‹ Les douleurs de la vieChapitre 119 sur 292 · Chantas nunquàm excidit. I Cor. xiii · texte numérisé non relu

Chantas nunquàm excidit. I Cor. xiii

et celte charité qui ne meurt pas embrasse, dans son unité, Dieu, nous-mêmes et le prochain. Il n'y a plus, en effet, deux ou trois vertus de charité, mais une seule. Si donc la charité du juste mourant monte avec lui dans le ciel, si elle brille d'un éclat plus radieux sur les horizons sans nuages de la bienheureuse éternité, comme un astre qui en s'élevant accroît ses splendeurs, pourquoi ce juste cesserait-il de brûler des mêmes ardeurs pour tous ceux qu'il aima saintement sur la terre? Pourquoi lorsqu'il aime plus son Dieu, lorsqu'il s'aime lui-même, n'aimerait-il pas aussi son prochain davantage ■• ? » — Dans une des révélations dont il favorisa sainte Catherine de Sienne , Dieu daigna lui dire : «Bien que tous mes élus soient indissolublement unis ensemble par une parfaite charité, il y a toutefois une singulière communication , une joyeuse et sainte familiarité, entre ceux qui se sont réciproquement aimés en ce monde. Par ce mutuel amour ils s'efforçaient de croître dans ma grâce, en allant de vertu en vertu; par lui, l'un était pour l'autre un moyen de salut; par lui, l'un et l'autre s'entr'aidaient à me glorifier, en eux-mêmes et dans le prochain. Eh bien, ce saint amour mutuel n'est aucunement diminué dans l'éternité ; il leur apporte , au contraire , une plus grande abondance de joie et de contentement d'esprit ^. » L'une des plus ingénieuses fictions de Dante, dans sa grande trilogie, Paradis-Purgatoire-Enfer , est de représenter Dieu comme un centre éternel et suprême , et tous les êtres gravitant autour de lui dans une série de cercles, plus ou moins éloignés suivant le mérite et la pureté de chacun. A mesure que cet éloignement s'accuse , l'ardeur pour se rapprocher du centre divin augmente , l'impossibilité d'y réussir est elle-même une pénitence et une purification graduelle qui , accomplie , permet de s'élever de cercle en cercle. L'éternel tourment des damnés serait surtout cette

1. R. P. Blot, Au ciel on se reconnaît, pp. 76-78. ?.. Sainte Calher. de Sienne, Le Dialogue , ch. 41.

éternelle attraction à laquelle ils ne peuvent qu'obéir, et qui jamais ne sera satisfaite. Image saisissante tout au moins, si elle n'est point une exacte peinture de ce qu'en cette vie nous ne pouvons connaître, Dieu en ayant fait le secret de son éternité.

t Marie- Louise de France, fille de Louis XV, qui avait embrassé la règle austère du Carmel , voyant approcher la mort, s'écriait : « Il est donc arrivé, ô mon Dieu, il est arrivé ce moment ! Oh I qu'il m'est doux de vous sacrifier ma vie I » Et comme ses sœurs pleuraient autour de son lit : « Point de larmes, leur dit-elle : oui, j'espère que nous nous retrouverons toutes dans l'endroit où je vais. » La jeune sœur chargée de la soigner l'avait quittée par obéissance pour aller prendre un peu de repos. La sainte religieuse, ne voulant pas lui causer le chagrin de ne plus la retrouver à son réveil, l'envoya chercher. Dès qu'elle parut : — « Adieu, sœur Séraphine, lui dit-elle avec un pieux transport : c'est tout de bon que je m'en vaisî — Et où allez-vous donc . ma mère? » s'écria celle-ci en courant à elle avec l'expression d'une amère douleur. — « Gardezvous de me plaindre : je croyais que le Bon Dieu me réserverait encore bien des croix , et voilà que par sa miséricorde tout est fini ! J'ai la confiance qu'il me donnera son paradis : ne suis-je donc pas très heureuse? Non je n'aurais jamais cru qu'il fût si doux de mourir... ^ » Et peu après : « Il est donc temps! allons, hâtons-nous d'aller au ciel. » Et elle expirait doucement, le 23 décembre 1787. — Au moment où elle rendait le dernier soupir, quelques religieuses qui priaient pour elle devant le Saint-Saw^ment entendirent un bruit extraordinaire dans le chœur, sans que rien y donnât lieu. C'était l'âme bienheureuse, sans doute, qui les avertissait de son départ et les remerciait de

1. Nous avons déjà entendu cette même parole dans la bouche de Louis XIV mourant.

leurs prières. Marie-Louise, avant de mourir, avait promis à Tune des sœurs que\ dès qu'elle serait auprès de Dieu, elle le prierait de la délivrer de sa frayeur au sujet des morts. Elle tint parole, et montra bien que du haut du ciel on reconnaît les siens. A peine eut-elle expiré, que la sœur fut entièrement guérie. La pensée de la peur ne lui venait pas même auprès du corps, non encore enseveli, de sa bonne mère. Plusieurs miracles suivirent le trépas de cette admirable servante de Dieu.

Le bienheureux Henri Suso, de Tordre de S. Dominique, avait pris ce dernier nom (celui de Suso , qui était celui de sa mère, pour honorer la piété maternelle, à laquelle il devait tout. Cette vertueuse mère était morte un vendredisaint, à la même heure que Notre-Seigneur. Henri étudiait alors à Cologne. Elle lui apparut durant la nuit, toute resplendissante. « Mon fils, lui dit-elle, aime de toutes tes forces le Dieu tout-puissant, et sois bien persuadé qu'il ne t'abandonnera jamais dans tes travaux et tes peines. J*ai quitté le monde, mais ce n'est pas là mourir, puisque je vis heureuse dans le paradis , oii la miséricorde divine a récompensé l'amour immense que je portais à la Passion de notre Sauveur Jésus-Christ. — 0 ma sainte, ô ma tendre mère, s'écria Henri, aimez-moi toujours dans le ciel comme vous l'avez fait sur la terre, et ne m'abandonnez jamais dans mes afflictions ! » La bienheureuse disparut , et son fils resta inondé de consolation ^

« Puisque nous vivons ici-bas comme des étrangers et des voyageurs , soupirons après le jour qui nous ramènera dans notre demeure et qui nous réintégrera dans le royaume des cieux. Quel est celui qui, étant exilé, n'aurait pas hâte de rentrer dans sa patrie ? Quel est celui qui , pressé de retourner par mer auprès des siens, ne désirerait pas ardemment un vent favorable, afin de pouvoir plus tôt embrasser ceux qui lui sont chers? Notre patrie, c'est le paradis, et

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