APPROBATION
Nous soussignés avons lu par commission du T. R. P. Provincial de la Province de France l'ouvrage du R. P. Pierre Mandonnet intitulé : le.^ Doîninicams et la Découverte de V Amérique, ei nous en approuvons l'impression.
Fr. Th. COCONIER, 0. P.
Maître en Théologie Trof. à l'Uuiv. de F/ibaurj,' (>uiûsc)
Fr. J. BERTHIER, 0. P.
Docteur on Théologie Piof. à rUiiiv. de Fnbourg (Suisse)
Jinprimn.lur :
Fr. Th. BOURGEOIS
l'rieur Provincial
Tous droits de reproduction et de traduction réserves
La découverte de l'Amérique est un de ces événements qu'il faut compter parmi les grands facteurs qui modifient de loin en loin la marche générale de l'histoire. Aux premiers temps de la conquête, on put croire que l'invention des Indes serait surtout un agrandissement du théâtre de la vie humaine, un champ d'expansion ouvert aux densités sociales de l'Europe, et plus encore une mine inépuisable de richesses, dont l'exploitation allait, sinon assouvir, du moins apaiser les avidités de l'Ancien Monde.
Après quatre siècles, on s'aperçoit que l'Amérique n'aura pas été seulement une conquête géographique et commerciale :
elle va être le sol d'une civilisation nou-
velle. Sans détruire ni absorber la vitalité des anciennes sociétés de TEurope, elle va déplacer le centre de gravité de l'activité humaine et ouvrir une nouvelle période historique.
Ces pressentiments n'ont pas été étrangers à la fermentation universelle qui s'est produite dans les esprits et dans divers pays au moment du quatrième centenaire de la découverte. L'Italie, qui a donné l'inventeur ; l'Espagne, qui a réalisé la conquête ; les États-Unis, qui ont recueilli le meilleur de l'héritage et ont une foi invincible dans leurs destinées, ces trois nations ont convié le reste de l'humanité à leurs fêtes. Les sciences, les lettres, les arts, ont de leur côté fourni des contributions moins bruyantes et moins populaires, mais plus solides et plus durables. L'histoire surtout s'est appliquée à ressusciter le passé, à faire revivre les événements et les hommes qui y ont été mêlés. Dans ce retour
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ardent vers des choses et des noms disparus, rien n'a été oublié de ce qui tient de près ou de loin au fait colossal de la découverte et à la personne de celui qui en fut l'héroïque instrument. Les familles, les cités, les provinces, des pays entiers, se sont complus à l'évocation des glorieux souvenirs dont ils se considèrent comme les gardiens authentiques et les protecteurs nés. La conscience d'être parmi les héritiers d'un de ces lots de gloire, encore que nous soyons le dernier des ayants droit, nous a inspiré le désir de rappeler la part qu'un grand ordre religieux eut dans les idées et les événements qui aboutirent à la découverte du Nouveau Monde. Par le principe même de leur cosmopolitisme, les grandes sociétés monastiques jouissent d'une sorte d'ubiquité, et leur présence se manifeste presque toujours dans les mouvements historiques contemporains de leurs siècles de prospérité.
Toutefois il n'est pas dans notre des- S(*in d'aborder, même sommairement, l'histoire de l'action exercée par Tordre dominicain en Amérique. Cette œuvre est immense ; elle embrasse la plus belle partie des efforts faits par le christianisme pour conquérir spirituellement le Nouveau Monde.
Les travaux d'évangélisation forment la base de cette activité déployée par les Frères Prêcheurs. De bonne heure leurs missionnaires se répandent partout. Souvent ils accompagnent les conquérants, et s'établissent au cœur des régions nouvellement explorées. Ils multiplient leurs fondations, autour desquelles rayonnent des camps volants de missionnaires. Ils convertissent, baptisent, instruisent et <*ivilisent les Indiens. Placés dès l<'s débuts de la conquête entre les indigènes et leurs compatriotes, ils protègent leurs néophytes et moralisent les conquérants. Quand les passions humaines, plus
puissantes que la religion et la justice, se déchaînent contre les Indiens, ils élèvent hautement la voix, flétrissent partout l'iniquité, écrivent contre les abus, traversent rOcéan, obtiennent des édits des rois d'Espagne et des décrets des souverains pontifes pour sauvegarder les droits d'une race sans défense. En butte à la fois aux colères de leurs compatriotes, dont ils entravent l'ambition et l'arrogance, et à l'inconscience des Indiens, qui les confondent avec leurs maîtres, ils ont souvent à subir les persécutions des uns et des autres, et arrosent tous les coins du Nouveau Monde du sang d'un incessant martyre.
Barthélémy de Las Casas, avec son demi siècle d'apostolat, est pendant la première moitié du xvi' siècle l'âme de cette évangélisation et de la protection de la race américaine. Décoré par Charles Ouint du titre officiel de Protecteur des Indes, il se multiplie partout ; il franchit
huit fois l'Océan, discute avec les ministres et les souverains, écrit contre les abus et les adversaires de ses clients, revient et parcourt les Indes pour y faire observer de plus justes lois, tente des projets gigantesques, et se trouve aux prises avec la légion des conquérant^ et les résistances de la nature elle-même. Entre temps, ou plutôt au milieu de ces agitations, il écrit et il discute les questions de droit, fait le tableau, passionné peut-être mais sincère, des souffrances des Indes, et cherche à émouvoir l'Europe par la vue de ces douloureux spectacles. Vieilli, mais non abattu, il rentre en Espagne et se retire dans un couvent de Valladolid. Il se fait l'historien de ces luttes de la conquête auxquelles a été mêlée sa vie et où se sont usées ses forces. Il demeure le centre où viennent aboutir toutes les pétitions, toutes les plaintes, tous les désirs des missionnaires du Nouveau Monde et de leurs lidè-
les. Il est leur agent infatigable à la cour; il fait porter des décrets, surveille la nomination des évêques, envoie des renforts d'apôtres, et meurt, le dernier survivant de cet âge héroïque, remplissant encore à Madrid son rôle de solliciteur et de Protecteur des Indes (1).
Au Nouveau Monde, les dominicains ont porté de tous les côtés les efforts de leur dévouement et de leur zèle. Ils sont missionnaires, protecteurs, juristes, linguistes, historiens, professeurs, inquisiteurs et prélats (2). Maîtres du haut ensei-
(i) Sur Las Casas, voyez son Ilistoria de las Indias, 5 vol., Madrid, 1875-1876, où l'auteur donne de nombreux renseignements autobiographiques sur les premiers temps de son séjour en Amérique ; J. A.Llorente, Œuvres de Las Casas, précédées de sa vie, 2 vol., Paris, 1822 ; A. Helps, the Life of Las Casas the apostle of tJie Indies, 1 vol., London, 1883 (4° édit.); G. Gutierrez, Fraij Bartolomé de Las Casas, sus tiempos y su apostolado, i vol,, Madrid, 1878 ; A. M. Fabié, Vida y Escritos de Fray Bartolomé de Las Casas, 2 vol., Madrid, 1879, etc.
(2) Pour rhistoire générale de l'ordre en Amérique on peut consulter : A . Remesal, Historia de la provincia de S. Vicente de Chiapa y Guatemala, de la orden de
gnement en Espagne, ils sont les fondateurs des universités de l'Amérique, et donnent de nombreux évoques à tous les
s. Domingo. Madrid, 1619, 1 vol. fol. A. Davila Padilla, Historia de la fundacion y diseur so de la provincia de Santiago de Mexico, de la crden de Predicadores, por las vidas de sus varones insignes y casos notables de Nueva Espana, Madrid, 1592; Bruxelles, 1625, i vol. fol. J. Melendez, Tesoros verdaderos de las Indias en la Historia de la gran provincia de S. Juan Bautista del Perii^ de el Orden de Predicadores, Roma, 1681, 3 vol. fol. Alfonso de Zamora, HistoHa de la provincia de San Antonino del nuevo reyno de Granada^ Barcelona, 1701, 1 vol. fol. Alfonso Fernandez, Historia ecclesiastica de nuestros tiempos, etc., Tolêdo, 1611, 1 vol. fol. A. Rose, les Domi?iicains en Amérique, Paris, 1878,
Les principaux ouvrages écrits par les dominicains sur l'histoire de l'Amérique sont ceux de B. de Las Casas : onze traités sur les affaires des Indes, publiés en 1552 à Séville, seconde édition de ses Œuvres, à laquelle manquent plusieurs traités, Barcelone, 1646. Llorente, Œuvrcn de Las Casas, Paris, 1822, 2 vol , édit. franc, et espagnole: elle contient six des Irailês déjà édiles de Las Casas ol deux inédits. Fabié dans le t. II de sa Vie de Im,s Casas, a publié de nombreux documents, parriii lesquels des lettres et écrits de Las Casas. B. de Las Casas, Historia de las Indias, Madrid, 18715-1876, 5 vol. ; de las Antiguas Gentes del Perù, Madrid, 1892, 1 vol. in-S*». A. Remesal. Historia gênerai de las Indias occidentales, y particular de la gohernacion de Chiapa y Guatemala, Madrid, 1620, fol. A. Davila Padilla, Varia Historia de la Nueva Es- . pana y Florida, donde se iratan miichas cosas notables
sièi;('s de cette Église naissante (l).
Ils ont enfin l'honneur de compter dans leurs rangs les deux premiers saints de l'Amérique : Louis Bertrand, un de ses plus admirables apôtres, et Rose de Lima,
ceremonias de Indios, y adoracion de sus idolos, descubrimientos, milagros, vidas de varones ilustres, y otras sucedidas en esta provincia, Valladolid, 1632 et 1634. l vol. fol. J.-B. du Terire, Histoire générale des Antilles haUtées par les Français. Paris, 1667-1671, 4 vol. in-4», J. B. Labat, Nouveau Voyage aux isles de V Amérique, Paris, 1742, 8 vol. in-12. A. Touron, Histoire générale de l'Amérique depuis sa découverte, Paris, 1763-1770, 14, vol. in-12.
Sur l'histoire primitive de l'Amérique et les antiquités indiennes: Diego \)wv3ir\, Historia de las Indias de Nueva Espana y islas de Tierra Firme, Mexico, 1867-1880, 3" vol. in-4. Cet ouvrage est la réunion des deux traités auxquels le P. Duran avait primitivement donné les titres de : Historia de los Indios Mexicanos^ et Antiguallas de los Indios de la Nueva Espana. Brasseur de Bourbourg, Popol Vuh, le livre sacré et les mythes de Vantiquité américaine, avec les livres héroïques et historiques des Quiches. Paris, 1861 : c'est la publication du ms. du P. Francisco Ximenez. Gregorio Garcia, Origen de los Indios del Nuevo Mundo y Indias occidentales, Valencia, 1607 ; Madrid, 1729, 1 vol. fol.
(1) Il n'y a pas moins de 62 nominations d'évêques dominicains en Amérique pendant le xvi" siècle, bien que plusieurs de ces Églises aient été établies assez lard.
la première et la plus gracieuse fleur de sainteté des Indes. Aussi, après plus d'un siècle et demi d'établissement dans le Nouveau Monde, Clément X pouvait-il déclarer que ce l'ordre de Saint Dominique semblait avoir reçu du Ciel en partage la glorieuse mission d'amener à la «(.connaissance du vrai Dieu et d'assujettir à l'Église romaine la grande nation américaine » (1).
Mais, ainsi que nous l'avons dit, notre pensée n'est pas de mettre la faux dans cette belle moisson d'histoire, malgré le plaisir que nous trouverions à y couper quelques épis. Notre dessein se borne présentement à écrire ce que nous appellerions volontiers la préface de l'histoire i\es dominicains en Amérique. Avant l'heure de ses grandes entreprises et de ses vastes travaux, l'ordre eut une part honorable dans les événements qui pvr-
(1) Bulle du 16 avril 1671. Rose, l. c, p. 8.
INTRODUCTION il
parèrent la découverte des Indes ; et c'est l'examen de cette participation, demeurée trop longtemps obscure et oubliée, que nous entreprenons dans ce petit écrit.
Cette étude est ardue en plus d'un point ; mais nous ne doutons pas que ceux qui s'intéressent au passé glorieux de l'ordre de Saint Dominique et à l'histoire de l'Église, ne trouvent quelque intérêt aux pages que nous leur offrons.
Sans toucher donc à l'histoire même (le l'Amérique, nous examinerons quelle ;i été l'influence exercée par les grands docteurs dominicains du xnf siècle sur le mouvement scientifique qui prépara la découverte du Nouveau Monde, et quels services signalés un célèbre Frère Prêcheur, Diego de Déza, rendit généreusement à Christophe Colomb dans les diflicultés qui entourèrent son immortelle •ntreprise.