‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 5)Chapitre 18 sur 37 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES MÊMES, [moins mus)

RUFUS, à Latro Connais-tu ?

LATRO

Oui ! C'est " Mus ". La fille de l'auberge De la Voie Aemilia !

UNE DÉVOTE, tenant un cierge

Janus, reçois ce cierge !

Et trouve-nous bien vite un puissant agresseur...

RUFUS, a Latro Connais-tu Juvenal ?

LATRO

C'est l'amant de sa sœur Clavia Sabina... La grande fille noire... Tu sais !... — l'auberge rose où l'été l'on va boire...

RUFUS

Ce Juvenal...

LATRO, à une dévote qui vient de déposer de V argent dans sa bourse

Merci !...

RUFUS

Dis donc... c'est sérieux Ce qu'a dit cette enfant !

LATRO, riant ^ nen croyant rien

Vraiment ! Tant mieux, tant mieux !

RUFUS

Qui donc est-il, ce Juvenal }

[A ce moment Harmakhis et Lentulus, très élégants tous deux^ pénètrent dans le Temple.)

LATRO

Vois, vois cet homme !...

C'est celui des Rhéteurs de l'Augustus, qu'on nomme Harmakhis !... Vois !

RU FUS

Ce Juvenal, qui donc est-il ?

LATRo, qui ne voit que Harmakhis

C'est un Grec !... — Juvenal ?... Front bas, têtu, viril, Rude face massive aux larges maxillaires... Des petits yeux, flambants de soudaines colères ; Une voix sèche, un geste bref, un gros sourcil. Je le connais très bien... un garçon... pas gentil !

( Une vieille bigote passe. Avec un air confit en dévotion^ il lui tend sa bourse. 'Elle y met une pièce, d'or. Il sus sure pieusement .•)

Gran-mercy, Domina ! Gran-mercy !...

{Fuis fait une grimace joyeuse à son confrère.)

RUFUS, qui est tout songeur

Dis...

LATRO, l'interrompant

J'y pense :

Domitien, voilà dix jours, en récompense De ce que Juvenal, en plein Forum je crois Osa crier devant Titus : " Les Juifs... en croix ! " César Domitien, l'a nommé quelque chose Dans sa maison !

RUFUS, très intéressé

Ah ! Ah !

LATRO, montrant Harmakhis

Vois ! Sa chlamis est rose...

Sont-ils beaux, ces Grecs...

RUFUS, à lui-même

Oui, la petite a dit vrai Et c'est un grand secret qu'elle nous a livré !

HARMAKHis, devant Janus

Pauvre Dieu, bien romain, qui te voiles la face Quand sur l'âme de Rome un rêve un peu doux, passe... Nous t'ignorons chez nous... Il serait peu décent Qu'un Grec n'eut que deux fronts...

LENTULUS, riant

Combien en as-tu .?

HARMAKHIS

RUFUS, à Latro, continuant son récit

Sais-tu ce que l'enfant a cru l'entendre dire ?... [Il continue à causer.)

LENTULUS, à Harmakhis

As-tu fait le discours que l'Augustus va lire Tantôt aux Sénateurs ?

HARMAKHIS, gui n aime pas a dire non Moi !

LENTULUS

Tu ne réponds point !...

HARMAKHIS

Un front plus génial, au front divin s'est joint Pour accoucher des mots sacrés, des mots sublimes Que l'Augustus fera pleuvoir sur ses victimes...

Cent

LENTULUS

Ses victimes !...

HARMAKHIS

Ses victimes, ce sont, mon cher.

Les Animaux du sacrifice !

LENTULUS

Ah !

HARMAKHIS, trop cotivaincu C'était clair !

LATRo, joyeux Notre fortune est faite !

RUFUS

Elle est... en bonne voie !

LATRo, lui montrant Harmakhis

Servons-nous de ce Grec que Janus nous envoie !

RUFUS, hésitant Mais... tu crois !...

LATRO

Il le faut, car comment approcher De l'Augustus...?

RUFUS, sans conviction

Servons-nous en !...

LATRO

Je vais tâcher !

HARMAKHIS, Cl Lcntulus

Nos jeunes élégants, dont je vois en toi l'astre. Déplorent donc la paix .?

LENTULUS, à Harmakhis

La paix est un désastre !

Dis-moi, que ferons-nous après le bain du soir ? Non, mais que ferons-nous ? — Nous allions nous asseoir Dans le tepidarium clair et fleuri des Thermes, Et tandis qu'un masseur rendait nos muscles fermes, Nous écoutions, émus et charmés tour à tour. Le narrateur public des nouvelles du jour... Etendus mollement, sur nos moelleuses couches Nous étions transportés chez des peuples farouches. Aux quatre coins du ciel...

HARMAKHIS

En effet !

(Depuis un instant s' encourageant l'un l'autre à aborder le Grec^ Latro et Rufus, tournent timidement autour de lui. Latro, le plus déluré^ se décide enfin.)

LATRO

Domine !

HARMAKHIS

Va, petit importun, je t'ai déjà donné !

LATRO

Je voudrais bien te dire un mot.

HARMAKHIS, SUrpHs

A moi !

LENTULUS, riant

Prends garde !...

Ces échansons sacrés, tu sais...

HARMAKHis, avec uu sourire dédaigneux

Je me hasarde !

[Lentulus s'éloigfie. Le Temple en cet instant est vide. Harmakhis y est seul avec les deux camilles.)

Page 1