Ibid. 55. Ego resuscitabo eum in iwvisstmo die
loin qu'il n'avait compté ; le soir arrive , la nuit se fait épaisse, il ne peut plus espérer de regagner sa maison, et se décide à entrer dans une grotte pour attendre le jour. Couché sur un amas de feuilles sèches , il s'endort bientôt. Mais voici , dit la légende , qu'un bruit étrange qui se fait auprès de lui , le réveille brusquement. Craignant d'avoir affaire à quelque dangereux reptile, il saisit son arme et se précipite pour sortir, lorsqu'une lumière apparaît dans un coin et lui permet de contempler un spectacle qui le glace bien autrement d'épouvante. Des ossements desséchés, qu'il n'avait pas aperçus d'abord , se rejoignaient avec fracas et formaient bientôt un squelette complet , qui , se dressant devant le chasseur, lui dit : « Pourquoi, étranger, venir ici troubler le repos de la mort ? Bénis Dieu cependant , qui m'envoie pour t'instruire. Pas de folle terreur. Obéis à mon commandement. Ces pieds ne peuvent plus me porter, jusqu'au jour de la résurrection, où de nouveau ils fouleront la terre pour la quitter à toujours : prendsmoi donc sur tes épaules et marche sous ma direction! » L'effroi était extrême chez le jeune homme. Il ne sait si ce n'est point un horrible cauchemar, un jeu de son imagination exaltée par la fatigue et par l'inquiétude, et il reste glacé à sa place. Le fantôme, qui était bien là, lève la main avec un geste de maître , et lui ordonne de nouveau d'obéir. Tremblant de plus en plus, il s'incline, charge le terrible fardeau et marche. La lumière inconnue, répandant ses rayons devant lui , semblait le précéder, et lui permettait de distinguer toute chose autour de lui. On sort de la grotte , devant laquelle s'ouvre un chemin difficile, resserré, pierreux : d'autres sentiers y venaient aboutir comme les veines d'une artère principale, u Par icil » dit le spectre : et il faut aller à droite, dans un de ces sentiers, le plus impraticable de tous. — « Par là maintenant! » et il faut tourner à gauche, suivre les directions les plus bizarres. On monte, on descend; les montagnes et les vallons fuient rapidement derrière les voyageurs,
emportés par une force étrange. Les paroles du fantôme étaient brèves , sévères , mais toujours au nom du Seigneur, ce qui rassurait un peu le pauvre enfant : car, se disait-il , ce n"est point là le langage du démon, et j"ai confiance en Dieu.
Le paysage s'adoucit : on se trouva dans une belle plaine, et au milieu s'étendait un jardin clos de hautes murailles. La barrière tombe à l'approche du squelette ; on entre. Là, des fleurs de toutes les espèces , mais toutes en bouton , commencent à s'ouvrir lentement sous une égale chaleur, recevant au même degré les caresses du soleil . la rosée et l'atmosphère bénigne oii elles se baignent : c'était l'espérance du printemps en ce qu'elle peut offrir de plus riant et de plus gracieux. Ils traversent l'enclos dans toute sa longueur; on poursuit.
Non loin, c'est un second jardin, où s'étalent les mêmes fleurs , rangées dans le même ordre , le long d'allées semblables , en même quantité : seulement , toutes sont dans un épanouissement complet. Cependant, les conditions varient : quelques-unes de ces plantes, maigres, contrefaites, languissent en se traînant sur le sol ; celles-là, droites encore, mais pauvres de couleur et de parfum, ne sont qu'une ombre de ce qu'elles promettaient sur la première tige ; ces autres manquent de vigueur; pendant qu'un certain nombre donnent tout ce qu'on a pu espérer d'elles, et réjouissent la vue par leur éclat et leur fraîcheur.
Ils arrivent dans un troisième jardin. L'ensemble est désolé : c'est la mort; tout y rampe flétri. Languissantes, sans soleil et sans eau, les malheureuses fleurs se courbent à terre ; étamines, corolles, tiges, feuilles, tout est dévoré par la sécheresse. Quelques-unes pourtant se redressent ça et là , ranimées par une force occulte. — « Plus loin , Dieu le veut ! » crie le squelette.
On sort du jardin. La lumière mystérieuse diminue , le froid règne dans l'air, la route est plus étroite, plus pénible ; on se sent , dans ces parages , un frisson au cœur,
comme si la terre allait manquer sous les pieds. Un gouffre affreux s'ouvre en effet sous les pas , précipice sans fond qu'on ne saurait regarder sans vertige. Le spectre a dit de marcher en avant ! — « Gomment traverser l'abîme ? crie le jeune homme effaré. Qui êtes-vous ? que me voulezvous ? pourquoi me réduire ainsi à lagonie , dans un rêve que je ne puis définir ? Au nom de Dieu que vous invoquez, disparaissez , fantôme tyrannique !» — « Homme , répondit le mort d'une voix adoucie , il n'y a point ici de péril. Vois ce fil tendu sur le précipice : il doit te porter à l'autre rive. Espérance et courage 1 Dieu nous guide , mon fils. » Le chasseur aborde le fil et marche. Il voyait au-dessous de lui , avec une indicible terreur, rouler dans un feu liquide mille formes humaines ; ce feu tombait en cascades, tourbillonnait, mugissait, pénétrant jusqu'à la moelle des infortunés qu'il enveloppait.
Le passage est franchi î Alors, quel coup d'œil admirable! Les parfums embaument l'air, un éclatant soleil vivifie les plus merveilleuses plantes, des palais resplendissent de toutes parts, un peuple enivré de joie remplit ces lieux au charme indescriptible; là, plus de destruction, de sécheresse, de langueur. De l'un des palais les plus somptueux, que le jeune homme regardait extasié sans que son compagnon parlât d'avancer, sort tout à coup , à un mot mystérieux du spectre, une dame, une reine, d'une incomparable beauté , la couronne sur la tête , vêtue de blanc , couverte de joyaux, le regard doux et serein, la félicité la plus entière peinte sur le visage. Elle s'approche du squelette souriant, elle le baise avec affection au visage, aux pieds, aux mains , sur le cœur ; et elle disait en même temps : « Courage , mon ami, courage ! Encore quelque temps, bien peu de temps, et nous serons à jamais réunis. Oh! quel moment ! quelle joie ! quelle récompense divine ! » Elle dit , rentre, disparait, et l'on entend des concerts angéliques et une musique céleste , qui l'accueillent à son retour.
Puis , un voile tombe , la nuit se fait , le silence règne
comme auparavant dans la campagne sicilienne, interrompu seulement par le bruit léger d'une brise d'été qui courbe la tête des acacias et des tamarins ; il n'y a plus que la lumière partie de la grotte avec les pèlerins.
Le spectre, qui semblait maintenant joyeux et pesait moins sur les épaules de son compagnon, ordonne à celuici de reprendre le même chemin. On repasse au-dessus du gouffre , dans le jardin flétri , dans les deux autres parterres , dans les chemins rocailleux; on rentre dans la caverne , et le jeune homme dépose le squelette qui , se tenant debout , lui dit :
« Écoute , mon fils , l'explication de ce que tu viens de voir. Ces routes difficiles que nous avons parcourues sont l'image de la vie , où l'on heurte à chaque pas , il faut du courage, de la prudence, de l'attention, pour tenir son âme droite. Le premier jardin , avec ses jeunes et florissants boutons de fleurs , éclairés d'une égale lumière , échauffés par le même soleil, te représente la naissance des hommes sur la terre : ils ont le même Dieu, la même loi à garder, les mêmes conditions , ou à peu près , de développement moral. Tu as vu, dans le second parterre, quelle différence établit entre eux l'éducation : les uns deviennent contrefaits, vicieux, méchants; d'autres, sans tomber dans cet état, sont moins bons qu'ils n'avaient fait espérer d'abord ; quelques-uns, et tu as été du nombre, ont grandi et prospéré sous le regard de Dieu. Le troisième jardin est, après l'épreuve de la vie, le Purgatoire, où se dessèche toute consolation humaine, où les souffrances sont cruelles, mais où la vie subsiste , où la tige ne périt pas. Parmi les fleurs qu'il renfermait, tu en as vu qu'une mystérieuse et douce rosée tirait de leur langueur : ce sont les âmes que viennent soulager les prières et les œuvres faites pour elles sur la terre. L'enfer était sous tes pieds lorsqu'un fil fragile te portait à l'entrée du paradis : un fil t'empêchera d'y tomber, la foi ! Mon fils , conserve la foi , ou tu rouleras dans ces flots embrasés, où toute espérance est perdue.
LA RESURRECTIOX. . 111
à jamais perdue! — Cette princesse qui est accourue audevant de moi, mon fils, c'est mon âme! elle a baisé mon visage , qui , pendant notre vie commune sur la terre , se tournait vers Dieu pour Vadorer, vers le ciel pour le conquérir; mes mains, qui, par la grâce divine, ont opéré la justice; mes pieds, qui ont marché dans les droits sentiers de l'Évangile; mon cœur, qui a battu pour le bien, et qui fut le tabernacle où tant de fois est descendue l'adorable Eucharistie. Encore quelque temps, quelques siècles qui passeront avec la rapidité du torrent , et nous nous embrasserons éternellement, elle et moi, pour finir toute séparation. Ce sera le triomphe des justes , dans la résurrection finale. Oui, elle aura lieu, cette résurrection, par la puissante volonté du Créateur. Conserve donc ton corps dans l'innocence et la dignité chrétienne , pour que l'œil divin ne découvre point de tache en lui. — Mon lils, c'est par un dessein de miséricorde que tu as été providentiellement conduit dans cette caverne , où voici de longues années que repose mon cadavre. Bénis la tendresse de Dieu, qui a disposé pour ton affermissement cette scène solennelle, dont je m'assure que tu ne perdras point mémoire. — J'ai dit. Le silence va devenir mon partage jusqu'au grand jour du réveil. Adieu; au revoir là-haut! »
Et les ossements se détachèrent de nouveau et s'étendirent en désordre sur le sol. Le jeune homme jeta sur eux un peu de terre avec respect, se mit à genoux bénissant le Seigneur qui venait à son secours, et rentra le matin dans sa maison , où il fit peindre ce qu'il avait vu, dans cette nuit à la fois terrible et si consolante. Tous les nuages du doute étaient à jamais dissipés ^ .
Les infidèles eux-mêmes nous offriraient ici d'utiles et frappantes leçons.
1. La Sicile : Souvenirs, récits et légendes, par il. l'abbé Y. Postel (Lille, 1857), p. 99.
Le philosophe perse Ahmed-el-Ghazali, en 1380, se sentant près de mourir, envoie ses disciples lui chercher des vêtements blancs : quand ils reviennent, ils le trouvent mort, et près de lui était un papier renfermant cette belle hymne à Fâme immortelle :
« Dites à mes amis, quand ils me verront étendu sur ma couche funèbre; quand, revêtus d"habits de deuil, ils pleureront ma mort; dites-leur que ce cadavre insensible n'est pas moi : c'est mon corps, mais je ne l'habite plus. Je suis une vie qui ne s'éteint pas. Les restes qu'ils contemplent ont été ma demeure passagère et mon vêtement d'un jour. Je suis l'oiseau : ce corps était ma cage, j'ai déployé mes ailes et quitté ma prison. — Je suis la perle; il était récaille, qui demeure ouverte et abandonnée parce qu'elle est sans valeur. — Je suis le trésor : il était le charme jeté sur moi, jusqu'au jour où le trésor a reparu à la lumière.
» Grâces soient rendues à Dieu, qui me délivre et m'assigne une place dans Téternelle demeure ! Je converse maintenant avec les bienheureux. Je vois la Divinité face à face et sans voiles. Je contemple, dans ce miroir sublime, le passé, le présent, ce qui n'est pas encore.
» J'ai aussi une nourriture et un breuvage ; mais les deux sont une même chose : ineffable mystère, connu seulement des cœurs qui s'efforcent d'en être dignes I Ce n'est pas le vin, si agréable au palais des hommes, qui étanche ma soif, ce n'est pas l'eau non plus : c'est le pur lait d'une mère.
» Comprenez et méditez la pensée secrète que j'enveloppe ici de symboles et de figures. Mon voyage est terminé ! Je vous laisse dans l'exil. Gomment vos misérables tentes m'auraient-elles fait oublier la patrie ?
» Laissez tomber en ruines ma demeure d'un jour; brisez ma cage ; que l'écaillé périsse , avec les illusions de la terre; déchirez le vêtement, le voile jeté sur moi; ensevelissez ces dépouilles et les vouez à l'oubli.
» N'appelez pas la mort du nom de mort, car elle est en réalité la vie véritable, le but de nos ardents désirs. Pensez avec amour au Dieu qui est amour, qui se plaît à récompenser nos efforts ; venez à lui sans crainte.
» Du sein de mon bonheur, je jette les yeux sur vous, esprits immortels comme moi, et je vois que nos facultés
Éléyation. — Yous êtes infini dans vos miséricordes, ô mon Dieu; et, après avoir ménagé à l'âme la gloire d'abattre ses ennemies par la fidélité à vos commandements, vous voulez que le corps partage ce triomphe, et que l'être humain tout entier soit placé dans un paradis bien supérieur au premier. Je crois ce mystère, Seigneur; je vous loue dans ces décrets de bonté; mais je vous conjure de faire aussi , par vos lumières et la grâce de votre assistance, que je ne m'en rende jamais indigne.