‹ Les douleurs de la vieChapitre 7 sur 292 · Bernardin de Saint-Pierre, Études de la yatuic, viii · texte numérisé non relu

Bernardin de Saint-Pierre, Études de la yatuic, viii

commençons de réfléchir jusqu'à celui où la mort vient interrompre l'exercice de nos facultés, le cœur humain ressemble assez à un atelier oii, avec une activité incessante, on forg-e, pour les détruire, mille projets, mille espérances, mille félicités. L'homme ambitionne tout, veut tout, désire tout. Il y a plus : son ambition est si 2:rande , sa volonté si ardente , ses désirs si étendus , qu'il ignore lui-même jusqu'oii s'étend cette ambition, jusqu'où cette volonté, jusqu'où ces désirs. Ce qu'il sent au-dedans de lui-même, c'est qu'il ne parvient jamais à se trouver satisfait. Tant qu'il se livre à ses calculs, à ses rêve€, à ses idées d'avenir, il lui semble pour un moment qu'il sera heureux s'il atteint l'objet poursuivi; mais, hélas! quand apparaît la réalité, il ne lui trouve plus les charmes dont l'imagination l'avait enrichie; les parfums attendus se dissipent dès qu'il s'approche pour les respirer. S'il est satisfait pour un seul moment, le cœur est aussitôt poussé à quitter cette satisfaction pour en chercher une autre.

<( Point de joie qui le puisse rassasier, il les dévore toutes: il parcourt tout, envahit tout, et ses inquiètes convoitises ne lui laissent point de répit dans cette infatigable poursuite d'une chimère insaisissable. Il s'^ite, se ravage, se consume lui-même , jusqu'à ce que le froid de la mort le vienne glacer. Et cette mort, qu'il redoute tant, et si mal à propos , l'a délivré de ses tourments plutôt que de ses jouissances. Au lieu de fleurs semées par le bonheur et la joie , ce que la mort a trouvé dans ce cœur ce sont les épines de la misère , les ruines accumulées avec une activité frénétique par des désirs toujours croissants , jamais satisfaits ^ »

Salomon raconte, aux livres saints, comment il s'efforça de découvrir le bonheur parmi les honneurs, le luxe, le pouvoir, le plaisir avec ses attraits les plus séduisants , et

1. Le livre de la Consolation, par M. R. Sobrino, \^ partie, i.

MISERES DE LA VIE

comment il ne lui resta qu'un amer découragement. Nul de nous ne réussira mieux que lui. Il est un mot que l'on entend partout, toujours, à tous les âges, dans toutes les langues : « Oh! je suis bien malheureux! Rien ne me réussit! Combien j'ai à faire encore! J'ai été trompé dans ce dessein! Etc., etc. » Et ceci est pour les peines morales : que sera-ce donc si nous parlons des maladies, des accidents, des pertes de fortune, des séparations cruelles opérées par la mort?

Oh! ne t'imagine pas, homme misérable, ne fimagine pas que jamais tu puisses parvenir à voir combler tes désirs dans ce monde ; ne t'imagine pas qu'il te soit donné jamais d'offrir à ton cœur des roses qui ne se flétrissent point, des plaisirs qui durent. Tout ce que tu atteindras de ton haleine se ternira , tout ce que tu toucheras de ta main se desséchera. Le passé te laissera des regrets, le présent t'apportera des agitations, l'avenir s'environnera pour toi d'illusions ; mais le passé , le présent , l'avenir, tout s'effondrera avant que de ta bouche sortent ces paroles : « Je ne veux rien de plus; je suis content! » Et, puisqu'il en va ainsi, de toute certitude, ne vaut-il pas mieux se le dire une bonne fois , et régler là-dessus le cours de ses pensées?

Et comment? c'est que la mort doit être notre objet, l'éternité notre fin. Or, quand on en est là, on a acquis la vraie sagesse, la philosophie sérieuse et profitable. Quelle joie de ne craindre jamais que d'offenser Dieu , et quelle satisfaction de n'espérer autre chose que la jouissance de ses délices éternelles , puisque cette crainte nous donne le courage de mépriser toutes choses, et que cette espérance a la vertu d'assouvir l'appétit déréglé de notre cœur ! de sorte que , entouré de souffrances inévitables , mais ayant l'esprit toujours rempli de la douceur du bien pour le suivre, et de rhorreur du mal pour le fuir, nous commençons véritablenipnt à goûter les joies du paradis , que la miséricorde de Dieu nous promet, sans être émus d'une appré-

LA DOLLEL'R.

hension Irop forte des supplices de l'enfer dont sa justice menace les mondains. C'est de la sorte que nous pouvons être heureux sans laide de ce que les hommes appellent la Fortune, et malgré même tous ses coups. Quant à n'éprouver point ici-bas les misères et la souffrance , encore une fois, illusion, illusion, illusion! Et combien cela même n'est-il pas favorable pour nous, qui nous attarderions aux hochets de cette courte et pauvre vie!

Y Quand on aime Dieu et qu'on voit clair dans sa providence sur nous, on est content, ou du moins résigné, en quelque misère qu'on se sente plonge. — « Je vous plains bien » , disait une personne pieuse à un pauvre mendiant, couvert de plaies , qui se tenait à l'entrée de l'église demandant quelque secours. Ce pauvre était une âme toute en Dieu. — « Je vous remercie, répondit-il, de la compassion que vous me témoignez; mais je vous assure que mon sort ne me cause nul abattement. Quand je manque de pain, je jeûne, et je m'y résigne facilement pour l'amour de Dieu qui le veut ainsi. Si les enfants des rues m'insultent et me tournent en dérision, je me réjouis de cette conformité avec le bon Maître, qui a consenti à devenir l'opprobre des hommes. Vous ne voyez pas toutes les plaies qui sont sur mon corps : il me semble que je serais fâché de ne les point avoir, puisqu'elles rentrent dans mon lot d'épreuves terrestres. Je bénis le Seigneur de ce qu'il m'a traité comme son Fils, en qui il n'y avait rien qui ne souffrît, depuis la tête jusqu'aux pieds. On ne souffre pas quand on aime, ou l'on aime à souffrir ce que l'on souffre. J'ai entendu dire cela : rien n'est plus vrai , car j'en fais chaque jour l'expérience. Souffrons et faisons tout par amour, et nous serons toujours contents. » — La personne à qui ce pauvre parla ainsi fut, on le conçoit, extrêmement édifiée. « Je n'oublierai jamais, disait-elle, avec quel accent il ajouta : J'aime mieux mon mal de jambes qu'un louis d'or. »

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