‹ Les dominicains et la découverte de l'AmériqueChapitre 3 sur 24 · O LES DOMINICAINS · texte numérisé non relu

O LES DOMINICAINS

née avec le reste des conceptions pythagoriciennes, dont elle était une dépendance étroite. En tout cas, il est indubitable que Socrate et Platon lui avaient accordé une place dans leur enseignement (1). Mais ce fut Aristote qui le premier donna à cette idée comme à tant d'autres sa formule et son développement scientifique. C'est lui que nous entendrons dans Finterprétation et les commentaires détaillés d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin, et sa doctrine ne perdra rien à nous être présentée par ces deux grands esprits.

Du jour où Aristote eut établi la théorie de la sphéricité de la terre en l'appuyant de démonstrations positives que nous acceptons pleinement encore, la science hellénique ne rétrograda plus sur ce point. Géographes et cosmographes, disciples et commentateurs du chef du péripatétisme, tous reçurent sans conteste la doctrine du Maître et se la transmirent fidèlement. Ératosthène, Strabon (2), Claude Pto-

(1) Vivien de Sainl-Marlin, Histoire de la géographie. Paris, 1873, p. 96.

(2) Strabo, Géographie. Basileœ, 1523, lib. I, p. 6: a Pari eliam modo ad Indos et ad Hispanos habitalio (differentiam habet plurimam) è quibus illos ad orientem maxime, hos autem ad occasum inclinari scimus omnes. Sic

ET LA DÉCOUVERTE DE l'aMÉRIQUE 2v

lémée (1), pour ne nommer que les maîtres de la géographie antique (2), demeurèrent les adeptes d'Aristote.

La théorie de la sphéricité terrestre passa aux mains des Arabes avec le reste de l'héritage péripatéticien. Les philosophes musulmans le recueillirent avec une ardeur passionnée, sans le conserver toujours dans sa pureté originelle, bien que, sur le point particulier qui nous intéresse, ils se soient montrés fidèles interprètes du maître. C'est par les traductions de l'arabe d'abord que la société chrétienne fut mise pour la première fois, au commencement du xin® siècle, en contact avec le péripatétisme. Avicenne et Averroès furent les deux grands patrons du dehors qui le présentèrent au moyen âge. De leur côté, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin devinrent les vrais

et antipodas inter se quodammodo esse, nescii non sumus ». — Lib. II, p. 79 : « Subjectum ergo sit, rotundam una cum mari terram esse, unamque et eandem cum sequoribus superflciem habere ».

(1) Dans son Almageste, le chap. iv du livre I**" est consacré à la question de la sphéricité de la terre : « Quod terra quoque sphserica sit ad sensum quantum ad universas partes ». Trad. de Georges de Trébizonde. Basileae, 1541, p. 4.

(2) Vivien de Saint-Martin, l. c, p. 132, 169, 199.

initiateurs chrétiens qui acceptèrent intégralement Tœuvre d'Aristote, et l'acclimatèrent dans un milieu qui lui avait été fermé jusqu'alors ( l) . L'entreprise tentée et menée à bonne fin par ces deux maîtres fut, dans le sens le plus réel et le plus étendu du mot, une révolution scientifique. Leur premier, sinon kur plus grand coup de génie, ne fut ni dans cette compréhension vaste et profonde qu'ils eurent des doctrines grecques, ni dans l'exposition monumentale qu'ils réalisèrent, ni dans l'application qu'ils firent de tout un système scientifique à l'interprétation du dogme chrétien pour constituer la théologie ; leur coup de maître fut dans la claire vue de la valeur réelle du trésor immense qui leur était offert, et dans la hardiesse qu'ils mirent à le défendre et à le dispenser autour d'eux. Ce fut cette action combinée d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin qui, plus que toute autre, porta d'un coupla société chrétienne au niveau scientifique atteint parle plus haut développement du génie hellénique. Nous n'avons pas à dire ici à quelles résistances se heurtèrent, dans la société intellec-

(I) La seule réserve qui doive être faite est pour les premiers livres de la Logique d'Aristote, que l'Occident possédait depuis que Boèce en avait fait des traductions.

i:t la découverte be l'amérique ^9 tuellcduxiii* siècle, les efforts des deux grands novateurs. En tout cas, parce que leur œuvre était la garantie d'un vaste progrès, elle triomlia rapidement, par sa propre valeur, d'un conservatisme étroit et mal compris.

Les idées aristotéliciennes en matière de osmographie et de géographie bénéficièrent Il triomphe général des doctrines péripatéticiennes au xni^ siècle; mais elles ne tardèrent nas à avoir, elles aussi, leurs contradicteurs et urs ennemis. L'existence des antipodes, dans laquelle Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin avaient une foi si profonde, trouva surtout des adversaires résolus pendant les siècles suivants. Au xv® siècle, elle semble avoir été largement battue en brèche. Les explorations nombreuses de l'Asie depuis trois cents ans, jointes aux progrès de la navigation, avaient attiré l'attention sur des questions restées d'abord plus ou moins dans le domaine de la théorie, mais qui se trouvaient finalement commander toutes les entreprises pratiques d'exploration du côté de l'Océan. Il sem- ]>le que ces résistances aux idées aristotéliciennes de la sphéricité de la terre soient arrivées à leur maximum d'intensité au temps de Christophe Colomb, preuve manifeste du

recul scientifique opéré depuis le xiii^ siècle. Les arguments, ou plutôt les autorités sur lesquelles l'opposition basait alors ses résistances, étaient fort anciennes. Elles appartenaient, à proprement parler, à la société chrétienne et à ses maîtres. Tandis que la sagesse grecque et la sagesse latine, que le néoplatonisme alexandrin et la science arabe forment comme une chaîne ininterrompue, qui conserve sans hésitation et développe même les théories de la sphéricité et de Thabitabilité des antipodes, les , docteurs chrétiens semblent avoir constitué de leur côté, sinon une tradition constante, vu le peu de place donné par eux aux questions d'ordre purement scientifique, du moins une tendance fort accusée à rejeter ces mêmes doctrines, ou à les tenir en suspicion. Lactance avait presque persiflé cette prétention de faire marcher les hommes la tête en bas et de constituer une sorte de monde renversé (1). Lactance ne soupçonnait pas que son objection, formulée avec quelque dédain, ferait elle-même un jour soulever de pitié les épaules à Albert le Grand (2).

(1) Institut, divin. y III, xxiv.

(2)« Nec audiendi suntqui fingunt ibi homin es habita re non posse, eo quod caderent a terra si ibi habitarent :

EL LA DEt^uU VERTE DE l'aMÉRIQUE 31

Saint Augustin embrassa à son tour l'opinion deLactance, mais avec des réserves dont il importe de tenir compte. <r il n'y a, dit-il, aucune raison de croire ce que Ton raconte des antipodes, c'est-à-dire des hommes qui seraient du côté opposé de la terre, pour lesquels le soleil se lèverait quand il se couche pour nous, et dont les pieds seraient tournés vers les nôtres. D'ailleurs, les partisans de cette opinion reconnaissent eux-mêmes qu'ils ne peuvent s'appuyer sur aucune donnée historique, mais seulement sur des conjectures et des déductions. Suivant eux, la terre est suspendue dans la sphère céleste, et occupe le lieu le plus inférieur, qui est en même temps le centre du monde. Ils pensent pouvoir conclure de cela que la partie de la terre qui est au dessous de nous ne doit pas être à son tour privée d'habitants. Mais ils ne prennent pas garde que, quand bien même le monde serait sphérique et qu'il y aurait quelque raison à cela, il ne s'ensuivrait pas que dans l'autre hémisphère, oi^i soat rassemblées les eaux, il y eût une terre ferme, et, au cas où elle existerait,

dicere enim eos cadere qui pedes liabent ad nos, vulgaris imperitia est ». De Katura locorum. Opéra omnia. Paris, ■r^oi, t. XI, p. 554.

*"i2 LES DOMINICAINS

qu'elle fût occupée par des hommes. L'Écriture, qui fait autorité pour les événements passes, puisque ses prédictions se sont réalisées ; l'Écriture n'imagine rien de semblable, et il serait par trop absurde de dire que quelque^ hommes aient pu traverser par la navigation l'immensité de TOcéan étaient établi de l'autre côté un rameau de la descendance du premier homme d (1).

Ce texte, que nous avons rapporté intégralement et mot à mot, est fort important, car il nous dévoile la pensée exacte de saint Augustin, laquelle est d'ordinaire mal comprise et mal jugée.

Observons tout d'abord combien saint Augustin était peu familiarisé avec les doctrines péripatéticiennes: il ignore les fondements rationnels qui établissent invinciblement la sphéricité de la terre, et n'en a qu'une vague idée, tirée de l'analogie de la forme de la terre et de celle du monde.

En revanche, le grand docteur ne fait qu'une faible opposition à l'admission d'une terre glo- Imlaire. Ce contre quoi il s'inscrit en faux, c'est l'existence d'une terre ferme aux antipodes, au milieu des eaux de l'Océan, et surtout

(1) De Civitate Dei, lib. XVI, cap. ix.

LT LA DÉCOUVERTE DE L AMÉRIQUE ùo

d'une terre habitée. La question de la sphéricité de la terre et celle de l'existence d'un continent océanique étaient en effet deux questions différentes et presque indépendantes Tune de Tautre. Après la démonstration d'Aristote, on ne pouvait raisonnablement rejeter la sphéricité de la terre; mais la réalité d'une partie solide de la croûte terrestre émergeant de l'eau dans l'autre hémisphère était une donnée encore problématique. Aristote n'avait rien affirmé à ce sujet, et ce qu'il avait dit de la proximité relative des côtes orientales de l'Asie et de celles de l'Europe laissait aisément entendre le contraire. Les grands commentateurs du moyen âge, sauf Albert le Grand, n'allaient pas au delà, et Christophe Colomb lui-même n'imagina jamais l'existence d'un continent interjacent entre l'Europe et l'Asie. Rien en effet, en dehors d'une certaine analogie qui pouvait induire à imaginer l'hémisphère inférieur constitué à l'instar du nôtre, rien ne pouvait établir positivement l'existence de terres aux antipodes. Seules l'expérience et la découverte devaient résoudre efficacement des doutes de cette nature.

Enfin, il est digne de remarque que les défiances de saint Augustin vis-à-vis des antipo-

y 4' LES DOMINICAINS

des et de leur habitabilité procèdent de doutes rationnels bien plus que de l'exégèse scripturaire. Au fond, ce à quoi l'Écriture, d'après l'évèque d'Hippône, semble se refuser, c'est à la non unité de l'espèce humaine, affirmation qui est elle-même d'ordre scientifique. Mais qu'une émigration d'une portion de l'humanité ait pu s'établir dans les eaux du vaste Océan, saint Augustin se refuse à y croire, parce qu'il lui semble impossible que les hommes aient pu franchir une telle immensité. On voit donc que, dans rhypoLhèse de l'existence d'antipodes habités, la seule exigence biblique est dans l'affirmation de la communauté d'origine entre toutes les fractions dispersées de l'humanité ; et si saint Augustin se refuse à croire au fait de la présence d'habitants aux antipodes, c'est en appuyant son opinion sur les seuls éléments rationnels du problème.

Quoi qu'il en soit, la suprématie doctrinale de saint Augustin dans l'Église latine servit de passeport à la négation des antipod(3S. Ce fut surtout l'autorité du grand docteur et celle de Lactance qui, bien des siècles plus tard, à Salamanque et à Grenade, tinrent en échec les plans de Colomb.

Entre ces deux points extrêmes, un certain

ET LA DÉCOUVERTE DE L AMÉRIQUE o5

nombre d'écrivains ecclésiastiques avaient abordé les mêmes questions. Jusqu'au xni® siècle, ils les avaient assez communément résolues dans le sens de saint Augustin ; mais il est vrai de dire que ce problème n'a pas encore été étudié d'une façon critique. Faute d'établir des distinctions dans la matière, les auteurs qui y ont touché Tont fait d'une façon pitoyable, ne comprenant pas qu'il fallait, d'après les idées mêmes de saint Augustin, faire une quadruple catégorie : ceux qui nient la sphéricité terrestre ; ceux qui l'admettent simplement ; ceux qui ajoutent à cette conception l'existence d'un continent interocéanique aux antipodes ; enfin, ceux qui soutiennent Thabitabilité de ces régions. Pour n'avoir pas distingué ces notions élémentaires, on a placé dans la première caté^ gorie des écrivains qui n'appartiennent qu'à la quatrième, substituant ainsi une idée antiscientifique à une défiance qui, en son temps, pouvait être très légitime, puisque rien ne l'avait encore infirmée. Nous ne parlons pas des savants critiques qui, lisant le mot orbis terrarum dans quelques auteurs, y ont vu l'équivalent de la sphéricité terrestre, alors qu'il s'agissait en propres termes de la forme circulaire attribuée au monde habité

Si) LES DOMINICAINS

connu des anciens, lequel était imaginé comme une plate-forme arrondie ou une sorte de bouclier (1).

Bref, et pour ne pas nous arrêter plus longtemps aux préliminaires de notre sujet, jusqu'au xni^ siècle les docteurs chrétiens montrèrent peu d'inclination à admettre l'existence d'habitants établis aux antipodes; et si quelques-uns acceptèrent l'idée d'une terre sphérique, ce fut sans connaître toutefois les preuves scientifiques rigoureuses de cette vérité, qu*Aristote allait dévoiler au xiii'' siècle.

L'introduction de l'aristotélisme dans la société chrétienne du moyen âge marque, ainsi que nous l'avons dit, une étape capitale dans l'histoire des idées cosmographiques qui devaient préparer la découverte du Nouveau Monde. Aussi les hommes qui, comme Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, furent les

{!) M. Gaflarel, dans son ouvrage Histoire de la découverte de VAmériquet Paris, 1892. 2 vol., a mis le comble à ce désarroi en recueillant au hasard de la plume ce que d'autres auteurs avaient écrit sur ce sujet. C'est ainsi maintenant qu'à quelques pages de distance on peut voir les mêmes personnages rangés parmi les partisans de doctrines contraires : par exemple, Isidore de Séville (t. I, p. 178 et 184), Raban Maur et Guillaume de Conch^s (p. 180 et 185).

El LA DÉCoUVEtiTE DE L'aMÉRIQUE 87

premiers instruments de cette rénovation scientifique, méritent-ils d'arrêter notre attention. Il y avait, en effet, au xm^ siècle, une difficulté sérieuse à Tacceptation de la théorie de la sphéricité de la terre et de ses conséquences. Elle résultait de l'attitude générale prise depuis des siècles par la majorité des docteurs chrétiens. Des esprits respectueux de la tradition ecclésiastique et de ses autorités, comme Tétaient Albert le Grand et son disciple, pouvaient être exposés à des défiances, peut-être même à un déni de justice à l'égard diine haute vérité scientifique, si un sens profond du vrai et du réel ne \enait les tenir en garde contre cet écueil. A nul moment l'idée qui portail en elle la découverte du Nouveau Monde ne fut plus exposée à une méconnaissance qu'à celui où elle faisait pour la première fois son entrée dans la société savante chrétienne. Aussi est-ce un vrai titre de gloire pour les deux grands hommes qui dotèrent le moyen âge des spéculations antiques les plus solides et de l'enseignement scientifique le plus positif, d'avoir été les premiers et les plus puissants patrons des idées cosmographiques qui allaient préparer le milieu dans lequel devait se développer le génie de Colomb,

et où allait éclore le projet de la découverte des Indes.

On nous permettra donc d'exposer avec leur développement naturel les vues d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin sur le sujet qui nous occupe. Bien peu de nos lecteurs, nous en avons la conviction, soupçonnent jusqu'à quelles limites ces deux maîtres ont poussé leurs affirmations scientifiques touchant la théorie de la sphéricité terrestre, et moins encore à quels étonnants pressentiments s'est laissé aller leur génie dans l'exposition et le développement de leurs preuves.

Page 1