I-E VICOMTE
Depuis le jour où je vous ai aperçue pour la première fois!..
SILVIA
Qu'est-ce que tout cela signifie?.. Nous nous somiiM-s renrontrés dans le monde, il est vrai ; mais jamais vous ne m'avez adressé une parole, jamais vos regards...
LE VICOMTE, soupirant.
Ah ! Madame, cette conduite cachait un mvs- Icre...
SILVIA
De grâce . Monsieur, cessons celte plaisanterie... votre réputation est arrivée jusqu'à moi, et je sais qu'il vous coûte peiL..
LE VICOMTE
La calomnie a donc réussi à me noircir à vos yeux... c'est pour moi le coup le plus terrible!.. "(A part.) Si je pouvais pleurer.
SILVIA , avec doute.
Vous, calomnié. Monsieur?
LE VICOMTE
Indignement, Madame... moi, un trompeur!., moi, le plus pur, le plus candide des hommes! moi . qui , au contraire , me suis vu trompé, trahi, lâchement abandonné!..
SILVIA
C'est ime revanche qu'on ama prise,
LE VICOMTE
Une revanche!.. Écoutez, Madame, et plaigoez-moi : c'est une histoire qui me déchire le cœur toutes les fois que je la retrace ; mais il le faut, car, avant tout , je tiens à votre estime et à me justifier h vos yeux.
SILVIA , voulant se retirer.
Mais, il est inutile. Monsieur...
LE VICOMTE , la retenant.
Non , Madame , non... vous ne pouvez refuser d'entendre un innocent qui veut se défendre.
SILVIA
J'écoute donc , Monsieur.
LE ViCOMTE.
Julie de... Permettez-moi de vous cacher son nom de famille... Julie, dis-je, avait seize ans; la nature s'était plue à la parer de toutes les
• grâces... A peine lit elle son entrée dans le monde, (|ue les plus l)rilians gentilshommes briguèrent le bonhtîur d'obtenir sa main... I.ec(eur de Julie, si froid, si indllférent pour tous, s'émut au\ transports qui m'embrasèrent dès que je la vis... Heureux el lier de son assentiment , je courus chez son père, le duc de... permcUo/moi de cacher son nom... Tremblant de crainte et d'espoir, je lui demandai la main de sa (ille... liélas! j'ignorais qu'une haine cruelle divisait nos deux maisons... mes larmes , mes prières , rien ne ^M attendrir l'inllexible vieillard , et il me quitta brusquement en me défendant de songer encore à .lulie. Accablé, je rentrai chez moi, oîi, l)ioiitnt, une lièvre brûlante me ni t aux portes du tombeau...
SILVIA , avec intérêt.
Eh bien! Monsieur?..
LE VICOMTE, à part.
Ca l'intéresse... très bien! (Haut.) A peine rétabli, antie coup pour mon cœur!.. J'appris que, le lendemain, Julie allait suivre à l'autel k comte do... jiermeitez-moi de... Oliî alors, je crus que je deviendrais fou... Les projets les plus sinistres roulèrent dans luon esprit... Le soir, j'escaladai les murs du jardin et j'arrivai jusqu'à rap;);niemcnt de Julie... «Si tu m'aimes toujours, viens, fuyons, m'écrîai-jc!.. un prêtre recevra nos scrniens!..>)Sa main tomba dans la mienr.e, et, (|Ui\ire jours après, nous étions à l'abri de toute pnursiute dans une petite ferme que je possè le au fond de la Bretagne... Oh ! que celte année passa vite!.. Seuls avec notre amour, dans cet asile... quelle suite de jours enchantés!.. Nous allions visiter le pauvre dans sa cabane, nous allions nous mêler aux jeux champêtres, r.ous allions...
SILVIA, avec un intérêt croissant.
Après, Monsieur, après?.,
LE VICOMTE , à part.
Je ne sais plus où aller... (Haut.) Un jour, je revenais de la chasse. . . je cherche en vain Julie.. . Je l'appelle, elle ne me répond pas... une secrète inquiétude m'agite, je cours au verger, je parcours la plaine, le bois, je fatigue les échos : Julie ! Julie!., l'écho seul me répond !
SILVIA, à part.
Pauvre jeune homme !
LE VICOMTE
Pendant trois jours, j'errai comme un insensé... et quand je revins dans ma retraite, j'appris que Julie...
SILVIA, s'approchant du vicomte.
Achevez, Monsieur!
LE VICOMTE
J'appris que Julie...
SILVIA, attendrie.
N'était plus?,.
LE VICOMTE
S'était enfuie avec un raousqueiaiic noir !.. Je voulus uic jeter sur mon épée... on m'arra, cha l'ari^ac fatale!..
SILVIA
Pauvre jeune homme !
LE VICOMTE
Voilà comme j'ai été payé du plus tendre amour!.. Depuis ce temps, je cherche à oublier la perDde que j'aime encore... Mais, non, le sort ne veut pas cesser de me persécuter , car cette Julie, je l'ai retrouvée à Venise!
SILVIA
Vous l'avez retrouvée ?
LE VICOMTE, avec feu.
Eu vous, Madame!.. Oui, ce sont là ses yeux, ses traits, sa voix, sa taille!.. Au premier moment, je fus tenté de tomber à vos genoux... Mais, non, m'écriai-je, cette ligure angélique cache sans doute une âme aussi noire que celle de Julie ! et, pour combattre l'entraînement irrésistible qui m'attirait vers vous, pour me distraire de ce cruel souvenir, j'ai pris le masque de la folie , j'ai adressé mon hommage à des femmes dont je n'ai jamais ambitionné l'amour... Vain espoir! il m'afallurevenirà vos pieds!.. Elle était si jolie!..
SILVIA , regardant son portrait avec coquetterie. Et je lui ressemble?..
LE VICOMTE , s'en emparant.
Son portrait !.. ah! de grâce!..
LE VICOMTE, s'adressant au portrait.
Te voilà donc, toi, dont la perfidie A décliiré le cœur le plus constant I Te voilà donc, trop ingrate Julie , Que j'aime encor, quoiqu'en te maudissant!
SILVIA
Calmez-vous, je vous en supplie !
LE VICOMTE
Ah I combien je t'idolâtrais I
A chaque instant, dans ma folie,
Plein d'ardeur, je te répétais :
A toi, ma seule amie,
A toi, la plus jolie,
Les rêves de ma vie ,
Les regards de mes yeux t
Ni dame, ni bergère,
Que mon cœur te préfère ,
Ni reine sur la terre,
Ni sainte dans les cieux!
SILVIA, à part, avec émotion.
Quels doux accens ! mou âme est attendrie! Quel bonheur d'être ainsi chérie l
LE VICOMTE
Je lui disais : A toi, ma seule amiet
SILVIA
A toi, la plus jolie!
LE VICOMTE
Les rêves de ma vie,
SILVIA
Les regards de mes yeux.
LE VICOMTE
Ni dame, ni bergère...
Que mon cœur te préfère...
LE VICOMTE
Ni reine sur la terre,..
SILVIA
Ni sainte dans les cieux.
LE VICOMTE
Et puis, avec tendresse.
Je tombais à genoux , Prenant, dans mon ivresse, Sa main...
(Il prend la main de Sihia. )
' SILVIA, avec effroi.
Que faites-vous?
Monsieur, Monsieur, que faites-vous?
(Elle veut retirer sa main.)
ENSEMBLE
LE VICOMTE
C'est le souvenir qui m'entraîne , Et je crois renaître au bonheur !
Ah ! ne soyez pas inhumaine , Ne m'enlevez pas mon erreur !
SILVIA, très émue, à part.
C'est le souvenir qui l'entraîne, Il croit retrouver le bonheur!
Je gémis d'augmenter sa peine , En lui dévoilant son erreur !
SILVIA
Picndez-moi ce portrait...
LE VICOMTE
Non; lais?ez-moi, degrace, Le contempler encor! Pitié pour ma douleur!
SILVIA
Kendez-moi ce portrait !
LE VICOMTE
A mon cœur, il retrace Des jours si remplis de bonheur!..
Des jours que le ciel veut me rendre.
Si vous daignez et me plaindre et m'entendre!
SILVIA
Ce portrait?..
LE VICOMTE
Vous l'aurez ce soir, Au bal du doge où je dois vous revoir. SILVIA, écoutant.
Si l'on venait... fuyez bien vite,
(Désignant la porte dérobée.)
Parla...
LE VICOMTE
J'emporte un doux espoir...
A ce soir!
- SILVIA
La frayeur m'agiicf
LB VICOMTE
' A ce soir !
ENSEMBLE
LB VICOMTE, à part, avec joie.
Encore une conquête!
Au bal, elle viendra , Ce soir, à celle fêle, Elle ni'écoutera !
Elle est tendre et jolie.
Et mon art séducteur, Bientôt, je !c parie, Captivera son cœur.
siLViA, à pari.
Aller à cette fête , Où ce soir il viendra...
Non ! la raison m'arrête , Mon cœur l'écoutera.
Je suis trop attendrie.
Et sa vive douleur A troublé de ma vie Le calme et le bonheur !
(Le vicomte s'éloigne par lagauclie, et, presqu'en même temps Léouor entre par ladroite.)
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