LES MÊMES, LE GRAND-DUC, LA MARGRAVE, NONOTTE, HANS MULLER
voltaire, s' avançant vers Henri XIII et la Margrave qui entrent les premiers
Altesses, j'en suis sûr, votre détresse est grande...
HENRI XIII
Qu'est-ce à dire ?
LA MARGRAVE
Ma fille ?...
VOLTAIRE
Il faut que je vous rende Celle que vous cherchez !
(Mme Denis s'écarte. Le Grand-Duc et la Margrave aperçoivent Viviane qui les regarde d'un air étonné, la bouche ouverte.)
LA MARGRAVE
Viviane !
HENRI XIII
Comment !
la margrave, furieuse
Hé bien qu'avez-vous fait... malheureuse... ?
voltaire, s" interposant
Un moment.
[Avec un calme souriant.) Tout ce qui vient de se passer, je revendique L'honneur — l'immense honneur — d'en être, moi, l'unique Cause!
la margrave, surprise
Vous !
HENRI XIII
Vous ?
LA MARGRAVE
Comment!.. Vous, Monsieur!
voltaire, montrant Nonotte (un grand-prêtre austère et noir dans son costume de Jésuite) et Hans Muller (une figure de prêtre plus vivante ', moins ascétique — un homme d'une cinquantaine d'années, que son rabat et son col blanc rendent moins sombre que le Père Nonotte.)
J'aperçois Deux oints du Seigneur.
henri xin, étonné
Mais...
voltaire, béatement
Il se peut que je sois Obligé de blesser votre raison surprise. J'appelle à mon secours ces docteurs de l'Eglise...
{Montrant Hans Muller.) C'est ?
HENRI XIII
Le digne Doyen d'Eppenheim, Hans Muller. la margrave, présentant Nonotte Mon confesseur, Nonotte.
VOLTAIRE
Ils vous rendront tout clair !
{Très bénin et très onctueux.) Votre Altesse tantôt me déclarait : je nie La valeur du talent, le pouvoir du génie... Je me suis dit : Peut-on croire que l'Eternel Mette en vain ce rayon sur le front d'un mortel ? Le Génie est le plus glorieux diadème.
11 est comme un reflet du grand Auteur lui-même, Dieu qui fit toute chose, avec tant de raison, Créa pour éclairer notre étroit horizon, Pour montrer dans la nuit les routes vers les faîtes, Les fronts illuminés de rayons des prophètes.
{à Hans Muller.)
Je ne me trompais pas — du moins jusqu'à ce point ? Pourrait-on le prétendre ?
hans muller, avec un geste significatif de Je négation que Voltaire imitera plus tard
On ne le pourrait point !
voltaire, avec une onction de plus en plus grande
Dieu peut donc nous prouver — si Sa gloire l'exige — Par un fait éclatant, un miracle, un prodige Comme il s'en est produit — tant ! — pour notre salut, Que l'on doit respecter ceux que Sa grâce élut...
{S" adressant surtout a Nonotte.)
En principe, mon Père, est-ce absurde et risible, Divinement parlant ?
nonotte, méfiant et jroid
A Dieu, tout est possible.
voltaire, a Hans Millier
Je ne me trompais pas... du moins jusqu'à ce point ? Pourrait-on le prétendre ?..
hans, avec son même geste
On ne le pourrait point.
LA MARGRAVE
Mais... ma fille...
Il s'agit...
voltaire, F interrompant
... De votre fiancée !
HENRI XIII
Je ne vois...
VOLTAIRE
Un instant ! suivez bien ma pensée...
Ne croyez pas que j'aie été dire au Seigneur : " Faites un grand miracle en mon petit honneur ! " Permettez que j'enseigne à cette auguste tête, " L'art, pour elle trop fin, de comprendre un poète ! Non pas ! — J'ai dit : " Voici Seigneur un Duc régnant, " Un Grand-Duc souverain d'Eppenheim, dédaignant " Votre œuvre, dans ce qui fait sa plus belle gloire, " Méprisant le génie et refusant d'y croire î c; La chose est importante ! Un Grand-Duc !
(Sournois, aux ecclésiastiques :)
Sur ce point Pourrait-on disputer ?
(Imitant le ton et le geste de Millier)
On ne le pourrait point !...
" N'eussiez-vous de la Foi ", dit l'Apôtre...
henri xiii, r interrompant
Il me tarde...
voltaire, protestant scandalisé contre l'interruption
Un texte saint ! — " Que gros comme un grain de moutarde
" Et vous transporteriez des montagnes ", Or, moi,
C'est un pot de moutarde entier que j'ai de Foi.
Il est bien clair, et je m'en rapporte à l'Eglise,
Que mon pouvoir doit être immense... A moins qu'on dise,
Qu'un grand pot ne vaut pas un grain gros comme un point.
Pourrait-on le prétendre ?
On ne le pourrait point !
nonotte, bas a Hans Millier qui visiblement a peine a contenir sa colère
Du calme !
VOLTAIRE
Concentrant ma Foi la plus sublime, Et les mérites d'un Grand-Duc Sérénissime, Je priai le Seigneur de transporter, ici, En un instant, l'exquise Altesse que voici... Oh ! cela fut très dur ! La lutte fut mortelle ! Jacob contre son ombre à peine en livra telle ! L'Esprit d'en-bas disait : " Tu n'iras point en haut ! " L'Esprit d'en-haut disait : " Lève ! Lève ! il le faut ! " La force centripète en aucun cas n'égale " La puissance de ma vertu théologale ! "
viviane, l'air illuminé
Ce fut comme un grand bond que je fis à pieds joints.
LA MARGRAVE
Quel conte !
Quelle histoire absurde î
VOLTAIRE
Tous les points En sont corroborés par l'Eglise elle-même... Ce miracle s'impose, autant qu'un théorème, Et s'il n'est pas prouvé... que d'autres le sont moins ! Nos principes sont sains, comme sont nos témoins ; Nous violons un peu les lois de la nature... Un miracle est toujours une étrange aventure !
Les docteurs sont d'accord, je pense, sur ce point ?.. Pourrait-on le nier ?...
— On ne le pourrait point !...
nonotte, a Hans Muller Du calme !...
hans muller, éclatant
Non, non, non ! Je ne serais qu'un lâche, Plus infâme et plus vil qu'un soldat qui se cache, Si je restais les bras croisés quand, devant moi, L'on outrage mon Dieu, l'on insulte ma Foi !
voltaire, voulant protester
Dieu... La Foi...?
HANS MULLER
Vaniteux comme tous les poètes, Afin de pavaner votre esprit vous vous faites Un jeu — jeu délicat, noble jeu plein de goût ! — De ridiculiser ce qui pour nous est tout ! Pour vous c'est un mot drôle, un trait que l'on aiguise, Un calembour lancé pour que chacun se dise, Tandis qu'autour de vous l'on s'incline et sourit, " Comme cet homme est fort, comme il a de l'esprit ! Pour nous c'est le seul but de la route suivie ! Pour nous c'est l'idéal de toute notre vie, L'idéal pour lequel, ayant tout dédaigné, Nous avons combattu, gémi, pleuré, saigné, Dompté la chair qui hurle et l'âme qui soupire, Méprisé le baiser, l'étreinte, le sourire, Dit a l'amour : " Jamais ! " Dit au plaisir " Va-t-en ! '
Pour ne pas l'oublier, notre rêve, un instant î Et je vous laisserais, moi stupide imbécile, Moi vil lâche, souiller de votre esprit facile, Le Dieu que nous portons serré contre nos cœurs !.. Je vous défends de prendre encor vos airs moqueurs !.. (// serre les poings d'un air menaçant.)
VOLTAIRE
" Je vous défends ". L'ordre est formel et je m'éloigne... Les points de ce sermon m'ont l'air de " points " à poigne.
HANS MULLER
Riez, riez Monsieur ! Riez !... J'aurai mon tour !
Un jour — et c'est bientôt que doit venir ce jour ! —
Malgré tout votre esprit et tout votre génie,
Quand vous serez râlant sur le lit d'agonie,
Prêt à paraître devant qui vous savez bien,
Nous en reparlerons de la Foi du chrétien !
Nous en reparlerons de vos traits, de vos pointes !..
La bouche haletante alors, et les mains jointes,
En cet instant terrible où tout vous dit adieu,
Nous en reparlerons du Mystère et de Dieu !
Et — vous le savez bien, au fond de l'âme ! — au prêtre,
Qui vous dira : c'est sûr ! vous répondrez : peut-être !
VOLTAIRE
C'est d'un art bien cruel, monsieur, mais d'un bel art
Que d'évoquer la mort pour un pauvre vieillard,
Et vous triomphez là d'une façon complète...
Mais vous ajouteriez encore à ma défaite,
Si vous disiez — Oh ! ce serait beaucoup plus fort ! —
Nous en reparlerons, lorsque vous serez mort !
(bas a la Margrave :) Cet homme a mal compris. L'Eglise, sur la terre Ne compte pas de fils plus soumis que Voltaire.
[bas au Grand-Duc) Mon conte avait pour but d'excuser cette enfant Qui vous adore...
henri xiii, radieux
Oui... n'est-ce pas ;
voltaire, complaisant
Triomphant !
henri xiii, radieux
Elle m'aime !
nonotte, bas a Hans Muller
Orgueilleux !
HANS MULLER
Orgueilleux? Moi, mon père ?...
la margrave, a Viviane
Vous ne me croyez pas dupe de lui, j'espère...
henri xiii, à ses gentilshommes
Précédez-nous î...
(Cortège — Sortie de la Margrave , du Grand-Duc, de Viviane, des gentilshommes.)
VOLTAIRE, a Wagner, tandis que Viviane sort donnant la main au Grand-Duc.)
Un couple idéal !...
wagner, soupirant
En effet...
voltaire, a part Hé hé !... Il m'a semblé... qu'un soupir s'étouffait.