‹ Les doctrines positivistes en France (volume 2)Chapitre 28 sur 135 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE POSniYISMB ET LE SCEPTICISME DE KÂNT.

La raison limitée au domaine de Texpérience. — Scepticisme métaphyinque, base des négations modernes. — Contradiction du scepticisme théorique de Kant et de son dogmatisme moral. — Les positivistes, disciples infidèles de Kant. — Ils ne gardent que le principe négatif de son système. — Examen de ce système. — Des prétendues antinomies de la raison. — Conséquences de ces antinomies. — Réfutation du scepticisme de Kant. — Conséquences du subjectivisme. — Objectivité essentielle et nécessaire de la raison humaine. — Analyse de la raison. — Conclusion.

Pour échapper à ces conclusions^ les positivistes se jettent dans un parti désespéré qui consiste à nier la logique ou la raison dans le domaine de la raison par excellence, disons mieux, dans le domaine propre eiexclusifde la raison. Je m'explique: ils n'admettent, disent- ils,la valeur des principes et des idées de la raison que dans les limites de l'expérience sensible. Au delà de ces limites ils refusent à ces idées et à ces principes toute application légitime, toute réalité objective, toute valeur démonstrative ou probante. C'est le scepticisme de Kant, non plus limité, comme le voulait ce philosophe, à la raison théorétique ou spéculative toute

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seule, mais étendue môme à la raison pratique ou morale, à la raison tout entière. Ils n'osent pas revenir complètement au sensualisme du dernier siècle que l'impitoyable critique de Hume a poussé au scepticisme absolu, en prouvant que la philosophie de la sensation ne peut établir ni l'idée de substance, ni celle de cause, ni celle de Dieu, ni celle de la loi morale, et qu'elle ne saurait, par conséquent, arriver à une connaissance scientifique et certaine quelconque. D'un autre côté, ils n'osent pas davantage reconnaître la valeur intégrale de la raison, puisque ses idées et ses principes sont la négation pure et simple de leur système. Ils prennent donc le parti de la mutiler. Nous ne nions pas, disent-ils, les idées et les lois de la raison. Mais ce ne sont que des formes de l'entendement ; elles n'ont qu'une valeur subjective. Elles ne nous apprennent rien sur la nature même des choses. Ce sont des abstractions, des « idéalisations fictives »; c'est un simple idéal dont nous ne pouvons jamais affirmer s'il correspond ou non à quelque être réel.

Ce scepticisme métaphysique^ inauguré par un des plus puissants analystes de la raison humaine, et introduit dans l'histoire de la philosophie sous l'autorité de son nom, ce scepticisme, dis-je, est devenu la base et le fond commun de tous les systèmes négatifs de notre temps. C'est sur lui que repose le positivisme pur de M.Litlréjle ^oûiishm^ naturaliste de M. Taine, le positivisme panthéistique de MM. Renan et Vache-

rot. C'est donc à lui qu'il faut demander conoipte de son principe. C'est en montrant combien cette base est faible, qu'on pourra juger de la fragilité de l'édifice qu'elle supporte.

Et d'abord Kant a fait lui-même justice de son scepticisme en accordant aux idées et aux lois de la raison morale la valeur objective et la force de démonstration qu'il refuse aux idées et aux lois de la raison pure. ((Agis conformément à la raison, de telle sorte que ton acte puisse être considéré comme une loi universelle pour l'activité de tout être libre. )> Voilà, selon Kant, le principe suprême de la raison morale. C'est \k,<iV impératif catégorique » qu'il pose comme la loi absolue, étemelle et immuable du monde des intelligences. Or, suivant Kant, pour être la loi obligatoire des êtres intelligents, l'impératif catégorique exige une condition indispensable. Cette condition, c'est la liberté. Mais, à son tour, la spiritualité est la condition nécessaire de la liberté ; l'immortalité, la condition de la sanction morale ; Dieu, la condition non moins indispensable de la liberté, de la spiritualité, de l'immortalité ; et c'est ainsi que Kant relève avec une logique inflexible, sur le terrain de la raison morale, toutes les vérités métaphysiques dont il avait fait table rase dans sa critique de la raison pure. Or qui ne voit ici la mutilation arbitraire dont le père du criiicisme s'est rendu coupable envers la raison ? Qui ne voit la contradiction palpable dans laquelle il est tombé ? Que nous en-

seigne, en effet, rexpérience dont personne, dans ce débat ne conteste la valeur ? Elle constate et affirme les existences contingentes de l'univers, Tordre merveilleux du monde, la raison et la liberté de Thomme, ridée de l'absolu, de l'infini, du parfait dans la raison. Or, je le demande, l'Existence absolue n'est-elle pas la condition des existences contingentes, au même titre que la liberté est la condition de l'impératif catégorique, ou de la loi morale ? L'Intelligence ordonnatrice n'estrelle pas la condition de l'ordre universel, au même degré que la spiritualité est la condition de la liberté ? La Raiëon et la Liberté absolues ne sontelles pas la condition de la raison et de la liberté humaines, tout aussi bien que l'immortalité est la condition de la sanction morale? Enfin l'existence réelle et actuelle de l'absolu, du parfait, de l'infini n'est- elle pas la condition de l'idée que nous avons de l'infini, du parfait, de l'absolu, à tout aussi bon droit que l'existence de Dieu est la condition de la liberté, de la sanction morale, de l'immortalité ?

De part et d'autre, les faits conditionnés sont également réels. De part et d'autre, les conditions logiques et rigoureuses de ces faits auront donc la même réalité. Le principe de raison suffisante et de causalité n'est pas moins absolu, moins universel, moins évident que « l'impératif catégorique » de la raison morale. De part et d'autre, c'est la même logique, la même évidence, la même certitude ? Et il est visible qu'il faut

accorder aux idées et aux lois de la raison pure, la même réalité objective, la même valeur qu'aux idées et aux lois de la raison morale, ou bien nier absolument et du même coup toute logique, toute vérité, toute évidence de la raison.

Les positivistes et leurs alliés sont donc des disciples infidèles du philosophe dont ils invoquent Tautorité. Gelui-ci admettait les grandes vérités métaphysiques. Eux, les nient toutes avec le même dédain. Il arrêtait son scepticisme au seuil de la raison morale ; eux rétendent à la raison tout entière. Bien plus, le critique de Kœnigsberg reconnaissait à la raison pure toute sa force et toute sa valeur, quand, l'appliquant aux données de la raison morale, il confondait pour ainsi dire les deux raisons, spéculative et morale, en une seule et même raison. Et parce que, pour pénétrer dans le monde mystérieux de l'absolu, ce puissant esprit exigeait le concours des deux yeux de la raison, ses prétendus continuateurs, aussi vains et superficiels qu'il était profond et sérieux, en ont conclu que la raison n'avait absolument pas d'yeux pour voir, et qu'il faut rayer l'absolu de la science ; semblables à un écolier qui proposerait, non-seulement de supprimer l'astronomie dans nos programmes, mais de ne plus employer ni les yeux, ni les télescopes à une observation astronomique quelconque ; et pourquoi ? parce que Newton aurait déclaré que les yeux seuls ne suffisent pas à nous révéler les secrets du ciel et que les instruments

sont indispensables au savant qui veut les connaître.

C'est donc à tort que les positivistes invoquent le scepticisme métapliysigue de Kant. Ce scepticisme ne frappe ni la raison morale, ni la raison spéculative en tant qu'elle est unie à la raison morale. Il ne s'applique qu'à la raison pure isolée. C'est une erreur née des scrupules d'une critique à outrance. Mais enfin, telle quelle, cette erreur est devenue le principe commun des négations modernes, et c'est pourquoi il faut pousser à bout ce scepticisme, lui ôter ses dernières armes et son dernier refuge,et rétablir la raison, si audacieusement méconnue, dans la plénitude de ses vérités et de ses droits.

Quelles sont donc les raisons qu'on allègue pour briser entre nos mains l'instrument de nos connaissances ? Ces raisons portent un nom devenu célèbre dans l'histoire de la philosophie : ce sont les antino^ mie* de Kant. Et qu'est-ce que ces anti7iomies qui condamnent, assure-t-on, la raison théorétique à l'impuissance absolue de rien établir au delà du monde des sens ? Le voici en peu de mots. Kant appelle antinomie une contradiction naturelle, par conséquent inévitable, qui résulte, non d'un raisonnement vicieux, mais des lois mêmes de la raison, toutes les fois qu'elle veut franchir les limites de l'expérience, pour savoir de l'univers quelque chose d'absolu. Le monde est-il éternel ou a-t-il commencé dans le temps ? Le monde est-il infini ou est-il limité dans l'espace ? Est-il

com))Osé de substances simples ou n'existe-t-il nulle part de pareilles substances ? Y a-t-il au dessus de l'univers, une cause absolument libre, ou tout est-il soumis aux lois aveugles de la nature? Existe- t-il enfin un être nécessaire, ou n'y a-t-il partout que des existences contingentes ? Sur toutes ces questions la raison peut soutenir, suivant Kant, par des arguments ù* égale valeur le pour et le contre^ le oui et le non. Il existe, pour toutes ces antinomies, un parfait équilibre et par conséquent la raison est impuissante à rien affirmer sur ces questions. Tel est le scepticisme de Kant. On voit qu'en dehors des limites de l'expérience, il enlève toute force, toute valeur objective aux idées et aux lois de la raison et renverse ainsi la base de toute métaphysique.

Et maintenant est-il vrai qu'on peut soutenir avec une érjale force que le monde est fini ou infini, étemel ou limité dans le temps, créé par un Dieu personnel et libre ou produit par une aveugle nécessité ? Est-il vrai qu'il y a ici parfait équilibre du pour et du contre ? Oui, si l'imagination et la fantaisie ont le même droit, la même valeur que les principes évidents de la raison. Non, mille fois non, si l'évidence des principes est l'i^nique loi de la raison et la règle étemelle de nos jugements. Le principe de contradiction est-il une loi nécessaire de la raison. Est-il absolument évident qu'une chose ne peut pas être tt n'être pas en môme temps ? Que des qualités contradictoires ne peuvent pas résider

dans un seul et même sujet? Qu'on ne peut pas afflrmer^d'une seule et même chose des attributs qui se contredisent et s'excluent ! Oui,tout cela est l'évidence même; tout cela est si nécessairement et si invinciblement évident de soi, que le principe de contradiction est le premier principe de la raison et la raison elle-même. Par conséquent, le monde se composant de parties et de distances finies, il est absolument contradictoire, partant impossible que le monde soit infini. Les êtres du monde étant visiblement successifs et limités dans le temps, il est absolument contradictoire, partant impossible que le monde soit étemel. La liberté existant visiblement dans l'homme, il est contradictoire et par conséquent impossible , que tout soit soumis aux lois de la fatalité; il est impossible qu'il n'y ait pas une cause libre d'où émane la liberté humaine. C'est donc un prodigieux non-sens de prétendre qu'il y a des antinomies naturelles et inévitables de la raison, que le pour et le contre ont la même valeur, que le oui et le non sont en parfait équilibre. Pour le dire, il faut mettre l'imagination et le caprice dans la même balance que la raison ; il faut nier tous les principes et toutes les évidences de la raison ; il faut nier la raison elle-même, et loin de faire appel à de prétendues antinomies pour battre en brèche cette faculté, il faut commencer par ruiner tout d'abord la raison, pour avoir le. droit de supposer et d'invoquer ces antinomies. Y a-t-il donc, ou n'y a t-il

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pas une raison ? Tout est là. S*il y a une raison, la question est tranchée ; s'il n'y en a pas, elle est encore tranchée et le scepticisme a prononcé son éternelle condamnation.

C*est ainsi que Ta entendu la raison des plus grands philosophes, non moins que la raison du genre humain. Que nous dit, en effet, cette tradition philosophique non interrompue que Leibnitz appelait IVkrnelle philosophie, percnnis p/iilosophiay et que représentent, dans tous les siècles et chez tous les peuples, ceux que Gicéron appelait les patriciens de l'intelligence? Que nous annonce cette grande voix de l'humanité religieuse, que tous les pays et tous les âges ont entendue, et qui de nos jours ne retentit pas avec moins de puissance? Partout et toujours elles ont affirmé Dieu, la Providence, la liberté, Timmortalité, la loi morale, toutes les impérissables vérités qui sont le patrimoine de notre race. Elles n'ont donc tenu aucun compte des prétendues antinomies de la raison. Elles n'ont pas cru à ces antinomies. Elles

n'ont pas cru que le pour et le contre, le vrai et le faux, ce qui est et ce qui 7i'est paSj jouissent des mêmes droits, s'appuyent sur des preuves d'une valeur et d'une certitude égales et érigent le scepticisme en loi suprême de la raison.

Il est visible, en effet, que si les antinomies qu'on allègue étaient autre chose que des chimères de l'esprit de système, il faudrait frapper sans pitié la raison

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tout entière. Les contradictoires auraient la même valeur. Le vrai et le faux pèserait du même poids dans la balance des doctrines. Les solutions et les raisonnements les plus contraires s'imposeraient avec la même force, la môme nécessité, à notre raison. Il y aurait contradiction,non seulement entre les solutions de la raison pure et de la raison morale, mais entre les idées et les principes nécessaires de la raison pure elle-même. La contradiction serait donc la loi et l'essence de la pensée, et c'est dans la formule rigoureuse

del'absurde qu'il faudrait chercher le principe suprême de la logique et de la raison.

Les disciples l'ont compris, et c'est dans cette formule de l'absurde, dans l'identité des contraires, que Hegel en Allemagne, M. Vacherot et les critiques hégéliens en France, ont placé le principe fondamental de toute raison, de toute logique, de toute vérité.

Ils ont ainsi mis à jour le néant du système. En brisant entre leurs mains l'instrument de la philosophie et de la science, ils ont renoncé, du même coup, à la raison philosophique et scientifique, pour se confiner dans le domaine de l'absurde palpable et de l'erreur sans remède.

Nous sommes donc en droit d'affirmer que les antinomies de Kant sont des fantômes sans réalité et que la base logique du positi\1sme est absolument nulle. Nous pourrions nous en tenir à cette conclusion. Mais puisque nous sommes ici à la racine des

systèmes que nous combattons, puisqua le scepticisme métaphysique, le scepticisme dans le domaine des vérités absolues est l'erreur première, le tt^tov 4«u3oc de toutes les négations modernes, nous voulons pousser jusqu'au bout cette démonstration et en finir, de notre mieux, des attaques non moins passionnées qu'insensées dont, depuis tant d'années, hélas, la raison est la victime.

Remarquons d'abord que si les idées et les lois de la

raison n'ont, comme on le prétend, qu'une valeur subjective, une valeur purement abstraite et idéale, sans que nous puissions affirmer qu'elles correspondent à des objets réels, le doute sera la loi fatale non seulement de la raison humaine, mais de l'intelligence angélique et de Dieu lui-même, ce qu'il nous est bien permis de supposer contre Kant , puisque ce philosophe démontre avec une force merveilleuse l'existence de Dieu. Car enfin, comment Dieu voit-il la vérité ? Avec son intelligence, apparemment, et non avec l'intelligence d'un autre. Mais si les idées et les lois de l'intelligence n'ont qu'une valeur subjective, si elles ne nous révèlent que la constitution et les formes de l'esprit qui connaît, et non la réalité et la nature de l'objet à connaître, il s'ensuit que Dieu lui-même ne saurait atteindre l'objet de la connaissance infinie, et le scepticisme de Kant serait la loi de tous les esprits. '( Dieu lui-même, dit excellemment M. de Margerie *,

t . Tb^odic^b, ouvrage philosophique de premier ordre, non

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ne peut pas nous faire autrement qu'en nous donnant un esprit pour connaître la vérité ; et si Ton prétend que c'est précisément notre esprit qui l'empêche de la connaître, il ne reste plus à dire qu'une chose, c'est que le seul moyen de nous mettre en rapport avec l'objectif, ce serait de supprimer le subjectif, ou que, pour atteindre la [vérité, la première condition serait de ne pas penser. » Conclusion, on le voit, <r qui serait tout à l'honneur des arbres et des pierres. »

Chose étrange, nous avons la conviction intime que les idées et les principes absolus de la raison ne sont la loi de notre esprit, que parce qu'elles sont la loi des choses. Nous avons la conviction in>incible que ces idées et ces lois n'existent pas, parce nous les voyons, mais que nous les voyons, parce qu'elles existent, et que si elles n'avaient pas une réalité objective et absolue, il nous serait impossible de les voir et de les concevoir. Et cependant, par une étrange aberration de l'esprit de système, Kant et les positivistes s'obstinent à ne voir que des formes subjectives de l'entendement, des idéalisations fictives^ un idéal sans réalité dans ce qui porte au plus haut degré le caractère de Vobjec^ tivité. Qui ne voit, en effet, que l'objectivité est le caractère essentiel des vérités à priori^ des vérités de la raison ? Pourquoi Kant a-t-il refusé de les rapporter à l'expérience, sinon parce qu'elles sont conçues comme

moins remarquable par Tanalyse des systèmes que par la rigueur de ses démonstrations.

étemelles, absolues, universelles et nécessaires ? « Or tout cela veut dire objectif. Une vérité étemelle, c'est une vérité qui existe avant moi, et par conséquent hors de moi ; une vérité absolue, c'est une vérité qui ne dépend ni de ma constitution intellectuelle, ni de celle d'aucun être créé ; une vérité universelle, c'est une vérité qui s'impose à tout être pensant, quelque planète qu'il habite ; une vérité nécessaire, c'est une vérité que personne ne peut nier sans tomber dans Tabsurde, et qu'aucun fait réel ne peut démentir, parce qu'en le démentant, il cesserait non pas seulement d'être réel, mais d'être possible. Et vous, après leur avoir reconnu psychologiquement tous ces caractères, vous venez les détruire en disant que ces vérités sont subjectives, c'est-à-dire, que ces vérités étemelles sont périssables, que ces vérités absolues sont relatives, que ces vérités universelles sont particulières, que ces vérités nécessaires sont contingentes I Pouvons-nous désirer une contradiction plus décisive contre le scepticisme et plus rassurante pour nous* ?»

Pour mieux marquer l'objectivité essentielle et inaliénable des idées et des vérités de la raison, citons les paroles d'un de ces génies immortels qu'on se plaît à considérer comme les représentants les plus illustres du savoir humain :

« Toutes ces Vérités, dit Bossuet, et toutes celles

^ Â. Db MAncERiB. Théodicéel, p. 115.

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que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps. En quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra; mais en les connaissant, il les trouvera vérités et ne les fera pas telles. Car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qui il y ait eu un entendement humain ; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire, tout ce que je vois dans la nature serait détriiit excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée , et je verrais clairement qu'elles sont toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre *. »

Citons encore ces mots par lesquels Fénelon termine son immortelle analyse de la raison humaine :

« Voilà donc deux raisons que je trouve en moi : Tune est moi-même^ l'autre est au-dessus de moi. Celle qui est en moi est très-imparfaite, fautive, incertaine, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée, enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes et supérieure à eux, elle est parfaite, éternelle^ immobile, toujours prête à se communiquer

1. BossuBT. Traité de la connaissance de Dieu et de soi même. Chap. IV.

en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent, enfin incapable d*ôtre jamais ni épuisée, ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est cette raison parfaite qui est si près de moi et si différente de moi? Où est-elle? 11 faut quelque chose de réel; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner les natures imparfaites. Où est- elle cette raison suprême ? N'est-elle pas le Dieu que je cherche * ? »

Impossible de mieux caractériser les deux raisons qui sont en nous : l'une individuelle, changeante et subjective qui voit la vérité ; l'autre universelle, immobile et objective, qui est la vérité étemelle ellemême, aperçue par notre esprit. Et c'est de cette vérité étemelle et universelle que Kant et ses imitateurs voudraient faire une forme subjective et individuelle de notre entendement ! Est-il possible, je le demande, de porter plus loin la contradiction des idées et la confusion du langage ? Est-il possible, tranchons le mot, de se moquer plus audacieusement du bon sens et de la raison elle même ?

La réalité objective des idées et des vérités de la raison est donc invinciblement marquée dans les caractères constitutifs de ces idées et de ces vérités ellesmêmes et il ne reste plus au scepticisme un seul refuge. La toute-puissance de la vérité éclate à tra-

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