SCÈNE V
Le Comte, La Comtesse.
La Comtesse (allant s'assoir à droite). Elle est délicieuse ! ... et Tristan et elle feront bien le plus joii couple ! . . .
Le Comte. Oui ... si leur mariage se fait !
La Comtesse. Comment ! s'il se fait ! . . je vetuf qu'il se fasse 1 c'est mon seul rêve.
Le Comte. Et le mien aussi . . .
LÀ Comtesse. Ce mariage rend à notre maison tout son éclat, en réunissant les deux branches.
Le Comte. Je le sais bien . . . mais ce mariage ne se fera pas ... du moins ... si Hélène reste ici !
1»A Comtesse (se levant). Comment ! croyez- vous Hélène capable? . . .
Le Comte. Hélène n'est capable de rien de mal mais . . . son charme, ses talents, son caractère . . . c'est différent: ils sont capables de tout, et surtout de rendra Tristan très amoureux ! ^
La Comtesse. Mais cependant, Berthe est jolie coxame un ange !
Le Comte. Et Hélène aussi !
La Comtesse. Berthe a seize ans !
Le Comte. Et Hélène vingt-deux !
La Comtesse. Eh bien ?
Le Comte. Eh bien ! eh bien ! . . les très jeunes gens n'aiment pas les très jeunes filles. Tristan était déjà à moitié amoureux d'Hélène il y a six mois ... il le deviendra tout à fait à ce voyage-ci . . . {Il se lève.)
La Comtesse. Et adieu tous nos rêves !
Le Comte. Oui, si je n'avais trouvé un remède à ce mal!
La Comtesse. Quel est-il ?
Le Comte. Il faut s'entr'aider dans les familles. Hélène a d'autres parents plus riches que nous et mon senti ment serait de leur proposer, non pas de l'adopter pendant trois ans, comme nous l'avons fait si généreusement, mais de s'en charger à tour de rôle.8 Elle irait trois mois chez l'un, six mois chez l'autre. Sa vie sera très agréable, bien plus agréable qu'elle ne l'est ici : aller sans cesse de château en château ; changer presque chaque mois de lieux, de plaisirs, d'amitiés ; ce sera charmant pour elle et pour ses hôtes ! . . . car, je le dis comme je le pense, c'est un vrai cadeau que nous faisons là à nos parents. Hélène a un caractère délicieux . . . elle jette beaucoup de gaieté dans un intérieur . . .
La Comtesse (gravement). Eh bien ! moi, j'ai depuis quelque temps une autre idée.
Le Comte. Laquelle?
La Comtesse. Berthe nous parlait tout à l'heure de notre jeune voisin ... M. Richard de Kerbriand . • •
Le Comte. Qui est de bonne noblesse.
La Comtesse. Pauvre et fier, il me rappelle toujours m Edgard de Ravenswood, de Walter Scott.
Le Comte. Excepté que sir Edgard parlait couram ment, et celui-ci ... un gentilhomme bègue ! . . .
La Comtesse. D'abord, il n'est pas bègue . . . c'est un homme timide, qui bégaye parfois, quand quelque pensée, quelque sentiment le trouble ou l'émeut ... ce n'est pas sa langue qui bégaye, c'est sa tête ou son cœur.
Le Comte. Eh bien ! après ?
La Comtesse. Eh bien ! Richard, dont le père était notre ami, a été élevé ici, en Bretagne, avec Hélène, avec Berthe, avec notre fils Tristan ... Il professe pour Hélène un dévouement, une admiration qui deviendraient aisément . . .
Un Domestique (annonçant). Monsieur Richard de Kerbriand !
Le Comte (allant au-devant de lui). Le voilà, ce cher voisin » • .