LOELVRE DE CLAUDE BERNARD
expérimentation rationnelle, scientifique, thérapeutique et toxicologique.
La méthode expérimentale. — La solution du problème médical doit être cherchée par la méthode expérimentale qui consiste dans un raisonnement à l’aide duquel nous soumettons méthodiquement nos idées à l’expérience des faits. Son critérium est 1 expérience, qui permet de vérifier une hypothèse scientifique. Cette hypothèse promotrice de vérification, provocatrice des recherches et d’expérimentations n est, suivant Bacon, qu’une idée anticipée. La méthode expérimentale est une méthode a posteriori qui a pour but d’interpréter et de confirmer les idées a priori ; elle s’appuie sur le sentiment, la raison et 1 expérience, elle doit servir de base à toutes les sciences qui veulent agir sur les phénomènes de la nature vivante.
La méthode expérimentale est le sol qui fournit à la graine (l’idée expérimentale) les conditions de se développer. Elle secoue le joug philosophique et théologique, n’admet plus d’autorité scientifique personnelle, proclame la liberté de l’esprit et de la pensée, et puise en elle-même une autorité impersonnelle qui domine la science. Elle part des faits et s’aide d’une seule forme de raisonnement, la déduction par syllogisme, pour remonter à la cause prochaine et pour découvrir le déterminisme des phénomènes. Nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la fin des choses, mais nous pouvons, dit Claude Bernard, « saisir le milieu, c’est-à-dire ce qui nous entoure immédiatement. » Cette méthode a pour objet de trouver l’harmonie entre la raison pure et les faits du monde extérieur. Prévoir et diriger les phénomènes, tel est le but du problème expérimental.
Empruntant la méthode de son maître, Magendie, Claude Bernard disait : « En entrant au laboratoire, on doit laisser les théories au vestiaire. »
U expérimentation est la base et en quelque sorte la partie exécutive de la méthode expérimentale appliquée à la médecine; elle recherche les causes des phénomènes; elle est la médiatrice entre le savant et les phénomènes physico-chimiques qui l’entoureDt.
L 'expérience n’est au fond qu’une observation provoquée dans un but de contrôle ou en vue de faire naître une idée. Un fait n’est rien par lui-même ; il ne vaut que par l’idée qui s’y rattache ou par la preuve qu’il fournit. Les grandes vérités scientifiques ont leurs racines dans les détails de l’investigation expérimentale qui constituent en quelque sorte le sol sur lequel ces vérités se développent.
« On n’arrivera jamais, dit Claude Bernard, à des généralisations vraiment fécondes et lumineuses sur les phénomènes vitaux qu’autant qu’on aura expérimenté soi-même et remué, dans l’hôpital, l’amphithéâtre et le laboratoire, le terrain fétide ou palpitant de la vie. Les faits sont les matériaux nécessaires, mais c’est leur mise en œuvre par le raisonnement expérimental, c’est-à-dire la théorie, qui constitue et édifie véritablement la science. » L ’hijpothèse expérimentale n’est que l’idée scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n’est que l’idée scientifique contrôlée par l’expérience; c’est une hypothèse vérifiée qui doit venir avant les applications véritablement scientifiques ; elle est précédée par la pratique dont elle devient le flambeau directeur. Les théories médicales ont leur point de départ dans des expériences physiologiques.
Dans la science expérimentale, il faut obtenir des faits exacts au moyen d’une investigation rigoureuse et les mettre en œuvre à l’aide d'un raisonnement expérimental, afin d’arriver à connaître la loi des phénomènes.
L’expérience facilitée par les vivisections, les recherches incessamment comparatives, une critique expéri-
l'oeuvre DE CLAUDE BERNARD
mentale sévère, doit être sans cesse contrôlée par Y épreuve-témoin. Douter sans cesse, ne pas se séparer de l’observation, fuir les idées fixes, observer sans idées préconçues, garder toujours sa liberté d’esprit assise sur le doute philosophique, telle est la méthode de l’expérimentateur qui ne crée rien dans les sciences des corps vivants et ne fait qu’obéir aux lois de la nature. La preuve en science ne constitue pas une certitude sans la contre-épreuve qui démontre le déterminisme nécessaire des phénomènes.
Dans les expériences, il faut aussi faire .varier toutes les conditions, sauf une.
Installant ses recherches au sein même de l’organisme, Claude Bernard arrivait à rendre la mort locale et passagère, et faisait ainsi, suivant l’expression de Paul Bert, I’autopsie vivante, sans mutilation ni effusion de sang.
L’emploi des poisons lui permit de porter l’analyse expérimentale sur les éléments anatomiques. « 11 eut ainsi, comme dit Renan, son réseau de communications instantanées, sa police secrète qui l’avertissait du trouble le plus furtif. » C’est ainsi qu’il montra que la strychnine agit uniquement sur les cellules excitomotrice de la moelle; l’oxyde de carbone sur les globules sanguins, le curare sur les nerfs moteurs. Ces poisons ont donc permis de localiser les phénomènes de la vie sur certains éléments anatomiques. Ce sont les plus commodes de tous les moyens à utiliser dans l’analyse expérimentale.
Un autre grand procédé d’investigation fut la vivisection, analomia animata , suivant le mot d’Haller. Claude Bernard contrôlait sans cesse ses recherches par des expériences comparatives, contradictoires, de contrôle , de façon à bien dégager la notion primordiale, le fait à découvrir.
La méthode comparative est la base des recherches physiologiques ; elle combine et multiplie les inves-
tigations de manière à maintenir identiques, d’une expérience à l’autre, les conditions inconnues: elle emploie l’épreuve-témoin pour étudier la condition variable dont on veut apprécier la valeur et connaître l’action.
« L’observateur, disait Cuvier, écoute la nature, l’expérimentateur l’interroge et la force à se dévoiler. »
Les sciences expérimentales qui ont pour objet de déterminer les lois effectives et les conditions de manifestations des phénomènes sont conquérantes, visent à l’action, sont exécutives, si on les compare aux sciences d’observation qui sont contemplatives; elles ont une évolution progressive et indéfinie et elles ont pour principe le déterminisme qui rend l'action possible.
Déterminisme. — Le déterminisme est le principe absolu de la science, car les phénomènes physiologiques apparaissent, se succèdent et s’enchaînent toujours identiques et conformes à une loi invariable, lorsqu’ils évoluent dans des conditions rigoureusement déterminées. Le principe du déterminisme n admet pas de faits contradictoires ; il s'applique également aux faits négatifs, repousse de la science les faits indéterminés ou irrationnels et exige que les faits soient comparativement déterminés.
Le déterminisme d’un phénomène, d’après Claude Bernard, est l’ensemble de ses conditions matérielles, c’est-à-dire l’ensemble de circonstances qui entraînent son apparition. Ces conditions sont évidemment accessibles, puisqu’elles sont toutes matéiielles. La matière manifeste des phénomènes qu’elle, n'engendre pas.
Toute manifestation de l’être vivant est un phénomène physiologique et se trouve liée à des conditions physico-chimiques déterminées, qui le permettent, quand elles sont réalisées, qui 1 empêchent, quand