A M. JOHN LEMOINE
Le 18 juin 1853.
MoNSlKlU,
Un article du Journal des Débats sur la poésie serbe m'a inspiré l'idée de publier le livre que je prends la liberté de voua adresser aujourd'hui.
Les livres, Monsieur, comme toute chose ici-bas, ont leur destinée et leur chance particulière ; aussi tous mes efforts, pour faire paraître celui-ci plus tôt, ont-ils été vains.
Aujourd'hui l'attention publique étant fixée sur les événements de l'Orient, je crains fi)rl ipio l'apparition d'un recueil de poésies ne
milieu des grands événements qui s'accomplissent sous nos yeux, il est bien permis à la politique de s'égarer quelquefois. Mais, nonobstant les opinions adverses, aujourd'hui le temps de la délivrance et de l'émancipation approche. Le canon
semble inopportune. Et en effet, ce n'est pas sans hésitation que je me suis décidé à l'offrir au public. Je me demandais si je ne commettais pas un sacrilège en parlant vers et littérature dans un moment où les hordes moscovites s'apprêtaient à fouler le sol de ma patrie. En lisant dernièrement dans votre journal la nouvelle de la note officielle par laquelle S. M. moscovite signifiait aux puissances européennes qu'elle veut occuper les Principautés danubiennes, le désespoir s'est emparé de mon âme, et je me suis écrié avec plus de raison que jadis l'ancien général de l'armée de l'Orient : GaUléen, tu as vaincu ! Car, cette fois-ci, l'occupation pourrait bien être la conquête définitive de mon pays ; et appartenir à la Russie serait l'anéantissement de ce brave et doux peuple de famille latine, que l'Europe latine laisse en proie à un peuple barbare. Je crois inutile à vous, Monsieur, qui connaissez si bien la question de multiplier mes preuves ; un seul exemple suffit : — La Bessarabie appartient à la Russie depuis 1812. Je vous le demande, qu'est-il resté des institutions roumanes dans ce pays ? Quel est le progrès qu'il a fait dans la large voie de la civilisation ? En conscience, disons tout : celte Russie elle-même, qui, depuis plus d'un siècle jouit en Europe du droit de souveraineté ; cette puissance colossale, qui a une population de 60 raillions de dénationalisés, qu'est-elle elle-même pour vouloir imposer sa civilisation en Orient:" Cette agglomération de 6 0 millions d'hommes, fiers de leur barbarie, n'a-l-elle pas, au contraire, en horreur tout progrès, et la civilisation de l'Europe occidentale n'est-elle pas son plus insupportable cauchemar? J'en appelle au témoignage de M. de Cnstine, et surtout de M. Saint-Marc Givardin lui-même.
Pour en revenir à la destinée de mon livre, je me suis décidé à le présenter au public précisément pur la raison que, si mon pays ne
qui bat en brèche les murs de Sébastopol iTiarque sur le cadran des siècles l'heure d'une rénovation. Tombe la forteresse qui commande à la mer Noire, et l'Europe entière sentira le besoin de se reconstituer pour clore enfin le grand travail d'enfantement de l'ère moderne.
Tout à vous.
Gi-ORr.Es BELL.
Ocvail plus échapper à la dominalion de la Russir, co livre sorvll de pierre tumulaire à la naissante civilisation roumane que la main du bourreau aurait ensevelie dans son berceau. Oui, Monsieur, la Roumanie, une fois à la Russie, pourra bien dire adieu A la iaugue, aux lettres, à la poésie, à tout ce qui donne du prix à la vie d'une nation.
Je vous envoie. Monsieur, mon petit travail, et vous prie d'y porter le scalpel de votre critique ; je le fais avec d'autant plus de plaisir et de confiance, que j'ai vu dans tout ce qui sort de votre plume combien vous savez être gracieux jusque dans votre sévérité.
Agréez, Monsieur, etc.