LE GUERRIER
Ils se croient triomphants déjà ! — Ah ! Ah ! Je ris.
Nous sommes moins nombreux... six fois. Non ! vingt ! Leurs cris
Font trembler mes soldats. Mais moi je ne redoute
Rien ! et je ris. — Ah ! Ah ! — je ris ! Nul ne se doute
Que moi, j'ai fait creuser des mines sous la route.
Que cent barils de poudre y furent enfouis !...
l'artiste, une figure a la Rembrandt, petit bonnet de velours coquettement posé sur de longs cheveux,
les yeux seuls trahissent la folie ainsi que V exaltation des gestes. Il parle au Religieux)
Ah ! l'existence est douce et bonne et j'en jouis ! Ah ! les femmes ! les fleurs ! les oiseaux ! la verdure ! Le soleil ! le printemps ! l'amour ! Ah !...
LE RELIGIEUX, une Jigure émaciée^ d'une maigreur et d'une lividité cadavériques sous une cagoule dé bure
Rien ne dure !
Cette existence n'est qu'une épreuve très dure Mais qui finira vite.
QUijADA, qui s'est promené avec agitation
Elle devait avoir Un voile blanc !...
l'artiste, au Religieux Erreur !
QUIJADA
J'aurais voulu La voir...
J'ai peur de devenir comme eux !...
l'artiste, au Religieux
La vie est douce !
LE RELIGIEUX, à l'Artiste Non ! la vie est atroce !
LE GUERRIER, se parlant a lui-même^ avec une joie féroce et sournoise
Ah ! le démon les pousse
L AMANTE, Continuant a rêver
Sous les platanes... le vieux banc couvert de mousse, Si bien caché...
LA MÈRE, serrant passionnément sa poupée Ma fille !
QUijADA, qui les a tour à tour écoutés et observés^ se cachant le visage dans les mains
Ah ! l'horreur !
l'artiste, au Religieux
Croyez-moi !
Tout est fait pour donner à l'homme cet émoi Sans nom, qui fait bondir les cœurs les plus moroses. Et qui les fait s'épanouir devant les choses. Où la Nature a mis de la Beauté.
l'amante, regardant des débris quelle a tirés d^un sachet de soie quelle porte dans son corsage
Les roses Qu'il me donnait n'ont plus l'air de roses !...
l'artiste, au Religieux
Les fleurs !
Comprenez-vous le charme infini des couleurs .?...
le religieux La Vertu seule est belle aux yeux de Dieu !
QUIJADA, qui les écoute avec horreur^ au frère célite
Mon frère 1 Une semaine c'est... long ! Bien long.
iqi
LE GUERRIER, a part^ poursuivant sa chimère
Téméraire !
Ta vie est dans mes mains !
l'artiste, au Religieux
Ah ! Pour l'homme au contraire, La Vertu c'est la sœur de la Laideur, souvent !
QUIJADA
Croyez-vous que bientôt, mon frère... ?
{Le frère s'éloigne ; Quijada va tomber anéanti sur le banc a coté du Persécuté^
LE PERSÉCUTÉ, un petit veillard a l'air très raisonnable^ physionomie futée et défiante^ a Quijada
Quel bon vent Vous amène ?
(6'wr un mouvement de crainte de Quijada,) Oh ! non, non !... N'ayez aucune crainte ! Je ne suis pas comme eux, moi !... Ma folie est feinte ! Vous ne connaissez point mes enfants, n'est-ce pas ? Alors vous êtes mon ami !
QUIJADA
Comment ?
LE PERSÉCUTÉ, avcc terreur
Plus bas !...
{Apres avoir regardé si nul ne les observe) Ils se sont entendus pour conspirer ma perte.
QUIJADA, avec indignation Pour vous faire enfermer ?...
LE PERSÉCUTÉ, terrifié
Plus bas !... Je vois que certe, Vous ne connaissez point leurs usages !
QUIJADA
Non !
LE PERSÉCUTÉ
Non?
Quand on crie, on vous met, là, dans un cabanon, Dans une cage en fer. Il suffit qu'on s'agite, Qu'on se montre irritable ou rebelle, et bien vite De peur d'accidents, on vous y jette ! L'enfer N'est pas plus effrayant ! Chaque cage est en fer, Derrière les barreaux étroits, des faces pâles Grimacent. Des sanglots, des blasphèmes, des râles, Des rires plus affreux encor, déchirent l'air... Un jour, j'ai vu — j'en garde un frisson dans la chair ! — Le corridor sinistre où sont toutes ces cages, Et depuis lors, j'ai peur !... Les coups et les outrages Me laissent calme et froid. Il vous faut désormais Prendre garde ! On n'en sort jamais vivant ! Jamais !
QUIJADA, avec terreur Mais pourquoi suis-je ici, moi ! Ma tête s'égare ! Je n'ai rien fait ! rien dit à personne !
LE PERSÉCUTÉ
Non !... Gare !
Le frère vous regarde !
On est venu, le jour Où... oui, le jour où tout s'est brisé sans retour,
Me raconter que Dorothée était venue Ici, puis, je ne sais, qu'on l'avait retenue Pour quelques mots, et qu'il fallait négocier Sa délivrance... Enfin un piège si grossier. J'aurais dû...
Gare !
LE PERSÉCUTÉ, sursautatit Ah !... — J'ai cru qu'il me touchait l'épaule !
QUIJADA, Cl part
D'un bout à l'autre elle jouait un rôle !...
LE PERSÉCUTÉ
Moi, mes enfants voulaient m'assassiner... mes dix Enfants !
QUIJADA
Comment !
LE PERSÉCUTÉ
... voulaient me mettre en paradis Pour se partager mon héritage.
QUIJADA
Impossible !
LE PERSÉCUTÉ
Alors, lassé, vous comprenez, d'être la cible De leurs coups incessants, j'ai suivi le conseil De fidèles amis : j'ai feint d'être pareil A ces gens, et du moins, ici, je vis tranquille.
(// rit d'une façon terrible^
QUijADA, montrant r Amante Q'est-ce que cette enfant ?
LE PERSÉCUTÉ
Oh ! C'est une imbécile !
Elle est folle à lier.
{Riant) L'amant qu'elle adorait L'a trompée.
l'amante, se parlant a elle-même
Aimes-tu l'odeur de la forêt ?
Après la pluie, en mai, l'odeur fraîche des branches ?... Les marronniers jonchent le sol d'étoiles blanches !
QUIJADA
La pauvre fille !...
LE PERSÉCUTÉ
Elle est stupide ! Elle croit tout Ce qu'on lui dit ! Vous la feriez aller au bout Du monde en lui contant que l'animal qu'elle aime S'y trouve. Alors, — chut ! — Moi, j'use d'un stratagème Qui vous prouvera bien que je ne suis pas fou ! On nous nourrit très peu... j'aime à manger mon sou. Et l'abstinence n'est pas mon fort ! — Prenons garde, Je m'anime et je crois que le frère regarde ! — Ecoutez ! J'ai promis à la naïve enfant Que si, durant un an tout entier, triomphant De sa faim, elle ajoute à ma part quotidienne Au moins... — j'ai dit : Au moins ! — les trois quarts de la sienne. Elle aura le portrait de son bien-aimé roi ! Evidemment, je n'ai pas ce portrait-là, moi.
Mais elle a cru l'histoire et, depuis lors, je mange Presque toute sa part.
QUIJADA
Comment ?
LE PERSÉCUTÉ
Sa face change, S'allonge, et je crois bien que l'espoir du trésor Promis, la mine plus que la faim !
QUIJADA, avec horreur
Mais, Senor !...
LE PERSÉCUTÉ, débordant d'une joie profonde
Elle compte les jours ! Quand il faudra lui dire La dure vérité, je m'entendrai maudire !... Elle se fera mettre avec les autres, là.
(// montre le côté des cabanons,)
QUIJADA, debout^ le prenant par le bras avec violence
Vous êtes un infâme ! Un misérable !...
(T)es gardiens et des frères sais sis sant Quijada.) Holà !
QUIJADA, se débattant
Ah ! Laissez-moi ! Laissez ! Cet homme... mon bon frère. Si vous saviez !
LE FRÈRE, à un gardien
Il faut, sans vous laisser distraire.
Le surveiller. Il peut devenir dangereux !
QUIJADA
Ecoutez !
LE FRÈRE, avec dutorité Non ! Plus tard ! Calmez-vous !
QUIJADA
C'est affreux, Ce qu'il m'a raconté !
LE FRÈRE, avec autorité Calmez-vous !
QUIJADA, enrayé
Oui !
{A part^ assis.)
Tout semble Tourner ! Je ne veux pas voir tout tourner !... Je tremble !... Est-ce que je n'ai pas aussi ces yeux hagards ? Est-ce qu'on ne lit pas aussi dans mes regards Que je suis, comme ils sont, une pauvre cervelle Détraquée ?... Ah ! j'ai peur ! Ah ! Je veux fuir vers Elle !.^ Sortir de cet enfer !...
{Apres un instant de silence^
A-t-elle su comment On me traitait ? Oh ! non... — Non, non !... — En ce moment Elle est déjà partie... Ils sont seuls dans le coche Qui les emporte vers Madrid... — à deux !...
LE FRÈRE, a Quijada
La cloche A sonné le salut !
LE GARDIEN, s^ interposant
Mieux vaut qu'il reste ici, Mon frère. Le grand air lui fait du bien.
(Le frère acquiesce d'un signe de tête.)
QUijADA, au gardien
Merci !
[Tous les fous se dirigent vers la chapelle qui se trouve dans le fond. — Cortège de frères et de gardiens. — V orgue prélude en sourdine.)