CHAPITRE XVIII
L'athéisme, trait commun des systèmes modernes en apparence tes plus divers. — Nécessité de faire revivre Dieu dans ht pensée et dans les âmes. — Révélation de Dieu par la nature et rbumanité. — Révélation surnaturelle de Dieu |»ar le Verbe incarné. — De la part de vérité que renferme le positivisme. — Comment cette part de vérité sert de preuve à la révélation chrétienne. — De la méthode rationnelle et morale qui nous conduit à la vérité complète. — Le monde sans Dieu. — Dieu dans le monde et dans l'âme humaine.
Nous avons montré que le positivisme comprend un double programme : Tun oiïïciel et avoué qui écarte le problème métaphysique et religieux par une simple fin de non-recevoir ; l'autre officieux et dissimulé qui reprend en sous-œuvre le problème qu'on avait répudié d'abord et en cherche la solution dans l'atomisme rajeuni d*Épicure et de Lucrèce.
Le premier, n'est ni une philosophie, ni une religion. Le second se résume dans l'athéisme et le matérialisme purs et entraîne la ruine complète de toute philosophie et de toute religion.
Nous avons montré en second lieu que le positivisme ,
considéré, soit dans son principe, soit dans sa méthode, soit dans sa doctrine elle-même, s'offre à l'esprit comme la contradiction systématique et formelle des axiomes de la raison, des procédés de la logique, des lois de la science et de l'art, des règles de la morale privée et sociale, de tous les principes et de toutes les évidences, en un mot, qui sont la base de toute vérité et de toute connaissance.
Nous avons montré enfin que les preuves sur lesquelles il prétend s'appuyer ne sont que de vaines illusions de l'esprit de système, et que ce futur dogme de l'humanité constitue dans son ensemble et dans ses détails une des doctrines les plus humiliantes que l'esprit d'erreur ait infligées à la foi des siècles et à la raison même du genre humain.
Cette démonstration, hàtons-nous de le dire, frappe du même coup non-seulement le positivisme que nous avons eu principalement en vue ; mais tout système qui consacrerait, en niant la personnalité divine, un véritable athéisme.
Redisons-le donc à ceux qui seraient tentés de l'oublier. Ce qu'on attaque, ce qu'on nie de nos jours, ce n'est pas, remarquons-le bien, le nom môme de Dieu ; ce nom est maintenu, répété, prodigué même avec une certaine complaisance ; ce qu'on attaque, ce qu'on nie, c'est l'idée, c'est l'affirmation du Dieu véritable et vivant. Ce qu'on affirme, ce qu'on prodigue, sous les formules les plus diverses, c'est l'idée d'un Dieu qui
n'est plus Dieu, qui, loin d'être Dieu, n'en est que la parodie et la moquerie.
Qu'on analyse les systèmes négatifs qui depuis deux siècles se partagent lesépaves de la libre pensée. Qu'on étudie le matérialisme de Hobbes, le scepticisme de Hume, le naturalisme d'Helvétius, de Diderot et de leurs nombreux disciples. Qu'on pénètre dans les arcanes du panthéisme subjectif de Fichte, du panthéisme objectif de Schelling, du panthéisme idéaliste de Hegel, ainsi que du rationalisme critique et mythologique qui, par Strauss et l'École de Tubingue se rattache à ces systèmes. Qu'on approfondisse le matérialisme contemporain de Buchner et de Moleschott, le positivisme naturaliste de MM. Mil), Darwin etTainè; le positivisme atomistique de MM. Littré et About ; le positivisme à la fois atomistique eicriticistc de MM. Renan et Havet ; l'idéalisme hégélien de MM. Vacherot et Scherer : dans tous ces nombreux systèmes qui semblent parfois se contredire et s'exclure, on trouvera, pour peu qu'on sache s'orienter à travers le labyrinthe de leur pensée, la négation plus ou moins voilée de la personnalité divine. Il n'en est pas vmscul qui n'afQrme comme principe premier des choses une force aveugle, fatale, impersonnelle. Pour tous, ce qu'ils appellent Dieu, sera quelque être ou quelque formule de fantaisie, indigne de ce grand nom.
Pour les matérialistes, c'est la matière étemelle, c'est la nécessité de la nature, c'est la fatalité de ses lois. Pour les panthéistes, c'est tantôt la substance
du monde, tantôt le Moi absolu, tantôt l'identité du Moi et du non-moi, tantôt Véteniel devenir des choses qui passent du néant à l'être. Pour M. Taine, c'est Taxiome de la force contraignante; pour M. Vacherot, c'est l'idéal de la raison dépouillé de toute réalité. Pour M. Scherer, c'est le devenir de Hegel. Pour M. Littré, c'est, de fait, la loi immanente de la matière; de nom, l'idéal qu'il appelle Vhumanitc, Pour M. Renan, c'est tantôt l*étemel devenir de Hegel, tantôt l'idéal abstrait de M. Vacherot, tantôt l'atome primitif de M. Littré. Qu'on parle de matière ou d'idée, de forces ou d'atomes, d'idéal ou de réalité, les mots n'y font rien, le procédé ne varie pas; le fond reste le môme, et ce fond, c'est la négation du Dieu vivant et personnel, du Dieu parfait et infini ; ce fond, c'est l'athéisme.
Or, le positivisme nous offre la forme la plus concrète, la plus actuelle et, en un sens, la plus populaire de cet athéisme. Et c'est pourquoi nous avons fait appel aux certitudes de la raison, de la science, de la conscience, de l'art et de l'histoire, pour faire ressortir de notre mieux l'inanité de cette formidable erreur quon pourrait appeler, en toute vérité, le mal du siècle.
Oui, nous devons en faire le douloureux aveu. Ce qui a péri, sous les coups d'une négation effrénée, c'est la sainte notion de Dieu dans bien des âmes. Ce qui apéri avec l'idée divine, ce sont les vérités tutélaires qui en relèvent et qui owV fe\è \vsj&^'id le patrimoine ina-
liénable de la raison naturelle, l'objet universel et constant de la Religion, Tasile de la conscience humaine, le refuge de nos espérances et l'étemelle consolation de notre misère. Et c'est parce que Dieu a disparu de l'horizon d'un grand nombre d'intelligences, parce que les ombres de l'athéisme se sont appesanties de plus en plus sur le monde moral, parce que Dieu a été exilé,si j'ose le dire,delapatriedesàmes, c'est pour cela que la mort et le vide se sont étendus autour de nous ; c'est pour cela que le monde, livré à ses défaillances, a été ébranlé jusque dans ses fondements, et que les consciences troublées éprouvent quelque chose de la stupeur et du désespoir qui s*emparaient des anciens, le jour où l'oracle faisait entendre cette voix lugubre : les Dieux s'en vont ?
Et cette stupeur, et ce malaise, et cette vague inquiétude des esprits ne cesseront que lorsque Dieu sera redevenu l'hôte sacré de notre pensée et de notre amour ; lorsque sa présence aura comblé de nouveau le vide des croyances et des mœurs ; lorsque le soleil de Dieu, remontant à l'horizon des âmes, aura répandu, plus abondants que jamais, la vie et le bonheur sur une terre où le froid de l'athéisme n'a engendré que la stérilité, la soufTranceet la mort.
Ce qu*il faut donc faire revivre dans la pensée, dans la volonté, dans la vie des individus et des sociétés, c'est la foi intime, profonde, indestructible, au Dieu vivant, au Père gui est dans les cVeux, a\x V^^c^ V;s>\V
puissant, omniscient et tout-présent qui seul peut nous révéler l'énigme de notre destinée, guérir l'angoisse de nos âmes et les empêcher de périr d'inanition. Et à la vue des crises douloureuses qui fatiguent et consument tant de consciences, comment ne pas se sentir pressé de dissiper quelques-uns des nuages qui obscurcissent la lumière divine, et de relever quelques-unes des pierres du temple où s'abritent les espérances et les destinées du genre humain?
Rappeler au milieu de ses enfants le Père de famille que des mains parricides ont prétendu expulser comme un étranger ; rendre le Père qui est au ciel à tant d'orphelins qui s'en vont seuls, tristes et délaissés, à travers les âpres et obscurs sentiers de la vie : ah ! s'il est une œuvre qui doive tenter la générosité ou la pitié, c'est assurément celle-là. Que Dieu redescende donc sur notre terre ! Qu'il habite de nouveau au milieu de nous I A ce prix, et à ce prix seulement nous revivrons. A ce prix, notre siècle si troublé, si incertain, si anxieux, évitera les abîmes qu'il côtoie et où, trop souvent, il trébuche à travers les ténèbres accumulées devant ses pas par le redoutable génie de l'erreur.
Oh I qui nous rendra le temps où la pensée du Ciel, où le commerce intime, en quelque sorte familier et permanent avec Dieu, était l'atmosphère qui faisait vivre et palpiter les âmes ; où le souvenir de Dieu peuplait les solitudes de la terre et de la vie ; où le monde se dilatait, pour ainsi dire, dans la lumière de Dieu ;
où tous les sommets du temps se doraient d'un reflet de l'éternité ; où l'homme de foi et de prière, enivré, s'il est permis de s'exprimer ainsi, du sentiment de la présence divine, ne pouvait faire un pas, sans entendre dans chaque voix de la nature, dans chaque mouvement de son âme, quelque frémissement de l'infini ?
S'il nous paraît difficile de nous élever à la hauteur de ceux qui voyaient en quelque sorte les œuvres de Dieu en Dieu, ne pourrions-nous pas au moins nous accoutumer à voir, à bénir, à aimer Dieu dans ses œuvres? Ne pourrions-nous pas animer cette froide enveloppe de l'univers, et cette enveloppe plus froide encore de notre cœur, en y évoquant par la raison et par la foi, par la pensée et par la conscience, par l'adoration et par la prière, cet Esprit souverainement puissant, intelligent et bon, qui a tout créé, qui conserve tout, qui pénètre tout du souffle de sa vie, qui fait sentir sa présence incessante et sa perpétuelle coopération dans le mouvement de tous les atomes, dans l'essor de toutes les vies, dans l'élan de toute flamme d'intelligence et d'amour ? * Est-il une merveille de l'ordre universel qui ne porte l'empreinte de sa sagesse ? Est-il un battement de la vie universelle qui ne soit un retentissement prolongé de cette Vie infinie qui a communiqué l'être, le mouvement et la vie à toutes les créatures ? L'image de la Raison étemelle