BÉRÉNICE, TITUS TITUS
Enfin, je te revois, ma chère Reine... Hélas ! De quel cœur anxieux, hier, je suivais tes pas ! Combien je souhaitais, j'espérais ta victoire !... Je la désirais tant que je ne pus qu'y croire... Je voyais à tes pieds tous mes Romains domptés. Et je me suis courbé devant tes volontés !... Imprudence ! Je crus, dominant mes alarmes, Disciple en ton génie, amoureux en tes charmes...
BÉRÉNICE
Je l'ai compris, mon cher Titus, tu crus en moi... Merci ! J'ai mesuré ton amour à ta foi ! Je fus vaincue... hélas ! La tâche était immense. Et trop faibles, mes mains !
TITUS
Ma tâche à moi commence La douceur, la bonté, l'indulgence, l'amour Echouèrent... c'est bien ! La force aura son tour !
BÉRÉNICE
La force .?... Penses-tu qu'il soit possible encore. De dompter tes Romains déchaînés .?
TITUS, tr} s ferme
Je l'ignore Et je veux l'ignorer...
BÉRÉNICE
Il faut savoir... Il faut.
Si je ne le puis pas, je le saurai trop tôt.
BÉRÉNICE
Mais lutter sans espoir...
TITUS
Hé bien alors on lutte, Rien que pour le plaisir de frapper sur la brute !
BÉRÉNICE, avec une note de reproche Ton peuple !
TITUS
Un loup brutal, qui, hier, voulait ta mort.
BÉRÉNICE
Qui provoque le loup s'en prend à soi, s'il mord.
TITUS
Le dompteur est perdu s'il entre dans la cage En redoutant la fin du combat qui s'engage. Moi, je vais à la lutte avec la joie au cœur... Lutter pour toi, déjà, c'est être un peu vainqueur !
BÉRÉNICE
Le peuple emplit, dit-on, les carrefours }
TITUS, légèrement
Peut-être !
Imprudent le troupeau qui s'offre au fouet du maître En masse bien compacte — il ne perd rien du fouet !
BÉRÉNICE
Les légions sont dans leur camp ?
TITUS, affectant la confiance
Certe ! Au complet !
BÉRÉNICE
Le Sénat ne s'est point assemblé ?
TITUS, riant
Bon présage !
Que de mots superflus ne dira point ce Sage !
BÉRÉNICE
Mais ces cris qu'on entend ?
TITUS
Sans doute quelque jeu...
BÉRÉNICE
Ce reflet rouge au ciel t
TiTV%^ feignant P indifférence Ce doit être du feu !
BÉRÉNICE
Pourquoi ces cavaliers aux deux bouts de ma Voie ?
TITUS, contrarié
On t'a dit?... — Il est bon, n'est-ce pas, qu'on prévoie Même les incidents les plus inattendus...
BÉRÉNICE, désespérément
Titus... mon bien-aimé... dis } Nous sommes perdus ?
TITUS, voulant encore la tromper Quoi !
BÉRÉNICE, étouffée par un sanglot
Je le sais... Je sais !
TITUS
Non ! Cent fois non te dis-je !
BÉRÉNICE
Cette voix qu'on entend c'est mon sang qu'on exige ! — Pourquoi n'oses-tu pas me l'avouer ? — Pourquoi ? N'ai-je pas combattu jadis, auprès de toi ? J'étais brave !
TITUS
Je sais !
BÉRÉNICE
Souvent, sur ma cuirasse, Les javelots de l'ennemi laissaient leur trace...
TITUS
Ma Reine !...
BÉRÉNICE
Oh ! Si tu veux m'empêcher de le voir Ce danger d'aujourd'hui... c'est qu'il n'est plus d'espoir !
TITUS
Plus d'espoir !...
BÉRÉNICE
Oui ! C'est qu'il suffit d'un mot, d'un geste, Pour nous anéantir... que nul espoir ne reste !
TITUS, avec stupéfaction Que dis-tu !
BÉRÉNICE
Vaincre hélas, tu ne peux l'espérer...
Titus, je dois partir... il faut nous séparer !
TITUS
Que dis-tu : Plus d'espoir !... Quelle étrange parole !
Deux amants tels que nous, plus d'espoir... es-tu folle !
Plus d'espoir ! Défiant les destins hasardeux
Il en reste un toujours : c'est de mourir à deux !
Et si nous périssons, va Rome, fauve brute,
Tu garderas longtemps les traces de la lutte !
BÉRÉNICE, tristement
Lutter, frapper, tuer ?... Pourquoi ? Pour quelques jours !
Vieux amants, saturés de nos vieilles amours,
Détruirons-nous ce peuple, afin que notre songe
Quelques instants de plus, à peine, se prolonge }
Si nous avions vingt ans, si nous étions encor
Au temps où tu trouvais sous ma cuirasse d'or
Mon jeune corps ardent pour ton baiser vorace,
Si c'était l'avenir que ton étreinte embrasse.
Je te dirais : " Défendons-nous et soyons forts !
" Tâchons de l'emporter et tant pis pour les morts !
" Qu'importe de joncher de cadavres les voies
"Où nous allons cueillir d'inexprimables joies !...
'*' Prends ta lance, et ton glaive, et mets ton casque au front
" Et les fous qui voudront nous séparer mourront !
'* Va ! Frappe ! Et si le froid de tous ces morts m'obsède
" La nuit... J'en trouverai notre baiser plus tiède ! "
Mais à présent, le temps approche à notre insu.
Où nous dirons : tout le bonheur nous l'avons eu !
Nous avons épuisé nos coupes presque vides...
Ne peuplons pas nos nuits de ces faces livides !
Mon amant, tout en moi, je t'emporte embrassé...
Ne versons pas de sang... Nous avons le passé !
TITUS
Non, tu ne penses pas ce que tu viens de dire !...
Après quinze ans pareils, se séparer... c'est pire !
On n'a plus l'égoïste ardeur de jeunes dieux...
Dans les cœurs plus humains, la douleur entre mieux !
Puis, les ombres du soir vous glacent le visage.
Et sont là, pour toujours rappeler, qu'il est sage
— Près, tout près de son cœur, tout près ! — de bien tenir
L'être que l'on aima... car la nuit va venir !
BÉRÉNICE, désespérément Titus !
TITUS
Ne songe plus à pareille folie !
Nous séparer...
BÉRÉNICE, presque vaincue Titus !
TITUS, r interrompant
Tais-toi, je t'en supplie !
Que de fois ~ et je crus voir tout ton cœur s'ouvrir ! — Tu m'as crié : " Vivre sans toi, plutôt mourir ! " Tu mentais donc !
BÉRÉNICE
Non, non !
TITUS
Toi, mon autre moi-même î BÉRÉNICE, pleurant
Oh !
TITUS, amèrement
Tu ne m'aimais pas... pas autant que je t'aime !.. Je préfère mourir que de te perdre !...
BÉRÉNICE, voulant protester
Et moi...
Et moi...
(JEjlle parvient à se dominer et à se taire mais tout son être trahit son senti?nent réel.)
TITUS, avec un enthousiasme passionné
Nous lutterons et je vaincrai pour toi !
BÉRÉNICE, vaincue y faiblement
Oui
TITUS, enthousiaste
Nous vaincrons !.. Je suis certain de la victoire !... Pour fixer ses faveurs, il est assez d'y croire !...
BÉRÉNICE
Oui!
TITUS
Nous vaincrons !.. J'irai trouver mes vieux soldats, Ceux de ces Légions que jadis tu guidas... Je saurai leur parler... Ils devront reconnaître Que Rome à ton sujet s'est trompée.
BÉRÉNICE
Oui... peut-être !
TITUS
Quant aux autres soldats, au fond, indifférents. Ils suivront, j'en suis sûr, nos braves vétérans !...
Puis, j'ai trois cents guerriers Germains : garde fidèle...
BÉRÉNICE, avec désespoir^ rappelée à la réalité Trois cents !..
TITUS
Haïssant tous la foule ; haïs d'elle... Ils sont braves et forts... ils sont obéissants.
BÉRÉNICE
Trois cents !
TITUS
On peut tout faire avec cela !
BÉRÉNICE, tremblante
Trois cents...
TITUS
Ils sont tout près d'ici. S'il faut faire un exemple, Je les ai fait cacher en face, dans le Temple De Mars Ultor...
BÉRÉNICE
Oh ! Mars Ultor !
TITUS
Tu peux les voir.
Et ceux-là chériront leur devoir...
BÉRÉNICE, éclatant
Leur devoir !
Mon Titus, mon amant, non ! Il faut que je parte ! Il le faut ! C'est le seul moyen pour que j'écarte...
(£//(? s'interrompt frissonnante^
J'ai peur !
TITUS, surpris Peur?
BÉRÉNICE
Oui j'ai peur !
TITUS
De quoi donc ?
BERENICE, mentant visiblement^ après un instant de silence.
De la mort !
TITUS, incrédule De la mort !
BÉRÉNICE
Oui ! J'ai peur.
TITUS
Toi, le cœur le plus fort !
Toi, que je vis, hier, la regarder en face, La mort ! C'est faux ! Tu mens !
BÉRÉNICE, protestant faiblement Mon amour...
TITUS
Tu mens !
BÉRÉNICE
Grâce \ Sans réfléchir, souvent, on parle de mourir... Mais depuis que j'ai vu, vraiment, prêt à s'ouvrir Le tombeau... C'est affreux ! Je n'ose plus... je n'ose !
TITUS
Toi ! me quitter !
BERENICE
J'ai peur !
TITUS
Il est quelque autre cause.
BÉRÉNICE, s'obstinant J'ai peur !
TITUS
Depuis quinze ans qu'il t'avait dans les bras, Celui qui t'adorait ne te connaissait pas ! Ah ! comme il te croyait brave !
BÉRÉNICE, étouffant un sanglot^ avec un sourire amer et résigné
Je le suis... brave, Titus !
TITUS
Et tu me fuis à l'heure la plus grave ! Et tu me laisses seul, quand pour toi je me bats !..
(// lui ouvre les bras — sûr qu'elle va s'y jeter.)
Brave : sois-le !
BÉRÉNICE, après un instant de lutte intérieure terrible^ se détournant et tombant brisée sur un siège
Crois donc que je ne le suis pas !
TITUS, surpris. Amèrement
Tu ne l'es pas !
BÉRÉNICE
Je suis brave... comme une femme !
TITUS
Jure-moi que tu ne mens pas !
BÉRÉNICE
Ah ! sur mon âme, Ces mots te disent tout et n'ont rien de trompeur : Je pars, et si je pars c'est parce que j'ai peur !
TITUS, (fui ne peut se décider a la croire
Toi... craindre la mort... Toi ! Mais non, je te devine ! Tiens : ose me jurer, qu'en ta bonté divine Le souci d'épargner ce vil peuple insensé Ne t'a pas...
BÉRÉNICE
Non ! pas un instant je n'y pensai !
TITUS
C'est impossible !... c'est... — Toi, la fière, la forte. Toi qui me répétais si souvent : que m'importent Les pièges du Destin, les trahisons du Sort, Si nous pouvons rester unis jusqu'à la mort, Toi...
BÉRÉNICE, suppliante
Ne m'oblige pas à crier ma détresse...
Laisse-moi contenir ce sanglot qui m'oppresse, Jusqu'à ce que ces yeux qui vont sur mon malheur Se fixer, aient fini de scruter ma douleur... — Oui... j'attends... j'ai fait dire au Préfet des Trois Gardes, Aux Consuls de venir... Je le sais, si tu tardes. Tu risques... — Ils viendront... Ils viennent... Tu diras Que je pars, qu'à jamais tu me fermes tes bras !
(Bille chancelle)
Tu diras... que, par eux, Rome soit avertie Que, depuis ce matin, Bérénice est partie... Voilà ! Je partirai ce soir...
{Dans un mouvement de terreur) Avant ce soir !
TITUS
Je ne veux pas...
(Durant tout ce temps, on entend au loin de vagues rumeurs. Par instants ces rumeurs croissent et deviennent le grondement d' une foule . A ce moment, en raison sans doute du passage des magistrats annoncés, ce grondement se fait presque terrible.)
BÉRÉNICE
Ecoute ! — Hélas, peux-tu vouloir !..