‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 3)Chapitre 8 sur 28 · PAR PHELIPPE DE LAON · texte numérisé non relu

PAR PHELIPPE DE LAON

1e n'est pas chose nouvelle que en ,1a conté de Champaigne on a tousjjours eu bon à recouvrer de gens lourds en la taille, combien qu'il sembleroit assez estrange à plusieurs, pour tant qu'ilz sont si prés à ceulx du pays du Mal-Engin. Assez et largement d'histoires à ce propos pourroit on mettre confermant la bestise des Champenois, mais, quant à présent, celle qui s'ensuit pourra souffire.

En ladicte conté, avoit ung jeune homme orphelin, qui bien riche et puissant demoura, puis le trespas de ses père et mère. Ja soit ce qu'il feust lourt, trespeu saichant, et encores aussi

mal plaisant, si avoit il une industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise. Et , à ceste cause, assez de gens, voire de gens de bien, luy eussent bien voulu donner en mariage leur fille. Une, entre les aultres, pleut aux païens et amis de nostre Champenois, tant pour sa beaulté, bonté et chevance, etc. Et luy dirent qu'il estoit temps qu'il se mariast , et que bonnement il ne povoit conduire son fait : «Vous avez aussi, dirent ilz, desja xxiiij ans; si ne pourriez en meilleur aage prendre cest estât. Et se vous y voulez entendre, nous avons regardé et choisy pour vous une belle fille et bonne, qui nous semble tresbien vostre fait. C'est une telle, vous la congnoissez bien?» Lors la luy nommèrent. Et nostre homme, à qui n'en challoit qu'il fist, feust marié ou non , mais qu'il ne tirast point d'argent, respondit qu'il feroit ce qu'ilz vouldroient : « Puis qu'il vous semble que c'est mon bien, conduisez la chose au mieulx que vous sçaurez , car je vueil faire par vostre conseil et ordonnance. — Vous dictes bien , dirent ces bonnes gens ; nous regarderons et penserons comme pour nous mesmes, ou pour l'ung de noz enfans. »

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Pour abréger, certaine pièce après, nostre Champenois fut marié. De par Dieu ce fut ; mais , tantost qu'il fut auprès de sa femme couchié, la première nuyt , luy, qui oncques sur beste chrestienne n'avoit monté , tantost luy tourna le dos. Qui estoit mal contente , c'estoit nostre espousée, nonobstant qu'elle n'en fist nul semblant. Ceste mauldicte manière dura plus de dix jours, et encore durast, se la bonne mère à l'espousée n'y eust pourveu de remède.

Il ne vous fault pas celer que nostre homme , neuf en façon et en mariage, du temps de ses feu père et mère, avoit esté bien court tenu ; et, sur toutes choses, luy estoit et fut deffendu le mestier de la beste aux deux dos, doubtant que, s'il s'y esbatoit , qu'il y despendroit toute sa chevance. Et bien leur sembloit, et à bonne cause , qu'il n'estoit pas homme qu'on deust aimer pour ses beaulx yeulx. Luy, qui pour riens ne courrouçast père et mère et qui n'estoit pas trop chault surpotaige, avoit toujours gardé son pucellaige , que sa femme eust voulentiers desrobé,s'elle eust sceu par quelque honneste façon.

Ung jour, se trouva la mère de nostre espousée devers sa fille, et lui demanda de son mary, de

son estât, de ses condicions, de son mariage, et cent mille choses que femmes sçavent dire. A toutes choses bailla et rendit nostre espousée à sa mère response, et dit que son mary estoit tresbon homme et qu'elle ne doubtoit point qu'elle ne se conduisist bien avec luy. Et, pource qu'elle sçavoit bien par elle mesmes qu'il fault en mariage autre chose que boire et mangier, elle dist à sa fille : «Or viens çà, et me dis par ta foy, et de ces choses de nuyt, comment t'en est il ? » Quant la povre fille ouyt parler de ces choses de nuyt, à peu que le cueur ne luy faillit, tant fut marrie et desplaisante; et ce que sa langue n'osoit respondre monstrerent ses yeulx, dont saillirent larmes en tresgrande abondance. Si entendist tantost sa mère que ses larmes vouloient dire'; si dist : « Ma fille, ne plorez plus! Dictes moy hardiment. Je suis vostre mère, à qui ne devez riens celer, et de qui ne devez estre honteuse; vous a il encores riens fait?» La povre fille, revenue de pâmoison, et ung peu rasseurée, et de sa mère confortée, cessa la grant flote de ses larmes , mais n'avoit encores force ne sens de respondre. Si l'interrogua arrière sa mère et luy dist ; ce Dis moy hardiment et oste

tes larmes; t'a il riens fait? » A voix basse et de pleurs entremeslée , respondist la fille et dist : « Par ma foy, mère, il ne me toucha oncques ; mais, du surplus, qu'il ne soit bon homme et doulx, par ma foy, si est. — Or dy moy, dit la mère, et scez tu point s'il est fourny de tous ses membres? Dy hardiment se tu le scez. — Saint Jehan! si est tresbien, dist elle. J'ay plusieurs fois sentu ses denrées d'aventure , ainsi que je me tourne et retourne en nostre lit , quant je ne puis dormir. — Il souffit, dit la mère, laisse moy faire du surplus. Vecy que tu feras. Au matin , il te convient faindre d'estre malade tresfort, et monstrer semblant d'estre oppressée, qu'il semble que l'ame s'en parte. Ton mary me viendra ou mandera quérir, je n'en doubte point, et je feray si bien mon personnaige que tu sçauras tastost comment tu fus gaignie , car je porteray ton urine à ung tel médecin qui donnera tel conseil que je vouldray. »

Comme il fut dit, il fut fait: car lendemain, si tost qu'on vit le jour, nostre gouge, auprès de son mary couchée, se commença à plaindre et faire la malade, que il sembloit que une fièvre continue luy rongast corps et ame. Nozamys

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son mary estoit bien esbahy et desplaisant ; si ne sçavoit que faire ne que dire. Si manda tantost quérir sa belle mère, qui ne se fist gueres attendre. Tantost qu'il la vit : «Helas ! mère, dist il, vostre fille se meurt ! — Ma fille , dist elle , et que lui faut il? » Lors, tout en parlant, marchèrent jusques en la chambre de la paciente.

Si tost que la mère voit sa fille, elle luy demande qu'elle faisoit. Et elle, comme bien aprinse, ne respondit pas la première fois ; mais , à petit de pièce après , dist : « Mère , je me meurs ! — Non faictes, fille, se Dieu plaist ! Prenez couraige ! Mais dont vous vient ce mal si en haste ? — Je ne sçay, je ne sçay, dist la fille ; vous me peraffolez à me faire parler. » Sa mère la prent par la main ; si lui taste son poulx et son chief, et puis dit à son filz : «Par ma foy, croyez qu'elle est bien malade ! Elle est pleine de feu ; si y fault pourveoir de remède. Y a il point ici de son urine? — Celle de la minuyt y est, dist une des meschines. — Baillez la moy, dist elle. » Quant elle eust ceste urine, fist tant qu'elle eust ung urinai et dedans la bouta, et dist à son beau filz qu'il la portast monstrer à un tel médecin, pour sçavoir qu'on pourra faire à sa fille,

et se on luy peut ayder. « Pour Dieu , n'y espargnons riens ! dist elle. J'ay encores de l'argent, que je nayme pas tant que je fais ma fille. — Espagnier ! dit nozamys , croyez, s'on lui peut aider pour argent, que je ne luy fauldray pas. — Or vous advancez , dist elle, et tandis qu'elle se reposera ung peu, ^e m'en iray jusques au mesnage. Toujours reviendray je bien, s'on a mestier de moy. »

Or devez vous sçavoir que nostre bonne mère avoit, le jour de devant, au partir de sa fille, forgié le médecin, qui estoit bien adverty de la response qu'il devoit faire. Vecy nostre gueux qui arrive devers le médecin à tout l'urine de sa femme. Et, quant il y eust fait la révérence, il luy va compter comment sa femme estoit deshaitée et merveilleusement malade : « Et vecy son urine que vous aporte, affin que mieulx vous informez de son cas, et que plus seulement me puissiez conseiller. » Le médecin prent l'urinai et contremont le lieve, et tourne et retourne i'urine, et puis va dire : « Vostre femme est fort agravée de chaulde maladie et en dangier de mort, s'elle n'est prestement secourue. Vecy son urine qui le monstre. — Ha! maistre , pour

Dieu mercy, veuillez moy dire, et je vous paieray bien, que on y pourra faire pour recouvrer santé, et s'il vous semble qu'elle n'ait garde de mort ? — Elle n'a garde, se vous luy faictes ce que je vous diray, dist le médecin ; mais, si vous tardez gueres, tout l'or du monde ne la garderoit de la mort. — Dictes, pour Dieu, dist l'autre, et on le fera! — Il faut, dist le médecin, qu'elle ait compaignie à homme, ou elle est morte. — Compaignie d'homme ? dist l'aultre, Et qu'est ce à dire, cela? — C'est à dire, dist le médecin, qu'il fault que vous montez sur elle, et que vous la ronchinez tresbien trois ou quatre fois tout en haste; et le plus, à ce premier, que vous en pourrez faire, sera le meilleur :* autrement, ne sera point estaincte la grande ardeur qui la seiche et tire à fin. — Voire, dist il, et seroit ce bon ? — Elle est morte, et n'y a point de respit, dist le médecin, se ainsi ne le faictes, voire et bien tost encore. — Saint Jehan ! dist l'autre, j'essaieray comment je pourray faire. »

Il se part de là, et vient à l'ostel et treuve sa femme qui se plaignoit et doulousoit tresfort. « Comment va, dit il, m'amye ? — Je me meurs, mon amy, dist elle. — Vous n'avez garde, se

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Dieu plaist, dist il; j'ay parlé au médecin, qui m'a enseigné une medicine dont vous serez guarie. » Et durant ces devises il se despoille, et au plus prés de sa femme se boute. Et comme il approuchoit pour exécuter le conseil du médecin tout en lourdois : « Que faictes vous ! dist elle ; me voulez vous pas tuer ? — Mais je vous gariray, dist il ; le médecin l'a dit. » Et si fit ainsi que Nature lui monstra, et, à l'aide de la paciente, il besoigna tresbien deux ou trois fois. Et comme il se reposoit, tout esbahy de ce que advenu luy estoit, il demande à sa femme comment elle se porte. « Je suis ung peu mieulx, dist elle, que par cy devant n'ay esté. — Loué soit Dieu ! dist il. J'espoire que vous n'avez garde, et que le médecin aura dit vray. » Alors recommence de plus belle. Et, pour abregier, tant et si bien le fit que sa femme revint en santé dedans peu de jours, dont il fut tresjoyeux. Si fut la mère, quant elle le sceut.

Nostre Champenois, après ces armes dessusdictes, devient ung peu plus gentil compaignon qu'il n'estoit par avant ; et luy vint en couraige, puis que sa femme restoit en santé, qu'il semondroit ung jour au disner ses parens et amys, et

les père et mère d'elle, ce qu'il fît. Et les servent grandement en son patois ; à ce disner faisoit tresbonne et joyeuse chiere. On beuvoit à luy, il beuvoit aux aultres, c'estoit merveilles qu'il estoit gentil compaignon. Or escoutez qui lui advint : au fort de la meilleure chiere de ce disner, il commença tresfort à plorer, et sembloit que tous ses amys, voire tout le monde, feussent morts ; dont n'y eust celuy de la table qui ne s'en donnast grant merveille dont ces soubdaines larmes procedoient : les ungs et les autres lui demandent qu'il avoit, mais à peu s'il povoit ou sçavoit respondre, tant le contraignoient ses foies larmes. Il parla au fort, en la fin, et dit : « J'ay bien cause de plorer! — Et, par ma foy, non avez, se dist sa belle mère : que vous fault il ? Vous estes riche et puissant et bien logié, et si avez de bons amis ; et, qui ne fait pas à oublier, vous avez belle et bonne femme que Dieu vous a ramenée en santé, qui nagueres fut sur le bort de sa fosse ; si m'est advis que vous devez estre lye et joyeux. — Hela ! non fais, dist il. C'est par moy que mon père et ma mère, qui tant m'aymoient et me ont assemblez et laissiez tant de biens, qu'ilz ne sont

encores en vie, car ilz ne sont morts tous deux que de chaulde maladie ; et, se je les eusse aussi bien ronchinez, quant ilz furent malades, que j'ay fait ma femme, ilz fussent maintenant sur piez. »

Il n'y eust celuy de la table qui après ces motz à peu se peut tenir de rire, mais non pourtant il s'en garda qui peut. Les tables furent ostées, chascun s'en ala, et le bon Champenois demeura avec sa femme, laquelle, affin qu'elle demourast^en santé, fut souvent de luy racolée.

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