SCÈNE ni
La Comtesse, Le Comtz.
La Comtesse. C'en est donc fait ! vous voilà doua ezabouibé dans ^industrie ! 2
Le Comte. Ecoutez-moi, ma mère, et raisonnons.
La Comtesse. Soit ! mon fils !
Le Comte. Notre famille est une des premières du Morbihan.
La Comtesse. La première, monsieur le comte..,
Le Comte. Je le sais bien, ma mère ; mais écoutezmoi : notre dépense est grande en ce moment. Je ne vous parle pas des frais occasionnés par la présence de votre petite-fille Berthe.
La Comtesse. Ma chère petite-fille, à qui son tuteur, son oncle paternel, permet à peine de venir passer l'au tomne avec nous.
Le Comte. De plus, nous avons ici toute l'année auprès de nous Hélène, votre nièce, recueillie par nous, il y a trois ans ; ce qui sans doute était fort généreux, mais ce qui n'était guère raisonnable.
La Comtesse. Hélène descend de la branche aînée, aujourd'hui éteinte ! Hélène, fille du duc mon frère, était orphelinersans fortune, je ne pouvais agir autrement.
Le Comte. Nous reparlerons de cela plus tard. Enfin, j'ai à Paris, où il me mange beaucoup d'argent, votre autre préféré, mon cher fils Tristan, et en réunissant tout cela ensemble, nièce et petite-fille, générosités et devoirs, nous arrivons à dépenser, chaque année, dix mille francs de plus que notre revenu. Il ne serait donc pas sage de laisser écnapper l'occasion de le décupler.
La Comtesse. Décupler! décupler!
Le Comte (appuyant). Dé . . . eu . . . pler ! l'affaire est magnifique et immanquable ! notre compagnie . . •
La Comtesse. Mon fils dans une compagnie !
Le Comte. Notre compagnie, grâce à un vaste système de drainage . . .
La Comtesse. Drainage ! 8 qu'est-ce que c'est encore que celui-là ! il faut qu'il se fourre des parvenus partout^ même dans le dictionnaire ! Enfin ! . . .
Le Comte. Grâce aussi à une grande exploitation de pierres meulières . . .
La Comtesse. Bon ! . . • vous voilà casseur de pierres, maintenant . . .
Le Comte. Mais, ma mère . . .
La Comtesse. Mais, mon fils, c'est déroger à votre titre, à votre nom !
Le Comte. Déroger ! ... au contraire ! c'est constater notre supériorité ! ce siècle, qui prétend que la noblesse n'existe pas, ne peut rien faire sans elle ! Il faut que tous les grands banquiers viennent à nous, pour que le public vienne à eux ! aussi, si vous voyiez comme leurs millions sont chapeau bas devant notre rang ! Ils m'ont nommé, à l'unanimité, président du conseil de surveillance, président du conseil de perfectionnement ; j'ai cent actions hors part, et tout cela, bien entendu, à la condition, formellement exprimée par eux, que je ne me mêlerais de rien, que je ne ferais rien . . .
La Comtesse. Ah ! si vous ne faites rien, c'est différent !
Le Comte. Que toucher les dividendes ... et recevoir mes chers collègues à diner . . . pour les flatter . . . N'oubliez pas qu'ils viennent lundi.
La Comtesse. Lundi?
Le Comte. Voici la liste.
La Comtesse {lisant). Neuf convives ! c'est un de trop ! . . . Mon grand service de vaisselle plate n'est que de douze personnes.
Le Comte. Eh bien ! neuf et nous trois ?
La Comtesse. Nous trois ! et Hélène ? . . .
Le Comte. Ah ! c'est vrai, j'oubliais Hélène ! quelle contrariété ! . . . Mais, j'y pense nous prierons Hélène de dîner dans sa chambre . . . elle est si bonne ! si charmante de caractère ! cela ira tout seul ! Nous retiendrons à coucher le vice-président, vous lui donnerez le pavillon d'honneur.
La Comtesse. Le pavillon d'honneur ! l'appartement de Tristan, notre fils, que nous attendons d'un jour h l'autre.
Le Comte. C'est juste . . . Eh bien ! alors, la chambre verte.
La Comtesse. La chambre verte ! . . . c'est impossible .. . c'est la chambre d'Hélène.
Le Comte. Hélène ! ... ah !.. . c'est vraiment insupportable ! car j'ai de fortes raisons pour désirer. . . . Mais au fait, rien de plus simple î on fera établir un lit pour Hélène dans votre cabinet de toilette, dans l'antichambre, n'importe où !.. . Elle est si bonne ! cela ne souifrira pas de difficulté ! . . . Ainsi, voilà qui est convenu, je vais allei jusqu'à Vannes voir si le courrier est arrivé.
La Comtesse. N'oubliez pas, auparavant, de me donner les trois cents francs que je vous ai demandés.
Le Comte. Trois cents francs ! . . . c'est que je dois Faire un versement! En avez-vous absolument besoin?
La Comtesse. C'est pour la pension d'Hélène.
Le Comte. Hélène ! encore Hélène ! . . . Mais à quoi bon, ma mère, faire une pension à Hélène ? . . .
La Comtesse. Nous sommes convenus de lui allouei chaque année une petite somme pour sa toilette.
Le Comte. Hé bien ! nous avons eu tort ! ou plutôt le vrai tort, c'est . . . comme je vous l'ai dit il y a trois ans, et comme je m'en convaincs chaque jour davantage ... le vrai tort c'est de l'avoir prise avec nous ... de nous en être chargés! (Mouvement de la comtesse qui se lève). Mon Dieu ! ma mère ! . . . secourir les gens de temps en temps, :i intervalles, à intervalles un peu éloignés, c'est bien! c'est très bien!- mais les bienfaits chroniques sont odieux! Ainsi cette petite somme est sans doute fort peu de chose, mai5» par cela seul qu'elle revient toujours, et toujours à époc^e rixe, comme une dette . . . elle vous agace, elle vous irrite, et celle à qui il faut la donner, finit par vous faire reflet d'une lettre de change vivante.
La Comtesse (se levant). Mais mon fils !.. . pourtant ! . . .
Le Comte. Oh! ce n'est pas romanesque, j'en conviens, mais c'est vrai! ou plutôt c'est juste, et naturel! Le toit de famille est fait pour abriter la famille, c'est-à-dire le père, la mère et les enfants : hors de là, rien ... on ne partage pas son chez soi ! et cette personne, à demi étrangère, qui est toujours là, qu'il faut fairo entrer dans toutes
ses dispositions, pour qui il faut déranger tous ses arrange» ments, à qui il faut réserver sa place partout, à table, et voiture, au spectacle, en voyage . . . cette personne, fûtcharmante comme Hélène, devient à la longue une gêne, un fardeau . . . Convenez-en, ma mère, il en est ainsi mênid pour vous ! j'ai vingt fois observé que la vue d'Hélène vous causait une impatience, une irritation ! . . .
Là. Comtesse Qui partaient chez moi d'un sentiment tout différent du vôtre . . . mon fils . . . Hélène n'est que ma nièce, après tout, tandis que Berthe est ma petitefille ! Eh bien ! même ici, Berthe est éclipsée par elle ! J'ai beau5 parer Berthe des plus élégantes toilettes, dès qu'Hélène parait avec sa petite robe de mousseline et un bout de ruban dans les cheveux . . . Berthe ne compte plus, on ne la regarde plus . • .
Le Comte. Silence ! . . . c'est elle !