjà d'un vol tourbillonnant de légendes. Léon et Orlando le suivaient. Un paysan marchait dévotement auprès de lui, et, de son bâton de houx, heurtait avec respect la croupe d'un âne assez heureux pour porter un saint. Les récits du miracle couraient par les campagnes. Les annonciateurs avaient été des bergers, qui gardaient leurs chèvres au pied de l'Alverne. On se racontait ce qu'ils avaient vu. Autour des puits, le soir, dans les villages aux maisons de boue, les femmes posaient leurs cruches de cuivre, et elles se grisaient de paroles, avec de soudains cris de joie, puis des chuchotements mystérieux, un doigt sur les lèvres, les yeux levés vers le ciel.
« Depuis quarante jours, il jeûnait et priait dans les bois de l'Alverne, au milieu
des oiseaux et des bêtes sauvages, célébrant le carême de messire saint Michel archange. Or, la veille de l'exaltation de la Sainte Croix, il eut une vision. Un ange lui apparut, et lui dit :
« — Sois fort. Dispose-toi avec patience et douceur à recevoir la volonté de Dieu.
« Le Poverello répondit :
« — Je suis toujours prêt.
« Sur quoi l'ange s'en fut.
« Le jour suivant, qui était le jour même de la Croix, François, bien avant l'aurore, priait devant sa hutte. Il disait au Seigneur.
« — .Seigneur! fais-moi ressentir, dans mon âme et mon corps, toutes les douleurs de ta Passion ! . . .
« Et, tout en priant, il contemplait en lui-même la Passion du Christ et sa charité
démesurée. La ferveur, l'amour, la compassion croissaient en lui si puissamment qu'il se transformait en Jésus, par la force de son rêve et de sa méditation. Et, tout à coup, au milieu de cette contemplation amoureuse, il vit venir du fond du ciel un séraphin que soutenaient six ailes enflammées, et qui portait sur soi l'image d'un homme crucifié. La montagne aussitôt s'embrasa du faîte à la base, illuminant monts et vallées aux alentours, comme si le soleil fût tombé sur la terre. Ce fut à tel point que des muletiers, dans des auberges, à voir cette éblouissante lueur qui pénétrait par les fenêtres, crurent que le jour s'était levé; ils sellèrent et chargèrent leurs bêtes, et, comme ils cheminaient, ils virent tout à coup décroître ces flammes merveilleuses, tandis que le soleil véritable paraissait à
l'horizon... Mais ce flamboiement de l'Alverne avait marqué l'heure d'un mystère inouï! Après s'être dissipée, la vision séraphique avait laissé au cœur de François l'étincelle du divin amour, et, dans sa chair, l'image même de la Passion du Christ. Sur les mains et sur les pieds du Poverello commençaient à apparaître les marques des clous qui avaient transpercé les membres du Sauveur, au jour du supplice; et, dans son flanc droit, se creusait une blessure sanglante, à l'endroit même où Jésus fut frappé de la lance!... Alors François, tout éperdu, de bonheur, remercia le Seigneur en sanglotant, et ses frères, lorsqu'ils le virent, se prosternèrent devant lui, adorant les cinq marques glorieuses d'où jaillissaient des rayons d'or. . . »
Tel était le récit qui, au bout de quelques
jours, s'était formé, et que l'on récitait, toujours identique, autour des fontaines et sur le parvis des églises.
Cependant, le stigmatisé retournait vers le bercail de l'Ordre, et les miracles jaillissaient, à chacun de ses pas, de la poussière des routes. Il s'en venait ainsi, absorbé dans son rêve, et presque délié des attaches humaines. Des villages accourait, pour le voir, la foule exultante des paysans. Tous se précipitaient autour de lui, les bras tendus, la bouche pleine de cris, essayant d'effleurer ses vêtements. Léon et Orlando le défendaient contre les bousculades et les heurts indiscrets. Dans le moutonnement des têtes dressées vers lui, on distinguait à peine son petit âne épouvanté, et lui, livide et souriant, qui bénissait les hommes et ne les voyait pas.
Près du bourg de San-Sepolcro, de toutes les fermes disséminées sur les collines, s'en vinrent des paysans, qui portaient en leurs mains des rameaux d'olivier. Ils les agitaient avec frénésie, et un nuage de poussière s'en venait avec eux. Tous criaient :
— Le saint ! . . . Voici le saint ! . . .
Il passa au milieu d'eux, les mains levées, les yeux mù-clos. Lorsque, vers le soir, il eut franchi toutes ces masses humaines, il demanda tout à coup :
— Approchons-nous du village?...
Il ne l'avait pas vu. 11 n'avait entendu ni les cris de joie, ni les supplications qui montaient vers lui. Il n'avait pas aperçu les milliers de créatures qui l'avaient salué; et ses compagnons anxieux ne reconnaissaient plus dans le stigmatisé le divin Jongleur dont la voix les charmait.
Un jour, pourtant, il revint à lui. Il se sentit si faible qu'il craignit de ne pouvoir achever le trajet commencé. Il regarda ses amis comme s'il les eût retrouvés après une longue absence.
— Par pitié, murmura-t-il, arrêtonsnous... Laissez-moi me reposer et recueillir le peu de forces qui me restent... Le baiser de Dieu m'a brûlé... Laissez-moi me reposer longtemps, jusqu'au moment où je me sentirai assez fort pour reprendre la route du retour, et pour aller mourir où je suis né !
L'hiver était venu lorsque François put se remettre en route; mais sa tristesse l'avait quitté, et son âme, affranchie des visions qui l'avaient dévastée, rayonnait d'un nouvel amour. Il put parler, il put sourire encore.
— Quand l'alouette, disait-il, sent que sa mort est prochaine, elle recueille ses forces, puis, d'un seul élan, bondit au ciel, et elle salue la lumière du plus beau cri d'allégresse qu'elle ait jamais lancé. Sous nos robes couleur de terre, nous sommes pareils à l'alouette. Au moment de mourir, chantons une dernière fois, et que notre
2o6 LES DIVIXS JONGLEURS
sœur divine, la terre aux innombrables sentiers, tressaille de joie à notre chanson!...
A Sainte- Marie -des -Anges, à Saint- Damien. l'impatience était extrême. La rumeur des miracles quotidiens bourdonnait sans relâche antour des ermitages. Les frères s'irritaient un peu de l'itinéraire capricieux suivi par le maître, qui semblait avide de revoir tous les endroits qu'il avait aimés avant de rejoindre, pour ne plus le quitter, le séjour de sa première jeunesse. Les soeurs essayaient d'abréger par la prière les jours d'attente. Claire, de toute la ferveur de son âme, appelait son mvstique fiancé, et Simonetta tremblait un peu à la pensée qu'auprès du maître elle apercevrait sans doute celui qu'elle n'avait pas cessé d'aimer.
Ce fut par un clair matin de décembre
que François reparut. Il s'en venait par la route de Pérouse. Des émissaires avaient annoncé sa venue. Par centaines, les frères se mirent en marche vers lui. Sainte-Marie et Saint-Daniien furent désertés ; il n'y demeura de vivant que la flamme des cierges. Les Pauvres Hommes vêtus de bure se pressaient sur la route en chantant des cantiques, d'une voix qui remplissait le ciel; leurs mains agitaient des branches arrachées aux yeuses éternellement vertes ; toute un forêt mouvante s'avançait vers le stigmatisé.
Claire marchait la première. Seule, elle ne chantait pas. L'émotion et la joie la brisaient. Il n'y avait plus en elle qu'une seule pensée : elle allait le voir.
Tout à coup, le murmure d'un chant sourd et lointain leur parvint : c'était Pérouse qui, par les routes, suivait le saint. Aussitôt, les
Pauvres Hommes pressèrent le pas. Ils couraient presque, voix haletantes, mains tendues, et leurs vêtements bruns ondulaient comme des vagues. Pour aller plus vite, ils cessèrent de chanter. Alors, plus puissant, proche déjà, grandissant d'instant en instant, leur parvint le cantique pérugin. Ils se mirent à crier :
— François!... François!... Notre maître ! . . .
— O saint ! . . .
— Fils de Dieu!...
— Image du Christ !
Ils criaient en courant, et Claire les précédait, pâle, épuisée, radieuse. Soudain, au détour d'un chemin, les deux cortèges furent face à face. Ils s'arrêtèrent brusquement. Des deux côtés, les cris s'élevèrent en tempête.
— François ! . . . François ! . . .
Il resta un instant immobile, brisé par l'émotion du retour. Puis il s'avança, seul, les bras tendus vers les siens. Claire seprécipita, et, lorsqu'elle fut auprès de lui, elle se laissa tomber, comme si elle eût été frappée à mort. Elle s'abîma sur la terre nue et, de ses lèvres brûlantes, elle baisait les pieds du maître, en pleurant. Un silence soudain s'étendit sur la plaine. Tous s'agenouillèrent, les yeux pleins de larmes et d'extase, etl'Assisiate, debout au-dessus de la foule prosternée, fît sur les créatures, de ses mains sanglantes, le geste de la bénédiction.
Claire voulait garder François auprès d'elle. Dès les premiers jours qui suivirent son retour, il s'était senti plus faible, envahi par une tristesse qu'il ne pouvait cacher. 11 ne retrouvait plus chez ses frères la simple affection des temps passés. Dieu l'avait marqué du sceau des élus. Les hommes s'agenouillaient devant lui lorsqu'il leur tendait les bras. Malade, défaillant, trahi par ses yeux qu'avaient brûlés les larmes, il repartit pourtant. Aucune prière n'avait prévalu contre son désir : il avait besoin d'espace et d'inconnu.
Il traversa l'Ombrie en tous sens, pen-
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dant plusieurs mois, s'arrêtant lorsque ses souffrances l'y contraignaient, reprenant la route à la plus brève accalmie. Mais ses compatriotes l'adoraient sans familiarité. Les ministres de l'Ordre considéraient les désirs d'un saint comme inaccessibles aux mortels, et, sans se soucier de lui, ramenaient le vaste rêve franciscain à la mesure des couvents. Le monde s'éloignait du Poverello, et le maintenait dans une solitude respectée, peuplée de son désespoir.
Claire n'eut pas de peine à deviner ses tourments .
— Arrête-toi parmi nous! lui disait-elle à chacun de ses passages dans la contrée. Tes sœurs sont fidèles à ta pensée ; tu trouveras en elles autant d'amies attentives. Nous soignerons tes blessures, nous te chanterons des cantiques. Tu nous avais
donné, jadis, des frères pour nous servir : nous te servirons à notre tour. Nous parlerons du passé.
— C'était un trop beau rêve...
— Il est réalisé ! Dieu t"a proclamé son enfant : comment ton cœur n"éclate-t-il pas d'orgueil?
— Mon Ordre meurt! Comment mon cœur ne se brise-t-il pas de sanglots?
Claire se rapprocha de lui et posa sur l'épaule du Poverello son bras caressant.
— Arrête-toi près de nous ! . . . Je connais, dans la forêt, près de notre jardin, un petit étang parmi les arbres. Les oiseaux et les bêtes des bois viennent y boire. Mes sœurs et moi, nous allons te construire, sur sa rive, une hutte de roseaux. La brise te chantera, dans les cannes bruissantes, des mélodies
douces comme celles de la flûte. Nul ne te troublera, si tu veux être seul. Quand tu voudras nous voir, quelques pas seulement te mettront parmi nous.
La voix de Claire, le regard de ces yeux où semblait s'être amassée toute la lumière du monde, son geste, son sourire enveloppaient le Poverello d'une tendresse irrésistible. Il la contemplait amoureusement.
Calme et noble, elle continuait à lui sourire, mais ses lèvres tremblaient un peu et des larmes montaient à ses paupières.
— Claire, ma sœur, je ne vois en ton âme qu'amour et sainteté...
— Elle est le miroir où tu contemples la tienne !
... Le Poverello habita la cellule de roseaux que les sœurs lui avaient construite.
Chaque jour, des mains discrètes en fleurissaient le seuil. La quiétude des choses gagnait lentement les pensées de l'Assisiate. Il lui semblait parfois que ses souffrances s'apaisaient, que ses membres se dissolvaient dans une sorte d'engourdissement, et qu'il allait goûter enfin la douceur du néant. Il espérait la mort comme une délivrance. Chaque soir, à l'heure où les mauvais souvenirs montent du fond de l'ombre, Claire venait le voir et lui portait son amour maternel. Pour ramener un peu de joie dans son coeur, elle le forçait à rappeler les plus éblouissantes minutes de sa vie miraculeuse. Mais il évoquait surtout la simplicité des premiers jours : les moissons avec les paysans, les vendanges toutes sonores de rires, et les bons campagnards qui venaient grossir le nouvel essaim pour
goûter, sous la robe de bure, l'ivresse de la divine Pauvreté.
— Nous étions de gais Jongleurs ! répétait François. Aujourd'hui, mes frères lisent le bréviaire et parlent latin... Moi, je suis un égoïste, et le dégoût de ma lâcheté me monte aux lèvres! J'abandonne la vie errante pour vivre près de toi dans la mollesse, ô ma sœur Claire, et les hommes ne m'entendent plus.
— Reprends tes forces, maître, reprends tes forces ! Lorsqu'elles te seront revenues, tu repartiras, et tu chanteras d'une voix si forte que toute la terre en frémira ! . . .
Dans cette tendresse insinuante, le Poverello fut presque heureux. Son âme était une eau limpide sensible à tous les jeux de la lumière, et ses compagnes la remplissaient de clartés. Lorsqu'il se promenait par les
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sentiers de mousse, il les voyait passer entre les arbres, curieuses et furtives, mais vite rassurées par son sourire, toutes prêtes à lui confier leurs petits secrets bavards et délicieux. Il eut ses préférées : sœur Illuminata, qui prophétisait l'avenir, et, de ses yeux immobiles, semblait suivre au dedans d'elle-même le déroulement d'un rêve ininterrompu ; — sœur Amata , qui avait conservé l'espièglerie des enfants; — sœur Simonetta, la plus chérie peut-être et de Claire et de François : silencieuse, toute enveloppée de mystère, les yeux brûlants de fièvre. François et Claire connaissaient son secret et n'essayaient pas de guérir son mal avec un bruit de paroles. Ils avaient pitié d'elle. Ils avaient pitié de celui qu'elle aimait, et qui s'abîmait, comme elle, dans le silence et le désespoir. Lorsque le Poverello ren-
contrait Simonetta par les sentiers, ou près de l'étang dont elle aimait les rives, il s'arrêtait avec elle et lui parlait simplement de la beauté du monde, des fleurs sur la terre, des eaux dans les prés, des étoiles, sable doré des plages célestes. Elle l'écoutait passionnément, les mains jointes, ses grands yeux pensifs fixés sur ses yeux , et elle oubliait pour un instant la douleur qui la tourmentait. Mais le Poverello ne l'oubliait pas. En la quittant, il lui disait :
— Espère, Simonetta!... Espère!...
Elle espérait l'oubli.
Mais lui, dans ses colloques avec Dieu, priait pour ces deux enfants qui expiaient si durement leur amour, et il demandait au divin guérisseur si tant de larmes n'avaient pas lavé la faute et permis le pardon.
Après toute une journée de chaleur orageuse, Simonetta quitta sa cellule, où elle ne pouvait dormir, et sortit, errant au hasard dans la nuit.
Après avoir fait quelques pas au dehors, elle se retourna. La chapelle de Saint- Damien formait, au milieu des arbres, une masse ténébreuse d'où jaillissaient les pointes de quelques cyprès argentés par la lune. Dans le lointain, on entendait au flanc du Subasio le murmure d'un torrent qui se brisait contre les rochers. Il semblait, à la clarté des étoiles, qu'une neige éparse couvrît les pentes du mont : c'était le mouton-
nement des oliviers, qui étalaient sur la terre leur broderie vaporeuse. L'odeur des buis remplissait l'espace. Des forêts, sur lesquelles il avait glissé, le vent apportait des arômes résineux.
Simonetta allait vers l'étang, dont elle apercevait le miroitement entre les arbres. Elle avait, sur ses rives, un coin de prédilection, où elle aimait à s'attarder. Des lilas anciens, devenus des arbres, y formaient un bosquet touffu.
Simonetta s'assit sur une large pierre.
Les mains jointes sur les genoux, les yeux fixés sur l'eau où se poursuivait le jeu mobile de la lune et des nuages, elle s'efforçait de ne penser qu'à la beauté de la nuit, et d'étouffer la voix de son cœur.
Elle était là depuis longtemps, et petit à petit se plongeait dans l'engourdissement,
lorsqu'elle se dressa brusquement, craintive : on avait marché derrière elle. Elle se retourna ; Orlando était là, pâle, immobile, et son regard seul semblait vivre en lui.
— Ah! dit-elle en se laissant retomber sur la pierre, et en posant les deux mains sur son cœur, comme vous m'avez épouvantée, mon frère ! . . .
Il ne répondit rien Elle l'apercevait à peine, tout enveloppé de l'ombre des arbres, ne s'en détachant que par sa pâleur et l'éclat de ses yeux. Pour cacher son trouble, elle essaya de parler, mais elle laissait aller au hasard sa voix et sa pensée.
— Voyez ! murmura-t-elle, comme cette nuit est douce ! . . . On dirait une nuit d'été. . . La lune semble d'or massif... L'air est tiède. . . Une brume flotte sur l'étang, comme un voile...
Orlando s'assit à côté d'elle. Il la contemplait avec une tendresse désespérée, et on eût dit que ses paupières ne pouvaient plus s'abaisser sur ses yeux.
— Vous me faites mal ! dit Simonetta à voix basse, en détournant la tête.
Elle était livide et tremblait.
— Je dois partir. . . dit-il enfin. J'irai très loin, je ne sais où, en Orient peut-être; et je n'en reviendrai pas... Car, si près de vous, je ne puis plus vivre, et, loin de vous, je ne puis que mourir... Vous le voyez , mon mal l'emporte : je ne sais même plus me taire!... Il me semble que mon amour va briser mon cœur et jaillir hors de moi-même, comme une flamme...
Ah! si vous saviez comme je souffre, avec quelle pitié vous me regarderiez!... Je ne puis plus espérer l'oubli, je ne puis plus me
croire quand j'essaye de mentir... Je vois clair en moi-même : je vous aimerai toujours!... Depuis longtemps, j'aurais dû mourir : je vis pourtant... Mais de quelle vie misérable! . . . Simonetta, je vous aime! . . . J'ai soif de vous, je voudrais vivre près de vous et je vous le dis enfin, pour la dernière fois, parce que je ne puis plus me taire, et que je vais partir!...
Simonetta s'était levée, éperdue.
— Orlando, je vous en prie! Taisezvous!... Je n'ai pas le droit de vous entendre parler ainsi!... Les mêmes obstacles nous séparent toujours, et nous en avons mis un entre nous qui nous défend même de nous rappeler le passé.. . Jusqu'à ce jour, nos âmes restaient pures... Notre silence était notre sauvegarde... Nous n'avions parlé qu'une fois : je voulais l'oublier... \'ous le
deviez aussi!... Aujourd'hui, ô quelle tourmente! Pourquoi me faites-vous tant de mal, tant de mal!
— Je ne pouvais plus me taire. Je ne le pouvais plus... Ah! pourquoi Dieu a-t-il voulu que je vous aime? Pourquoi a-t-il permis que vous m'aimiez aussi? Car vous m'aimez encore, Simonetta; vous m'aimez comme je vous aime !
— Non!... Je ne vous aime plus, sinon comme un frère !
— Vous m'aimez ! Vous m'aimez de tout votre cœur de chair.
— Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai ! cria Simonetta épouvantée.
— Ah ! votre terreur n'est que la voix de votre amour!... Je ne voulais de vous que ce cri d'angoisse! Pour la seconde fois, vous vous êtes trahie ! Vous m'aimez ! . . . Vous
m'aimez!... Maintenant, oui, maintenant, je vais partir, et vous ne me verrez plus... Je partirai, mais avec la certitude de votre amour... Je partirai, et je ne penserai plus qu'à vous, jusqu'à la mort!... Me pardonnez-vous, Simonetta?
— Je vous pardonne... Je vous pardonne du moins le mal que vous m'avez fait... Maintenant, je vous en conjure, laissezmoi!... Allez-vous-en!... Votre voix me déchire... Partez, mon frère, je vous en supplie!...
Brisée par l'émotion, elle se laissa retomber sur la pierre, et, la tête entre les mains, elle sanglotait. Orlando se précipita auprès d'elle et l'enveloppa de ses bras.
— Ne pleurez pas à cause de moi, Simonetta!... Il ne faut pas que vous pleuriez ! . . .
Affolée , elle essayait de s'arracher à l'étreinte d'Orlando. D'une voix haletante, elle le suppliait.
— Laissez -moi, Orlando!... Laissez moi ! . . . Vous me tuez ! . . .
Toute déchirée d^une angoisse mortelle, elle sentait battre contre son cœur le cœur d'Orlando. La nuit tourbillonnait autour d'elle, et les étoiles flottaient dans le ciel.
— Lâchez-moi!... cria-t-elle enfin... Orlando, lâchez-moi!,.. Nous sommes perdus ! . . . Je vous aime ! . . .
Dans un effort désespéré, où elle jeta tout ce qui lui restait de forces, elle put, tout à coup, échapper à son étreinte. Mais ce ne fut qu'un éclair. Elle retomba comme une masse entre ses bras, puis à ses genoux, les mains jointes, en gémissant :
— Pitié!... Mon frère, pitié!...
— C'est de Dieu qu'il faut l'implorer, dit auprès d'eux une voix grave.
Ils jetèrent un double cri et se tournèrent vers le Poverello, qui, debout dans l'ombre du bosquet, les contemplait avec une tendresse anxieuse,
Simonetta se couvrit le visage de ses mains.
— J'ai honte de moi, mon père!... J'ai honte ! . . .
Mais François se pencha vers elle et la releva. Orlando s'agenouilla devant lui :
— Moi seul suis coupable. . . Je partirai. . . J'offrirai ma vie à la gloire du Seigneur... Crois-tu qu'un jour il me pardonnera?
François lui tendit la main.
— Relève-toi, mon frère. Je suis le plus humble des hommes : nul ne doit s'incliner devant moi, qui suis tout souillé de péchés. . .
Mais i'ai le droit de te parler en frère aîné. . . Tu ne partiras pas.
— Je t'en supplie!
— Il faut qu'il parte! Il faut qu'il parte! s'écria Simonetta d'une voix qui se brisait. Laisse-le partir! Sépare-nous, mon père, puisque nos cœurs ne peuvent s'arracher l'un à l'autre! Sépare-nous pour notre salut!
— Il est d'autres voies de salut que la souffrance, répondit l'Assisiate. Jésus veut être aimé dans la joie, non dans les larmes. Il vous a imposé ces combats pour que vous acquériez par eux le droit de vous aimer malgré le passé. Il me fera connaître l'heure du pardon. Gardez-en l'espérance et contemplez-vous sans trouble, car je suis votre maître et je vous le permets, jusqu'à ce que vienne l'instant où je pourrai vous délier, et vous unir ! . . .
Un souffle tiède glissait sur l'étang aux eaux immobiles. La lune éblouissante y creusait un puits d'or, et des étoiles tremblaient entre les feuilles des arbres. Le Poverello tendit aux deux jeunes gens ses mains stigmatisées. Ils s'inclinèrent, et, les pressant contre leurs lèvres, ils les baignaient de larmes.
— Ne soyez pas tristes! leur dit François.
Lui vers Sainte-Marie-des-Anges, elle vers Saint-Damien, ils s'éloignèrent à travers le silence. Une joie démesurée gonflait leurs cœurs. Les ténèbres leur étaient plus radieuses que les soleils de juin !
De même que, par un rigoureux hiver, François avait un jour aperçu, parmi la neige, une floraison de roses miraculeuses, il sentit, après un long séjour à Saint- Damien, s'épanouir en ses membres une nouvelle ardeur. Il se crut sauvé. La joie rayonna sur les fidèles. Des ermitages sortirent des voix heureuses. Ce fut, après le crépuscule, une aube inattendue. Suivi de ses frères, le maître essaya ses forces dans les chemins de la forêt. Comme il se sentit vaillant, il décida de partir bientôt, pour gagner la Toscane, en redisant par les chemins la louange du Christ.
— Je médite, disait-il à ses compagnons, une chanson pour nous seuls. Je la composerai, si Dieu me l'inspire. Elle sera telle qu'en l'entendant tous s'écrieront aussitôt : « Voici les Mineurs!.,. Voici les Jongleurs de Dieu!... » Et, comme elle sera simple et facile, ils la chanteront avec nous.
Claire Timplorait en souriant.
— Sans doute, tu la connais déjà, dans ton cœur, la chanson dont tu nous parles ?. . . Dis-la-nous bien vite, mon frère !
Mais il détournait la tête avec une malice heureuse.
— L'heure n'est pas venue, ma sœur impatiente ! Je n'ai pas encore reçu des anges toute ma chanson, car ce sont eux qui me l'apprennent. Chaque nuit, dans mon sommeil, je l'entends qui me berce. Elle peuple l'ombre de rêves adorables. Au
matin naissant, j'en puis redire quelques paroles. Mais beaucoup s'enfuient, dont j'attends le retour. Lorsque Dieu m'aura donné de bien savoir le cantique des anges, je vous l'apprendrai, mes soeurs, à vous les premières ; puis à mes frères, qui sont de bons soldats; puis au vaste monde, à qui je le léguerai, pour qu'il n'oublie pas le Poverello, lorsque je serai mort!...
On le voyait errer sous les arbres, au bord des ruisseaux, dans la fraîcheur bruissante des eaux vives. Le soir, pendant de longues heures, il contemplait les étoiles. Silencieux et distrait, il s'abîmait dans ses rêveries. Il en sortit un jour, par un long cri de joie, après le repas en commun sous les ombrages de la forêt, dans la tiédeur d'un air caressant. Il se dressa tout à coup, transfiguré par l'allégresse, et tout rayon-
nant d'une flamme intérieure. Ses mains tremblaient, sa voix frémissait. Il cria :
— Voici!... Voici le chant des anges!.. le cantique des créatures ! . . .
Un instant encore, il demeura silencieux, les mains soulevées, les yeux ardents, comme s'il eût admiré, de toutes les puissances de son être, la beauté d'un joyau sans prix. Ses compagnons, anxieux, immobiles, le contemplaient en retenant leur souffle et n'entendaient plus que les battements de leurs cœurs. Il commença, d'une voix basse et frémissante, mais qui bientôt s'éleva plus puissante sous la voûte des arbres :
Loué soit le Seigneur!...
Très haut! très puissant! bon Seigneur!
A toi seul sont louange, honneur, gloire et bénédiction.
Tout cela, Seigneur, tout n'est dû qu'à toi seul,
et nul homme vivant n'est digne de nommer ton nom 1
Loué sois-tu, Seigneur, avec tes créatures; d'abord, surtout, monseigneur le soleil, notre frère, qui nous donne le jour, — et tu brilles par lui ! Il est beau, rayonnant, d'une extrême splendeur, ton symbole, ô Très-Haut !
Loué sois-tu, Seigneur, pour la lune, notre sœur, —
loué pour les étoiles que tu formas au ciel, claires, précieuses, et belles!...
Loué sois-tu. Seigneur, pour le vent, notre frère, pour l'air et la nuée, le ciel pur, tous les temps par qui tu donnes de subsister aux créatures!
Loué sois-tu. Seigneur, pour l'eau, notre sœur, pour l'eau bien serviable, humble, précieuse, et chaste.
Loué sois-tu, Seigneur, pour le feu, notre frère,
par qui ta remplis l'ombre de clartés,
et que tu fis joyeux, beau, courageux, et fort!
Loué sois-tu. Seigneur, pour la terre, notre mère, qui nous soutient et nous nourrit,
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prodoit les fruits, met les fleors colorées dans l'herbe I
Louez et bénissez le Seigneur ! Rendez grâce au Seigneur !
Et servez-le en grande humilité!...
Lentement, le Poverello laissa retomber ses mains vers la terre. De toutes parts, s'élevèrent des murmures de joie et d'admiration.
— C'est la voix même de Dieu!
— Ce sera notre chant de route !
— Notre hymne triomphal !
— Loué sois-tu. Seigneur !
— Comme il a dit la beauté de la terre !
— Comme il a dit la beauté du soleil !
— Nous sommes vraiment frères de toutes choses, puisque Dieu a tout créé!
— Loué sois-tu, Père universel!
— Il a dit : « Loué sois-tu, Seigneur, pour toutes tes créatures!... » Et je dirai :
« Loué sois-tu, Seigneur, pour François, notre frère! Tu l'as fait humble, doux, tout plein d'amour et de pardon, et son âme brille parmi les âmes comme ton soleil parmi les astres ! . . . »
Et Léon, qui venait de prononcer, d'une voix forte, l'éloge de son maître, s'agenouilla devant lui et le contempla, les yeux pleins de larmes de joie. Claire, aussi, s'était prosternée. Dans l'hymne du Poverello, elle avait cru reconnaître des accents célestes. Elle ne doutait pas que Dieu même ne l'eût inspiré, et toute sa chair fragile tremblait devant le miracle. Mais une douleur assombrissait sa joie. Elle craignait que l'Assisiate n'eût fait jaillir cette flamme suprême qu'en lui donnant pour aliments les dernières forces de son être. Aussi demeurait-elle immobile, à genoux
sur la terre, les mains tendues vers lui. Elle ne parlait pas, mais tout son être exprimait un amour sans limites, une ivresse craintive et mêlée d'angoisse, et la terreur de la mort.
Le Poverello la releva :
— Te plaît-il, le chant que m'ont appris les anges, dans la cellule que tu m'as construite, ma sœur? Te plaît-il, ô Claire, clarté de ma vie ?
— Il resplendit de toutes les splendeurs qu'il chante, répondit la vierge. O maître, redis-moi, redis-nous, pour nous l'apprendre, le cantique des créatures!
François sourit avec bonheur.
— Écoutez! dit-il. Il faut que vous le sachiez bientôt. Lorsque vous le saurez, nous partirons. Nous irons le répéter sur toute la terre. Lorsque, à leur tour, tous les
hommes le sauront, ils s'aimeront en Dieu d'un amour démesuré, lis diront avec nous :
Très haut ! très puissant ! bon Seigneur ! A toi seul sont louange, honneur, gloire et bénédiction. Tout cela, Seigneur, tout n'est dû qu'à toi seul, et nul homme vivant n'est digne de nommer ton nom!...
Sous les chênes toujours verts, le cantique s'éleva, répété par les Mineurs et leurs compagnes ; et il planait sur la forêt. Tous, debout autour de François, les yeux fixés sur lui, semblaient chanter à sa gloire les strophes amoureuses; mais lui les prononçait en regardant le ciel, et de son coeur brûlant montait à Dieu, comme d'un encensoir, le parfum de toutes les prières humaines.
Il fallait faire connaître aux hommes le nouveau chant.
Brisé, moribond, les yeux fermés devant la lumière, et si las qu'il trébuchait au long des chemins, le Poverello marcha vers de nouvelles conquêtes. Les sœurs de Saint- Damien lui cachèrent leurs larmes. Claire lui demanda seulement de les bénir. Mais, lorsqu'ils se furent éloignés dans la plaine, lorsque, de la terrasse fleurie de roses, on n'aperçut plus leurs robes entre les bosquets, elle sentit son courage l'abandonner. Elle se retourna vers ses sœurs et n'eut pas honte de partager leurs pleurs. Sa
voix se brisa en sanglots, lorsqu'elle leur dit :
— Prions pour lui, que nous ne re verrons peut-être plus ! . . .
Une fois encore, l'Ombrie frémit à la venue du maître. Son Ordre lui devenait étranger; mais les vendangeurs qui, juchés sur des échelles, cueillent les grappes en guirlandes entre les ormeaux ronds, et les bergers qui passent l'été sur les collines, tout près du ciel et dans la contemplation des anges, et les paysans qui labourent, les femmes qui jasent aux fontaines, le peuple mineur des cités, tous ceux-là, dont la vie était rude et simple le cœur, demeuraient les disciples de son Evangile. Lorsqu'ils surent que, dans ses visions nocturnes, le Poverello avait appris des anges un chant qui ravissait les âmes, une ardeur joyeuse
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les poussa vers lui. Ils abandonnaient tout avec tranquillité, sûrs que Dieu prendrait soin de ce qu'ils quittaient pour lui plaire. Ils allaient vers le saint, à travers les forêts roussies par l'automne, empruntant, pour descendre plus vite la pente des monts, le lit des torrents où. rebondissaient les pierres.
Le Poverello et ses compagnons s'en venaient par les plaines. Ils furent à Rieti, et, sur la place de l'Église, au milieu d'une foule frémissante, ils chantèrent le Cantique des créatures. Les bonnes grens le savaient déjà; car, plus rapide que le Poverello, son œuvre courait au-devant de lui, et l'Ombrie émerveillée la répétait infatigablement Lorsqu'il eut prononcé les deux premières strophes, quelques voix timides s'unirent à la sienne pour chanter la suivante ; des
centaines d'autres s'élevèrent alors, hardies et puissantes, et ce fut comme le chant d'un monde qui eût brisé ses liens pour s'élancer vers Dieu.
Par les ermitages des bois et des collines, qu'il imprégnait d'un parfum de sainteté, il s'en fut à Monte-Colombo. Tout le long de la route, aux heures de lassitude, ses bons compagnons, Léon, Ange, Orlando, entonnaient le chant d'amour.
Très haut! très puissant! bon Seigneur!
A toi seul sont louange, honneur, gloire et bénédiction. Tout cela. Seigneur, tout n'est dû qu'à toi seul, Et nul homme vivant n'est digne de nommer tor nom !...
Les paysans se pressaient sur leurs pas : ils ramassaient les pierres qu'avait heurtées François, et les pierres, aussitôt, accomplissaient des miracles. Mais lui, chaque jour, se détachait un peu plus de la vie et s'éle-
vait dans la région mystérieuse où les âmes conversent avec Dieu. Ses yeux ne discernaient plus la lumière ni les ténèbres. Il marchait, soutenu par ses frères, rigide, la tête haute, et les joues creusées sous sa barbe noire. Toute sa force était dans sa voix. Moribond, il semblait poussé par une force irrésistible vers de nouveaux horizons. 11 allait ainsi, de solitude en solitude, comme les jongleurs vont de manoir en manoir. Il n'apercevait plus la grâce de la nature, mais les strophes du cantique redisaient la vision qu'il en gardait dans l'âme.
Loué sois-tu, Seigneur, avec tes créatures, d'abord, surtout, monseigneur le Soleil notre frère, qui nous donne le jour, — et tu brilles par lui! Il est beau, rayonnant d'une extrême splendeur, ton symbole, ô Très Haut !
Lorsqu'il se reposait, le soir, dans une cellule ou dans une grange, ses compa-
gnons, accroupis sur la terre, les coudes aux genoux et la tête sur les mains, s'entretenaient sans bruit et montraient leurs angoisses.
— C'est un miracle qu'il se soutienne encore !
— Ses jambes tremblent. Son bras, à chaque pas, pèse plus lourdement sur les nôtres.
— Ses plaies saignent sans relâche. Il perd tout le sang de son cœur.
— Il est presque aveugle. Seul, il se heurterait aux rochers et aux arbres.
— Qu'arriverait-il, s'il mourait en ce pèlerinage?
— Ah! pouvoir lui donner un peu de notre vie !
— Le guérir !
— Le sauver ! . . .
Mais il ne se plaignait jamais. Docile comme un enfant, il laissa des médecins lui brûler le front : c'était, disaient-ils, un sûr moyen de lui rendre la vue. A peine eut-il un frémissement lorsqu'on approcha de lui le fer rouge. Il murmura :
— Sois-moi clément, feu divin... mon frère ! . . .
Puis il s'abandonna au supplice inutile. Sans gémissements, il supporta la douleur de ces blessures, dont la guérison fut longue. A peine guéri, il repartit. L'hiver était venu; une neige haute couvrait la terre; les montagnes se perdaient à l'horizon dans un ciel ouaté de gris, devant lequel les oliviers tordaient leurs troncs. Les cyprès s'élançaient au-dessus de la neige, en longues flèches noires qui s'inclinaient et qui sifflaient au vent. Mais, par tous les
temps, à l'approche du cortège, les paysans s'amassaient sur les routes et les champs, et le Cantique des créatures caressait les cœurs d'un souffle printanier.
Plus tard, il s'en fut vers Sienne, car, après ses compatriotes, les Toscans étaient particulièrement agréables à son cœur. Ceux-ci, qui ne pensaient pas le revoir, éprouvèrent une vive allégresse lorsqu'on leur annonça sa venue prochaine. Le veilleur, qui observe les routes du haut de la tour, eut mission d'épier attentivement les chemins du sud, et d'annoncer à son de cloche l'arrivée du saint. Cependant, les Contrées frémissaient d'impatience, et les artistes ravivaient l'or des étendards.
Ce fut par un clair matin, dont la limpidité tremblait au soleil, que la cloche sonna, trois coups d'abord, lents, inégalement
espacés, puis toute une volée délirante; et sa voix ininterrompue planait sur la cité, en larges ondulations que brisait à chaque instant le choc du bronze. Toutes les Contrées se portèrent aussitôt au-devant des mineurs : le Lion, le Léopard, la Tortue; et la Licorne, victorieuse au dernier Palio, ouvrait la marche.
Dans une poussière épaisse, s'en venait le petit groupe des hommes aux vêtements couleur de bête. Ce fut d'abord une tache brune sur la blancheur de la route. Lorsque les Siennais purent distinguer les visages, lorsqu'ils aperçurent nettement le Poverello, qui donnait le bras à Léon et s'appuyait sur un bâton, tous se mirent à crier, et leurs voix couvraient l'annonce obstinée de la cloche.
— François ! . . . François ! . , .
— O maître !
— O saint !
— François! Créature du Seigneur!
— Image du Christ !
— Miroir de perfection !
— Saint ! . . . Saint ! . . .
— O stigmatisé, bénis-nous!
— O père, souris-nous!
— Bénis les étendards !
— Bénis les Contrées !
— Bénis la cité ! . . .
Dès que le Poverello discerna les cris qui jaillissaient vers lui, il s'arrêta et leva la main. Aussitôt, le silence s'établit dans le cortège aux vives couleurs qui descendait, le long de la colline, de la ville vers la plaine, par les chemins en lacets. Les hommes de Sienne s'agenouillèrent. Les étendards inclinés flottaient ; et la béné-
diction du pauvre Assisiate passa sur ces têtes courbées, comme un souffle d'air sur les blés frissonnants.
Puis les Mineurs entonnèrent le Cantique des créatures^ et ils s'avancèrent vers la ville, escortés par les étendards des Contrées. Les Siennais délirants se pressaient en foule autour du maître. Les archers lançaient vers le ciel leurs oriflammes, qui montaient à de prodigieuses hauteurs, puis retombaient en tournoyant ; et les hérauts, en les recevant dans leurs mains, bondissaient par-dessus la hampe, ou les faisaient tourner trois fois autour d'eux, ou les lançaient à nouveau, avec un grand froissement de soie et d'or. Les femmes se battaient pour approcher du saint. Beaucoup pleuraient de le voir si pâle. Lui continuait à marcher, la tête droite, comme vont les
aveugles, et, de toutes leurs forces, ses frères le protégeaient contre les heurts de la foule. Comme il passait sous la porte, et que les acclamations du peuple se brisaient aux pierres des murailles, le Poverello eut une brève défaillance ; il serait tombé si Orlando, de son bras vigoureux, ne l'avait étreint et soutenu.
— Tu te sens mal, maître? demanda-t-il avec angoisse.
François sourit,
— J'ai tant chanté, dit-il, que notre sœur la Mort m'a entendu... Je viens de la voir passer... Mais elle ne m'a pas fait la grâce de me prendre... Dieu ne me délivrera pas avant que je t'aie délivré, mon frère ! . . .
Le cortège, comprimé dans les rues étroites, les remplissait d'un flot mobile et
lent. Le Poverello n'avançait plus qu'à grand'peine. Ses frères écartaient de lui la foule indiscrète et frappaient au hasard, de leurs bâtons, sur les têtes et les épaules. Mais, comme la bousculade augmentait, ils se décidèrent tout à coup à élever François au-dessus de leurs tètes. Ils le portèrent, comme en triomphe. La foule heureuse l'acclamait. On criait :
— A l'éfflise ! ... A l'égrlise ! . . .
Et la poussée de tout un peuple y porta le petit groupe de Mineurs, tandis que, relique à peine vivante, François, pâle et souriant encore, bénissait la foule du haut de son trône animé.
Les médecins de Sienne ne furent pas plus heureux que leurs confrères des autres cités italiennes. François passa plusieurs mois dans la petite ville aux fières murailles, qui s'enorgueillissait de sa présence et souhaitait obscurément l'honneur de sa mort. De Sainte-Marie-des- Anges venaient des messagers : ils rapportaient à leurs compagnons la bénédiction et le souvenir du maître. Comme on lui demandait un jour : « Oublies-tu Assise, qui t'aime et qui t'appelle? » il eut un soudain élan qui redressa son corps brisé.
— Je ne l'oublie pas plus que ma mère! dit-il avec force.
Puis il ajouta, plus doucement :
— Je suis comme la fourmi, qui économise durant l'été de quoi vivre durant l'hiver. J'économise mes forces pour mon dernier voyage. Dès que je le pourrai, j'irai saluer mes frères et leur dire adieu.
Il ne put partir qu'au printemps suivant. On le transporta lentement vers Assise.
Il semblait tendu dans la volonté de vivre. Presque toujours silencieux, il lui arrivait parfois de prononcer tout à coup quelques paroles, qui révélaient sa douleur secrète.
— Ils m'ont volé mes frères! s'écria-t-il un jour. Mais je reparaîtrai parmi eux, je leur imposerai ma règle, je leur montrerai que je suis le maître. . .
Presque aussitôt, des larmes montaient à ses yeux.
— Pardonne -moi mon orgueil, ô Seigneur! Je suis la plus vile des créatures! Donne-moi seulement la bonne mort que mes fautes n'ont pas méritée ! . . .
Lorsqu'il fut auprès d'Assise, la cité entière se porta vers lui et l'entoura, jalouse de son saint. Le peuple ne manifestait plus la joie sans arrière-pensée des jours anciens. Il redoutait que l'éternel pèlerin ne repartît et n'allât, par sa mort, illustrer quelque autre ville. On l'entoura d'hommes d'armes. A peine laissa-t-on approcher de lui les Clarisses et les Mineurs. Ils entrèrent dans Assise comme des prisonniers, aux hurlements d'un peuple victorieux. Ils avaient leur saint! Certes, ils ne le laisseraient pas échapper! Il n'irait pas mou-
rir ailleurs. Assise garderait sa relique!...
Pendant que la foule tumultueuse, au son des trompettes, dans le froissement des armes, conduisait le Poverello vers Tévêché, Claire marchait auprès de lui et le soutenait amoureusement. Orlando et Simonetta s'étaient brusquement trouvés face à face : lui, bruni par les routes, amaigri par la pauvreté, moins hautain et plus grave; elle, rayonnante de jeunesse, de confiance et d'espoir. Ils se regardèrent silencieusement d'un regard où s'échangeaient leurs âmes. François leur sourit.
— Simonetta, ma sœur, aie patience!...
fit-il doucement.
A cet instant, comme ils passaient devant Saint-Rufin, les Assisiates, en son honneur, entonnèrent le Cantique des créatures.
François gravit les degrés de l'église, et,
appuyé sur Claire^ il unit sa voix à la voix de ses frères. Par-dessus ces centaines de têtes mouvantes, dans la brume dont ses yeux malades couvraient pour lui tous les aspects du monde, il vit, tout en chantant, passer une série de lumineux fantômes : la maison où il était né, avec sa porte basse et son seuil de pierre; et sa mère, voûtée, souriante, qui caressait les boucles brunes de son enfant; puis, l'adolescent fêté par la jeunesse d'Assise, qui parcourait à cheval les terres voisines et s'habillait de velours comme un seigneur. Une période de rêveries inquiètes suivait les folies du premier âge. C'était la guerre de Pérouse, l'éclair d'une bataille sur un pont, la prison, la maladie ; puis un nouveau délire qui portait à Dieu le jeune marchand d'Assise; des souvenirs déchirants : la dureté de son père,
le désespoir maternel , les heures de triomphe. Soeur Claire, enfin ! . . . Il se tourna vers elle et s'appuya sur son épaule avec plus d'abandon; la jeune femme le contempla de ses yeux pleins de larmes; et ils unirent leurs voix comme ils auraient uni leurs amours pour chanter la dernière strophe du cantique :
Looé sois-tu, Seignear, pour la terre notre mère.
Les dernières notes du chant tremblèrent dans la foule indécise comme une eau qui ondule; un bref silence lui succéda, puis les acclamations s'élevèrent à nouveau, et le peuple escorta le saint jusqu'au palais épiscopal.
Ce palais froid et nu devint le cœur de l'Ordre. De la cellule qu'il occupait, le Poverello se reprit à gouverner son empire. Il se sentait mourir sous l'œil vigilant des prêtres, mais, avant de disparaître, il voulait imprimer sur son Ordre une marque ineffaçable. A tous ses frères, il écrivit une longue lettre oii il les rappelait à l'observation de sa règle. Puis il s'adressa à la chrétienté tout entière, lui parlant au nom du Dieu dont il était l'envoyé, et, pendant plusieurs mois, luttant ainsi contre la mort toujours présente, d'un geste large il répandit sur la terre tous les rêves de sa vie.
Mais, lorsqu'il ramena à lui sa main dressée, elle plana un instant sur Assise, et le maître irrité accomplit encore un miracle d'amour.
Une guerre civile allait déchirer la cité. Pour des querelles sans valeur, le podestat avait interdit aux citoyens tout commerce avec les prêtres^ et l'évêque avait excommunié le magistrat. Lorsque le Poverello l'apprit, il se sentit désespéré :
— Qui donc m'écoutera, murmura-t-il, si mes frères eux-m.êmes se dévorent?...
Dans cette minute d'angoisse, le divin Jongleur ajouta au Cantique des créatures une strophe miséricordieuse :
Loué sois-tu, Seigneur, pour ceux qui pardonnent au
nom de ton amour, supportant la faiblesse et les tribulations. Heureux ceux qui sauront les supporter en paix : Ils seront couronnés de ta main, ô Très Haut !
Puis il appela ses frères.
— De ma part, leur dit-il, allez au podestat, allez à l'évêque. Chantez-leur le Cantique et ces nouvelles paroles, jusqu'à ce que leur cœur soit touché ! . . .
Et, devant la volonté du mourant, le prêtre et le magistrat humiliés se réconcilièrent. Enivré par cette victoire, le Poverello y vit comme le témoignage que son idéal allait triompher. Sa cellule fut tout ensoleillée de joie. Les Assisiates réunis sur la place s'émerveillaient d'entendre les Pauvres Hom.mes de Dieu chanter sans relâche dans le palais. Jour et nuit, la voix des chœurs entourait le maître, et les soldats qui montaient la garde près de son agonie s'étonnaient de cette ivresse et de ces chants au bord de la mort.
Chaque jour semblait être le dernier : cette
26o LES DIVINS JONGLEURS
obstination à \dvre paraissait prodigieuse!
Le Poverello eut pourtant, à la fin de l'été, une crise si violente que l'on crut tout fini. Pendant quelques instants, il rendit le sang à flots, au milieu de ses frères épouvantés. Lorsque l'accès fut terminé, il se redressa, et leur dit à voix basse :
— Je crois que ma sœur la Mort vient me tendre les bras... Chantez-moi le Cantique une fois encore...
Ils le chantèrent, le cœur déchiré, et Claire sanglotait auprès de François. Mais comme ils arrivaient aux derniers vers, d'un geste de la main il leur imposa silence. Pms, lentement, et si doucement qu'on l'entendait à peine, il 'ajouta au Cantique des créatures la strophe de résignation :
Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la Mort, à laquelle nul vivant ne saurait se soustraire.
Malheur à qui mourra dans le péché mortel,
mais bienheureux ceux qui mourront parmi tes saintes
volontés, car la seconde mort sera douce pour eux!...
Alors les Pauvres Hommes se sentirent le cœur trop pesant et ne purent plus chanter; agenouillés avec Claire, ils pleuraient auprès de leur maître et le suppliaient de ne pas les quitter.
La Mort fut clémente une fois de plus : le Poverello continua de vivre.
Le lendemain, il dit à ses frères :
— Ma sœur la Mort m'a récompensé de l'avoir chantée. Ce n'est pas ici qu'elle viendra me prendre... Vous me porterez à Sainte-Marie, mes frères, au rendez-vous qu'elle m'a donné ! . . .
Lorsqu'ils sortirent du palais épiscopal, un grand silence couvrit Assise. Léon avait paru le premier sur le seuil, triste, les yeux brûlés par les larmes. Devant la foule compacte, il s'arrêta et mit un doigt sur ses lèvres. Alors les murmures mêmes s'éteignirent. Les plus simples d'esprit comprirent qu'ils devaient respecter l'agonie du saint, et se sentirent le cœur étreint d'angoisse. Quelques frères parurent encore.
Puis les porteurs, six hommes vigoureux qui soutenaient le Poverello.
François était parfaitement immobile, étendu sur une sorte de lit, la face tournée
vers le ciel, et si pâle que, sans l'assurance des médecins, on eût pu le croire mort. Il ne fit pas un mouvement en traversant la foule. Un murmure profond et g-rave monta du peuple assemblé : ce fut comme un immense chuchotement qui remplissait l'espace. Beaucoup d'hommes pleuraient. Des femmes se tordaient les bras silencieusement, ou les tendaient, dans un geste adorateur et suppUant, vers le stigmatisé. D'un œil craintif, des enfants le considéraient, tandis que l'évêque Guido, la mitre en tête et les mains jointes, debout sur le seuil du palais, priait pour l'hôte divin qui abandonnait à jamais sa demeure. Auprès du saint marchait Claire, qui ne voyait que lui. Derrière eux, les Mineurs et leurs compagnes venaient en rangs épais, silencieux, déses pérés, semblables à des orphelins.
Lentement, car les chemins étaient mauvais, on sortit de la cité. Les hommes d'Assise n'osèrent pas dépasser la porte. Ils comprenaient que les enfants du Poverello avaient seuls droit à ses derniers instants, et ils s'arrêtèrent au seuil de leur ville, tout tremblants de tristesse. De la porte, ils considéraient encore l'ondulation brune des robes parmi les oliviers. Ils n'en pouvaient détacher leurs yeux, et craignaient de rentrer dans Assise, car ils avaient le sentiment qu'elle était désormais déserte, rigide en ses murs de pierre, et que son âme l'avait quittée.
Dans la tiédeur du matin d'or, les Mineurs descendaient la colline, par le sentier pierreux que bordent des ronces. Les buissons étaient chargés de mûres, d'où s'exhalait une odeur de miel ; les oliviers étaient tout
constellés des petites taches noires que font les olives, et de lourdes grappes pendaient aux vignes en guirlandes, parmi les ormeaux desséchés.
Quand le cortège fut parvenu dans la plaine, au carrefour où s'élève l'hôpital San- Salvatore, François fit un geste de la main. On s'arrêta aussitôt.
— Où sommes-nous? demanda- t-il d'une voix faible. Je ne vois plus...
— Nous arrivons à l'hôpital, lui répondit Léon.
— Alors... tournez-moi vers Assise...
Les porteurs firent-volte face, et le Pove-
rello se trouva face à face avec sa ville natale. Il ne pouvait plus la voir avec les yeux du corps, mais il la contemplait de toute son âme à travers les souvenirs de la vie. Elle était là, devant lui, bâtie au flanc
de la montagne, par longues assises parallèles, sur la pierre dont elle avait la couleur pâle. Au-dessus d'elle, à droite, se dressait le Subasio, dont la cime mollement arrondie descendait lentement vers elle.
Au-dessous, sur la terre brune qu'avaient desséchée de longs soleils, s'enchevêtrait la frondaison multiple et grêle des oliviers et des ormeaux.
Après un long silence, François leva vers Assise sa main tremblante. D'une voix faible, mais nette encore, il la salua pour la dernière fois.
— Sois bénie du Seigneur, cité sacrée, fidèle à Dieu ! Par toi seront sauvées beaucoup d'âmes! En toi demeureront beaucoup de serviteurs du Très-Haut ! De toi sortiront beaucoup d'élus au royaume éternel!...
Il laissa retomber sa main, et l'ombre parut à nouveau voiler sa face. Alors le cortège se remit en route vers Sainte-Mariedes- Anges. Lorsqu'ils pénétrèrent sous les yeuses énormes, dont les feuilles toujours vertes conservent la fraîcheur et l'obscurité, François eut un tressaillement. Il retrouvait les parfums de sa jeunesse, l'odeur amère des buis, les senteurs de la terre, la subtile exhalaison des mousses. Il sourit alors et murmura :
— Claire, ma sœur!... Claire!... Rappelle-toi la nuit où tu vins à nous ! Nous avons parcouru ce chemin avec des torches et des palmes... Ce fut le plus doux moment de ma vie... Claire!... Je me le rappelle à l'instant de mourir ! . . .
La jeune femme se pencha vers lui; elle lui prit la main, et elle la couvrait de bai-
sers. Elle n'osait pas répondre au Poverello, car il ne voyait pas ses larmes, mais il eût entendu ses sanglots.
Lorsqu'il se retrouva dans sa cabane, la fraîcheur et l'immobilité lui furent bienfaisantes. Il s'endormit paisiblement, et il vécut là quelques jours, toujours plus faible, mais calme et souriant. Il lui plaisait d'être toujours environné de chants. Les cantiques, les psaumes, les hymnes en langue vulgaire, les laudes en langue sacrée, résonnaient continuellement au cœur de la forêt. D'heure en heure, les Mineurs redisaient le Cantique des créatures. Parfois, le Poverello essayait de joindre sa voix aux leurs; et, Claire lui disant : « Tu épuises tes forces... Sois prudent, mon frère ! . . . » il répondait :
— J'ai passé ma vie à chanter la gloire de
Dieu. Je dois mourir en la chantant encore! Merveilleusement lucide jusqu'au moment suprême, il sentit avec exactitude l'heure de sa mort. Ce fut au troisième jour d'octobre qu'il comprit que l'instant était venu. D'un geste, il réunit ses compagnons auprès de lui.
— Étendez-moi sur la terre! dit-il. Je suis un humble Jongleur... J'ai pour épouse la Pauvreté... Je dois mourir sur la terre...
Ils lui obéirent en pleurant, et détendirent sur le sol battu^ le visage tourné vers la porte, par où se glissaient, avec les derniers rayons du soleil, les murmures du bois. Il resta silencieux un instant, puis il appela d'une voix faible :
— Orlando... Simonetta...
Tous deux, le cœur étreint d'angoisse, s'agenouillèrent auprès de lui.
— Orlando... mon frère... murmurat-il... et toi, Simonetta, ma petite sœur... je vous délie des liens de l'Ordre... Par votre longue souffrance, vous vous êtes affranchis du passé... Dieu vous permet de vous aimer!...
Il imposa sur les deux têtes inclinées ses mains défaillantes. Les deux jeunes gens pleuraient, brisés de douleur et de joie.
— Que ceux que j'ai offensés me pardonnent ! . . . dit-il encore .
Puis il leva la main et bénit ses frères.
— Chantez ! . . .
A voix presque basse, ils entonnèrent le Cantique des créatures. François avait laissé retomber sa main dans celle de Claire et tournait vers elle ses yeux mourants qui s'efforçaient de la voir encore. Il demeurait immobile, respirant à peine, étreignant avec
tout ce qui lui restait de forces la main de sa compagne, et le cantique apportait à ses derniers instants l'hommage de la création, qu'il avait tant aimée.
Lorsque les frères prononcèrent la strophe sublime :
Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la Mort!...
le Poverello se redressa. Une expression de joie illumina son visage. Il tendit les bras comme pour étreindre un être cher, puis il retomba, tandis que le soleil disparaissait derrière la cime des monts.
La Mort avait passé.
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