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Les douze génies [poèmes scéniques]

Tout était digne de Shakespeare dans cette scène qui eut lieu à Versailles un soir de mai 1670 : Mme Henriette d'Angleterre, désireuse d'opposer l'une à l'autre, la laborieuse grandiloquence de Corneille et la tendre subtilité de Racine, leur manifestait son désir de voir porter à la scène le drame brutal qui interrompit les amours de Titus et de Bérénice. Tout était digne de Shakespeare : les personnages d'abord, la Princesse coquette et tragique et les deux poètes aux caractères si nettement tranchés ; puis, l'étrange joute littéraire à laquelle elle les conviait ; enfin, et surtout, oui surtout, n'en déplaise à tous les critiques et en dépit du résultat peu glorieux de cette joute, le drame passionné, violent et mystérieux qu'elle leur proposait de traiter.

On peut dire, sans parler de l'œuvre illisible de Corneille, que si Racine, avec son prodigieux talent, s'est tiré à son honneur de la tâche qui lui était imposée, il n'en a pas moins complètement esquivé le sujet que lui offrait l'histoire. Il a fait de son héroïne un portrait dont la fantaisie peut paraître délicieuse au spectateur qui ne se douterait point de ce quC fut la véritable Bérénice, mais qui, en regard du charme étrange de l'original, apparaît, il faut bien le dire, factice et tout de convention.

Bérénice en l'an 80, loin d'être la jeune Princesse que nous peignit le poète, venait d'atteindre, l'âge extrêmement mûr de 56 ans. Elle était depuis quinze ans l'épouse de Titus qui, lui, n'avait que trente neuf ans. C'est à dessein que j'emploie le mot épouse. Épouse est le mot propre. Les lois romaines connaissaient deux sortes de mariages : Le mariage entre Romains ou Connuhium. Le mariage entre citoyens et pérégrins ou Concubinatus. La Reine juive et Titus n'avaient jamais pu songer à s'unir par le Connubium, mais ils vivaient dans l'état légalement déterminé qui portait le nom de Concubinatus. Leur union était ouverte et publique. Ils assistaient ensemble aux cérémonies officielles. Rome, envahie par les croyances et les mœurs de l'Orient, était farouchement nationaliste. Elle baissait surtout les Juifs, race en qui les Romains trouvaient un sentiment national non moins ardent, non moins fanatique que le leur. Titus, avec l'aide d' Agrippa frère de Bérénice, avait bien détruit Jérusalem et, semblait-il, anéanti Israël, mais Israël vivait toujours. Dispersé, il n'était que plus insaissisable. Muet, il n'était que plus indompté. Rome baissait Bérénice de tout

ce nationalisme intransigeant qui devait se trahir par les grandes persécutions antisémites dont la tradition Chrétienne associe le souvenir au nom du troisième Empereur Flavien. Bérénice, durant les dix ans que dura le règne de Vespasien, lutta désespérément afin de prévenir la catastrophe qu'elle prévoyait pour le moment où Titus monterait sur le Trône. Bien qu'elle eut pris part à côté de Titus, aux combats contre ses frères Hébreux, et notamment au siège de Jérusalem, elle était exécrée par les Romains au point que sa présence au Cirque avec Titus fut souvent le signal de manifestations hostiles.

Rome et Bérénice, voilà les deux véritables protagonistes du drame que Mme Henriette d'Angleterre proposait aux grands dramaturges de la Cour de Louis XIV. Titus (pouvait-on le dire sous le Roi-Soleil !) Titus ne fut jamais qu'un reflet de sa géniale maîtresse. Sa physionomie est une des plus éloquentes de la galerie des Empereurs romains : Visage massif, lourde mâchoire, larges pommettes, front bas, nez dépourvu de caractère, il présente le type physique accompli du centurion brave et vulgaire qu'il était, lorsque la Princesse Hérodienne — alors mariée à Antiochus Roi de Comagène — le distingua, s'éprit de lui et s'associa à sa fortune.

Au cours de cette tragédie passionnelle et politique où l'on voit le vainqueur brutal et farouche de Jérusalem se transformer sous l'influence de sa maîtresse en un " Pacifiste ", en un " Internationaliste ", désireux d'être " Les Délices de l'Univers", Bérénice déploya pour la défense de son amour, un génie tendre et profond qui en fait peut être la plus attachante de ces figures de femmes Israélites, en qui les poètes se plaisent à voir les figures féminines les plus exquises.

Ce duel entre la Charmeuse Juive et Rome, la Louve égoïste et farouche, est un des plus gros de conséquences que nous présente l'histoire passionnelle de l'humanité. Etrangère et Juive, Bérénice était bien obligée de plaider la cause des étrangers qui était sa propre cause. Elle était bien obligée d'inspirer à Titus le sentiment de la fraternité de toutes les races qui peuplaient l'Empire. Elle était bien obligée de lui inspirer le désir d'être autre chose que le bras armé pour fournir à Rome son pain et ses jeux, au détriment du reste du monde.

Rome, elle, ne pouvait admettre que de tels sentiments vinssent inspirer le Général à qui elle confiait ses destinées. Aussi Peuple et Sénat firent-ils tout pour décider Vespasien à obliger son fils à se séparer de sa maîtresse. Ils furent sur le point d'imposer leur volonté à l'Empereur. Bérénice dut quitter Rome et voyager. Mais elle ne tarda guère à revenir près de son amant. Elle était à Rome, à la mort de Vespasien quand Titus devint Empereur. Que se passa-t-il alors ? Tandis que l'homme façonné et transformé par son génie, montait sur le trône, tandis que le meilleur d'elle-même semblait dicter ses lois au monde,

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Bérénice quittait Rome. " Malgré Titus et malgré elle " dit Suétone. Quel drame cachent ces quelques mots ? La matière tragique est d'autant plus admirable que les pages où Tacite en narra les péripéties ne sont point parvenues jusques à nous. Les lignes concises de Suétone disent tout ce que l'on veut. Qui ne connaitrait ni l'époque, ni les personnages, pourrait s'imaginer qu'il y trouve l'anecdote sentimentale sur laquelle la pièce de Racine est bâtie. Mais pour qui s'est penché sur l'histoire avec attention, pour qui s'est attaché avec un véritable respect et un sincère amour à pénétrer le caractère de Bérénice, pour qui s'est trouvé face à face, dans les galeries de Rome, avec son lourd et vulgaire amant, l'œuvre du grand poète est loin de rappeler le drame sentimental et politique qui marqua l'avènement de Titus, loin surtout de présenter une image exacte de l'héroïne qu'il ne choisit que par déférence pour une haute personnalité étrangère à son art.

De tous les traits essentiels qui caractérisent Bérénice : de son caractère d'Hérodienne ambitieuse et passionnée, de son caractère d'Orientale souple et insinuante, de son caractère d'amante conjugale, de tous ces traits absolument essentiels et qui font qu'elle est elle^ Racine n'en a pas fixé un seul. Racine n'en a pas marqué un seul. Racine a substitué à cette personnalité si étrange, si spéciale, d'un charme si bizarrement oriental, si sauvagement antique, une vague abstraction, une " aimable Princesse " qui pourrait peut être s'appeller Marie Mancini, mais qui n'a pas le plus lointain rapport avec ce personnage tragique, inquiétant et charmant de Bérénice, la petite fille d'Hérode le Grand, la maîtresse Juive, la charmeuse quinquagénaire.

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