NOTULE SUR LE HUITIEME POEME
(CERVANTES
Les premières éditions de ce drame étaient préfacées des quelques considérations qui suivent.
Parmi les raisons qui ont décidé le poète à ne pas vouloir que La Dernière Dulcinée s'animât de la vie factice du théâtre, il en est qui tiennent au caractère et à la personne de l'auteur, il en est qui tiennent à la nature de son œuvre.
Les premières ne concernent absolument que moi-même. Les secondes peuvent intéresser tous ceux qui prendront la peine de lire ce poème. C'est pour cela sans doute que les premières seules me fourniraient la matière d'une préface qui aurait quelque chance d'être lue et discutée, à une époque où la Critique semble plus désireuse de juger les hommes que d'apprécier les œuvres et paraît vouloir borner son rôle à se faire l'écho de personnalités qui, démocratiquement, la rendent accessible à l'estimable public des concierges et des cuisinières.
Qu'importe cependant si, tout occupé à essayer de créer des œuvres, je ne trouve point de temps à perdre aux machinations compliquées qui, lorsqu'il s'agit d'un jeune auteur, déterminent les entrepreneurs de spectacles à consacrer leurs capitaux à monter tel ouvrage plutôt que tel autre ? Qu'importe si je suis d'avis que le jeu des acteurs n'ajoute quelque chose qu'aux productions d'un art médiocre et si rien ne m'a plus désappointé, par exemple, que de voir comment les artistes comprenaient les poèmes scéniques que j'aime le mieux, et combien leurs attitudes savantes étaient moins évocatrices que les caractères d'imprimerie sur les pages blanches du livre ? Qu'importe si, rendu prudent par l'exemple des
Maîtres, qui presque tous, écœurés et meurtris, se sont retirés de ces batailles de la scène — qui ne sont souvent que de vulgaires bagarres — je préfère m'adresser à un public plus restreint et dont je déclare me contenter ? Toutes ces raisons ont bien peu d'importance auprès de celle-ci : qu'il m'a plu de faire une pièce injouable — et injouable non seulement parce que la mise à la scène du cinquième acte est complètement impossible, mais encore — et surtout — parce que, d'après moi, tous les théâtres présents et passés ayant envisagé l'essentielle passion d'une façon inexacte, fausse et conventionnelle, j'ai essayé de faire autrement, et que, dans le monde des gens d'esprit qui servent de porte-voix au poète, il ne sert à rien d'avoir pour soi la Raison et la Vérité si l'on a contre soi le Préjugé et sa sœur cadette la Tradition.
Comme dans la vie — je vais vous expliquer ceci — comme dans la vie, les amants de la Dernière Dulcinée sont profondément antipathiques et haïssables. Ils sont d'un égoïsme féroce. Ils ne voient que leur désir : le jeune homme de se livrer à des ébats intimes avec une jolie fille, la jolie fille de se marier le plus tôt et le mieux possible. Je dis la chose brutalement et je ne cherche point à dissimuler l'horreur que m'inspirent les animaux humains qui m'ont servi de modèles. L'amour, pour les plus généreux, c'est tout simplement l'exaltation de l'égoïsme sous l'appel furieux du sexe qui veut s'assouvir ; pour les plus intelligents, c'est le pouvoir que l'on peut acquérir sur un être relativement inférieur par suite de la trahison de son imagination frappée et suggestionnée.
Il ne m'a pas plu de marcher sur les traces des innombrables hommes de génie qui ont prêté à des créatures idéales des sentiments plus nobles. Je n'ai jamais aperçu Juliette. Je n'ai jamais rencontré Roméo. J'ai parfois vu passer, pâles, et un sourire amer aux lèvres, des Quijada qui avaient voulu perfectionner la Nature — et n'avaient pas consenti à ne voir dans les élans de leur âme, effrayée d'être seule, qu'une manifestation du mystérieux instinct au moyen duquel l'implacable Destinée assure la reproduction de l'espèce. L'implacable Destinée avait été plus forte qu'eux. Il n'est pas permis à l'homme d'échapper à cette fatalité. Tous les rêves sont vains par lesquels on essaie d'ennoblir ce sentiment qui n'est qu'un besoin physique, compliqué parfois d'une aberration mentale.
Cette vérité, qui révolte le Poète, s'impose irrésistiblement à l'esprit du Philosophe.
Les manifestations de l'instinct génital ne constituent pas, dans la vie réelle,
lO
un spectacle que l'on suit d'un oeil complaisant. Cet instinct est essentiellement farouche et jaloux. Ses manifestations nous blessent ; ses manifestations nous ofiFensent. Nous l'excusons en nous-même, mais il nous déplaît de le retrouver chez nos semblables. Notre geste nous semble aimable, mais quand nous le voyons faire par d'autres il nous semble péniblement affreux.
Et depuis qu'il existe des littératures, on s'efforce de nous intéresser à ce désir de procréer dont sont animés deux êtres que nous ne manquerions pas de haïr si nous les rencontrions sur notre route. Se basant sur ce que, par un étrange malentendu, le "cher lecteur" s'imagine que l'auteur songeait à lui, en évoquant ses amants, les écrivains de tous les temps et de tous les pays se sont toujours fait un doux devoir de prêter à ceux-ci toutes les vertus. Ils aimaient, ils étaient aimés : c'était assez ! — Et c'eût été assez, en effet, pour que nous nous missions à les regarder avec ces yeux perspicaces de l'aversion auxquels pas un défaut n'échappe, s'ils eussent eu le malheur de traverser notre vie.
J'ai jugé conforme à la vérité de faire voir ainsi les amants de La Dernière Dulcinée. Je n'en ai pas fait des monstres — je l'espère du moins ! — car j'ai eu tant de modèles sous les yeux, que, si je me trompais, les monstres seraient la règle au sein de l'humanité, mais je n'en ai pas fait non plus des h/ros. J'ai essayé d'en faire des hommes. J'ai mélangé dans leurs âmes le bon et le mauvais. C'est la vie seule, c'est la fatalité seule qui les fait se blesser l'un l'autre. Dorothée est gracieuse, spirituelle, coquette ; elle se joue sans méchante, sans malice, d'un personnage qui a le tort de se faire illusion sur elle. Quijada est généreux, enthousiaste, passionné ; mais il a près de cinquante ans, — défaut suprême ! — et il se fait de l'amour une idée divinement folle, radieusement inepte. Quant à Pablo, il a toutes les qualités du plus séduisant de nos jeunes sous-officiers, et s'il n'a pas du génie, il possède ce qui vaut mieux, peut-être, un solide bon sens et un esprit très délié.
Il suffit que trois êtres semblables soient mis en contact pour que l'âme joyeuse voie poindre une comédie, et pour que l'âme amère et triste se sente frissonner d'un pressentiment tragique.
Après cette question de fond, l'auteur croit devoir s'arrêter un instant à une question de détail et, en même temps qu'il justifiera le rôle prêté par lui à Cervantes, faire ressortir ici, une fois de plus, combien incontestable est cette vérité qu'il s'est, le premier, effiarcé de démontrer, dans la préface des Ropsodies Passionnées : que les œuvres des plus grands poètes sont les témoins les plus éloquents
et la preuve la plus convaincante de l'évolution qui affine, élargit et élève l'intelligence humaine. L'ignorance s'obstine à envisager ces oeuvres comme les productions parfaites d'une " âme " qui ne peut plus se perfectionner ; mais il est difficile, pour tout être qui pense, de ne pas voir simplement en elles, les manifestations de plus en plus harmonieuses d'un ensemble de facultés de plus en plus puissantes.
Quelques siècles, ou plutôt quelques dizaines d'années, suffisent d'ailleurs à rendre presque incompréhensibles, à dépouiller de tout ce qui faisait leur beauté, les œuvres des plus grands génies. L'unique mérite qui leur reste alors, c'est précisément d'être les seuls débris qui surnagent d'une époque entièrement engloutie ; c'est d'être les témoins irréfutables de l'intensité croissante de la cérébralité de l'homme.
Une œuvre poétique n'a de beauté que quand elle est jeune et fraîche. Elle se déflore en vieillissant. L'amas des imitations imbéciles, l'évolution des idées qui fait du paradoxe hardi d'hier le lieu commun banal d'aujourd'hui, ont vite fait d'ôter aux productions de l'esprit le charme, la grâce " plus belle que la beauté " quelles pouvaient avoir en sortant du cerveau du poète.
Déjà, sans remonter à l'antiquité, les œuvres du naturalisme de i88o — comme c'est loin ! — nous semblent fades, incolores et insipides dans la vulgarité de leur " documentation " Le romantisme de 1830 nous fait sourire, et le doux Hugo sous-gœthisant aux pieds de son " ange " et le naïf Musset chantant l'imaginaire Andalouse de Barcelone (pourquoi pas la Flamande de Marseille ?) ne peuvent plus faire briller la petite flamme bleue d'une émotion que sous le crâne virginal des collégiens.
Le phosphore de nos cerveaux ne flambe que sous le frottement de pensées moins usées.
Quant aux auteurs " classiques ", il faut, rien que pour les comprendre, la science profonde et rare d'un Brunetière ou d'un Adolphe Brisson. Oui ! Corneille, et Racine, et Bossuet ne sont plus accessibles qu'à ce très rare savant, à ce très exceptionnel érudit, capable d'un effiart d'imagination qui le reporte dans le milieu pour lequel ces œuvres furent écrites. La langue des écrivains du temps de Louis XIV n'est plus notre langue. Toutes les images qui la rendaient vivante se sont flétries. Les mots sont devenus vulgaires ou ont perdu leur signification. Une gouffre presque infranchissable sépare nos âmes de l'âme de ces hommes. Ils ont connu des espérances et des terreurs différentes de celles qui nous agitent ; leurs esprits étaient pleins d'erreurs, de préjugés, de croyances dont nous nous sommes affranchis. Leur œuvre a cessé de refléter notre humanité, et ceux qui prétendent s'intéresser à son côté humain et mettre, par là, ces poètes au-dessus des poètes d'aujourd'hui, le font par préjugé, car en réalité ce
côté humain est bien plus vivant dans l'œuvre de ceux en qui chante l'âme contemporaine. Ce côté humain change, se modifie, est essentiellement variable. L'œuvre d'un poète n'a qu'une heure à être vivante, et, quand elle est morte, si elle reflète bien l'époque qui meurt avec elle, elle mérite cette récompense suprême de devenir un document historique.
Les héros des poètes classiques sont des hommes et des femmes du XVIP siècle. En dépit des assertions contraires, ils ne sont, ils ne peuvent être que cela. Ils ne nous ressemblent pas plus qu'ils ne ressemblent aux personnages grecs qu'ils sont censés représenter.
C'est là une vérité qui n'est pas faite pour encourager ceux qui aiment à se bercer de l'illusion d'Horace et à se dire :
" Non omnis moriar ; multaque pars met " Fîtabit Libitinam ! "
mais il faut avoir le courage de dédaigner les succès vulgaires et de rechercher la Beauté pour soi-même, sans s'inquiéter de la façon dont l'avenir appréciera les Rêves qui charmèrent nos poussières. La beauté passe, la beauté change, la beauté n'est qu'une illusion. Corneille, Racine, Boileau la comprirent autrement que nous, et à présent leur beauté est morte et flétrie, car, comme tout ce qui est humain, les rêves des poètes se flétrissent et meurent ! Oui ! elle est morte, l'œuvre de ces immortels, où la stupide ignorance du vulgaire continue à voir de la vie !... Il est mort, il est bien mort, le grand Corneille et il ne continue à vivre que parce que l'on a dit à ce tas d'intelligences incomplètes, incapables de juger par elles-mêmes : " C'est beau ! c'est sublime ! Admirez !" — Il est mort, le divin Racine. Il est mort ! Ses vers ne sont plus des vers ; ses vers n'ont plus pour nos oreilles ni fraîcheur, ni grâce, ni douceur, ni harmonie ! Il est mort, l'exquis Fénelon, et de leurs lourdes pattes, les animaux du " servum pecus " ont écrasé dans la boue toutes les roses de son style ! Il est mort le sublime Bossuet, et sa philosophie enfantine nous fait sourire, et ses périodes de simili-Cicéron feraient hausser les épaules à ceux qui ne connaîtraient pas l'époque d'emphatique ignorance pour laquelle il les modula. Ils sont morts ! Ils n'ont plus pour sanctuaires que le cœur de quelques hommes exceptionnellement instruits et le cœur des crétins de Panurge ; leur Beauté ridée, fanée, flétrie, ne séduit plus que les quelques hommes de génie qui peuvent la ressusciter dans sa jeunesse et les pauvres idiots qui ne savent pas ce que c'est que la Beauté, qui ne savent pas ce que c'est que la vie dans une œuvre de style et d'imagination, et qui, devant ces cadaves, répètent stupidement : " C'est beau ! c'est lumineux ! le grand siècle ! le grand Corneille ! le divin Racine ! Shakespeare, Virgile, Homère !... "
Cervantes est un de ces morts et si, devant son oeuvre, le philosophe éprouve une joie semblable à celle du grand Darwin lorsque l'on découvrit l'insecte inconnu dont il avait, au milieu des railleries des " savants ", deviné l'existence rien qu'à voir le calice d'une orchidée rapportée d'un pays inexploré — le poète, au contraire se sent envahi d'une tristesse profonde à constater le néant de son art, même entre les mains des plus puissants génies !
Bien que je ne me permette d'avoir une opinion que sur les auteurs que je puis lire dans la langue originale — chose extraordinaire à une époque où les noms d'Homère, de Goethe, de Shakespeare et de Dante reviennent à chaque instant sous toutes les plumes ! — il est un fait indéniable, un fait dont ma connaissance superficielle de la langue castillane m'a permis de me rendre compte, c'est que le but de Cervantes, but proclamé hautement en cent endroits et atteint d'un bout à l'autre de son livre, le but de Cervantes a été de rendre don Quichotte ridicule afin de montrer l'influence que peuvent avoir, sur une faible cervelle, les absurdités des romans de chevalerie.
Cervantes a dû atteindre ce but puisque les Espagnols assurent que son œuvre est admirable. Cela n'empêche que l'humanité ayant changé de caractère, les idées s'étant modifiées, il est arrivé — démonstration évidente de la théorie que j'ai exposée dans la préface des Rapsodies et qui a si profondément indigné les admirateurs malgré tout de la beauté cadavérique des chefs-d'œuvre du passé — il est arrivé que nous ne comprenons plus l'œuvre de Cervantes comme il a voulu qu'on la comprît. L'influence que peuvent a\'oir les romans de chevalerie nous laisse complètement indifférents. (Si l'on devenait fou à lire des romans ridicules, il n'y aurait plus au monde que des insensés.) Le héros de la Manqha est devenu, pour nos âmes moins accessibles à des joyeusetés un peu grossières, un type de générosité, de courage hautain, d'indifférence dédaigneuse des réalités mesquines.
C'est ce don Quichotte-là qui est le héros de Zû Dernihe Dulcinée. Il n'a rieii — rien absolument — de commun avec celui que créa le poète espagnol. Je n'ai rien emprunté à Cervantes pour le créer. " La Foule ", qui a plus de génie peut-être que les plus grands poètes, a été ma collaboratrice. C'est elle qui a découvert dans l'œuvre du poète le héros qu'il n'y avait pas mis. C'est elle qui s'est imaginé qu'un cœur d'Espagnol ne pouvait admirer que le geste superbe d'un chevalier des causes désespérées. Mais ce qu'elle a cru voir dans don Quichotte ne s'y trouve pas. Il y a dans ce roman beaucoup d'esprit (très fin, si j'en crois les bonnes gens d'au-delà des monts) il n'y a pas de pitié, il n'y a pas de respect pour le courage malheureux.
Encore une fois ce qui faisait rire Cervantes et ses contemporains, ne nous semble plus du tout grotesque et drôle à nous autres. Hélas ! nous parlons d'Art
et de Beauté, et d'Immortalité, et le temps que met notre planète à faire quelques centaines de fois le tour du soleil est suffisant pour flétrir la fraîcheur des rêves les plus divins, pour modifier de telle façon l'œuvre d'art la plus parfaite, qu'elle ne provoque plus en nous que des sentiments opposés à ceux voulus par l'artiste et pour rendre au néant nos immortalités.
La pièce, composée en Avril 1900, fut publiée en Juin 1902. L'auteur, pour les raisons que l'on vient de lire, ne désirait pas voir son œuvre portée au Théâtre. Ce fut seulement au cours de l'été de 1908 que l'excellent artiste Armand Bour put le décider à laisser représenter La Dernière Dulcinée. Déjà en 1904, Directeur des Boufifes-Parisiens, Armand Bour y avait créé le septième Poème du Cycle [Rabelais) et son sens parfait des nécessités de la scène pouvait rassurer le poète le plus méfiant de ses propies forces et lui donner confiance en son œuvre.
Armand Bour, pour arriver à exécuter l'ouvrage, s'adressa au Cercle des Escholiers. On sait que ce cercle est une réunion d'amateurs de théâtre fortunés, qui font représenter à leurs frais et pour leurs seuls invités, deux ou trois pièces chaque année, sur quelque grande scène de Paris.
Non content de faire accepter la pièce par le Comité de Lecture de ce Cercle, Armand Bour rassembla une troupe nombreuse d'excellents artistes, qui tous lui prêtèrent gratuitement leur concours. Lui-même se chargeant du principal rôle, régla la mise en scène et dirigea les répétitions, qui durèrent près de deux mois.
Ce fut donc uniquement grâce à son initiative et à son influence que La Dernière Dulcinée vit les feux de la rampe. Ceux qui connaissent l'ardente conscience artistique de ce grand comédien, comprendront que je sois profondément fier que mon œuvre m'ait procuré l'honneur et la joie d'une telle collaboration. La critique accueillit si favorablement l'initiative de M. Armand Bour et du Cercle des Escholiers, que M. Victor Reding, Directeur du Théâtre Royal du Parc de Bruxelles, se décida à donner La Derni'ère Dulcinée aux abonnés de ses matinées littéraires. Ce fut donc au Théâtre Royal du Parc que la pièce fut pour la première fois représentée publiquement. Elle était précédée d'une conférence de Catulle Mendès. Elle plut et fut jouée ensuite, durant la soirée, en série, sur la même scène.
Albert du Bois.