‹ Les doctrines positivistes en FranceChapitre 66 sur 107 · s. Matthieu, V · texte numérisé non relu

s. Matthieu, V

ST lES LOIS DB lA MOKAIB. 243

Et cette voix ne saurait tromper ; car c'est la voix, disons mieux, c'est la Loi même de l'étemelle Justice.

J'ai nommé la Douleur, et même, il faut le dire, la douleur la plus sainte, puisque c'est celle qui naît de l'oppression du droit et de la conscience. Mais combien d'autres douleurs qui pénètrent, semblables à l'air que nous respirons, dans les fibres les plus intimes de notre corps et de notre âme, ou, pour parler plus exactement, naissent et s'épanchent des repli» les plus profonds de notre être, comme les flots qui jaillissent du sein des mers? Douleurs de l'indigence et de la faim ; douleurs de la fatigue et de la lutte; douleurs de la maladie et de la mort. Et qui dira les peines de l'âme, les tristesses de la séparation, les souffrances de l'exil, les accablements de l'abandon, les terreurs des calamités publiques et sociales? Qui dira Tamertume des espérances trompées, des illusions évanouies, des croyances tombées, des amitiés brisées, des grandes causes humiliées ou abandonnées?

Qui dira les larmes brûlantes, ou plutôt ces pleurs de l'âme, répandues sur les tombes froides et muettes, où chacun de nous voit disparaître tour à tour, de* puis des milliers d'années, père , mère, frères ^ sœurs, parents, amis, tout ce qui était ici-bas l'âme de son âme, la vie de sa vie ? Qui dira ces douleurs, dont les gémissements ont suivi la trace de la famine, de la guerre , des catastrophes de notre globe et de tant de fléaux dévastateurs qui ont

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creusé un si large et si lamentable sillon à travers les longues périodes de notre histoire? PouTons-nous faire un pas sans fouler un sol trempé de larmes, sans heurter du pied quelque ruine d'une existence humaine, sans surprendre quelque mystère ou quelque tressaillement de la douleur ? Et du fond de ces ruines où s'a* britent tant de misères et de souffrances, ne semble-tilpas qu'il s'élève une plainte universelle et déchirante, la plainte étemelle de l'exilé qui ploie sous le fardeau

de sa destinée?

Ah I oui, l'humanité souffre et, depuis soixante siècles, elle jette au ciel le cri de sa souffrance, depuis soixante siècles, elle écrit dans ses annales, sur ses monuments et sur ses ruines, les lamentations sans cesse renaissantes que lui arrache une existence chargée de tant de douleurs. Depuis soixante siècles, un désir invincible du bonheur cherche, au delà des horizons de la terre, au sein de Dieu et de l'immortalité, un refuge contre les maux de la vie, un démenti aux mécomptes et aux trahisons de nos espérances, une réponse définitive et victorieuse aux ironies et aux injures du sort. Depuis soixante siècles, la prière s'élève de tous les cœurs comme le mouvement spontané et irrésistible de notre faiblesse et de notre douleur. Depuis soixante siècles enfin, la malédiction de ceux qui souffrent n'expire que sur les lèvres tremblantes qui ont appris à murmurer le nom saint et béni de Dieu.

Or, à toutes ces plaintes et à tous ces désespoirs de

la. douleur que répond la future Religion de l'humanité? Souffre et meurs I Ton Ame est meurtrie et brisée sous les coups de la fortune. C'est regrettable, .assurément. Mais qu'y faire? Il faut laisser passer l'orage. Dans quelques jours la mort va mettre fin à tout cela. Lie néant ne connaît plus la plainte, et c'est une grande consolation de penser que la vie et la douleur vont cesser ensemble et pour toujours dans le silence du tombeau.

Ainsi donc, s'il faut en croire la future Religion de l'humanité, l'existence humaine ne vaudrait pas même le flocon d'écume qui monte, on ne sait comment, ni pourquoi, du sein de la mer, se balance un instant à la surface des flots, et va se dissiper bientôt sur je ne sais quelle plage aride, triste jouet des vents et des vagues; car enfin, cette écume ne souffre pas, et l'homme, né comme elle d'un caprice du sort, comme elle, sans passé et sans avenir, objet de pitié et de dédain comme elle, l'homme souffre, et chaque page de l'histoire nous redit le cri de son étemelle souffrance. Et dans ce monde aveugle et tyrannique d'où vous avez banni Dieu, le cri de sa détresse se perd dans le vide comme le bruit d'une vague inconnue s'évanouit sur un rivage désert ; et ces larmes qui creusent ses joues ne sont que les pleurs d'un enfant abandonné qui se meurt loin de son père, loin de sa mère, loin de tout secours, au fond de quelque muette et immobile

solitude. Sa vie est un cauchemar, son espérance un

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leurre, sa prière un mensonge ; sa pensée, la torture d'un supplicié; sa douleur et son désespoir, le brisement d'un aveugle ressort. Et cet univers qui l'engendre, le pousse et le dévore avec une impassible insouciance; cet univers qui ne voit pas ses larmes, qui n'entend pas ses plaintes, qui ne se soucie pas de ses supplications ; cet univers désormais notre Dieu, que sera-t-il, sinon la déification de toutes les tyrannies les plus oppressives de la matière? divinité monstrueuse, qui ferait pâlir jusqu'à ces repoussantes idoles auxquelles les femmes de Syrie offraient jadis en holocauste les membres palpitants de leurs enfants. Vertu, devoir, sainteté, justice, abnégation, dévouement, humanité, bonheur I noms sacrés et sublimes qui ne sont que les formes diverses du nom de Dieu, qui empruntent à ce nom leur sens et leur valeur, qui tombent et se relèvent avec lui, et dont le culte, invincible au torrent des siècles, aux préjugés de l'ignorance» aux efforts du sophisme, au choc des passions, aux endurcissements même de l'impiété et du crime, survit, au fond de la conscience, au naufrage de toutes les vérités, comme les assises de nos montagnes survivent aux révolutions de notre globe ; culte étrange, qui s'impose au. cœur de l'athée, comme l'air que nous respirons s'impose à notre vie, et subsiste ainsi, au milieu des obscurités qui nous assiègent, comme une révélation intime et permanente de la toute-présence de notre Dieu.

Il n'est rien sans doute qui ne puisse servir à démontrer, avec une entière certitude, l'existence d'un Dïewconscient^ libre, personnel ^ le seul, assurément, qui mérite le nom de Dieu* Mais, nous ne craignons pas de le dire, pour qui sait réfléchiri pour qui sait tenir, d'une main ferme, le lien qui rattache notre liberté et notre responsabilité morale à la personnalité divine, cette grande et fondamentale vérité sera plus qu'une certitude métaphysique ; elle sera une évidence de fait qu'on touche, pour ainsi dire, des mains, et qui s'em<^ pare avec une force surnaturelle de tous nos sens et de toutes nos facultés. Évidence à la fois bienfaisante et vengeresse qui sera l'étemel efiroi du méchant, l'étemelle consolation de la douleur, l'éternel asile de la vertu. Évidence fortifiante qui étend notre vie fragile et misérable jusqu'aux derniers confins de l'immensité et de la durée, fait passer dans notre âme un souffle de la vie infinie, et nous élève, sans effort, à cette hauteur sereine d'où nous voyons s'évanouir à nos pieds, sans envie et sans terreur, le flot des vicissitudes terrestres, le faste des pompes et des grandeurs humaines, le tourbillon des convoitises et des passions inassouvies, le jeu immoral des tyrannies de la ruse ou de la violence, le scandale des iniquités triomphantes, en un mot, tout ce drame confus et attristant qui se déroule, sous le regard de Dieu, sur le vaste théâtre de la conscience et de l'histoire.

Et quand on considère tout cela, l'on bénit Dieu de

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nous avoir donné une telle révélation, quedis-je?une telle possession de sa vie substantielle et vivante, et, dans cette possession, la pleine conscience de notre vie intime, de notre destinée finale, de notre immortalité. L'on bénit Dieu de nous avoir livré, dans Unebranlable conviction de sa bonté et de sa justice, la solution de rénigme qui pèse sur les destinées irrégulières et en apparence si contradictoires du monde, de l'homme et de l'humanité. Et au sein des débris où disparaissent, pèle mêle, les jours et les siècles, les hommes et les empires, les berceaux et les tombes, Tâme oppressée du poids de tant de tristesses se prend à tressaillir d'espérance ; car, à travers les obscurités qui l'environnent, elle a rencontré la main de son Père et respiré le souffle de son Dieu.

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