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LES DOCTRINES POSITIVISTES ET LES LOIS DE LA LOGIQUE

nom de dieux, d'anges, de démon, de Providence, montre que tout obéit à des lois naturelles qu'on appellera, si Ton veut, les propriétés immanentes des choses. C'est là notre catéchisme*. » Dieu, par conséquent, ne sera dans l'esprit qu'une « idéalisation fictive, » une pure abslracUoa ; il ne sera hors de l'esprit, qu'une vaine hypothèse, < L'idée d'un être ihéologique quelconque, dit encore M. Littré, est une hypothèse désormais inutile.*»

Ainsi tout roule autour de la grande question de Dieu. Là est le nœud de la controverse. De la solution qui lui sera donnée dépend tout le reste. Avec l'idée de Dieu, principe de toutes les idées universelles, centre du monde intelligible, lumière de la raison, point d'appui et règle de nos affirmations, avec cette idée, dis-je, tombent ou se relèvent toutes les autres ventés. C'est donc là le point qu'il faut mettre dans tout son jour ; le débat sera fini, le problème sera résolu, la négation sera vaincue, dès que cette grande idée de Dieu ou de l'absolu resplendira au sommet de l'intelligence, apex mentis, de tout l'éclat de sa valeur objective, de son infinie et substantielle réalité.

L'être absolu est-il donc une hypothèse vaine et gratuite, comme le répètent les doctrinaires du positivisme, ou n'est-il pas plutôt la vérité la plus invincible de la science et de la raison, comme il est l'affirmation

t. ibid. p. 26.

2« Contervaiion p. 279.

la plus constante et la plus universelle de la foi des peuples ? Telle est la question capitale qui se pose entre nous et nos adversaires et dont la solution veut être mise dans tout son jour, ^

Et d'abord, qu'est-ce qu'une hypothèse ?

Quand un savant cherche à feuilleter ce livre immense qu'on appelle la nature, il aperçoit une foule de phénomènes dont les causes échappent à son observation. Ces secousses formidables qui ensevelissent des cités entières ; ces fléaux qui ravagent nos campagnes; ces météores qui éblouissent nos regards ; ces montagnes qui se soulèvent ; ces continents qui s'affaissent ; cette pointe aimantée, toujours tournée vers le nord ; ce mécanisme de l'univers, mu par des ressorts si sûrs et si prodigieux : autant de faits dont nous constatons l'existence et dont nous ignorons la mystérieuse raison.

Que fait le savant ? Il cherche à pénétrer ce mystère. Il y a là des effets, se dit-il, il doit donc y avoir quelque cause immédiate et directe de ces effets. Quelle est cette cause ? Quelle en est la nature ? Quelles en sont les lois ? Pour résoudre ce problème, il observe le détail des phénomènes, il prend acte des données déjà acquises de la science ; il consulte les principes de la raison ; il fait appel à son imagination et à son intelligence, et sous leur influence combinée, imagine et conçoit une cause déterminée qui puisse donner une raison probable de ces faits. 11 imagine ce qu'il ap-

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pelle le feu central, les courants électriques, l'attraction magnétique, les astéroïdes, la gravitation, en un mot, il construit des hypothèses. L'hypothèse est donc une cause ou une force que Ton conçoit et imagine pour rendre compte de phénomènes dont on ignore la cause réelle. Faite à l'aventure, elle est vaine et chimérique ; soumise à la discipline de la raison et de la logique, elle peut acquérir, dans des cas donnés, un degré de probabilité qui équivaut presque à la certitude. Telle est, si l'on veut, l'hypothèse de la gravitation universelle et du feu central. Mais peut-elle être entièrement certaine ? Qu'il n'y ait pas d'efTets sans cause, voilà une vérité invincible au doute. Qu'il n'y ait pas de cause dont l'action ne soit régie par des lois universelles et constantes, c'est ce qui n'est pas moins certain. Mais que l'hypothèse que j'imagine soit précisément la cause des phénomènes dont je cherche l'explication, c'est ce que je ne puis affirmer avec certitude, à moins de connaître avec évidence que mon hypothèse rend parfaitement compte des phénomènes en question, et qu'elle seule rend compte de ces phénomènes.

Or, pour arriver à cette double évidence, il faut de deux choses l'une : ou bien une observation directe et positive qui vérifie mon hypothèse ; c'est ainsi que l'observation astronomique a vérifié l'hypothèse de Huyghens touchant l'anneau de Saturne, et celle de Leverrier touchant la planète iVcptune ; om

bien, une induction rigoureuse de la raison qui, en vertu des prémisses données, affirme comme une nécessité logique, mathématiquement démontrable et démontrée, ce qui, à première vue, n'avait apparu peut-être à l'esprit que comme une simple hypothèse. Or, dans l'un et l'autre cas, l'hypothèse tombe et s'évanouit devant la certitude ; ici devant la certitude du fait, là devant la certitude de la raison ; ici devant l'évidence de l'observation directe, là devant l'évidence de l'induction précise. De ce moment, plus de doute, plus d'hésitation, plus d'erreur. Certitude empirique ou rationnelle, peu importe, ce sera toujours la certitude, et comme telle, elle restera définitivement acquise à la logique et à la science.

L'hypothèse, philosophiquement analysée, n'est donc jamais qu'une cause ou une force plus ou moins imaginaire, plus ou moins probable, essentiellement relative et contingente, presque toujours ignorée pendant des siècles, toujours inconnue au grand nombre, souvent même le rêve d'une seule École ou d'un seul homme. Son essence propre, son caractère constitutif et inaliénable est de ne jamais s'imposer comme une vérité absolue, immuable, éternelle et nécessaire ; de ne jamais exercer sur les intelligences de tous les temps et de tous les lieux l'empire d'une évidence en quelque sorte irrésistible et mathématique. Toute affirmation absolue et nécessaire, universelle et perpétuelle ; toute affirmation qui naît, pour ainsi dire, du

mouvement spontané de la logique, du sens commun, de la raison ; toute affirmation qui assujettit l'humanité tout entière au joug de son évidence ; toute affirmation de ce genre, loin d'être une hypothèse, est donc le contre-pied formel, la contradiction absolue de l'hypothèse. Elle est la lumière de la certitude ; elle tient à l'essence de la raison ; elle est un principe de la science ; elle a la valeur d'un axiome ; elle n'est pas, elle ne saurait être en aucun cas une simple hypothèse.

Eh bien ! Dieu, le Dieu vivant et personnel, dont tous les siècles ont redit le nom, dont tous les peuples ont invoqué le secours, dont toutes les religions ont proclamé la grandeur et la puissance ; le Dieu dont l'invisible présence a fait fléchir tous les genoux, courbé tous les fronts, mis la prière sur toutes les lèvres, et trouvé dans chaque conscience un asile inviolable et sacré, le Dieu des puissants et des faibles, des plus grands esprits comme des plus humbles intelligences, Dieu est cet axiome. Centre logique et substantiel où convergent toutes les idées de la raison, toutes les lignes de Texistence, toutes les certitudes de la science, toutes les révélations de l'histoire, il est, pour qui sait réfléchir à l'enchaînement des pensées et des êtres, la base première, la loi essentielle, la raison dernière et absolue de toute science.

Cela est tellement vrai que, malgré leur dédain de VaOsolUy les positivistes sont obligés de l'affirmer dans

les théories mûmes d'où ils prétendent l'éliminer. Ils enseignent non-seulement que les faits de l'expérience sont positifs et réels ; mais qu'ils sont régis par des lois universelles et constantes^ non moins positives, non moins réelles que ces faits. Or, puisque partout et toujours, les sens ne leurs révèlent que des faits particuliers et successifs, où prennnent-ils que ces faits obéissent à des lois universelles et constantes, si leur raison ne leur impose l'existence d'un ordre universel et constant, par conséquent métaphysique et absolu, sans lequel l'idée de loi n'est pas même possible? Les formules [mathématiques dont ils font la base de leur système, ne sont-elles pas autant de vérités éternelles, immuables, absolves, que les sens ne peuvent nous révéler, puisqu'ils ne voient que le contingent, le variable, le relatif, et qui dépassent ainsi, à l'infini, le domaine de l'expérience dans lequel le positivisme voudrait nous confiner ? Bien plus, peuvent-ils établir scientifiquement une seule de leurs affirmations, sans proclamer quelque principe de vérité universelle et absolue? Peuvent-ils tirer une seule conclusion d'une prémisse sans affirmer le principe d'identité ; Ce qui est, est ; le principe de contradiction : une chose ne peut pas être et nétrc pas en môme temps ? Peuvent-ils affirmer, comme ils le font, l'existence de la matière, sans proclamer le principe des substances : Nul phénomène qui ne soit inhérent à quelque substance ? induire, comme ils s'en vantent, les lois imma-

ncntes de la nature, sans souscrire au principe de causalité : Nul effet sans cause ; sans promulguer le principe de raison suffisante : Nul être, nul phénomène qui n'ait une raison suffisante de son existence ? En un mot, peuvent-ils émettre une seule pensée, constater une seule vérité générale, sans franchir le cercle du relatif, sans proclamer l'a&Âo/u? Ils affirment donc l'absolu dans le raisonnement même qui a pour but de le nier. Que s'ils l'admettent, pourquoi le nientils? Et s'ils le nient, comment ont-ils le courage de raisonner, et quel cas veulent-ils que nous fassions d'une pensée sans principe, d'un raisonnement sans raison? Bizarre logique, en vérité, qui a trouvé le secret d'affirmer du même coup ce qu'elle nie et de nier ce qu'elle affirme !

Ainsi donc, malgré le soin que mettent les positivistes à n'affirmer que des faits, à se renfermer strictement dans le domaine expérimental et sensible, l'absolu de la raison les contraint, à tout moment, à sortir de ce cercle étroit pour faire, quoi qu'ils en aient, de la métaphysique. Eux aussi parlent des substances^ des causes, des lois universelles et constantes de la nature. Eux aussi nous entretiennent d'un « univers infini » et des « moteurs illimités n de cet univers. Eux aussi cherchent dans les « propriétés immanentes des choses, c'est-à-dire, dans les forces de la Twaftèr^, l'explication du mouvement, de la vie,

de l'âme, de la société, en d'autres termes, de l'ordre

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physique, intellectuel et moral. M. Taine qui prétend nier les causes et les substances, pour les réduire à de simples faits, et ne veut voir dans l'univers qu'un « système de faits liés par la nécessité », M. Taine nous parle de a l'axiome éternel qui se prononce au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, » de la « formule créatrice dont le retentissement prolongé compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers. » Cette formule est « l'indifférente, l'immobile, l'éternelle, la toute-puissante, la créatrice.» Les positivistes sont donc tenus, sous peine de contradiction systématique, de rejeter les principes, les causes, les lois, les substances qu'ils affirment, ou bien d'admettre une substance absolue , cause et raison première de toutes les substances qu'ils soumettent à leur analyse ; un législateur absolu, cause et raison première de toutes les lois qu'ils proclament dans leurs inductions ; un moteur absolu, cause et raison première de tous ces mouvements prodigieux qu'ils soumettent à leurs formules ; une vie, une intelligence, une raison absolue, cause et raison première de toutes les vies, de toutes les intelligences, de toutes les raisons dont ils parlent dans leur biologie ; une personnalité, une conscience, une liberté absolue^ principe et raison première de toutes les existences libres, conscientes, personnelles qui sont du domaine de leur sociologie ; enfin, une sainteté, une justice absolue, principe, loi et raison suprême de tous les droits,

de tous les devoirs qu'ils développent dans leur morale. S'ils l'admettent, ils affirment le Dieu personnel et vivant, et leur raison fait justice de leur système. S'ils s'obstinent à le répudier, l'abîme de contradictions où tourbillonne leur pensée, se creuse davantage encore, et dans le vain espoir d'échapper aux nécessités de la logique, ils se condamnent, eux, les dédaigneux ennemis de VhypotJièse, à accumuler des hypothèses sans nombre, dont le ridicule le dispute a l'absurde. Ils supposent des myriades d'effets sans une cause première et absolue, c'est-à-dire sans aucune cause. Ils supposent une série de mouvements sans un premier moteur, c'est-à-dire, sans aucun moteur. Ils supposent une chaîne immense sans un premier chaînon, un fleuve sans source, des lois sans législateur, un ordre sans ordonnateur. Ou plutôt, \h supposent que la vie sort de la matière brute et inorganique, c'est-à-dire, du néant de la vie ; que l'intelligence et la raison dérivent de la matière aveugle et inconsciente, c'est-àdire, du néant de toute raison et de toute intelligence ; que l'ordre merveilleux de l'univers sort du concours fortuit ou instinctif des molécules de la matière, c'est-à-dire, du néant môme de l'ordre; que la liberté, la moralité, la justice, la vertu émergent d'une masse inerte, soumise aux lois d'une inexorable fatalité, c'est-à-dire, du néant de toute liberté et de toute moralité*. Ils renversent donc tous les principes de la

1. Voir surtout : Renan, les Seiencts de la nature et les sciences

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