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peuples. Incapables de supporter la liberté et Tautorité, les sociétés atteintes de leur souffle ne savent plus comprendre ni les conditions de l'ordre, ni les lois de la vie ; et sans cesse ballottées entre le despotisme et la licence, l'oppression, sous une forme ou sous une autre, devient le régime normal de cette matière humaine misérablement broyée sous le niveau de la fatalité et de la force.
Et que dire de la dissolution violente de tous les liens sociaux les plus indispensables à la vie des peuples ? Les lois éludées par la ruse ou renversées par la violence ; le pouvoir impuissant à commander le respect dès qu'il cesse d'inspirer la crainte ; les constitutions devenues des chartes éphémères que le caprice dicte, que le caprice déchire ; les institutions sans stabilité et sans autorité, sans' racine dans le passé, sans assurance pour l'avenir ; la sainteté des traités sa- ^ crifiée aux calculs de l'intérêt et au hasard des événements ; le droit de la force substitué à la force du droit ; la souveraineté du but érigée en dogme ; la légitimité des moyens posée en maxime ; la fidélité au serment reléguée au rang des préjugés; en un mot, les principes sacrifiés aux faits, la justice immolée à l'intérêt, l'humanité sacrifiée à la violence, le droit devenu un euphémisme, 1 honneur même amoindri dans les âmes : autant d'effets anarchiques qui se produisent dans les événements, dans la mesure même où la notion de Dieu et le sentiment
de la responsabilité morale s'effacent dans les consciences.
Et je n'ai pas encore parlé de ces théories en vogue qui fatiguent le bon sens autant qu'elles désespèrent le sens moral, et qui ne sont, à le bien prendre, que le corollaire de la fatalité et la législation même de la force. Les droits les plus inaliénables de l'individu, de la famille, de la cité, de la province, confisqués au profit de cette fiction tyrannique qu'on appelle l'omnipotence de l'État ; l'État propriétaire du sol, maître des individus, régulateur du culte, arbitre de tous les intérêts ; l'État investi du droit de penser, de parler, d'agir pour tout le monde, absorbant dans son ambitieuse abstraction toute la vie d'une nation. Le mécanisme artificiel substitué à l'organisme vivant, la théorie prenant la place des faits, les rêves de l'ignorance usurpant l'autorité des lois sociales, et l'âme même des peuples disparue dans le mécanisme oppressif qui remplace et dévore toutes les forces vives d'un peuple.
Et cependant, remarquons-le bien, il n'a pas été donné aux doctrines d'athéisme d'exercer jusqu'ici un empire universel et incontesté. Elles ont rencontré dans la conscience des individus, dans le bon sens des masses, dans les souvenirs du passé, dans la foi et dans l'immortelle vitalité de l'Église, un principe de vie et d'ordre qui lutte sans cesse, avec une infatigable énergie, contre les influences et les emportements de leur funeste empire. Que serait-ce donc si cette grande
chose qu'on appelle le christianisme ou TÉglise catholique venant à disparaître soudain, la société européenne se trouvait livrée, sans guide, sans appui, sans défense, à la domination exclusive de tous ces éléments de désordre et de mort? Qu'on en juge par les extravagances et les fureurs qui en ont signalé le triomphe au sein des orgies de la Révolution et de la Commune. La pensée même recule épouvantée devant la perspective d'un tel avenir, et l'on se rappelle involontairement le mot de Voltaire : « Si le monde était
gouverné par des athées, autant vaudrait vivre sous le pouvoir immédiat de Ces êtres infernaux qu'on nous
peint acharnés contre leurs victimes. »
Mais dans la mesure même où ces pernicieuses folies ont exercé leurs ravages, nous avons le droit de demander aux hiérophantes de l'athéisme un compte sévère des ruines et des folies, des larmes et des angoisses, des fureurs et des défaillances, des oppressions et des servitudes, à travers lesquelles leur funeste génie a poussé, depuis tant d'années, la vie politique et sociale de l'ancien et du nouveau monde.
Ce sont eux qui ont affaibli ou brisé, avec une sacrilège insouciance, ce frein religieux et moral dont la chute appelle toujours et partout l'emploi du frein de la force. Ce sont leurs principes qui ont amnistié, provoqué, encouragé ces passions tumultueuses, ces doctrines insensées, ces entreprises anarchiques, ces crimes odieux, ces attentats sans nom qui souillent tant de
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pages de l'histoire des temps modernes. Ce sont leurs principes, c'est leur logique qui a tué la liberté dans les excès de la licence, profané le culte de l'autorité dans les étreintes de l'arbitraire, désarmé l'espérance même, en ébranlant, avec un inepte délire, jusqu'aux bases séculaires de tout ordre et de toute société. Oui, ils ont désenchanté la vie et tué l'espérance, et sur les ruines peut-être irréparables de tout ce qui fait l'honneur, la dignité, la valeur du citoyen ; la force, la grandeur, la stabilité des États ; le prix, le charme, le bonheur de la vie, nous avons le droit de jeter la réprobation de la victime à toutes ces théories meurtrières qui nous obsèdent, et sous lesquelles se débat vainement, dans une agitation incertaine et défaillante, la vie si précaire des hommes et des choses de notre temps.
Ç'à été le crime et ce sera le châtiment de la Révolution française d'avoir faussé et compromis pour des siècles, par le fanatisme de son impiété et de sa haine, l'œuvre de régénération sociale qui devait remédier aux abus de l'Ancien Régime. Une révolution antérieure, non moins réelle et non moins décisive, mais plus lente et plus contenue, et par là même moins remarquée, avait rompu une première fois les véritables conditions de l'équilibre social. Brisant avec les traditions politiques du Moyen-Age, étendant de plus en plus son fatal niveau sur toutes ces libertés, ces franchises, ces institutions représentatives, ces autono-
mies municipales, provinciales et corporatives du passé, qui avaient été la garantie du droit, le frein du pouvoir, l'honneur et l'orgueil du citoyen, la royauté avait dégénéré, en France comme dans le reste de l'Europe, en un absolutisme excessif qui, tôt ou tard, devait appeler le choc et les représailles des réactions populaires. Grâce à cette révolution, un roi de France avait pu dire comme jadis les Césars païens : l'État, c'est moi, et la pyramide sociale se trouvait placée, si j'ose le dire, sur sa pointe. Pour la remettre sur sa base, sans l'abattre et sans la briser, ce n'était pas trop, assurément, de tous les efforts réunis du patriotisme et de la religion. Mais TAthéisme enveloppant dans une même haine et l'autel et le trône, ne fit prévaloir dans ses conseils que les inspirations de la colère et de la vengeance. Au lieu de compter avec le temps qui ne respecte que ce qu'il fonde ; au lieu de dégager des langes de l'absolutisme les traditions légitimes, les libertés historiques, les institutions acceptables et vraiment nationales du passé, mises en harmonie avec les besoins réels des temps nouveaux ; au lieu de féconder une œuvre de sagesse et de réparation de ce souffle religieux et chrétien sans lequel rien ne saurait durer; l'athéisme politique, égaré par son ineptie et sa haine, se fit un plaisir sauvage de renverser et d'anéantir, sans choix et sans distinction, tout ce qui était pour l'unique crime d'avoir été. Au lieu de replacer la pyramide sur sa base, .il trouva ingénieux delà
mettre en poussière, et cette poussière sociale, il crut digne de son orgueil de la féconder en la jetant dans un abîme de sang. Vaine et sacrilège entreprise I Ce qui pouvait et devait être une heureuse restauration devint ainsi une ruine nouvelle, plus calamiteuse et plus irréparable que les précédentes, et l'histoire, depuis bientôt un siècle, n'est que Teffort douloureux d*une société ébranlée jusque dans ses fondements, qui cherche, avec un effort pénible et le plus souvent infructueux, à dégager de cette ruine immense les débris épars et mutilés qui pourront servir à l'édifice de l'avenir.
Ah I si les institutions si largement libérales des peuples germaniques avaient pu suivre leur développement logique et régulier ; si les champs de Mai de Gharlemagne, véritables parlements de notre vieille France, n'avaient pas disparu dans la décadence des derniers Carlovingiens ; si les États généraux de notre pays avaient su stipuler, comme les parlements d'Angleterre, leur réunion annuelle et périodique ; alors, on peut le croire, le cours des événements n'eût été que le progrès normal de notre génie national. L'éducation politique du pays se serait faite sans interruption et sans effort. Tous les pouvoirs se seraient limités et balancés les uns par les autres. L'autorité royale eût été contenue par le contrôle des assemblées. L'action des assemblées eût trouvé son contrepoids dans les attributions du pouvoir. Une vie puissante eût cir-
culé, par le jeu naturel des institutions, dans tous les membres du corps social. Initié, par une pratique traditionnelle et constante, au règlement des intérêts les plus variés,* chacun eût appris ce qui est le secret même des peuples grands et libres : le respect scrupuleux des droits d*autrui^ la défense énergique et légale de ses propres droits. Signalés et corrigés, pour ainsi dire, d'année en année, les abus n'eussent jamais pu s'accumuler au point d'engendrer ces anomalies monstrueuses qui plus tard devaient aboutir à des catastrophes. Défendue par le droit rival des assemblées contre les séductions de la toute-puissance, la royauté n'eût point dégénéré en un lamentable absolutisme pour disparaître ensuite dans une plus lamentable anarchie. Activement mêlée aux affaires de son pays, la noblesse ne fût point tombée dans ce néant politique qui a précipité sa décadence et consommé sa ruine. Admis à faire entendre chaque année sa voix dans les conseils de la nation, le Tiers-État n'eût point été condamné à la singulière anomalie de voir tomber ses franchises, ses libertés, ses droits, dans la mesure même où il voyait grandir ses richesses, son ambition, son influence et ses lumières. Uni au culte des traditions nationales, l'esprit catholique eût élevé et sanctiflé ce sentiment du devoir, cet amour de la justice, ce respect de la loi et de l'autorité, ce souci de la dw gnité individuelle, cet esprit d'abnégation et de dévouement, cette force et cette grandeur d'Ame, sans
lesquelles les institutions les plus parfaites sont frappées d'une irrémédiable stérilité. Au lieu de ces alternatives humiliantes qui fatiguent et désespèrent la société, on eût yu le progrès politique' se poursuivre, sans secousse et sans défaites, dans le sens d'un ordre stable et d'une sage liberté. Alors ce régime du selfgoveinmentj qui était le rêve de nos fiers ancêtres, eût été une réalité, et la charte qui l'eût consacré, écrite ès'cosurs des Français, eût été autre chose qu'un morceau de papier dédaigneusement emporté par le vent des révolutions. Le problème politique que personne n'ose envisager sans inquiétude et sans tristesse, ce problème qui depuis bientôt un siècle nous a valu tant de mécomptes, eût trouvé une solution que les passions eussent respectée, parce qu'à la force de l'autorité que donnent le droit et la sagesse, elle eût joint la force de la durée que donne le temps.
Le malheur des événements ne l'a pas voulu. Peuple, noblesse et royauté, tous avaient déserté et trahi, avec une coupable imprévoyance, les institutions les plus fondamentales, les franchises les plus salutaires, les garanties les plus sages, les libertés les plus indispensables qui ont fait l'honneur du Moyen-Age et qui sont aujourd'hui encore la gloire et la véritable force de l'Angleterre. Le passé se vengea de cette trahison en nous refusant l'avenir. Grâce à l'empiétement des uns, à l'abdication ou à l'effacement des autres, un abîme se creusa entre le fait et le droit, entre les mœurs et
les institutions, entre ce qui était et ce qui voulait être. Et quand, effrayé de cette situation, on essaya de combler l'abîme, le fanatisme de Timpiété précipita toutes choses dans un abîme nouveau. Et meurtrie de cette double chute, mais toujours obsédée du fantôme de cette même impiété, la société se consume à voi^/oir vivre d'une vie stable et normale, sans qu'elle puisse se flatter d'avoir atteint le but de tant de douloureux efforts.
Résumons. Avec l'obscurcissement ou la chute de l'idée divine, s'altèrent et tombent les saintes notions de droit et de devoir, d'autorité et de liberté, de justice et de responsabUité, de soumission et de respect, de dignité et de. force morale, qui sont l'âme et la vie de l'ordre politique et social. Et s'il est un fait qui ressort avec une foudroyante évidence de l'histoire des modernes révolutions, c'est l'impuissance absolue de rhomme à fonder, avec la moindre chance de durée, des mœurs sans morale, une politique sans religion, une société sans Dieu.