‹ Les douleurs de la vieChapitre 240 sur 292 · Les Petits Bollandistes, 6^- édit., t. V^ p · texte numérisé non relu

Les Petits Bollandistes, 6^- édit., t. V^ p

Dieu révéla à S. François d'Assise qu'il était du nombre des élus, et lui promit le paradis. Cet homme séraphique fut tellement transporté de joie et ravi hors de lui-même, que, huit jours durant, il ne fît que pleurer et se répandre en cantiques, répétant continuellement : Le paradis l oui, nous irons en paradis! Et il songeait si peu à dormir, à manger, à vivre , qu'absorbé dans cet abîme de douceur il était insensible à tout le reste. Peu rn importe le monde entier, s'écriait-il, puisqu'un jour j'aurai le paradis! — S. Ghrysostome disait aussi : « S'il me fallait passer par mille enfers, pourvu que je fusse assuré de trouver au bout le paradis , oh I que ces enfers me seraient agréables I » — Et combien de saintes âmes consentiraient à rester jusqu'au jour du jugement dans les ardeurs du purgatoire , à la condition qu'on leur donnât l'assurance qu'elles entreront un jour dans la gloire éternelle ! Or, telle est l'assurance dont les âmes du purgatoire sont en possession : elles savent, sans crainte de se tromper, que Dieu les aime en père , qu'elles sont héritières , et qu'elles régneront un jour avec lui dans la gloire. Ces âmes bénies sont donc une nation sainte, une race choisie, un peuple de justes, appelés à posséder la terre promise. Elles sont chargées de mérites et de grâces. Saintes, aimées de Dieu, elles ne sauraient être en proie , comme les réprouvés, à la fureur, à la rage, au désespoir, au déchirement de la volonté qui n'admet ni patience ni calme ni soumission. Il n'y a plus pour elles de craintes sur l'avenir : tous les péchés sont bannis du purgatoire; elles ont l'absolue certitude que, malgré la grandeur de leurs souffrances , elles n'offenseront jamais plus la bonté infinie de Dieu; elles sont désormais à l'abri de toute faiblesse, de toute séduction, de toute violence extérieure, de toute chute funeste qui pourrait faire tomber de leurs m^ains la palme de la victoire'. Quelle conso-

1. Y. Mois des Morts, par M. l'abbé Lévesque, p. 134. Ouvrage excellent, dont on ne saurait trop recommander la lecture.

lation donc! quel adoucissement aux peines rigoureuses de l'expiation!

Ce qui augmente merveilleusement cette consolation et cet adoucissement, c'est cette autre pensée, d'un désintéressement sublime, que par leurs souffrances les âmes contribuent à la gloire de Dieu, en satisfaisant à sa justice. La gloire de Dieu est devenue leur unique but , leur seule préoccupation; sïmmoler pour elle, la procurer au prix de tous les sacrifices , leur est un perpétuel rafraîchissement. Brûlez, coupez, immolez. Seigneur, disent-elles avec S. Augustin, pourvu que nous entrions sans réserve dans les voies de votre éternité. Et avec S. Paul : Quand je suis accablé de maux, c'est alors que la joie du ciel surabonde dans mon cœur, et que je suis tout inondé de douceur * . Comme Daniel , elles peuvent s'écrier : Oui , mon Dieu a envoyé son ange me consoler; il a lié la gueule des lions affamés prêts à me dévorer. Jamais je ne me trouvai plus heureux que dans ce lieu de souffrance et d'agonie. Le ciel est partout oii l'on trouve Dieu et ses anges.

Ce n'est pas qu'elles aiment leurs douleurs pour ellesmêmes et comme douleurs, cela est impossible; mais elles s'y résignent à cause de Dieu qui en est la fin, et dont la volonté est qu'elles souffrent avant d'arriver à lui. L'extrême fidélité à cette soumission fait devant le Seigneur le prix de leurs peines sensibles. Comme les malades icibas, loin de s'irriter contre le remède, elles le désirent, elles sont pleines de reconnaissance , alors même qu'elles gémissent et réclament le secours des prières pour être délivrées. Tout est perfectionné en elles.

Aussi est-ce l'enseignement commun, que , ne pouvant prier pour elles-mêmes , elles obtiennent de grandes grâces pour les autres. Le célèbre et profond théologien Suarez dit expressément : « Ces âmes sont saintes , chèrps à

1. Repletiis sinn consolaiione. superabundo fjCmdio, in omni tribiilalione nostrâ. II Cor. vu, 4.

CONSOLATIONS. iil

Dieu. La charité les porte à nous aimer, et elles savent , au moins d'une manière générale , à quels périls nous restons exposés, quel besoin particulier nous avons du secours divin. Pourquoi donc n'intercèderaient-elles pas pour nous, alors même qu'elles expient pour leur propre compte? C'est ce qui nous arrive à tous sur la terre, puisque, débiteurs envers Dieu, nous n'hésitons pas néanmoins à prier pour le prochain. Les saints patriarches qui étaient dans le sein d'Abraham priaient pour les vivants du fond des limbes , ainsi que l'Écriture nous l'apprend de Jérémie et du grand prêtre Onias'. » On peut donc les invoquer dans ses besoins, dans ses dangers, dans ses inquiétudes. Combien de fois avons-nous entendu dire à des chrétiens très pieux : « Dès que je veux obtenir quelque chose, je m'adresse aux âmes du purgatoire et je suis ordinairement exaucé ! » Voici un témoignage déjà ancien.

t Le R. P. Jacques Munford, de la Compagnie de Jésus, né en Angleterre en 1605, et qui combattit pendant quarante ans pour la cause de l'Église dans ce pays livré à l'hérésie , avait composé sur le purgatoire un ouvrage remarquable 2. Or, voici ce que lui écrivait, en 1640, un libraire de Cologne , Guillaume Fretjssen.

« Pendant les jours de fête , où mon magasin était fermé, je me suis occupé à lire le traité dont vous m'aviez confié l'impression, et qui regarde les âmes du purgatoire. J'étais plongé dans cette lecture, lorsqu'on vint m'avertir que mon plus jeune enfant , âgé de quatre ans , éprouvait les premiers symptômes d'une grave maladie. Le mal empira promptement ; les médecins désespéraient, et déjà on songeait aux derniers préparatifs. La pensée me vint alors que peut-être je le sauverais en faisant un vœu en faveur

1, Suarez, Tract, iv, disp. kl , sect. 3, n. 4.

2. Ce livre a été traduit en français par le P. Marcel Bouix, en 1863.

des âmes de TÉglise souffrante. De bon matin donc je me rends à une chapelle , et je supplie en toute ferveur le Bon Dieu d'avoir pitié de moi , m'engageant à distribuer gratuitement cent exemplaires du livre qui apprend à s'intéresser à ces pauvres âmes, et de les remettre à des ecclésiastiques et à des religieux, afin que plus grande fût la ferveur des suppliants. J'étais , je l'avoue , plein d'espoir. Dès que je rentrai à la maison, je trouvai Tenfant en meilleur état : il demandait déjà de la nourriture , bien que depuis plusieurs jours il n'eût pu avaler une seule goutte de liquide. Le lendemain il était parfaitement guéri. Il se leva, sortit en promenade et mangea comme s'il n'avait jamais souffert. Pénétré de reconnaissance, je n'eus rien de plus pressé que d'accomplir ma promesse. J'allai au collège des PP. Jésuites, et je priai les religieux d'accepter de l'ouvrage autant d'exemplaires qu'ils voudraient, et de distribuer eux-mêmes les autres aux communautés et aux ecclésiastiques de leur connaissance , afin que les âmes souffrantes, mes bienfaitrices, fussent soulagées par de nouvelles prières.

» Trois semaines ne s'étaient pas écoulées, qu'un autre accident non moins grave m'arriva. Ma femme , en rentrant chez elle , fut prise d'un tremblement subit dans tous ses membres , qui la jetait à terre et lui ôtait tout sentiment. Peu à peu le mal augmenta jusqu'à la priver de la parole. Vainement on eut recours aux remèdes, la maladie ne faisait que s'aggraver, et enfin on jugea qu'il n'y avait plus d'espoir à conserver. Le prêtre qui l'assistait m'adressait déjà des paroles de consolation , et m'exhortait à la résignation chrétienne. Je songeai de nouveau, avec confiance, aux âmes du purgatoire, qui m'avaient assisté une première fois : je retournai à la même église : là, prosterné devant le saint Sacrement, je renouvelai mes supplications avec toute l'ardeur que m'inspiraient les affections de la famille les plus légitimes. 0??zo/î Dieu, disais-je, votre miséricorde ne s'épuise point! au nom de cette bonté infinie^ ne permet-

tez pas que la guérison de mon fils soit payée de la mort de sa mère! Je fis vœu de distribuer cette fois deux cents exemplaires du pieux livre , afin d'engager un plus grand nombre de personnes à intercéder pour les âmes souffrantes. Je suppliai celles qui avaient été délivrées déjà de s'unir à moi dans cette circonstance, puisque j'avais eu d'elles un fidèle souvenir. — Après cette prière, comme je retournais à la maison, je vois accourir mes serviteurs : ils m'annoncent tout joyeux que la malade éprouve un soulagement notable , que le délire a cessé et que la parole est libre. Je cours m'en assurer : tout était vrai. Très peu de temps après , ma femme était si parfaitement remise , qu'elle vint avec moi dans le saint lieu faire acte de reconnaissance envers le Dieu de toute miséricorde ^ »

Rapprochons de ces consolations l'effrayante histoire consignée par M^"" de Ségur dans son livre sur V Enfer. — C'était en Russie , à Moscou , peu de temps avant la campagne de 1812. Mon grand-père maternel, le comte Rostopchine, gouverneur de Moscou , était fort lié avec le général comte Orloff, célèbre par sa bravoure, mais aussi impie qu'il était brave.

Un jour, à la suite d'un souper fin, le comte Orloff et un de ses amis, le général V..., voltairien comme lui, s'étaient mis à se moquer de la religion et surtout de l'enfer. — « Et si, par hasard, dit Orloff, si par hasard il y avait quelque chose de l'autre côté du rideau?... — Eh bien! repartit le général V... , celui de nous deux qui s'en ira le premier reviendra en avertir l'autre. Est-ce convenu? — Excellente idée! » répondit le comte Orloff. Et tous deux, bien qu'à moitié ivres, se donnèrent très sérieusement leur parole d'honneur de ne pas manquer à cet engagement.

I. Jacques Hautin, Puteus Defunclor., I, 5, art. 3. Cité dans Rosi' (,noli, p. 53.

Quelques semaines plus tard, éclata une de ces grandes guerres comme Napoléon avait le don d'en susciter alors. L'armée russe entre en campagne, et le général Y... reçut Tordre de partir immédiatement pour prendre un commandement important. — Il avait quitté Moscou depuis deux ou trois semaines , lorsqu'un matin, de très bonne heure, pendant que mon grand-père faisait sa toilette , la porte de sa chambre s'ouvre brusquement. G'étaitle comte OrlofF, en robe de chambre, en pantoufles, les cheveux hérissés , l'œil hagard , pâle comme un mort. — (( Quoi! Orloff, c'est vous? à cette heure? et dans un costume pareil ? Qu'avez-vous donc ? Qu'est-il arrivé ? — Mon cher, répond le comte Orloff, je crois que je deviens fou. Je viens de voir le général Y... — Le général Y... ? Il est donc revenu? — Eh non ! reprend Orloff en se jetant sur un canapé et en se prenant la tête à deux mains, non , il n'est pas revenu', et c'est là ce qui m'épouvante. » — Mon grand- père n'y comprenait rien. Il cherchait à le calmer. — « Racontez-moi donc, lui dit-il, ce qui vous est arrivé et ce que tout cela veut dire. » Alors, s' efforçant de dominer son émotion, le comte Orloff raconta ce qui suit :

— « Mon cher Rostopchine, il y a quelque temps. Y... et moi nous nous étions juré mutuellement que le premier de nous qui mourrait viendrait dire à l'autre s'il y a quelque chose de l'autre côté du rideau. Or, ce matin, il y a une demi-heure à peine, j'étais tranquillement dans mon lit, éveillé depuis longtemps , ne pensant nullement à mon ami , lorsque tout à coup les deux rideaux de mon lit se sont brusquement ouverts , et je vois , à deux pas de moi, le général Y..., debout, pâle, la main droite sur sa poitrine , me disant : — Il y a un enfer ; j'y suis ! — Et il disparut. Je suis venu vous trouver tout de suite. Ma tête part'. Quelle chose étrange I Je ne sais qu'en penser ! »

Mon grand-père le calma comme il put. Ce n'était pas chose facile. Il parla d'hallucinations, de cauchemars : peutêtre dormait-il? Il v a bien des choses extraordinaires,

Page 1