‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · LA XC^ NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XC^ NOUVELLE

OUR acroistre et employer mon nombre des nouvelles que j'ay promises compter et descrire, j'en metteray icy une dont la venue est fresche. Au pays de Brebant, qui est celuy du monde où les bonnes adventures adviennent le plus souvent, avoit ung bon et loyal marchant, de qui la femme estoit tresfort malade et gisante pour la griefveté de son mal, continuellement sans abandonner le lit. Ce bon homme, voyant sa bonne femme ainsi attainte et languissante, menoit la plus douloureuse vie du monde, tant marry et desplaisant estoit qu'il ne povoit plus, et avoit grand doubte que la mort ne l'en fist quitte. En ceste doleance persévérant, et doublant la perdre, se vint rendre auprès d'elle et lui

donnoit espérance de garison, et la reconfortoit au mieulx qu'il savoit l'amonnestant de penser au sauvement de son ame. Et après qu'il eust aucun petit de temps devisé avec elle et fine ses amonnestemens et exortacions, lui cria mercy, en lui requérant que, s'aucune chose lui avoit meffait, qu'il lui feust par elle pardonné.

Entre les cas où il sentoit l'avoir courroucée, lui declaira comment il estoit bien records qu'il l'avoit troublée plusieurs fois, et tressouvent, de ce qu'il n'avoit besoigné sur son harnoys, que l'en peut bien appeller cuyracher, toutes les fois qu'elle eust bien voulu ; et mesmes que bien le savoit, dont treshumblement requeroit pardon et mercy. Et la povre malade, ainsi qu'elle povoit parler, lui pardonnoit les petis cas et legiers, mais ce desrain ne pardonnoit elle point voulentiers sans savoir les raisons qui avoient meu et induit son mary à non lui fourbir son harnoys, quant mesmes il sçavoit bien que c'estoit le plaisir d'elle , et qu'elle ne appetoit autre chose ne demandoit : « Comment! dist il, voulez vous mourir, sans pardonner à ceulx qui vous ont meffait ? — Je suis bien contente de le pardonner, mais je vueil savoir qui vous

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a meu; autrement, je ne le pardonneray point. »

Le bon mary, pour trouver moyen d'avoir pardon, cuidant bien faire la besoigne, lui commença à dire : « M'amye, vous savez bien que par plusieurs fois avez esté malade et deshaitée, combien que non pas tant que maintenant je vous voy; et, durant la maladie, je n'ay jamais tant ozé présumer que de vous requerre de bataille; je doubtoye qu'il ne vous en feust de pire, et soyez toute seure que ce que j'en ay fait, amour le m'a fait faire. — Taisiez vous, menteur, dist ceste povre paciente ; oncques ne fus si malade ne si deshaittée pourquoy j'eusse fait reffuz de combattre à vous ; querez moy aultre moyen, se voulez avoir pardon, car cestuy ne vous aidera jà; et, puis qu'il vous convient tout dire, meschant et lasche homme que vous estes et aultre ne fustes oncques, pensez vous qu'en ce monde soit médecine qui plus puisse aider ne susciter la maladie d'entre nous femmes que la doulce et amoureuse compaignie des hommes? Me voyez vous bien deffaicte et seiche par griefveté de mal? Aultre chose ne me est nécessaire, sinon compaignie de vous. — Ho!

dist l'aultre , je vous gueriray prestement. » Il sault sur ce lit et besoigna le mieulx qu'il peut, et, tantost qu'il eut rompu deux lances elle se lieve et se mist sur ses piedz. Puis, demye heure après, alla par les rues, et ses voisines, qui la cuidoient comme morte, furent tresesmerveillées, jusques à ce qu'elle leur dist par quelle voie et comment elle estoit ravivée; qu'ilz dirent tantost qu'il n'y avoit que ce seul remède.

Ainsi nostre bon marchant aprint à guérir sa femme, qui lui tourna à grant préjudice, car souvent faingnoit estre malade pour recevoir la médecine.

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