V ASTROLOGUE
Faddel ben-Sahal, premier vizir d'a/- Mamouri) jouissait d'une telle faveur sous ce monarque , qu'il en reçut le titre éminent de Dou-l-riassatèh (possesseur des deux commandemens) : ce titre désignait la double puissance dont lavait revêtu la confiance du khalyfe, qui avait placé sous son autorité toutes les affaires, tant civiles que militaires, de son empire.
Faddel avait été attaché à al-Mamoun long- temps avant que ce prince ne parvînt au khalyfat , et il s'était attiré les bonnes grâces de son maître, non - seulement par sa constante fidélité , mais encore par les connaissances astronomiques et astrologiques qu'on admirait en lui 85.
Gebrayl el-Bakhtissouam, médecin chré.
tien du khalyfe, et admis dans sa familia-
l'astrologue. 159
rité intime, rapporte lui-même le récit que al-Mamoun , d'une anecdote qui semble , en effet , prouver une prévision bien extraordinaire.
«3'étais encore, dit al-Mamoun, dans la « province du Khorassan*i ; mon frère, e/- « Amynss, qui avait succédé à mon père, « Haroun el-Rachyd (que Dieu lui fasse « paix et miséricorde! ), avait conçu une « violente jalousie contre moi, à cause de « l'autorité absolue et indépendante que « le testament paternel m'avait accordée « sur cette contrée.
« El-Amyn s'était même laissé persuader, a par ses ministres, d'expédier une armée « dans le Khorassan, pour s'emparer de « ma personne.
« Je rassemblai à la hâte le peu de ce troupes qui était à ma disposition , et « je confiai le commandement du corps « le plus considérable à Thaher ben-Hous « Sajrn 89, que je chargeai d aller combat- « tre Usa ben-Aly, général envoyé par
l6o DIXIÈME SOIRÉE.
« mon frère, dont les forces considéra- « bles me menaçaient. J'eus bientôt épuisé « entièrement les coffres de mon trésor , « pour solder l'armée qui marchait soi^s « les ordres de Thaher , quoiqu'elle fût peu « nombreuse.
« Bientôt aussi les troupes que j'avais «gardées auprès de. moi prétendirent au « paiement de leur solde arriérée, et re- « gardèrent comme une injustice envers « eux le refus qu'il me fut impossible de « ne pas leur faire.
« Le mécontentement et les murmures « augmentèrent, et, comme mon dénue- « ment absolu m'empêchait de les satis- « faire, une mutinerie ne tarda pas à éclate ter, et elle fut en peu de temps suivie de « la révolte générale de tous mes soldats. * « Ils prirent les armes contre moi-même, « et poussèrent l'audace jusqu'à venir as- « siéger le palais où je faisais alors ma ré- « sidence dans la ville de Merou 9°.
«Les révoltés ne parlaient pas moins
l'astrologue . j6i
fi que de me saisir moi-même, et, après « m avoir chargé de chaînes , de me livrer « au ressentiment et à l'injuste vengeance « de mon frère el-Amyn.
« Les portes de mon palais étaient soi-
« gneusement fermées; mais à chaque in- « stant elles pouvaient être forcées par la « fureur des rebelles ; ma liberté et peut- « être ma vie, couraient des risques qui me « semblaient inévitables.
«En proie à la perplexité et aux craintes « les plus vives, je consultai Faddel ben « Sahalj qui possédait toute ma confiance, « et je l'interrogeai sur ce que je pouvais « faire d'utile en cette circonstance urgente.
« Il consulta ses livres et ses instrumens « d'astronomie : « Mon prince , me dit-il , « la seule chose que vous puissiez faire , « c'est de monter sur la plus haute terrasse «de votre palais, et de vous occuper à « promener vos regards sur les vastes plai- « nés que l'horizon développera devant « vous.
— « Comment! m'écriai-je , quel rapport « ce spectacle peut-il avoir avec la révolte « qui me presse de toutes parts ? Mes yeux, « en détendant sur la campagne 7 auront- « ils la vertu de fasciner les rebelles , de les « réduire à l'inaction , et de me délivrer de « leurs atteintes?
« Mes yeux feront-ils pleuvoir des nuages « l'argent nécessaire pour payer mes trou- « pes mécontentes et apaiser leur fureur?
« Toi, en qui j'avais mis toute ma con- « fiance , es-tu le complice secret de la « trahison et de la révolte ?
— « Montez, prince, me dit tranquillece ment Faddel, montez ; mes livres et mes
ce combinaisons astronomiques m'appren- « nent que vous redescendrez khalyfe. »
« Je cédai à son avis , sans cependant y « croire, et le regardant presque comme « une perfide raillerie. Je montai, et je ce promenai ma vue inquiète sur les cam- « pagnes immenses qui s'ouvraient au loin « à mes regards.
L ASTROLOGUE. i63
xc Cependant les cris séditieux redoute Liaient, et le point élevé où je me trou- « vais placé les faisait parvenir avec bien « plus de force à mes oreilles.
« Plusieurs fois je voulus descendre « pour aller trouver moi-même les soldats « mutinés, et essayer de les calmer par mes « exhortations et mes promesses; mais « j'étais toujours retenu par une sorte de a confiance vague et non réfléchie dans « les prédictions favorables de Faddel , « dont je ne pouvais me décider à croire « certaine la perfidie , après tant de preu- « ves d'une fidélité inébranlable.
« Faddel, d'ailleurs , m'avait suivi, et me « retenait presque malgré moi sur cette « terrasse élevée.
« Pendant que j'étais torturé par les « anxiétés les plus cruelles, tranquille <c auprès de moi, il faisait ses calculs, et se a servait de ses instrumens astronomiques a pour parcourir tous les points du ciel , « consignant avec un soin minutieux cha-
« cune de ses observations sur les positions « diverses et le cours des astres, qu'il sou- « mettait à ses opérations savantes.
« Les cris augmentèrent encore : les sol- « dats furieux menaçaient d'incendier *le « palais , si on ne leur en ouvrait les « portes, et leurs vociférations insolen- « tes promettaient une mort certaine à « quiconque oserait résister à leur attaque.
« Je voulus alors définitivement descente dre, etFaddel eut besoin de tous ses ef- « forts pour m'arrêter. « Mon prince , me « dit-il, encore une heure; j'engage ma « tête qu'elle ne s'écoulera pas sans que « vous reconnaissiez la véracité de mes « promesses. »
« Je me laissai gagner, et j'attendis en- « core. L'heure, en effet, n'était pas encore « écoulée, que Faddel, quittant ses papiers « et ses instrumens, vint près de moi, et « me demanda si je n'apercevais rien dans « la campagne. ,
« Je vois , lui dis-je, un peu de poussière
L ASTROLOGUK. 1 65
a que le vent agite ; » et Faddel alla se ras- « seoir avec un visage rayonnant de joie et « de confiance.
« La poussière me parut, peu de temps « après, devenir un tourbillon qui s'appro- « chait rapidement, et dont la masse s'aug- « mentait de plus en plus. J'aperçus en- « suite , à travers cette espèce de voile , « briller des armes resplendissantes : bience tôt je pus distinguer un corps nombreux « de cavalerie , puis je reconnus, à la tête « des cavaliers qui précipitaient leur course, « mon général Thaher ben-Houssajrn et « Issa ben-Aly, générai des troupes de « mon frère
« Les groupes des révoltés s'écartent a pour livrer le passage aux arrivans , et « Thaher monte rapidement, avec Issa ben- « Aly , à la terrasse où j'étais encore avec « Faddel.
« J'appris alors que les troupes de ce der- « nier général et lui-même a vaient^embrassé « spontanément mon parti , et s'étaient
l66 DIXIÈME SOIRÉE.
« réunis à mon armée. Us avaient renoncé « à l'autorité iïel-Amyn mon frère , et « avaient pris les devans sur les corps nom* « breux qui venaient se ranger sous mes « drapeaux, pour être les premiers à me « prêter serment de fidélité et me procla- « mer khalyfe.
« La révolte s'apaisa d'elle-même à ces « heureuses nouvelles , et je redescendis « khalyfe, de la terrasse où j'étais monté, « suivant la prédiction si exacte de Fad-
Faddel ben-Rabf fut le vizir favori du khalyfe el-Amyn. Cette faveur et le pouvoir dont il avait joui sous ce prince, furent des titres de proscription pour Faddel, après la mort de son protecteur. AUMamouTiy qui succéda à son frère el-Amyn, croyait avoir de justes motifs de plaintes contre Faddel; et celui-ci, craignant la vengeance du khalyfe , fut réduit à fuir et à se dérober à ses poursuites , dans l'asile de diverses retraites ignorées.
A son entrée dans Bagdad** , le khalyfe avait en effet annoncé l'intention de faire mourir Faddel, et Chahek avait été chargé de faire toutes les diligences possibles pour le découvrir.
Les soins actifs de Chahek furent longtemps déjoués par la prudente circonspec-
tion de Faddel, enfin pourtant il réussit à s'emparer de sa personne et il conduisit son prisonnier aux pieds du Khalyfe.
La colère ftal-Mamoun était apaisée, ou bien les rensfllgnemens plus exacts qui lui étaient parvenus sur la conduite de l'ancien vizir de son prédécesseur lui avaient fait connaître le peu de fondement de ses préventions et l'injustice de sa vengeance.
Non-seulement Faddel reçut son pardon de son nouveau souverain , mais encore il fut admis auprès de lui dans une faveur aussi intime que celle dont il avait joui auprès ftel-Amyn.
Un jour, en conversant avec Faddel, aU Mamoun voulut apprendre de sa bouche quelques-unes des aventures qu'il n'avait pas dû manquer de courir dans sa longue retraite, et dans les vicissitudes diverses auxquelles sa proscription l'avait condamné*
Faddel s'empressa de satisfaire la curiosité bienveillante du monarque,
« Prince des fidèles, lui dit-il , que Dieu
« protège votre nom et l'affermisse pen- « dant de longues années ! »
Il commença ensuite le récit suivant :
« La crainte que m'inspirait la disgrâce de mon souverain et l'arrêt de proscription qui pesait sur ma tête me forçaient continuellement à changer d'asile.
« J'étais un jour caché dans le pavillon de celle de mes femmes que j'avais le plus aimée et dont le cœur m'avait toujours paru m'ètre le plus attaché; je la tenais dans mes bras , et son affection me prodiguait de vives caresses, quand un bruit soudain que nous entendîmes dans la rue la fit approcher de la fenêtre : je la suivis sans qu'elle m'aperçût et, placé derrière un rideau, mes regards inquiets cherchaient la cause de ce bruit qui m'effrayait pour ma sortie.
« J'entendis et je vis , comme elle , un homme monté sur un cheval, etproclamant l'ordre du khalyfe, à tous ceux qui auraient connaissance de mon asile , de l'inm. i5
cliquer promptement : il annonçait la récompense de dix mille dynars 93 pour le dénonciateur qui me livrerait entre les mains de mes persécuteurs; je vis aussi ma tendre épouse, ma femme chérie, avancer la main hors du treillage qui la cachait94, et, ne croyant pas être vue de moi, appeler à elle, par signe, le cavalier qui faisait la proclamation.
« Je n'en attendis pas davantage, et m'échappant sans bruit de l'appartement , je me fus bientôt évadé, en franchissant les murailles du jardin.
« Je me hâtai d'aller chercher un refuge chez celui de mes amis que j'avais comblé de plus de services : il consentit , avec quelques difficultés , à échanger mes habits contre d'autres qui pourraient me déguiser; mais il refusa obstinément de m'accorder cher lui un asile , et je reçus un pareil refus dans les maisons des autres amis chez qui je me présentai.
« Je fus plus heureux chez quelques per-
sonnes de la ville qui n'avaient eu ni à se plaindre ni à se louer de moi : j'y trouvai des secours et des retraites sûres où cependant je ne me permettais pas un long séjour, dans la crainte d'exciter les soupçons.
« Je variais mes déguisemens , pour passer avec sécurité de l'une à l'autre de ces retraites; un jour je venais de quitter celle où j'avais passé la nuit précédente, et j'avais pris le costume d'un portefaix : je cheminais les épaules pliées sous une charge de bois, lorsque tout-à-coup s'arrêta devant moi un cavalier , que je reconnus à l'instant pour celui que j'avais vu faire la proclamation fatale, et dont je crus être aussi reconnu moi-même.
« La frayeur ne troubla pas mes esprits; sans réfléchir et sans hésiter , je saisis le fardeau dont j'étais chargé, et le lançant à la tête du cheval, je l'en frappai avec violence : son épouvante subite le fit cabrer, et il renversa son cavalier; je profitai de la chute et de l'embarras de celui-ci
pour p rendre rapidement la fuite, et ma course précipitée me déroba bientôt à sa poursuite.
«Je fuyais, sans savoir où je dirigeais mes pas, dans un quartier de la ville que je connaissais peu, lorsqu'après plusieurs détours que j'avais pris exprès pour faire perdre mes traces, je me trouvai devant une maison pauvre et à demi ruinée, dont la porte était entrouverte.
« Mes forces me manquaient entièrement, et leur épuisement m'empêchait de prolonger une fuite dont dépendait ma vie ; j'entrai donc hardiment, et, apercevant une vieille femme occupée aux détails de son ménage , je lui demandai la permission de me reposer quelques instans chez elle.
« Elle m'accorda ma demande a vec bonté], et, me voyant fatigué et hors d'haleine, elle m'offrit charitablement à boire et à manger : j'acceptai avec reconnaissance , et, rassuré par son accueil compatissant je crus ne pas trop risquer de lui confier
une partie de mon secret ; je lui avouai donc , sans me nommer, que j'étais vivement poursuivi, et je sollicitai son humanité de m'accorder une retraite momentanée.
« La vieille femme, prenant pitié de moi, me fit monter dans un grenier chétif et obscur, qui occupait le dessus de sa misérable chambre : elle me fit blottir sous de vieilles hardes, et j'y étais A peine caché , que j'entendis la porte d'en bas se rouvrir, et le cavalier, qui m'avait poursuivi, demander des nouvelles du fugitif dont il suivait les traces : je tremblais de peur, et la vieille répondait fermement qu'elle n'avait vu personne, lorsqu'un éternument subit et involontaire fut sur le point de me perdre.
«Le cavalier prêtait l'oreille; « il est enfin « éveillé, » dit tranquillement ma protectrice, semblant se parler elle-même; «j'ai là- « haut, ajouta-t-elle,ens'adressantau cava- « lier, j'ai mon neveu qui est arrivé hier ,
« tout à fait nu , mourant de faim , après « avoir été dépouillé et maltraité par les t( voleurs : il n'osera pas descendre à cause « de sa nudité , s'il entend la voix d'une « personne étrangère.
« — Portez-lui mon manteau , et qu'il « s'en couvre , dit vivement le cavalier : « qu'il descende, je veux le voir. »
«Lnvieillefemme témoigna sa reconnaissance pour cette aumône , et continuant de s'adresser au cavalier, « il mourait de faim, « ajouta-t-elle, je l'ai envoyé dormir en « attendant que mon travail m'ait pu « produire une légère pièce de monnaie « pour acheter du pain : la première chose « qu'il va demander en descendant, c'est « de la nourriture; serez -vous assez bon « pour prendre cet anneau qui me reste, et « aller l'échanger contre les premiers ali- « mens que vous rencontrerez. »
« Le cavalier prit l'anneau et sortit, en se dirigeant vers le marché; aussitôt la femme me jetant le manteau : «Sortez, me
xk cneL't^e\\eyFaddel ben Raby, sortez ! votre « ennemi est absent pour quelques mort mens , que son manteau vous serve à « vous déguiser; vos esclaves ont pillé ja- « dis ma maison ^t m'ont réduite à la men- « dicité, je bénis le Dieu bienfaisant qui, « dans mon malheur, m'a laissé encore les « moyens de secourir le vôtre. »
« Je sortis en effet éperdu de l'asile où je croyais n'avoir pas été reconnu, et, craignant de rencontrer le cavalier à son retour, je me jetai dans la première porte que je trouvai ouverte à quelque distance.
« Cette porte était justement celle de la maison qu'habitait Chahek, que le khalyfe avait spécialement chargé de ma recher* che : Chahek fut le premier que j'aperçus sous le vestibule.
« Je lui adressai aussitôt ces vers :
« Dans mes amis en proie à ma détresse , « Je n'ai trouvé des secours qu'à demi : « Tant que du sort m'a bercé la caresse , » Leiir amitié, pour moi veillait «ans <*sse;
« Mais, pour un malheureux, leur zèle est endormi, * Et j'ai perdu leur cœur, en perdant ma richesse.
« C'est à vous seul qu'aujourd'hui je m'adresse; « Que mon ennemi soit pour moi plus qu'un ami !
« Chahek me répondit mOFaddel! qu'è- « tes-vous venu faire ici ? ignorez-vous le « devoir rigoureux dont j'ai été chargé « par le khalyfe ?
<( — Je ne l'ignore pas, répondis-je;mais « je me mets sous la protection de votre « hospitalité. »
« Chahek me mena dans l'intérieur de sa maison, m'accueillit avec égards , me fit servir à manger , et s'apprêta à partager mon repas : « Avec quelle espérance , lui « dis-je , ô Chahek , puis-je manger avec « vous ? — Avec l'espérance , me dit-il « aussitôt , que la confiance de Faddel « dans l'honneur de Chahek né sera pas « trompée. »
« Chahek me garda trois jours caché chez lui , et me traita comme son frère ou son propre fils : il me donna ensuite de nou-
veaux habits et une somme d'argent, puis me conduisant lui-même hors de la ville , «Allez! me dit-il, soyezsans crainte: Chahek « ne recommencera que dans trois jours « les poursuites que les ordres du khalyfe « le contraignent de faire. »
« Las de la vie errante, et continuellement empoisonnée par la crainte, que j'avais menée jusqu'alors, je refusai la faveur que m'accordait sa généreuse humanité, et plein de confiance dans la clémence et l'équité de mon souverain, j'ai exigé que Chahek me conduisît devant vous. »
Al-Mamoun fut ému de cette narration :
il accorda sa faveur à Chahek, et envoya reconstruire la maison de la vieille femme qu'il gratifia d'une pension. L'ingratitude des faux amis de Faddel fut punie par la disgrâce et le bannissement.
CONTINUATION DE L'HISTOIRE D'ABD-
ERRAHMAN.
J'ignore combien de temps dura la leo ture ; car elle avait eu pour moi le même ieffet soporifique que pour mes précédens auditeurs, et, sans m'en apercevoir, je m'étais laissé surprendre par l'assoupissement.
Mon sommeil fut profond, et quand je m'éveillai par hasard, je me trouvai la tête appuyée sur mes genoux , seul , têteà-tête avec mon vieil eunuque noir , qui était dans la même position que moi , le visage collé sur mon cahier , qu'il tenait encore.
Je l'éveillai , et la première pensée qui vint frapper son esprit, au moment où il se dégagea des vapeurs du sommeil , étan t celle de ses devoirs habituels, il se leva vivement , et s'avança vers l'appartement ou
HISTOIRE d'aBD-ERRÀHMAN. 179
nies femmes et mes belles esclaves étaient renfermées.
Je le suivis machinalement : le plus profond silence y régnait ; mais je ne sais comment dépeindre le spectacle qui s'offrit à mes regards.
J'y retrouvai mon auditoire déserteur; chacun de ceux qui avaient fait partie de mon assemblée y dormait dans la compagnie d'une de mes femmes ou de mes odalisques. Leur situation, leur désordre , ne pouvaient me laisser le moindre doute sur les scènes coupables qui avaient eu lieu avant leur sommeil, pendant mon assoupissement et celui de mon fidèle eunuque.
Le fils de l'aga des janissaires tenait dans ses bras cette Zeynab , que ma recherche lui avait enlevée; Aljméh , l'ardente et jalouse Jlyinéh , de la seule main dont elle eût conservé le libre usage, serrait celle du neveu du Mohtessebs et l'indolente Fattoumah s'était abandon née
î8o DIXIÈME SOIRÉE.
sans résistance aux transports de mon diabolique cousin. Ouerdéh, Guemjléhj Lattiféhj Heb-êlMouchk, Yemmaméh, Ryhlxanéh, et les autres esclaves attachées à l'intérieur de mon harem, n'avaient point eu à se plaindre d'être négligées ; et le sommeil général qui régnait dans cette enceinte paraissait, non l'effet de la lecture , mais celui de la fatigue et des excès où s'était porté leur libertinage.
Une tempête épouvantable qui s'éleva dans mon cœur , bouleversa tout mon être , et m'emporta bientôt moi-même aux excès les plus violens de la fureur et de la vengeance.
Saisissant un fort bâton , je tombai sur les dormeurs et sur les dormeuses, qui sentirent la vigueur de mes coups avant de pouvoir distinguer de quel côté ils partaient.
Les battus voulurent m'arracher mon arme ; mon eunuque noir prit la défense de son maître , et à sa voix accoururent
HISTOIRE d'aBD-ERRAHM AJtf. 1 8 1
tous mes esclaves masculins : le combat devint général ; les cris des femmes , les hurlemens de ma fureur au milieu de la mêlée, attirèrent bientôt les gardes de la police du quartier. Ne me connaissant plus, je n'épargnai pas aux survenans les coups dont j'avais accablé les coupables.
On parvient enfin à me saisir , et mon perfide cousin , s'approchant de l'air le plus compatissant , s'écrie d'une voix hypocrité :«Mon pauvre cousin! mon cher « cousin! Il est devenu fou! Dieu a frappé « sa ràison ! »
« Oui , il est fou ! » reprennent en chœur toutes mes femmes, mes criminelles esclaves et leurs complices. «Il est certainece ment fou ! » redisent les gens de Voualy, que j'avais maltraités sans distinction dans ma fureur aveugle.
On me lia fortement, et on me porta plutôt qu'on ne me conduisit devant le qâdf suprême de la ville 9à.
l82 DIXIÈME SOIRÉE.
Ce magistrat voulut m'interroger ; l'excès de ma rage ne me permit de lui répondre que par des sons inarticulés et des vociférations inintelligibles.
a 11 est fou, bien réellement fou, » ditil lui-même , et il m'envoya au Moristan à! }Ebn~Qalaoun ,pour y être renfermé avec les insensés 9Ô.
Je restai de longues années dans cet hôpital , qui était devenu ma prison. Quand je fus plus calme, je voulus protester de mon bon sens et réclamer ma liberté : la bastonnade impitoyable du gardien s'exerça sur mon dos et sur tous mes membres; je n'obtins quelque répit qu'en convenant de ma folie. Dès-lors on me laissa tranquille, et on eut pour moi tous les soins qu'on ne refuse pas aux malheureux qui sont privés de leur raison.
Je ne manquai pas de raconter mes aventures aux compagnons de mon triste séjour, et ils me communiquèrent à leur tour le récit des circonstances qui les y avaient
HISTOIRE d'aBD-ERHÀHMAN. l83
amenés. Peut-être quelques-unes de ces narrations pourraient vour intéresserai le peu de temps qui nous reste p^ur terminer notre saint voyage ne me forçait à me borner en ce moment aux aventures qui me sont personnelles 97.
Dix ans se passèrent. De nouveaux médecins m'examinèrent, écoutèrent les témoignages qui leur furent rendus en faveur de ma bonne conduite pendant cette longue époque ; il fut reconnu que j'étais guéri, et je fus rendu à la liberté.
En sortant de l'hôpital, je me rendis à mon ancienne maison : elle était en ruines et déserte. Les renseignemens que je recueillis m'apprirent que j'avais été regardé comme mort civilement, et devenu étranger à la société : mes femmes avaient été déclarées veuves; elles avaient, suivant la loi , partagé avec mon cousin mon héritage ; le fils de l'aga des janissaires avait épousé la sotte Zeynab ; Fattoumah et Jlyméh avaient trouvé des maris qui les
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avaient emmenées dans d'autres pays : mes belles esclaves avaient été vendues comme faisant partte de ma succession.
J'étais libre, mais sans asile, sans pain , sans femmes , sans ressources , et c'est à peine si quelques-uns de mes parens voulurent me reconnaître : je n'obtins d'eux que de faibles aumônes , et je cherchai à gagner ma vie dans les cafés, en embrassant la profession de conteur d'histoires**.
Mais la fatalité me poursuivait encore:
à peine avais-je conté une histoire dans un café , que j'y endormais encore tous mes auditeurs, et le maître de la boutique , dont ce sommeil diminuait la consommation, me chassait impitoyablement ; j'ai été successivement repoussé de tous les cafés du Raire, et j'ai pris enfin le parti de me joindrez la caravane des pèlerins, pour visiter avec eux la sainte cité de la Mekke et obtenir du Dieu protecteur des musulmans la fin des persécutions dont le sort m'avait accablé avec tant d'opiniâtreté.
HISTOIRE d'àBD-ERRAHMAN. 1 85
Mes histoires m'ont encore fait repousser de toutes les petites sociétés que forment entre eux les pèlerins de la caravane, ou plutôt je crois que ma mauvaise réputation m'avait précédé parmi eux. Aucun d'eux n'a voulu me souffrir auprès de son feu, aucun ne m'a permis de reposer ma tête sur le sable auprès du tapis sur lequel il était étendu.
Mais Dieu m'a jugé digne de sa miséricorde , puisqu'il vous a inspiré la compassion avec laquelle vous m'avez accueilli , puisqu'il a enfin extirpé de mon cœur cette soif inextinguible de raconter des histoires.
tï- «Y-! rit rli r/i ri'i ,' , ,Y, ri, «X» «-*•
Je ne pus m'empêcher de sourire , en entendant Abd-errahman el-Iskanderâny m'affirmer d'une manière si positive sa conversion , dont j'étais bien loin d'être persuadé moi-même comme il paraissait l'être.
Plus l'hydropique boit, plus il désire boire;
En vain l'avis du sage médecin Montre à sa soif fatale un péril trop certain :
A cet arrêt l'hydropique a beau croire , Malgré lui , chaque jour , il cède à son destin; U voit l'eau , ses dangers sortent de sa mémoire ; ▲ sa soif le trépas seul impose une fin.
L'hydropique et le cœur n*ônt qu'une même histoire ç Dès qu'une passion glisse dans notre sein, A notre insu , de son feu clandestin L'étincelle préparatoire , Sa perfide chaleur nous caresse à dessein >
Endort notre raison dans un calme illusoire ;
Alimenté par notre propre main , Le feu s'étend, bientôt la flamme éclate, enfin L'incendie a partout assuré sa victoire; Si la raison s'éveille , elle s'éveille en vain.
J 'avouerai maintenant que les narrations ÏÏAbd-errakrnan n'avaient aucunement perdu leur efficacité à mon égard, et, chaque soir, je m'étais toujours régulièrement endormi long-temps avant qu'il eût fini de raconter.
J'eus pitié de son infortune, et convaincu qu'il n'avait aucun vice et aucune mauvaise qualité qui pussent me faire craindre sa société , je lui annonçai qu'il pouvait désormais être sans inquiétude sur son sort , et qu'il ne me quitterait plus pendant tout le voyage.
Y ajoutai qu'à mon retour je le garderais dans ma maison, où ses fonctions se bor-
lieraient à me raconter les soirs des histoires pour m'endormir. Quoique je n'eusse pas écouté entièrement toutes celles qu'il m'avait racontées , le peu que j'en avais entendu m'avait réellement intéressé, et j'avais l'intention de les lui faire recommencer.
Mais l'événement trompa mes projets et les nouvelles espérances du malheureux A bd-errahtnan.
Les transports de sa joie le suffoquèrent, ou peut-être le passage trop subit d'un état de dénûment absolu à celui d'une aisance inespérée fut-il fatal à sa santé intérieure et brisa par cette secousse les ressorts de son cœur.
Le douzième jour il ne put descendre du chameau qui le portait, et trois jours après il expira , la veille de notre entrée à la ville
1 go CONCLUSION .
sainte où il avait espéré vainement de pren* tire le titre de hagy.
Je lui fis rendre les derniers devôirs , et je veillai moi-même à ce que sa sépulture fut convenable.
En lenseveîissant , on trouva que son turban était doublé d'un grand nombre de feuilles de papier repliées avec art, les unes sur les autres. On me l'apporta, et je vis avec plaisir qu'elles composaient le ca* hier fatal, cause de toutes ses infortunes: non-seulement elles contenaient les histoires qu'il m'avait racontées , et dont je regrettais de n'avoir entendu qu'une partie , mais j'y trouvai encore , djins un cahier supplémentaire, les récits qu'il m'avait annoncés de ses compagnons du Morislan, et dont je donnerai le recueil par la suites
C'est ainsi que se termine l'histoire du
Conclusion. igt Rèveilleur malencontreux , forcé de rester célibataire , et j'ai cru qu'il serait à propos de la rédiger pour Yamusement de ceux qui aiment à savourer un agréable assoupissement, prélude du plus doux sommeil.
Et le pauvre devant Dieu qui Ta rédigée et écrite de sa propre main , Ta terminée dans la onzième soirée du mois béni de Chaabân 100 de Tan 1197 de l'hégire du prophète , sur qui soient le salut et la bénédiction.
Et louanges soient rendues de nouveau au Dieu maître souverain des mondes >
sur la terre et sur les mers , chaque jour
et toujours, jusqu'à l'extrémité des temps.
Àmjn.
r0n n'ignore pas que la province d'Espagne, qui conserve encore le nom d 'Andalousie , avait tiré sa dénomination des V andales, par lesquels *lle fut long-temps occupée. Cette province tant la plus méridionale de ce royaume, est aussi la première dans laquelle abordèrent les Arabes d'Afrique , et il n'est pas étonnant qu'ils aient étendu le nom de cette province k la péninsuLe entière. (Voyez ci-dessus, pag. 171 du deuxième volume, la fin de la note 8.)
J'ajouterai ici que cette péninsule elle-même est appelée par les Arabes, Gezyrêh, c'est-à-dire ile; car la langue arabe n'ayant pas de mot particulier pour exprimer une presquile, comprend les îles et les presqu'îles 'sous la même qualification. C'est ce que n'ont pas assez observé ceux qui ont travaillé sur les géographes arabes, et qui, d'après l'erreur où les a entraînés leur inattention , ont souvent cherché dans les mers des positions qui font partie du continent ; III. T7
c'est ainsi que la ville $ Alger, qui n'est certainement pas située dans une île , a tiré son nom <¥ êt-Gezayr (les îles), à cause des deux langues de terre qui forment son port.
Je rapporterai ici , en la traduisant dW-2?akoufj que j'ai déjà cité plusieurs fois, la notice sommaire que donne ce géographe arabe sur le pays d'Andalous (l'Espagne), qu'il place dans le cinquième climat :
« Andalous , grande île dans le Moghreh. « Une partie seulement est cultivée, et le reste « est désert. Sa longueur est de moins d'un « mois de chemin , sa largeur est de plus de « vingt journées, et son tour de plus de trois « mois. Entre ce pays et celui des Francs sont « des montagnes , dont une partie est dans « le quatrième climat et une partie dans le cin- « quième.
« Le pays $ Andalous renferme beaucoup de « villes et de fleuves. On y trouve des arbres « et des productions de toute espèce , des mi- « nés d'or, d'argent, de plomb, de fer, de vif- « argent, de soufre rouge et jaune, de cinabre, « de toutia, d'alun', et de kohol (antimoine) qui « égale en bonté celui âïlsfahân.
« Parmi les minéraux que produit ce pays , « sont Xejakout (le rubis), le bellour (le cris- « tal de rochej), le djaza (l'agathe onyx ) , le « laz-ouerd (lapis-lazuli), le maghnatis (l'ai- « «pant), le cAtf^w^' (l'hématite), la pierre juive^ « la marcassite , le talc.
k On compte au nombre des plantes du pays « le sounboul (spica nardi) , le kost (canna in- « dica), le oud (bois daloës), etc.
« Le pays à'Àndalous est partagé entre deux « souverains ; l'un est musulman : ses états « sont environnés par les terres des Francs, « et séparés par la mer des autres pays musul- « mans; l'autre est chrétien, et ses possessions « sont séparées par la mer des autres terres des « Francs.
* C'est là qu'est l'océan qu'on nomme baltar « asouad (mer noire), ou baharêl-mezalem (mer « ténébreuse ). C'est à l'extrémité même du « pays RAndalous qu'est la réunion des deux « mers. La largeur du détroit où s'opère cette « réunion est de trois parasanges : sa longueuT « est de vingt-cinq. On voit dans ce détroit le « flux et le reflux de la mer deux fois dans la « journée et deux fois dans la nuit. Quand le so-
« leil monte sur l'horizon, il pèse sur les deux « mers et force les eaux de l'Océan à passer « dans la mer de Roum (laMéditerranée),qui bai- « gne les côtes méridionales et orientales d'^/i- « dalous. La couleur de celle ci est verte, taîfdis « que celle de l'Océan est noire. L'écoulement « des eaux noires vers les eaux vertes ne cesse « qu'au moment où le soleil commence à dé- « cliner du point de midi ; après cette époque , « les eaux vertes coulent vers les eaux noires « jusqu'au coucher du soleil; après le coucher, « la mer noire retourne vers la mer verte « jusqu'au milieu de la nuit ; enfin la mer verte « recommence à se gonfler, et ses eaux coulent « dans la mer noire jusqu'à l'aurore.
« Le prophète a dit que le génie qui règne « sur l'Océan en fait déborder les eaux, quand il « pose ses pieds sur cette mer , qui s'àbaisse « ensuite lorsque les pieds du génie se reti- « rent, etc.
J'ai cru ne devoir rien retrancher de ces détails, où l'on voit un aperçu des connaissances que possédaient les Arabes au neuvième siècle de l'hégire^ quinzième de notre ère), sur l'état politique, géographique, minéralbgique ët bota-
WOTES. I97
nique de l'Espagne. On sera étonné d'y voir dès-lors le système de la gravitation deviné et appliqué aux causes du flux et du reflux de la mer, près de deux siècles avant Newton.
2 Voyez, sur les contrées comprises sous la dénomination générale de Moghrcb , ci-dessus la note 8, page 169 du second volume de cet ouvrage.
3 La ville de Cordoue est appelée par les Arabes Qortobah. Cette ville a été le siège principal de la puissance des khalyfes Ommiades d'Espagne, depuis Tan 756 de notre ère. Cette dynastie avait été fondée par Abd-errahman , nommé Abderame par nos historiens, et dont j'ai déjà parlé ci-dessus, page 182, note a3 du premier volume de cet ouvrage.
Le royaume de Cordoue est resté jusquà Lan io38 de notre ère entre les mains des Arabes ; il se divisa alors en un grand nombre de petits états, ce qui affaiblit la puissance des musulmans, qui furent enfin totalement chassés de l'Espagne Tan 1492-
I98 BfOTES.
Je joindrai ici la notice d'el-Bakouy sur Cordoue, qu'il place dans le cinquième climat, à la longitude de 38 degrés 26 minutes , et à la latitude de 35 degrés :
« Qortobah (Gordoue) est une grande ville « située au milieu du pays d1 Andalous* Elle est « la résidence royale des princes Ommiades. Son « circuit est de quatorze milles, et sa largeur « de deux milles : elle est sur les bords d'un « grand fleuve retenu par deux digues. Sa mos- « quée n'est surpassée en grandeur et en ma- « gnificence par aucune autre mosquée du «. monde.
« On trouve, dans les environs de cette ville, « des mines d'argent et la pierre appelée cha- « dendj , qui a la vertu d'arrêter le sang; on y « trouve aussi une mine de toutia dont on ex- « porte un grand nombre de charges de cha- «< meaux , et chacune de ces charges est estimée « à environ 5oo dinars. »
4 La mention des incursions faites à cette époque par les chrétiens sur le territoire de Cordoue , est conforme aux documens historiques.
5 Makadièh, ou Mahadiahy est placée par el-Bakouy dans le troisième climat, à 4o degrés 5 minutes de longitude , et à 32 degrés 3o minutes de latitude. Il donne sur cette ville les détails suivans :
« MahadUk, ville d'Afrique peu éloignée de « Qayrouân. Elle a été construite Tan 3oo de « l'hégire (912 de 1ère chrétienne), par El- ■ Mahady, qui y établit sa domination; c'est « ce prince qui l'entoura des hautes murailles qui la défendent, qui la ferma par des « portes de fer, et qui y fit bâtir un palais ma- « gnifique, éclairé par 36o fenêtres, leur nom- « bre étant égal à celui des jours de l'année : * le port de cette ville est creusé dans une roche « dure , et il peut contenir environ 3o grands « vaisseaux : son entrée est défendue par deux « fortes tours , et fermée par une chaîne de fer « qui s'étend de l'une à l'autre de ces tours : « cette ville est soumise au pouvoir des descen- « dans S Abd-eh-Moumen. »
6 Le karthame est la fleur d'une plante (carthamustinctorius) qui ne se cultive presque qu'en
lOO NOTES.
Egypte , et qui est un objet d'une grande importance pour le commerce de ce pays.
On l'emploie non-seulement dans l'Orient, mais encore en Europe, pour teindre la soie en ponceau , en couleur de cerise et en nacarat
Le rouge cosmétique, qui prête artificiellement au teint des femmes de nos contrées le tendre vermillon de la rose , n'est autre chose qu'une composition de la substance colorante du karthame, mêlée avec le talc réduit en poudre impalpable.
Les teinturiers d'Europe se servent rarement du karthame pour la teinture du coton , parce qu'ils ne savent pas employer la matière colorante du karthame avec le coton , de manière à donner à celui-ci une couleur assez riche ; mais les teinturiers du Kaire s'en servent avec un égal succès, tant pour la soie que pour le coton, et même pour les tissus de lin et de chanvre.
MM. Bertholet) Descostilset Champjrûls furent chargés dans la première année de l'expédition d'Égypie, par l'institut du Kaire, de prendre des renseignemens sur les moyens d'employer cette teinture, et d'examiner les procédés qui pouvaient être particuliers aux teinturiers du Kaire ,
ivotes. aoi
dans son application aux différentes substances qui s'étaient montrées rebelles à la coloration entre les mains des teinturiers européens. Leur rapport à ce sujet est rempli de savans développemens, et se trouve analysé dans le premier volume de la Décade égyptienne , journal littéraire et scientifique , que je rédigeais alors , et dans lequel les chimistes pourront le consulter.
Le nom de kartham est arabe- Sa fleur prend plus particulièrement la dénomination d'osfar. Elle commence à fleurir vers le milieu du mois de mai , et entre en maturité au commencement de juin : ses graines sont oléagineuses, et les habitans en expriment une huile qu'ils emploient à divers usages.
Les Arabes d'Egypte ont , au sujet de la récolte du karthame , un singulier préjugé : ils pensent que le moyen le plus parfait pour empêcher la putréfaction de la matière colorante , c'est de ne faire cueillir les fleurs que par des jeunes filles dont la virginité soit certaine et intacte ; et , en conséquence , ils n'emploient à cette opération que des enfans en bas âge. J'ai trouvé, dans l'ouvrage de Forskal, la confirma-
tion de ce que Ton m'avait raconté à ce sujet au Kaire.
J'ajouterai que Forskal place lekarthame dans la classe des syngenesia.
7 Abd-el~Moumen ben-Aly est le fondateur de la dynastie des Almohades , qui occupa long-temps le trône de Marok , et qui finit Tan 672 de l'hégire (1273 de notre ère).
Je placerai ici l'article de la géographie d'el- Bakouy , où il est question de ce prince et de la Tille où il établit sa destination :
« Marakech ( Marok) est une des villes les « plus considérables du pays de Mogreb, Elle « est le siège de l'empire des fils d' A bd-el-Mou- « men , et est située dans un pays excellent , « au milieu des Berbers ; et à la distance de dix « journées du bord de la mer. Elle renferme un « grand nombre de jardins, qui sont arrosés par « les eaux de deux canaux ; et , parmi eux , on « distingue le jardin d'Abd-el-Moumen , dont « la longueur est de trois parasanges. »
Abd-eUMoumen détruisit la puissance des
Almor avides en Afrique, et parvint à les chasser d'Espagne l'an 539 ^e l'hégire.
8 El-Mahady signifie chef, conducteur, directeur des Jîdèles. Ce surnom est celui que prit Tomrout, père Abd-el-Moumen , qui fait le sujet de la note précédente. Tomrout, sous ce titre , réunit à-la-fois toute l'autorité spirituelle et toute la puissance temporelle en Afrique.
Cet el-Mahady, qu'il ne faut pas confondre avec le prince du même nom qui fait le sujet de la note 22 du ier volume , se déclara prophète , et se mit, Fan 5 14 de l'hégire, à la tête d'une troupe de brigands et de vagabonds qui habitaient avec lui les montagnes de Sous cl-Aksa. Il prétendait descendre en droite ligne de Housseyn , fils d'Aly, dont tirent aussi leur origine les imams, pour lesquels les Persans ont tant de vénération. Ses partisans s'augmentèrent rapidement, et , en mourant, il laissa à son fils Abd*el- Moumen une puissance assez considérable pour le mettre en état de fonder sa nouvelle dynastie.
9 Cette formule : // n'y pas <£ autre Dieu que
Dieu, et Maliomet est le Prophète de Dieu , est , comme on sait , la formule consacrée par la religion musulmane comme l'acte de foi et le signe de reconnaissance des sectateurs de l'islamisme. Nos voyageurs nous ont suffisamment appris que, d*ns les pays soumis à la domination musulmane , un chrétien qui l'aurait prononcée , même lue par mégarde, aurait été contraint irrémissiblement à embrasser la religion du Koran. (Voyez, sur celte formule , ci-après la fin de la note 73.)
10 Abou-A ly ben Sina, ou Ehn-Sinci^ est le nom sous lequel les Arabes désignent le célèbre médecin et philosophe dont nous avons altéré le nom en celui RAvicenne. Son nom entier, avec ses surnoms, est le suivant : Abou-Aly Housseyn , ben-Abd-allah, ben-Sina^ el-Cheylch, el- Reys.
11 naquit l'an 37o de l'hégire, à Bokhara , ville de la Transoxiane , et il mourut dans la ville de Hamadan, l'an 4^8 , âgé de 58 ans seulement.
Le plus considérable des ouvrages d'Avi-
JSOTES. 2o5
cenne porte le titre de Kanoun, et presque tous les médecins qui ont suivi sa doctrine ont travaillé à des commentaires sur cet ouvrage, dont le texte arabe a été publié à Rome dans l'imprimerie des célèbres Médicis.
11 Ebn-Rached) ou Ebn-Bosckedj est le nom sous lequel les Arabes connaissent le médecin célèbre que nous nommons Averroès , dont le nom entier est AbourOualid Mohammed, ben- Ahmed, ben-Rached. On le regarde comme le plus savant philosophe et le plus habile médecin qu'aient eu les Arabes.
Il était né à Cordoue en Espagne, et il mourut Tan de l'hégire (1198 de l'ère chrétienne ).
Averroès passe pour le premier qui ait traduit de grec en arabe les ouvrages d'Aristote, avant même que les Juifs en eussent fait la traduction dans leur langue. Nous n'avons eu long-temps d'autre texte d'Aristote que la version latine qui a été faite sur la traduction arabe d' Averroès, à laquelle il avait ajouté de très-amples commentaires.
ao6 NOTES.
1% La dynastie des Beny-Haminad (fils de Hammad)) nommés aussi les Hammadîtes, formait une branche de celle des Beny-Zeyr ( fils de Zeyr) ou Zeyrites, dont le nom a été altéré par les écrivains espagnols en celui de Zegris. Les princes de cette dynastie passaient pour les fondateurs de la ville de Bagiah ou de Bagayahy que nous nommons Bugie, et que Léon l'Africain nomme Beggia. Suivant Abou-l-feda , les Hammadites ont commencé à régner en l'an 387 de l'hégire (997 de l'ère chrétienne).
l3 Ces détails , ainsi que tous ceux qui sont relatifs au partage des états $ Abd-el-Moumen entre ses enfans , et à la cession du royaume de Grenade, sont entièrement conformes aux documens historiques.
La ville de Fas, que nous nommons Fez9 est située, suivant el-Bakouy, dans le deuxième climat, à 18 degrés 5 minutes de longitude, et à la latitude de 32 degrés 5 minutes. Je traduirai ici les détails dans lesquels il entre sur cette ville:
« Fas, grande ville àuMoghreb, dans la partie « occidentale du pays des Berbers : elle est habi- « tée par une peuplade arabe , et est située « entre deux collines assez élevées contre leste quelles s'appuient les maisons. Elle possède « plusieurs fontaines , dont les eaux vont se « réunir et forment un large fleuve appelé Ma- « frouch.
« La ville de Faz est partagée en deux parties « qui forment comme deux villes distinctes , et « entourées de murailles. Le pays est très-fer- « tile ; on trouve parmi les habitans un grand « nombre de Juifs. »
,5 Le nom moderne de la ville que no us appelons Ceutay est formé de celui de Sebtah^ que lui donnent les Arabes, et qui lui-même tire son origine de la montagne , ou plutôt du promontoire qui est près de cette ville, et qui était connu des anciens sous la dénomination de Septa morts. Voici un extrait de la note d'el-Bakoujr sur cette ville qu'il place dans le troisième climat :
« Sebtah , ville du Moghreb, située au bord de « la mer , dans le pays des Berbers. Elle est voi-
« sine d'un rocher sur lequel la tradition ra « conte des merveilles, etc. »
,6 La ville de Grenade , nommée par les Arabes Ghranatah, ou plutôt Gharnatah^ a été pendant long-temps le siège d une souveraineté musulmane. Voici ce que dit el-Bakouy sur cette ville qu il place dans le cinquième climat.
« Gharnatah est une ville grande et ancienne, « qui n'est pas éloignée ^eUBeyrah ( Beïra ). Elle « est regardée comme une des villes les plus « belles et les plus fortes de tout le pays SAn- « dalous. La signification de son nom , dans la « langue du pays, équivaut à cellede Roummanéh « (une grenade) en arabe. Cette ville est arro- « sée par le Faloum (Rio de Oro), rivière dont le « subie est mêlé de grains d'or pur j la montagne « qui lavoisine est couverte de neige. Ce pays « produit des oliviers d'une nature merveilleuse. « A un certain jour de Tannée, lorsque le soleil « se lève , les cultivateurs prennent de leau « d'une fontaine qui est aux environs de la « ville , ils «n arrosent ces oliviers, et, le mêipe
WOTES. 209
« jour, ils voient leurs fleurs paraître, se nouer, « et leurs fruits grossir rapidement »
Le royaume deGrenade a été enlevé aux musulmans, Tan 149a de notre ère, par Ferdinand V , dit le Catholique.
*7 La ville de Salé , que les Arabes nomment Sale/ et Sala , est célèbre par ses pirateries , et est située à 4o lieues à l'ouest de la ville de Fez, dont elle dépend. Sa latitude est de 34 degrés 10 minutes, et sa longitude de 6 degrés 10 minutes. Elle est bâtie sur le bord de la mer, et partagée, par la rivière de Guerou^ en deux villes nommées le vieux Salé et le nouveau Salé.
Suivant El-Edryssy^ il y a neuf journées ou stations de la ville de Marok à celle de Salé. Suivant Hoësty cette distance n'est que d'environ 60 heures de chemin.
Cette ville est nommée s*** par Ptolémée, Sala par Pline et par Pomponius Mêla, Sela par Léçm l'Africain Çalé et Celé par Mannol , et Salée par Cardonne et Lamprière.
ni. 18
18 Les princes de la dynastie des Almohades se sont succédé dans l'ordre suivant :