SCÈNE XHL
Hélène, Richakd, Madame de Bernt.
Richard {donnant le bras à madame de Berny). Calmez-vous, madame . . .
^ Madame dj: Berny. Je vous remercie ... ce ne sera rien !
HÉLÈNE. Eh ! mon Dieu ! . . . {Avec inquiétude^ Qu'y a-t-il donc ? . . .
Richard {qui vient de faire asseoit madame de Berny sur un fauteuil). Il y a que . . . Madame était à étudier des étoffes, lorsqu'on lui remet un petit billet . . . Elle pâlit . . . elle chancelle ... et sans mon bras qu'elle a daigné accepter . • .
HÉLÈNE. 0 ciel! c'est donc une nouvells . .
Madame de Bernt. Affreuse !... je n'irai pas au bal.
HÉLÈNE. Le bal de la marquise de Menneville?
Madame de Berny. Et quel autre m'eût causé UEe telle émotion ! c'était une lutte ! un défi public entre noua deux . . . elle avait juré de ne pas m'inviter . . , et j'avais juré, moi, qu'elle m'inviterait . . . parce que je comptais sur son frère, le directeur général, qui, pour m'être agréable, ra'avait formellement promis d'obtenir de sa sœur une invi tation ! je devais être présentée â l'ambassadeur persan , . . eh bien ! la marquise a résisté aux prières, aux instances, eux ordres de son frère . . . Quand elle devrait se brouiller avec lui, a-t-elle dit, quand elle ne devrait jamais donner de bal . . . elle ne cédera pas ... elle ne céderait à per Bonne, pas même au schah de Perse!
KiCHARD. Dès que cela devient . . • une q^iestion poli tique ... j'y renoncerais . . .
Madame de Berny (se levant). Y renoncer! . . . mais c'est une honte . . . une humiliation . . . aux yeux de tous ! . . . {Bas, à Richard.) plus encore . . . aux yeux d'une personne que je devais trouver à ce bal ! {A Hélène,) Et puis un autre chagrin, car ils m'arrivent tous aujourd'hui ! je n'ai plus besoin de ma nouvelle coiffure ! je ne vais pas ce soiî à l'Opéra !
Hélène. Comment cela?
Madame de Berny. M. de Berny, qui devait m'y conduire, vient d'être nommé d'une commission . . .
Hélène (à part), O ciel !
Madame de Berny. Qui s'assemble ce soir !
Richard. Celle dont le duc de Penn-Mar fait partie ?
HÉLÈNE (vivement). Une commission pour un chemin de fer?
Madame de Berny. Oui.
HÉLÈNE (de même). Qui doit passer dans un coin du Morbihan ?
Madame de Berny. Précisément.
HÉLÈNE (avec un transport de joie). Ah ! madame chère madame ! . . .
Madame de Berny. Qu'avez-vous donc? . . .
HÉLÈNE. Je vous aurai une invitation au bal de la marquise.
LES DOIGTS DE fM.
MA.DAME DE Bernit {poussant un cri de joie)» Ali ne me trompez pas ! {Pointant la main à son cœur,) ne me donnez pas des émotions pareilles ! une invitation . . * à moi !
HÉLÈNE. A vous ! si vous le voulez î Madame de Berny. Je le veux . . . que faut il faire? HÉLÈNE. Obtenir de votre mari . . .
Madame de Berny. Je l'obtiendrai ! oh ! oui . . ♦ je Tobtiendrai.
Richard. Mais . . . vous ne savez pas encore ... Madame de Berny. C'est égal!
HÉLÈNE. Que, dans la commission, il vote pour la rive gauche !
Madame de Bisrny. Il votera !
EiCHARD. Vous entendez bien ! la rive gauche!
HÉLÈNE. N'allez pas vous tromper.
Madame de Berny. Oui . . . oui . . . c'est compris! il faut que la commission . . . que la commission . . . donne à gauche ! ^'^ et vous comptez, pour cela, sur mon mari ! c'est dit. {A HéRne.) Mais j'aurai mon invitation ?
HÉLÈNE. Vous l'aurez ! {A Richard, pendant que madame de Berny arrange sa coiffure devant la glace à droite,) Le succès est assuré, la majorité est à nous î car nous avons déjà deux voix !
Richard. Celle du duc . il vient de me le dire!
HÉLÈNE. Et celle de monsieur Balthasar ! elle m'est acquise d'avance.
Madame de Berny (avec effroi), Balthasar!
Richard. Qu'avez-vous donc?
Madame de Berny. Je ne réponds plus de rien!
HÉLÈNE. 0 ciel !
. Madame de Berny. Si M. Balthasar vote pour, mou mari votera contre !
Richard. Ils ... ils .. . sont . . . confrères
Madame de Berny. Ils sont ennemis!
Richard. C'est . . . c'est ce que je voulais iire !
Madame de Berny. Ils se détestent! . . . une riva Uté . . .
Richard. De femmes !
Madame de Bkrny. Non, de millions! Vous no savez pas quelles haines effroyables s'aUument de million-
Qaire8 à millionnaires I nos jalousies, à nous autres femmes^ Tenvie des hommes de génie, entre eux, les guerres même des conquérants ne sont que des idylles auprès des haines des capitalistes de nos jours ; auprès de ces combats acharnés de spéculateurs qui rivalisent de créations industrielles, qui luttent de chemins de fer. qui joutent de luxe, de profusions, d'extravagances ! M. Balthasar donne un bal de vingt mille francs, M. de Berny donne un souper de quarante ! M. Balthasar crée une revue, M. de Berny fonde un journal ! Enfin, si, par bonheur, M. Balthasar à l'idée de se construire un hôtel, mon mari me donnera sur-lechamp un palais ; j'y compte bien. C'est un steeple-cliase de vanité prodigue, où le vainqueur ne voit, pour prix de la course, que le désespoir du vaincu ! . . . voilà où nous eii sommes !
Richard. Je comprends! . . . sachant que M. Balthasar est pour nous . . .
HÉLÈNE. Jamais M. de Berny ne consentira à être de 8on avis.
Richard. Aucun moyen ... de l'y contraindre?
Madame de Berny (vivement)» Si! un seul . . , {A Richard^) je vous ai dit qu'il était jaloux comme un tigre! et il y a quelqu'un dans ce moment, un adorateur assidu qui le désespère, dont l'image le poursuit même à la Bourse, et trouble ses rêves dorés ! Si je consens à ne plus le recevoir chez moi, mon mari accordera tout !
Richard. Quel dévouement ! . . .
Madame de Berny (vivement à Hélène). Mais j'aurai mon invitation?
Hélène (de même). Vous l'aurez !
Richard (avec compassion). Et ce pauvre jeune homme ... cet amoureux ? . . .
Madame de Berny (^gaiement). Peu m'importe,., je n'y tiens pas !
Richard. M. de Berny a donc tort d'être jaloux !
Madame de Berny (à Richard). De celui-là, oui!.,. {Se tournant vers Hélhie.) Adieu . . . adieu ... je répondâ de tout. {Elle sort viœment par le ford,)
LES DOIGTS DE Fifi.