ACTE I, SCÈNE IV
LE COMTE, se levant.
Donne! donne!
BERTHE
KVst-ce pas admirable de penser quMci, à un quart de lieue de Vannes, à plus de cent lieues de Paris, on reçoit ses lellrcs en quelques heures !
LA COMTESSE
Grâce à vos incomparables chemins de fer.
Comment, grand'mère! vous ne pardonnez rien à notre siècle l pas même ses chemins de fer !
LE COMTE, à Berthe.
Tiens, Berthe, ton journal...
LA COMTESSE
Un journal pour des petites filles!
BERTHE
C'est le Magasin des demoiselles..,
LA COMTESSE
Hé bien! laisse-le aux demoiselles de magasin.
BERTHE
Ah ! ingrate grand'mère ! vous ne savez donc pas qu'il donne des points de tricot charmants ?
LA COMTESSE
Ahl s'il parle de tricot... cela plaide pour lui... mais n'importe... je ne puis m'accoutumera l'idée... (Apercevant un joumal.)
Qu'est-ce que cela?
BERTHE
Un ;ibonnement de musique que j'ai pris pour ma chère cousine Hélène.
LA COMTESSE
Pour Hélène !.. Écoute, mon enfant, que toi, Berthe de Ploërmel, unique héritière d'une fortune considérable, tu t'abonnes à des journaux de musique et de tricot, je ne m'y oppose pas, mais Hélène est pauvre...
D'abord, Hélène n'est pas pauvre, puisque je suis riche !.. et que je lui doinierai une dot.
LA COMTESSE
Si M. de Plûërmel ton tuteur y consent.
BERTHE
Eh bien! quand je serai majeure ! quand je serai mariée !
LA COMTESSK.
Si ton mari le permet, et voilà des si et des quand qui peuvent changer bien des elioses; or, je te le répète, Hélène est pauvre, ses occupations doivent donc être sérieuses cumme son sort, et je te gronderai...
BERTHE
Ah I c'est ainsi !.. hé bien, je vais vous gronder aussi, moi...
(Elle s'assied sur uu tabouret aux pieds de la comtesse.) VOUS ne dirCZ paS
que c'est une idée nouvelle, celle-là, car de tous temps les pet:tes-tilles ont grondé leur grand'mère...
LA COMTESSE
Oh ! par exemple!..
BERTHE, se relevant.
Éroutcz-moi, Madame !.. Eh ! d'abord, pourquoi vous donnezvous des airs de méchante quand vous èles si bonne? (Mouvement de la comte?se ) Oh î je VOUS conuais ! je ne parle pas pour moi... vous me gàlez d'une manière scandaleuse, c'est connu... mais cette Hélène pour qui vous faites la sévère... Qui est-ce qui la recueillit quand elle fut orpheline?., qui est-ce qui Taima pendant trois ans?., quand je dis trois ans, je me trompe... car depuis quelque temps je ne vous reconnais plus.
LA COMTESSE, troublée.
Comment?..
BERTHE
Oui, Madame !.. et ce sera le second point de mon sermon: depuis mon voyage de cette année, vous n'êtes plus la même pour Hélène... vous lui parlez d'une voix sévère, presque dure... et Dieu sait si elle le mérite!.. Ce joli bonnet qui vous rend si gentille... qui vous l'a fait, n'est ce pas Hélène?., et celte couronne de fleurs qui m'allait si bien au dernier bal, et dont vous étiez si fière, qui l'avait inventée? n'est-ce pas Hélène?., et la toque de velours de mon oncle, et jusqu'au gilet qu'elle lui brode en ce moment, car on brode encore des gilels en Bretagne, tous CCS riens charmants sont autant de petits chefs-d'œuvre, des merveilles qu'Hélène, sans y attacher d'importance, crée chaque jour, comme par un art magique... Aussi... aussi M. Richard de Kerbriand, notre voisin de campagne, me disait hier qu'elle avait des doigts de fée... et il avait raison M. Richard.
LE COMTE, qui vient d'ouvrir une lettre.
Réjouissez-vous ! Tristan nous arrive.