ACTE IV, SCÈNE VI
RICHARD
Argent que depuis longtemps vous m'avez rendu.
HÉLÈNE
Cette résolution si effrayante, si terrible, que le désespoir seul m'avait suggérée... je l'ai adoptée d'abord avec grand' peine... peu à peu avec résignation... et enfin avec une sorte de fierté !
RICHARD
Ah ! je vous crois !
HÉLÈNE, assise.
Quand toute sa vie on a dépendu des autres, quand on n'a jamais connu que la maison d'autrui, on ne peut s'empêcher de penser au bonheur'de la liberté et du chez soi... c'est un si doux rêve ! et j'ai vu ce rêve se réaliser, et la réalité a dépassé toutes mes espérances. Depuis deux ans que ce fonds, acheté par moi à un prix modique, a prospéré entre mes mains d'une manière si rapide et si miraculeuse, aux ennuis de l'oisiveté, ont succédé les charmes d'une vie occupée; à la dépendance, le commandement; à la misère enfin, la fortune... (se levant.) Ah! mieux encore... le contentement intérieur de l'avoir légitimement acquise. Cette maison élégante, achetée par moi, ou c'est tout comme, car je n'ai plus qu'un payement à faire, et les fonds sont dans mon secrétaire, je ne peux m'empêcher de la regarder avec un orgueil heureux. Je ne franchis pas une fois Sun large escalier, sans me dire, en m'appuyant sur la rampe: Ceci est à moi, gagné par moi ! Et ma voiture donc !.. car il m'a fallu en prendre une, non par luxe, mais par nécessité, par économie; la première fois que j'y suis montée, seule, toujours seule, je ne puis vous dire quelle folle joie s'empara de moi !.. Pendant que je contemplais ce joli équipage, pendant que mes chevaux m'emportaient dans leur course rapide, je me disais a
voix ba^se : Par toi-même, par ton travail, duchesse Hélène
te voilà rentrée chez toi!., mais le bruit de la voiture emportait mes paroles et personne, je l'espère, ne les aura entendues, pas même mes aïeux !
RICHARD
Vos aïeux vous pardonneraient votre fortune, en voyant l'usage que vous eu faites. Les grandes dames connaissent votre demeure, et les pauvres encore mieux I
HÉLÈNE
Oui, je serais heureuse!., si je pouvais oublier. ..oublier celte
scène cl'liier !.. toute cette famille qui m'a rejetée, qui a juré de ne me revoir jamais!
RICHARD
Vous n'avez plus besoin de personne, tout le monde vous reviendra.
HÉLÈNE
Quelle idée !
RICHARD
Gageons ! Et, tenez ! j'ai déjà rencontré quelqu'un qui voudrait bien, en secret et sans que la famille en fût instruite, vous voir un instant.
HÉLÈNE
Et qui donc?..
RICHARD
Cherchez. Qui voudriez-vous que ce fût?
HÉLÈNE , hésitant.
Matante?
RICHARD, souriant.
Nonl
HÉLÈNE
Bcrthc?
RICHARD
Ah ! vous parlez comme moi ! mais ce n'est pas là, j'en ai idée, ce que vous désirez le plus...
HÉLÈNE, à demi voix.
Lui-même, toujours furieux! toujours irrité! mais il a bcsoii de vous parler, pour la dernière fois]
HÉLÈNE
La dernière!