‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 9 sur 30 · RACOMPTEE PAR MESSIRE MICHAULT · texte numérisé non relu

RACOMPTEE PAR MESSIRE MICHAULT

S marches d'AlIemaigne , comme pourvray, ouy nagueres racompter à deux gentilz seigneurs dignes de foy et de croire que une jeune fille, de l'aage d'environ xv à xvj ans, fut donnée en mariaige à ung loyal gentil compaignon, bien gracieux, qui tout devoir faisoit de paier le devoir que voulentiers demandent les femmes sans mot dire, quant en cest aage et estât sont. Mais, quoy que le povre homme fist bien la besoigne et se efforçast espoire plussouvent qu'il ne deust, toutesfoys n'estoit l'œuvre qu'il faisoit en aucune manière agréable à sa femme; car incessamment ne faisoit que rechigner, et

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souvent plouroit tant tendrement, comme se tous ses amis fussent mors.

Son bon mary, la voyant ainsi lamenter, ne se sçavoit assez esbahir quelle chose lui povoit faillir, et lui demandoit doulcement : « Helas ! m'amye, et qu'avez vous? Et n'estes vous pas bien vestue, bien logée et bien servie, et de tout ce que gens de nostre estât peuvent par raison désirer bien convenablement partie? — Ce n'est pas là qu'il me tient, dist elle. — Et qu'esse donc? Dictes le moy, dist il, et, se je y puis mettre remède, pensez que je le feray pour y mettre corps et biens. » Le plus des fois, elle ne respondoit mot, mais tousjours rechignoit et . de plus en plus triste chiere, matte et mourme, elle faisoit, laquelle chose le mary ne portoit pas bien pacientement, quant sçavoir il ne povoit la cause de ceste doleance. Il enquist tant qu'il en sceut une partie, car elle lui dist qu'elle estoit desplaisante qu'il estoit si petitement fourny de cela que vous sçavez, c'est assavoir du baston de quoy on plante les hommes , comme dit Bocace : « Voire, dist il, et esse cela dont tant vous douiez? Et, par saioct Martin, vous avez bien cause! Toutesfoys il ne peult

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estre autre, et fault que vous en passez tel qu'il est, voire se vous ne voulez aller au change. » Geste vie se continua ung grant temps, tant que le mary, voyant ceste obstinacion d'elle, assembla, ung jour, à ung disner, ung grant tas des amis d'elle, et leur remonstra le cas comment il est cy dessus touché, et disoit qu'il lui sembloit qu'elle n'avoit cause de soy douloir de lui en ce cas, car il cuidoit aussi bien estre party d'instrument naturel que voisin qu'il eust : « Et affin, dist il, que j'en soye mieulx creu, et que vous voyez son tort évident, je vous monstreray tout. » Adonc il mist sa denrée avant sur la table, devant tous et toutes, et dist : « Vecy de quoy! » Et sa femme, de plorer de plus belle ; « Et par saint Jehan! dirent sa mère, sa seur, sa tante, sa cousine, sa voisine : m'amye, vous avez tort. Et que demandez vous? Voulez vous plus demander? Qui esse qui ne devroit estre contente d'ung mary ainsi oustillé? Ainsi m'aist Dieu, je me tiendroye bien heureuse d'en avoir autant, voire beaucoup moins. Appaisiez vous et faictes bonne chiere doresenavant. Par Dieu ! vous estes la mieulx partie de nous toutes, ce croy je. i^

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Et la jeune espousée, oyant le colliege des femmes ainsi parler, leur dist, bien fort pleurant : « Vecy le petit asnon de céans, qui n'a gueres avec demy an de aage, et si a l'instrument grant et gros de la longueur d'ungbras.» Et, en ce disant, tenoit son bras par le coude, et le branloit trop bien : « Et mon mary qui a bien xxxiij ans n''en a que ce tant petit qu'il a monstre; et vous semble il que j'en doye estre contente? »

Chascun commença à rire, et elle de plus plourer, tant que l'assemblée fut longuement sans mot dire. Alors la mère print la parolle et à part dist à sa fille tant d'unes et d'aultres que aucunement se contenta; mais ce fut à grant paine.

Vecy la guise des filles d'Allemaigne; se Dieu plaist, bientost seront ainsi en France.

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