‹ Les drames galants, la Marquise d'EscomanChapitre 5 sur 5 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

ttmma de Nanteuil, en religion sœur Sainte-Marinet à madame la comtesse de Fontanieu.

Du couvent des Ursulines de Caen, ce 23 octobre 1840.

» Madame la comtesse,

» Depuis hier j'appartiens à Dieu. Sa miséricorde a pris en pitié la pécheresse, si indigne qu'elle en fût ; il n'a point repoussé les mains suppliantes qu'elle tendait vers lui; dans sa toute-puissante bonté, il a fait plus : il a daigné la recevoir au nombre de ses épouses terrestres. Dans la vie nouvelle qui est devenue la mienne, et qui n'est qu'une préparation à la vie céleste à laquelle j'aspire, les choses de ce monde m'apparaissent sous un jour tout nouveau. Le sentiment des convenances humaines me disait qu'un

abtme infranchissable séparait la mère sainte et sacrée de celle qui avait outragé les lois divines, bravé les réprobations sociales pour n'écouter que le délire de ses passions; que toute démarche, même celle qui serait dictée par l'humilité et le repentir, lui était interdite. Aujourd'hui que la pierre du sépulcre n'attend plus pour retomber sur ma tête que le moment où Dieu m'appellera à lui; aujourd'hui qu'au seuil de la tombe, où je ne tarderai pas à descendre, mon âme se dégage peu à peu des liens de chair qui la retenaient captive; aujourd'hui que je ne vois plus dans celui dont j'ai partagé les erreurs qu'un de mes frères en Jésus-Christ, que j'aime d'une affection plus vive sans doute mais aussi chaste que mes autres frères, il me semble que, quelles qu'aient été mes fautes, quelque part que j'aie eue dans les douleurs qui ont assombri le déclin de votre vie, vous ne vous offenserez plus, madame la comtesse, si j'ose venir m'agenouiller devant vous, vous conjurant de joindre votre pardon à celui que notre souverain juge m'a permis d'espérer.

» Pour l'obtenir, je ne me reporterai point, madame la comtesse, à ce que j'ai pu souffrir. Qu'étaient ces souffrances auprès de mes péchés? Que sont-elles encore près de celles qui peut-être m'attendent dans l'autre monde? C'est à votre cœur seul que je m'adresse, il y a entre le vôtre et le mien une communauté de tendresse qui, malgré votre raison peut-être, vous apitoiera sur celle qui vous implore. Si différente que soit son expression, l'amour avec lequel

toutes les deux nous avons prononcé le même nom me sert de sauvegarde, et j'espère, madame, que vous prierez Dieu afin que les larmes que vous avez versées à cause de moi, ne me soient pas complées lorsque je paraîtrai au suprême tribunal.

» La mort si malheureuse de M. le marquis d'Escoman a remis entre mes mains la propriété d'une fortune à laquelle j'avais renoncé bien avant que je connusse quels étaient les seuls biens qu'on doive envier ici-bas, ceux que Jésus-Cbrist vous promet en partage dans son royaume. Maintenant que j'ai fondé tout mon espoir sur notre Père céleste, je me trouve trop riche pour ne pas mépriser celui qui m'attacherait à la terre; ce n'est donc pas un sacrifice que je fais en y renonçant : aucun de ceux qui y auront part ne devra m'en savoir gré.

» Par une donation dressée par maître Lejars, notaire, à Caen, j'ai fait deux parts de cette fortune. J'ai attribué l'une aux pauvres de Cliâteaudun, qui prieront pour moi, et pour ceux que j'aurai aimés en ce monde; j'ai osé disposer de l'autre en faveur de M1,c Octavie de Fonlanieu, votre nièce, et je viens vous demander, madame, de vouloir bien l'accepter en son nom. — Est-ce bien à moi, madame, de vous présenter les raisons pour lesquelles vous ne devez peut-être pas repousser cette offrande de la pauvre religieuse ? Je sais qu'elle contribuera bien puissamment au bonheur de l'être que vous chérissez le plus au monde et au souvenir duquel, quoi que je fasse, je ne puis empêcher mon cœur de battre.

» H va vous paraître de plus en plus étrange que, <îu fond de mon couvent, je vienne vous révéler ce qui se passe au fond de YPMC de ceux qui vivent autour de vous, et cependant je suis certaine de ce que j'avance.

» Il y a six mois, sur la foi de ce que m'avait écrit un ami commun , mon cœur s'était laissé reprendre aux trompeuses amorces d'espérance qu'il avait provoquées. Je croyais avoir assez souffert , avoir assez pleuré, assez prié pour apaiser la colère divine. J'étais libre ; il n'avait plus, pour m'appartenir, à porter de défi à la société et à ses lois, h subir les terribles luttes dans lesquelles son amour avait succombé. Je partis pour Saint-Germain ; un pressentiment me dit de ne point m'abandonner aux secrets désirs d'une passion toujours ardente, et de m'assurer, avant de l'avertir de ma présence, s'il était bien vrai qu'il songeât encore à l'absente. Pendant trois jours, j'épiai votre maison, madame. Enfin la porte s'ouvrit; mon cœur battait comme au jour où je le rencontrai à Châteaudun ; il frissonne encore à ce souvenir ! — Il sortit en donnant la main à sa cousine ; elle est si petite, si frêle, si délicate, qu'elle me parut un enfant et que mon cœur, bien agité, se rasséréna un peu. Je vous suivis . Vous marchiez derrière eux, un livre à la main ; eux, ils couraient dans les sentiers, dans les halliers de la forêt, poursuivant les chevreuils qui s'élançaient des buissons, épouvantant les oiseaux, qui prenaient leur vola travers les branches, lui, se faisant jeune comme

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elle pour lui plaire. Enfin, ils se trouvèrent éloignés de vous de quelques centaines de pas. Je le voyais qui se baissait de temps en temps pour cueillir une fleur dans la mousse des taillis; elle, déjà pensive, suivait une étroite allée ; il se rapprocha d'elle, un bouquet de muguets et de violettes sauvages à la main; elle le reçut; mais, avant de le déposer dans sa poitrine, elle en tira, un autre bouquet fané, flétri, qui, depuis la dernière promenade sans doute, était à cette place, et le lui présenta en échange de celui qu'il venait de lui offrir; il le porta à ses lèvres avec cette ardeur passionnée que jadis... Je n'en pus supporter davantage, je m'enfuis; mais j'étais si troublée, que je perdis mon chemin et qu'une fois encore je me trouvai sur leur passage. Ils marchaient côte à côte, les bras enlacés ; ils se taisaient, mais leurs yeux parlaient.

» Aux regards seuls de celle que j'avais prise pour un enfant, je reconnus la jeune fille, et ce cri du cœur qui ne nous trompe jamais, me disait : Ils s'aiment !

» Us s'aimaient, madame ; par la plaie longtemps saignante que ce suprême espoir trompé a laissé dans mon âme, par les larmes que j'ai encore versées, par les douleurs que j'ai déposées aux pieds de Dieu, je vous le certifie. Aujourd'hui que je ne souhaite plus en ce monde que leur bonheur, aujourd'hui que je l'aime, elle, à cause de Juidont elle doit partager la destinée, je trouverai une consolation dans l'idée que la fortune que j'offre à votre nièce

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*« faciliter une union qu'à cause de leur pauvreté mutuelle, vous regardiez comme impossible.

b II est bon; les soins qu'il a eus de la pauvre Suzanne pendant sa cruelle maladie, la piété avec laquelle il a présidé à sa sépulture le prouveraient s'il ».n était besoin ; mais il a la faiblesse des tendresses excessives, et il est d'autant plus faible qu'il est plus enthousiaste ; l'action chez lui est si violente, que la réaction doit l'être davantage. Méfiez-vous de la mobilité de son enthousiasme ; qu'il vive à la campagne avec celle qu'il nommera sa femme. Le calme d'une vie réglée, la facilité qu'il trouvera à accomplir ses devoirs fixeront peu à peu l'inquiétude de son caractère, absorberont l'effervescence de ses passions. Ah ! si nous n'avions pas quitté le Glos-béni!

» J'ai voulu raturer cette dernière phrase ; mais • 'ai réfléchi et je la laisse. Elle me prouve que, pour moi, l'expiation ne fait que commencer, puisque, quoique j'aie tenté jusqu'ici d'effacer de mon âme les souvenirs vivaces du passé, ils triomphent de mon repentir, du regret de mes fautes, de mes terreurs, de la justice de Dieu. Priez-le pour moi, madame, afin qu'il me frappe ; priez-le, afin que la douleur me purifie, qu'elle efface tout vestige de corruption ; priez-le, afin qu'il me rappelle bientôt à lui. Là-haut, peut-être , pourrai-je l'aimer, lui, sans crime ; je frémis de prononcer ce blasphème; mais de tous les biens du paradis, c'est celui qui me paraît le plus précieux.

» Adieu, madame, et daignez recevoir l'assurance

du respectueux attachement de votre sœur en Jésus- Christ.

» Sainte-Marthe . b

Trois mois après ia réception de cette lettre, Louis de Fontanieu épousait sa cousine Octavie, et M. de Montglat lui servait de témoin, quoiqu'il y eût une légère variante dans le programme que lui-même avait tracé du mariage de son jeune ami.

Mme (}e Fontanieu, la mère, crut devoir cacher à son fils tant qu'elle vécut, d'où venait la fortune inattendue qu'elle avait acceptée au nom de sa niècp Elle redoutait, avec raison, la mobilité de son humeur et se demandait si, dans un retour subit à Mme d'Escoman, il ne serait pas homme à violer l'asile. où la pauvre femme expiait son amour.

Il n'en fut rien. Mme d'Escoman mourut en I8Z4Ô, et Louis de Fontanieu, devenu gentilhomme campagnard, fort occupé de ses améliorations agricoles, reçut la nouvelle de cette mort avec une indifférence qui épouvanta sa mère.

Les amours de certains hommes ressemblent à ces fleurs qui, lorsqu'elles sont desséchées, ne conservent rien de leur couleur, rien de leur parfum.

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Le ci-devant chevalier passé comte de Montglat vécut fort vieux. 11 prétendait dépasser la centaine, dans le seul but de faire enrager madame la comtesse; m qui fut, pendant vingt ans, sa préoccupation la plus constante. Mais la goutte décida que ce serait Marguerite qui porterait le deuil la première, et, quoique le noir ne lui allât pas aussi bien que lorsqu'elle l'avait porté pour son veuvage de la main gauche, elle ne laissa pas que de s'acquitter trèsconvenablement dé ce devoir.

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