‹ Les doctrines positivistes en FranceChapitre 21 sur 107 · LE POSITIVISME ET L'ÉTAT ACTUEL DES ESPRITS · texte numérisé non relu

LE POSITIVISME ET L'ÉTAT ACTUEL DES ESPRITS

U positivisme des mœurs — Le règne de hi fantaisie— Procédés logiques et littéraires des doctrinaires du positivisme » Erreurs qui sont le résultat de ces procèdes. — Méthode que nous suivons pour les combattre.— Marche et ordre des questions.

Le plus grand danger de l'erreur n'est pas dans l'erreur elle-même, mais dans les trompeuses apparences de vérité dont elle aime à se parer. Habile à séduire l'ignorance de l'esprit et les passions du cœur, olle se trouve, par son fond, dans une opposition radicale avec tout ce qu'il y a de noble et de divin dans Ihomme, et dès qu'elle se montre à visage découvert, la raison et la conscience, môme la raison obscurcie, même la conscience humiliée, se révoltent contre le joug dégradant que le sophisme voudrait leur imposer. Le danger, l'immense danger de certaines doctrines d'erreur, se trouve dans le masque dont elles se couvrent, dans la langue équivoque qu'elles parlent, dans le simulacre de vérité qu'elles retiennent, dans Tappareil d'ostentation qu'elles étalent, dans l'habileté avec laquelle elles savent dérober leur véritable but et

leurs véritables tendances, bref, dans un ensemble de moyens et d'artifices qui dissimulent le mensonge, en imposent aux esprits inconsidérés, et souvent étonnent^ sans les ébranler, les raisons les plus fermes et les convictions les plus profondes. Qu'on relise les annales de Tesprit humain, et Ton se convaincra que cette tactique de Terreur, aidée de la corruption des mœurs, explique seule la fortune de certains systèmes que les contemporains avaient acclamés avec passion, et pour lesquels la postérité n'a eu que du mépris.

Le danger que nous signalons a été de tous les temps. Jamais cependant, il faut le dire, il ne s'est produit dans des proportions plus menaçantes que de nos jours. Non que le génie des positivistes ait découvert des armes nouvelles. Ils se bornent, la plupart, à en effacer la rouille du temps et s'agitent, comme par le passé, avec les mômes forces et les mêmes faiblesses, dans le cercle infranchissable qu'une main toute-puissante a tracé autour d'eux. Ce qui fait leur force, c'est la faiblesse du public qui les écoute ; faiblesse telle, que jamais peut-être elle n'a été plus grande, et dont partout nous rencontrons de si alarmants symptômes, que Tinfatuation même ne saurait la nier. -

Quels sont, en effet, les traits distinstifs de la situation actuelle des esprits? Ce qui frappe avant tout l'observateur attentif, c'est cette poursuite des intérêts matériels, ce culte de l'or, cet attrait du luxe et des

ET l'état actuel DES ESPRITS. ftO

plaisirs, cette surexcitation des besoins factices, ce branle donné à tous les instincts de jouissance, en un mot, ce )}ositivism€ des mœurs, qui, partout et toujours, provoque, engendre et soutient le positivisme des idées et des crovcinccs. De là, l'oubli ou le dédain de tout ce qui s'élève au-dessus du monde des sens, le mépris des principes, l'aversion pour toute discipline logique, l'avilissement s}'stématique de la raison, la prédominance de l'imagination, la manie de l'arbitraire et du caprice, le règne de la fantaisie. Ce qu'on demande à un ouvrage ou à im s}^tème, ce n'est pas l'évidence des principes, Tenchainemcnt des preuves, la rigueur des conclusion^ ; ce n'est pas la clarté des idées, la rectitude du jugement, la précision du langage ; ce n'est pas, en un mot, la marque de la raison et de la vérité. Ce qu'on cberche, ce qu'on exige, c'est le mérite de la nouveauté ; c'est ce qu'on appelle l'originalité, et ce qu'on devrait appeler le plus souvent l'étrangeté ou la bizarrerie des idées ; c'est la hardiesse des opinions, l'assurance du ton, la vivacité des saillies, la souplesse des allures, l'habileté des procédés, l'art et le chatoiement du style, disons le mot, la fantaisie : la fantaisie en philosophie et en religion, en histoire et en littérature, la fantaisie artistique ou critique, la fantaisie bouffonne ou sérieuse, la fantaisie devenue souveraine ; souveraine de théâtre, il est vrai, revêtue d'une autorité d'emprunt, chargée, non de

conduire ou de corriger, mais d'amuser et de

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distraire un public affamé d'affaires et de plaisir».

Qu'un auteur répande les principes les plus négatifs, qu'il use son talent aux enseignements les plus corrupteurs ; qu'il mette en question Dieu, Tâme, l'immortalité, la distinction du bien et du mal, les vérités les plus élémentaires et les pliîs sacrées ; qu'il porte des coups redoublés à ces dogmes fondamentaux, qui soutiennent la moralité de l'individu, la sainteté de la famille, le respect de la propriété, la paix et la prospérité des États ; qu'il renverse, sans réserve et sans pitié,la dernière consolation des malheureux, le dernier appui de la faiblesse, et l'espérance même de l'humanité ; pourvu qu'il sache, tour à tour, affirmer ce qu'il nie et nier ce qu'il affirme ; pourvu qu'il garde le nom, tout en supprimant la chose: pourvu qu'il tempère ses impitoyables négations par l'artifice de ses réticences, par la nuance de ses équivoques, par l'apparente modération du langage; pourvu qu'il couvre les tours et les détours du sophisme, des agréments de son style, le but sera atteint, et le lecteur inattentif le suivra à travers le labyrinthe de ses contradictions, les yeux couverts du fatal bandeau, dans l'abîme ouvert de l'indifférence, du doute et de l'incrédulité.

C'est ce que savent les écrivains que nous combattons, et c'est en sacrifiant au goût d'un certain public, c'est en flattant ses tendances, en exploitant ses faiblesses, qu'ils assurent le succès de leur propagande et la vogue étrange de leurs doctrines. Affirmations

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ardies, dénuées de toute espèce de preuve * ; néga- Lons superbes et sommaires sans Tombre d*une ëfutation'; mépris arrogant pour les plus grands ;énies qui aient bonoré l'esprit bumain'; dédain ranscendanty comme ils disent, pour quiconque ne [lense pas comme eux ^; infatuation risible de leur propre génie, de leur culture intellectuelle, de leur science et de leurs systèmes '; nous ne savons quelle infaillibilité personnelle qu*ils doivent à leur discipline

1. « Notre principe consiste à se tenir constamment en dehors du sumatxirel, c'est-à-dire de Vimaginaire. » {Hevue des Deuxlondfj.) Or, le surnaturel, pour eux, ce n*est pas seulement le miracle; c'est tout ce qui est supérieur à Tbomme et à la nature ; c'est, selon M. Renan, « tout être libre, supérieur à Thomme, • c'est Oieu. La négation de Dieu est donc le premier axiome de la critique, le premier principe de la science positive. « Ceux, disentils, qui refuseraient d'admettre ce principe, n'ont rien à faire de DOS livres, et nous, de notre cou>, nous n'avons pas à nous inquiéter de leur opposition et de leur censure ; car nous n'écrivons pas pour eux. - Havkt, Revue des Deux-Mondes, l" août 1863\

2. « C'est le principe dominant de la traie histoire, comme de la vraie science, que ce qui n*est pas dans la nature, nest RiSN, et ne saurait litre compté pour rien, si ce n'est pour une idée » (Havet, Bévue des Deux Blondes ) Voyez LirrRé, Conservation^ etc., p. 29. Henan, Explications, p. 24.

3. « La métaphysique de Platon, Descartes, Malebranche, Bossoet, Fénelon, Leibnilz, Clarke peut bien faire illusion aux esprits novices. On l'admire comme histoire ; on ne la prend pas au térieux comme science. » (Bbkan, Revue des deux Mondes, t5 janvier 1860.)

4. • Le dédain est une fine et délicicieuse volupté qu'on savoure ksoi seul. » (Renan, Es^aù de morale, p. t88.)

s. « L'histoire est notre contemporaine.. Au temps de Bossuet, HIe n'était pas... La critique était inconnue à Montesquieu. •

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scientifique, et qui leur fait prendre en pitié toutes les objections de leurs adversaires ' ; romantisme historique et philosophique qui, sans rien préciser, sais rien démontrer, se joue, avec aisance et souplesse, sur les limites du rêve et de la réalité, de l'idée et de l'image, de la thèse et de l'antithèse, mêlant les notions les plus contradictoires, les principes les plus disparates, les phrases les plus creuses et les plus vides de sens, et donnant à l'esprit, sous le coup de tant de secousses et de tant d'oscillations contraires, une sorte de vertige intellectuel, sous lequel la raison ploie et succombe '. Et pour achever l'illusion, la prédiction certaine d'un dogme nouveau et d'un régime nouveau •; bien plus, la proclamation d'un axiome nouveau ^, d'une nouvelle logique, d'une « nouvelle

(Taine, Philos, français, p. 298). — « L'histoire n'a pas quarante ans. » (Ren^n, Essais, p. 106.) « La théorie scientifique commence à M. Comte, w Littr^. Dictionnaire de médecine.)

1. «Ce qui nous est objecté n'est autre qu'un thème, que noui avons dépassé et laissé derrière nous, et qui, ayant été impuissant à nous arrêter, est encorj plus impuissant à nous ramener. > (LiTTRÉ. Paroles de phil. posiliv., p. 50). « La critique, sans disputer avec des esprits bornés et décidés à rester tels, poursuivn sa route.» (Renan, Liberté dépenser),

2. a II est un principe qui s'est emparé avec force de l'espri moderne et que nous devons à Hegel. Je veux parle du principe en vertu duquel une assertion n'est pas plus vraie que Vassertioi opposée.^ — u Nous admettons jusqu'à l identité des contraires.^ <E.ScHERER, IJégel et Vhégélianisme.) « A le bien prendre, l'homme ne se contrfdtt jamais » (Renan.)

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