SCÈNE II
LES MÊMES, [moins mus)
RUFUS, à Latro Connais-tu ?
LATRO
Oui ! C'est " Mus ". La fille de l'auberge De la Voie Aemilia !
UNE DÉVOTE, tenant un cierge
Janus, reçois ce cierge !
Et trouve-nous bien vite un puissant agresseur...
RUFUS, a Latro Connais-tu Juvenal ?
LATRO
C'est l'amant de sa sœur Clavia Sabina... La grande fille noire... Tu sais !... — l'auberge rose où l'été l'on va boire...
RUFUS
Ce Juvenal...
LATRO, à une dévote qui vient de déposer de V argent dans sa bourse
Merci !...
RUFUS
Dis donc... c'est sérieux Ce qu'a dit cette enfant !
LATRO, riant ^ nen croyant rien
Vraiment ! Tant mieux, tant mieux !
RUFUS
Qui donc est-il, ce Juvenal }
[A ce moment Harmakhis et Lentulus, très élégants tous deux^ pénètrent dans le Temple.)
LATRO
Vois, vois cet homme !...
C'est celui des Rhéteurs de l'Augustus, qu'on nomme Harmakhis !... Vois !
RU FUS
Ce Juvenal, qui donc est-il ?
LATRo, qui ne voit que Harmakhis
C'est un Grec !... — Juvenal ?... Front bas, têtu, viril, Rude face massive aux larges maxillaires... Des petits yeux, flambants de soudaines colères ; Une voix sèche, un geste bref, un gros sourcil. Je le connais très bien... un garçon... pas gentil !
( Une vieille bigote passe. Avec un air confit en dévotion^ il lui tend sa bourse. 'Elle y met une pièce, d'or. Il sus sure pieusement .•)
Gran-mercy, Domina ! Gran-mercy !...
{Fuis fait une grimace joyeuse à son confrère.)
RUFUS, qui est tout songeur
Dis...
LATRO, l'interrompant
J'y pense :
Domitien, voilà dix jours, en récompense De ce que Juvenal, en plein Forum je crois Osa crier devant Titus : " Les Juifs... en croix ! " César Domitien, l'a nommé quelque chose Dans sa maison !
RUFUS, très intéressé
Ah ! Ah !
LATRO, montrant Harmakhis
Vois ! Sa chlamis est rose...
Sont-ils beaux, ces Grecs...
RUFUS, à lui-même
Oui, la petite a dit vrai Et c'est un grand secret qu'elle nous a livré !
HARMAKHis, devant Janus
Pauvre Dieu, bien romain, qui te voiles la face Quand sur l'âme de Rome un rêve un peu doux, passe... Nous t'ignorons chez nous... Il serait peu décent Qu'un Grec n'eut que deux fronts...
LENTULUS, riant
Combien en as-tu .?
HARMAKHIS
RUFUS, à Latro, continuant son récit
Sais-tu ce que l'enfant a cru l'entendre dire ?... [Il continue à causer.)
LENTULUS, à Harmakhis
As-tu fait le discours que l'Augustus va lire Tantôt aux Sénateurs ?
HARMAKHIS, gui n aime pas a dire non Moi !
LENTULUS
Tu ne réponds point !...
HARMAKHIS
Un front plus génial, au front divin s'est joint Pour accoucher des mots sacrés, des mots sublimes Que l'Augustus fera pleuvoir sur ses victimes...
Cent
LENTULUS
Ses victimes !...
HARMAKHIS
Ses victimes, ce sont, mon cher.
Les Animaux du sacrifice !
LENTULUS
Ah !
HARMAKHIS, trop cotivaincu C'était clair !
LATRo, joyeux Notre fortune est faite !
RUFUS
Elle est... en bonne voie !
LATRo, lui montrant Harmakhis
Servons-nous de ce Grec que Janus nous envoie !
RUFUS, hésitant Mais... tu crois !...
LATRO
Il le faut, car comment approcher De l'Augustus...?
RUFUS, sans conviction
Servons-nous en !...
LATRO
Je vais tâcher !
HARMAKHIS, Cl Lcntulus
Nos jeunes élégants, dont je vois en toi l'astre. Déplorent donc la paix .?
LENTULUS, à Harmakhis
La paix est un désastre !
Dis-moi, que ferons-nous après le bain du soir ? Non, mais que ferons-nous ? — Nous allions nous asseoir Dans le tepidarium clair et fleuri des Thermes, Et tandis qu'un masseur rendait nos muscles fermes, Nous écoutions, émus et charmés tour à tour. Le narrateur public des nouvelles du jour... Etendus mollement, sur nos moelleuses couches Nous étions transportés chez des peuples farouches. Aux quatre coins du ciel...
HARMAKHIS
En effet !
(Depuis un instant s' encourageant l'un l'autre à aborder le Grec^ Latro et Rufus, tournent timidement autour de lui. Latro, le plus déluré^ se décide enfin.)
LATRO
Domine !
HARMAKHIS
Va, petit importun, je t'ai déjà donné !
LATRO
Je voudrais bien te dire un mot.
HARMAKHIS, SUrpHs
A moi !
LENTULUS, riant
Prends garde !...
Ces échansons sacrés, tu sais...
HARMAKHis, avec uu sourire dédaigneux
Je me hasarde !
[Lentulus s'éloigfie. Le Temple en cet instant est vide. Harmakhis y est seul avec les deux camilles.)