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LE POSITIVISME ET LA SOCIÉTÉ

Influence sociale des idées.— Loi de cette influence*— Théorie sociale de M. Littré. — Fatalisme, règne des passions et de la force. — Êgoïsme politique, dégénérant tour à tour en esprit de révolte et de servilité. — Tyrannie et servitude, dernier root du système. — Liberté psychologique et morale, principe de toute liberté politique. — De la liberté civile et politique des peuples chrétiens. ~ La ruine de la liberté morale amène la ruine de la liberté politique. — Opposition de Tesprit révolutionnaire et de la liberté. — Ce qui a tué la liberté dans le passé. — Ce qui rend si difficile la solution du problème politique dans le présent. — Conclusion.

Ce qu'on remarque invariablement dans les doctrines, c'est leur tendance à se réaliser dans les faits. Ce qui varie sans cesse en elles, c'est la mesure dans laquelle chacune se réalise. La nature des circonstances, l'ardeur des controverses, l'influence hostile ou favorable des croyances, des mœurs, des lois, des institutions, contribuent, sous mille formes diverses, soit à en étendre, soit à en arrêter l'empire. Il n'est aucun principe dont l'action ne soit plus ou moins combattue, plus ou moins limitée, par Tinfluence d'un principe contraire. Aucun siècle n'a vu jusqu'ici, ni le triomphe absolu de la

vérité et du bien, ni la victoire complète de Terreur et du mal. Tous les siècles sont remplis du souvenir de leurs luttes. Oui, la lutte, une lutte ardente et immortelle se poursuivant, sous les latitudes les plus variées, à travers les vicissitudes et les fortunes les plus étranges, tel est le fait qui domine l'histoire de Thamanité. Et partout où elle a passé, cette lutte a laissé sur la trame des événements l'empreinte plus ou moins profonde, la trace plus ou moins durable des principes de vérité et d'erreur, de bien et de mal, de grandeur et de décadence qui se disputent la vie des peuples, et se déroulent, sous l'œil de Dieu, sur le vaste théâtre de l'espace et de la durée.

Vouloir transporter la logique absolue d*un principe dans le domaine relatif des faits, ne voir dans les faits que l'application rigoureuse et exclusive de ce principe, c'est donc s'exposer à faire de l'histoire un contre-sens perpétuel ; c'est osciller sans cesse de la flatterie à l'invective, d'un extrême à un autre extrême, sans qu'il puisse jamais en résulter une appréciation équitable et sensée. On prétendra faire l'histoire des faits, et ce ne sera que la mise en scène d'une théorie dans les événements. Ainsi ne procède pas le juge impartial et sérieux. Il constate l'influence d'une doctrine, mais il n'entend pas méconnaître l'action des doctrines contraires. Il sait en mesurer l'énergie, l'importance, les limites. Loin de confondre ce qui est distinct, de séparer ce qui est uni, il unit sans identifier, il distingue

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sans séparer, et faisant la part exacte des doctrines et des événements, des principes et de leurs conséquences, de ridéal et du réel, il estime que les événements sont un calque» mais un calque plus ou moins relatif et limité des principes et des systèmes. L'absolu dans les idées, le relatif dans les faits, telle est la grande loi des choses. La méconnaître, c'est se condamner à tout défigurer, et réduire l'histoire à ne plus être qu'une vaste exploitation de l'utopie et du roman, de l'esprit de parti et du paradoxe.

Nous pouvons donc considérer comme autant de lois posées par la raison et confirmées par l'expérience, les règles suivantes :

1® Toute idée tend à devenir un fait social, en d'autres termes : toute doctrine, vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, tend à se réaliser, autant qu'il est en elle, dans les arts, les sciences, les lois, les mœurs, les institutions d^une société.

2® Toute doctrine se réalise, ou, pour mieux dire, toute doctrine produit ses conséquences logiques et naturelles, soit dans les individus, soit dans la société, pour autant que le temps et les circonstances n'arrêtent pas son action.

3° L'influence des doctrines est invariable : toujours salutaire quand la doctrine est vraie, toujours funeste quand la doctrine est erronée. Ce qui varie, c'est la limite dans laquelle s'exerce l'énergie de son action.

4^ Ramenée à ces limites, la logique des idées de-

vient, dans la rigueur des termes, la logique des faits. Et plus ces limites s'étendent, plus une doctrine se généralise, plus aussi cette logique devient apparente, rigoureuse, inflexible. Un individu peut reculer devant les conséquences d'un principe ; la société, jamais. Elle est entraînée, si j'ose le dire, par le poids de sa masse, et va, bon gré mal gré, jusqu'au bout de ses prémisses.

Ces lois posées et ces réserves faites, nous pouvons déterminer, en toute rigueur, l'influence inévitable que les doctrines positivistes exerceront sur les lois, les mœurs et les institutions d'un peuple.

Suivant MM. Comte etLittré, la loi de Vhistoire veut que les peuples passent fatalement de l'état théologique et métaphysique à l'état positif. En d'autres termes, après avoir cru à Dieu et aux vérités éternelles, sur la foi de la révélation ou de la raison, les peuples sont nécessairement amenés à se passer de Dieu et de ces vérités. Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de cette loi. Bornons-nous ici à montrer quelle sera, d'après ces nouveaux législateurs, la condition de la société arrivée à l'état positif, et quelles seront les conséquences inévitables d'une telle situation.

Et d'abord « le dogme nouveau qui ne prend son existence que dans la philosophie positive appelle un régime nouveau J» Ce régime, c'est le socialisme^. Son

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