LETTRE DE MICHEL MEYLAN A SA MARRAINE, MADAME LA COMTESSE DE L
C'est là que s'arrêtait ce manuscrit que je vous envoie, et que j'écrivis en 1839 pour une autre que vous, madame.
A cette époque, après avoir osé retracer tous ces horribles souvenirs dans tous leurs hideux détails, je reculai devant le récit de ma propre passion.
Aujourd'hui que je tente devant vous, madame, la justification de quelques paroles que vous m'avez si sévèrement reprochées, je n'hésite plus à vous l'écrire; et si je n'hésite plus, c'est que j'ai peut-être racheté par le courage et la persévérance avec lesquels j'ai bravé les anathèmes du monde, la lâcheté que j'ai commise, il y a vingt ans, sous l'empire de la terreur que m'in-
spirait ce monde, que vous m'accusez de braver si impudemment.
Lisez donc, madame, ces dernières pages, et vous comprendrez peut-être pourquoi j'ai pris si hautement, dans la soirée de madame D..., le parti de madame Fasia, qu'on y insultait et que je ne connaissais pas.
Madame Deslaurières est la première femme que j'ai aimée, c'était aussi une femme perdue, au dire du monde ; peut-être que tant de malheurs soufferts à cause de ces calomnies tourneront votre indignation, non pas contre ceux qui défendent les femmes que l'on insulte, mais contre ceux qui les accusent.
Après tous ces événements, je demeurai assez longtemps dans une sorte de crainte de tout ce qui m'entourait.
Je m'étais rapproché de monsieur Bonsenne, chez lequel je rencontrais souvent madame Deslaurières.
Par un accord tacite de chacun de nous, on évitait autant que possible de rappeler le triste souvenir de ce qui s'était passé.
J'observai madame Deslaurières, tout en évitant de me rapprocher d'elle.
Je n'entends point par là que je craignisse sa présence; mais dans les longs entretiens du soir, si un de ses regards m'approuvait d'un mot que j'avais dit, ou si elle m'adressait plus particulièrement une réflexion, en apparence dite pour tous, je paraissais ne point coin
prendre l'éloge ou la confidence ; je repoussais, autant que je le pouvais, cette intimité si souvent charmante qui fait que l'on cause à deux avec la conversation de dix personnes.
Cependant, je la voyais chaque jour devenir plus triste, sa santé même semblait s'altérer.
Il y avait des jours où elle arrivait les yeux à peine essuyés des larmes qu'elle venait de répandre...
Et ces jours-là même, ceux-là particulièrement, elle se laissait aller tout à coup à des accès d'une gaieté folle, bruyante, toute pleine de paroles hardies, de propositions paradoxales, de rêves fantastiques, de désirs immodérés.
Quand elle était prise de ces mouvements fiévreux, qui l'emportaient quelquefois au delà des bornes de la convenance, je me retirais dans un silence absolu.
Il semblait que ce silence l'excitât davantage; elle m'y poursuivait, m'y harcelait de plaisanteries auxquelles je dédaignais de répondre.
Madame Deslaurières s'irritait de ce dédain, et, emportée par une sorte de fureur, elle finissait par quelque épigramme si acérée qu'elle perçait la résolution où je m'enveloppais, et que je ripostais par quelque brutalité qui, presque toujours, tranchait au pied cette gaieté factice, et ramenait sur le visage de madame Deslaurières la sombre préoccupation à laquelle elle tentait de s'arracher.
Du reste, il y avait une chose remarquable, c'est que lorsqu'une discussion, si aigre qu'elle fût, s'engageait entre moi et madame Deslaurières, personne ne s'en mêlait, et que jamais monsieur Bonsenne, qui en toute occasion ne manquait pas de relever les paroles malséantes que je pouvais laisser échapper, ne me faisait la moindre observation, quoi que je pusse dire à madame Deslaurières.
Il semblait qu'il y eût entre elle et moi une lutte qui ne regardait que nous deux.
Cette lutte était-elle entre madame Deslaurières et moi ou n'était-elle qu'en moi-même ? c'est ce que j'étais incapable de juger à cette époque.
Je ne m'apercevais même pas que je ne vivais que pour cette femme dont je fuyais le contact.
Quand je l'avais quittée, je passais les heures éveillées de mes nuits à me rappeler ce qu'elle m'avait dit, comment elle l'avait dit.
Alors je trouvais un sens caché aux mêmes paroles qui m'avaient paru si vides et si déraisonnables ; alors je croyais deviner que cette femme se débattait sous un malheur terrible ; alors je me promettais de me montrer pour elle plus indulgent ou du moins plus poli.
Mais le lendemain, dès que je la revoyais, je reprenais ma raideur, ma dureté.
La hardiesse des idées de Charistie, ses théories in-
162 LES DRAMES IKCOXXUS
dépendantes, son langage animé et plein d'exaltation, réprimaient en moi toutes mes bonnes dispositions, et je me mettais en admiration devant madame Bonsenne, bonne femme au parler simple, aux idées timides, qui pensait comme on lui avait dit de penser.
Je me rapprochais d'Alison, dont les manières sévères et retenues me cachaient, sans que je m'en aperçusse, ce qu'il y avait également de hardi et de libre dans ses opinions.
Madame Deslaurières reprenait ses railleries, je me retirais dans mon silence, et tout cela finissait, comme la veille, par quelque mot cruel de ma part, par une douloureuse retraite de madame Deslaurières.
Pour montrer jusqu'à quel point j'étais poussé malgré moi dans cette guerre brutale, il faut que je rappelle une circonstance qui, d'ailleurs, a d'une autre part décidé de ma vie, quoiqu'elle ne parût pas devoir influer beaucoup sur mes relations avec madame Deslaurières.
Quelque temps après tous ces événements, monsieur Bonsenne me reçut d'un air triste et mécontent. Contre son ordinaire, il semblait hésiter à me dire ce qu'il avait contre moi; je le lui demandai.
— Écoute, Michel, me dit-il, j'ai reçu de ton père la mission de surveiller la manière dont tu te conduis.
— La mission est facile à remplir, lui dis-je; je ne
sors guère de chez moi, où je ne reçois personne, que pour venir chez vous.
— Et voilà précisément ce qui me semble fort mauvais; car ce n'est point en restant chez toi toute la journée, et en venant ici le soir, que tu feras ton droit.
L'étude du droit m'ennuyait sans me répugner.
Si rien ne m'avait interrompu dans l'habitude que j'avais prise d'assister chaque jour à mes cours, j'aurais sans doute continué comme j'avais commencé, sans ardeur, mais sans révolte.
Il arriva qu'à la suite de tous ces événements où j'avais été mêlé, je demeurai près d'un mois sans me présenter à l'École.
Le jour où je pensai à y retourner, je remis cette résolution au lendemain; le jour suivant j'en fis autant, et de lendemain en lendemain j'arrivai au jour où je ne pensai plus à y retourner.
Ce n'est pas que j'eusse pris sérieusement le parti de n'y plus aller.
Je n'y allais pas aujourd'hui parce que je n'y avais pas été hier, 'et je n'irais pas le lendemain parce que je n'y allais pas aujourd'hui.
Je prévoyais bien que cela amènerait quelque explication violente avec mon père... mais mon père était si loin, et puis je vivais à ma guise, et j'eusse été
bien fâché de troubler par la moindre prévision fâcheuse les occupations aimées auxquelles je me livrais.
Je passais toutes mes journées à peindre ou à faire de la musique, ou à lire des livres dans lesquels il n'était nullement question de droit.
Comme je l'ai dit, je n'avais point de parti pris, et je faisais l'école buissonnière en véritable enfant qui ne voit pas au delà du plaisir qu'il se donne.
Peut-être que si monsieur Bonsenne m'eût dit, entre lui et moi, ce qu'il venait de me dire devant madame Deslaurièi es, j'eusse promis de satisfaire aux désirs de mon père en devenant avocat.
Mais l'admonestation de mon quasi tuteur, bien que faite avec l'embarras d'un homme à qui il répugne de gronder, me mettait au niveau d'un écolier qu'on gourmande; et par un mouvement de vanité plus rapide que ma pensée, et qui me poussa, sans que je pusse m'en rendre compte, je répondis à monsieur Bonsenne :
— L'étude du droit ! oh ! ma foi, j'y ai parfaitement renoncé.
— Comment! lit monsieur Bonsenne, tu as renoncé à l'étude du droit?
— Oui, dis-je d'un ton sec eu voyant que madame Deslaurières me regardait d'un aii étonné.
— En voici bien d'une autre ! dit monsieur Bonsenne, et que diable comptes-tu donc faire ?
— Eh bien, lui dis-je, je ferai de la peinture.
Telle a été la carrière que j'ai suivie, et telle a été la manière dont je l'ai choisie .
Qu'un goût passionné ou que l'obstination de mon caractère m'ait fait persévérer dans cette parole qui m'échappa, je n'ai point à en rendre compte; toujours est-il qu'en ce moment, sans discussion avec moimême, sans réflexion, sans volonté antérieurement arrêtée, je décidai de ma destinée ou plutôt de mon état.
Ma réponse abasourdit monsieur Bonsenne.
Il reste encore assez de bourgeois qui considèrent un clerc de notaire ou un commis à la caisse des consignations comme un homme mieux posé que le peintre le plus célèbre, pour qu'on ne s'étonne pas de l'étonnement de monsieur Bonsenne.
— Tu veux te faire peintre, me dit-il, toi, le fils d'un homme qui peut devenir ministre plénipotentiaire et ambassadeur !
— Oui, dis-je à monsieur Bonsenne, j'aime mieux être un peintre médiocre qu'un bon avocat.
— Mais qu'est-ce que c'est qu'un peintre?
— Qu'est-ce que c'est que Raphaël? m'écriai- je, qu'est-ce que c'est que David, que Gros ?
— Eh bien, me dit monsieur Bonsenne, c'étaient des peintres... je le sais bien... à quoi cela les a-t-il menés ?
— A être illustres, célèbres.
— Ta, ta, ta, me dit monsieur Bonsenne ; la gloire n'est pas un état; je te demande à quoi cela les a menés ?
La naïveté de la question m'étourdit ; madame Deslaurières me contemplait avec une surprise joyeuse.
— Mais elle les a menés à être riches, dit-elle, et il y en a que l'empere ur a faits barons.
— Jolie chose que les barons de Bonaparte ! fit monsieur Bonsenne, qui avait en horreur tout ce qui lui rappelait Napoléon.
Certes je n'avais aucune envie de revenir sur ce que j'avais dit, et puisque le hasard m'avait fait prononcer sur une question devant laquelle je me serais arrêté six mois si j'avais eu à la discuter, je voulais profiter de l'audace que m'avait donnée l'occasion.
Eh bien ! malgré cette résolution, je fus blessé de me voir pour ainsi dire appuyé par madame Deslaurières, et je repris assez sèchement :
— Eh mon Dieu ! madame, ce n'est ni pour être riche ni pour être baron que je veux me faire peintre. Que je réussisse, qu'un peu de gloire couronne mes travaux, et je ne solliciterai jamais des dignités que je méprise;
je ne vendrai jamais pour de l'or le talent que j'aurai, si j'en ai.
Madame Deslaurières ne put pas croire que ce fût contre elle-même que je parlais en répondant ainsi ; elle s'imagina que ce qu'elle avait dit de l'avenir d'une pareille carrière pour l'expliquer à monsieur Bonsenne avait blessé ma délicatesse, et elle me dit avec un enthousiasme plein de tendresse :
— Du talent... oh! avec de semblables sentiments, vous en aurez...
Je ne répondis point à madame Deslaurières.
La discussion reprit avec monsieur Bonsenne; elle fut dure et violente de sa part, froidement brutale de la mienne.
Fatigué des observations qu'on me faisait, je me renfermai dans cette déclaration de ma volonté suprême :
— Je veux être peintre, et je serai peintre ! en dédaignant ainsi de répondre à tous les arguments que monsieur Bonsenne appelait à son aide contre moi.
Mon quasi tuteur, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir de moi, pas même une raison pour justifier ma résolution, se fâcha tout à fait et finit par me dire :
— Vous voulez être peintre, monsieur ? vous le serez. Mais moi, à qui voire père a donné sa confiance,
je ne veux pas me faire votre complice en ayant l'air de vous approuver, et je vous préviens que désormais...
Avant que monsieur Bonsenne eût fini sa phrase, je m'étais levé...
Alison était pâle et immobile; madame Bonsenne baissait la tète en pleurant
Madame Deslaurières, qui frémissait d'une impatience douloureuse se leva tout à coup comme moi, et frappant avec violence sur la table :
— Mais c'est comme ça que vous avez tué votre fils, s'écria-t-elle.
A cette parole, monsieur Bonsenne se tut, ses yeux prirent ce regard égaré, sa bouche se contracta de ce sourire hébété qui m'avait tant épouvanté le jour de notre rencontre chez le commissaire.
— Ah ! qu'avez-vous fait! s'écria madame Bonsenne, qui s'empara de son mari et l'entraîna hors du salon.
Alison tendit la main à madame Deslaurières en lui disant :
— Il n'y a que vous qui avez du courage !
Eh bien ! le croirait-on, moi qui eusse dû remercier madame Deslaurières, moi qui, du moins, eusse dû rendre justice au mouvement généreux qui l'avait emportée, je me pris à dire d'un ton doctoral :
— La menace que me faisait monsieur Bonsenne ne méritait pas le mal qu'on lui a fait.
Pour la première fois depuis longtemps, Alison me regarda de ce regard profond , incisif , qui me pénétrait.
Je m'attendais à quelques-unes de ces réflexions sanglantes qu'elle m'avait quelquefois adressées. Mais elle détourna dédaigneusement ses yeux de moi, et dit en baissant la tête :
— Pauvre Charistie !
Je regardais madame Deslaurières ; des larmes silencieuses coulaient sur ses joues; je regrettai ma grossièreté, mais je n'eus pas un mot pour m'excuser; et comme tous ceux à qui manque la présence d'esprit d'un bon premier mouvement, je rentrai dans ma brutalité et je tournai le dos à madame Deslaurières.
. Pas une parole ne fut prononcée pendant quelques minutes, mais j'entendais les soupirs convulsifs qui gonflaient la poitrine de Charistie. Alison ne disait rien.
Tout à coup madame Deslaurières se lève, prend son chapeau; Alison court à elle pour la retenir.
■— Non... non, dit madame Deslaurières, non... en voilà assez... Vivre ainsi, non... c'est trop...
J'avais la conviction que je n'étais pas étranger à ce
mouvement désordonné de désespoir, mais je n'étais pas de ces hommes qui savent effacer un tort par le cœur.
Je m'approchai de madame Deslaurières , et je lui dis :
— En vérité, madame, je serais désolé que ce que j'ai dit vous eût fait la moindre peine...
— Non, monsieur, non, ce n'est pas vous, c'est moi qui suis une folle... et qui ai eu tort...
Non, monsieur, vous n'avez rien dit dont je puisse me plaindre.
Que l'homme est un vilain animal ! Je fus mécontent que cette femme ne m'eût pas dit : a Oui, vous m'avez déchiré le cœur... »
Et je répondis d'un ton pincé :
— Je suis charmé de n'être pour rien dans vos chagrins.
Alison me regarda encore , elle semblait se demander comment un homme pouvait être si dur et si stupide; alors, par un de ces bonds prodigieux qui jettent l'imagination des esprits rêveurs au milieu le plus caché d'une question, elle me dit :
— Voulez-vous me donner votre parole d'honneur de faire ce que je vais vous demander?
— Je vous la donne, lui dis-je, sachant quelle était
en toute chose l'extrême délicatesse d'Alison, et poussé par le repentir de ma sottise.
— Eh bien, apportez-nous demain le tableau auquel vous travaillez.
A cette demande, je devins rouge jusqu'aux oreilles.
Madame Deslaurières s'était presque interrompue dans sa douleur; la demande d'Alison lui avait paru bizarre et saugrenue en ce moment.
— Je ne puis, dis-je en balbutiant, c'est une ébauche.
— Nous la jugerons comme une ébauche... à moins que votre vanité...
— Oh! ce n'est point cela, je vous le jure.
— Il y a donc autre chose ?
— Oui...
— Qu'est-ce donc?...
— Je vous le dirai... à vous... demain...
— Je vous gêne, monsieur, fit madame Deslaurières, je me retire...
— Non, restez, dit Alison. Puis elle reprit :
— J'ai votre parole, Michel, vous nous apporterez votre tableau, ou vous me direz la raison qui vous en empêche.
— Eh bien, soit, lui répondis-je avec humeur.
Du reste, si j'ai été indiscret, ce n'a été que pour moi... personne n'a vu cette étude... d'ailleurs, j'ai peutêtre une excuse... n'ayant pas de modèle, j'ai essayé de retracer les traits de personnes que je vois souvent... et si j'ai refusé d'apporter cette ébauche , c'est que madame eût pu s'étonner de voir... de reconnaître... quoique je n'aie pas la prétention d'avoir fait un portrait ressemblant...
Je disais cela par mots entrecoupés... à moitié prononcés...
Je vis tout à coup Charistie saisir convulsivement la main d'Alison, une joie céleste rayonnait à travers ses larmes.
— Allez-vous-en, allez-vous-en, me dit Alison d'une façon si alarmée, que j'obéis.
Je quittai le salon; mais à travers delà porte entr'ouverte, je vis madame Deslaurières attirer Alison dans ses bras en lui disant d'une voix étouffée :
— Oh! merci... merci... ma sœur!
Puis elle reprit tout à coup :
— Oh! j'ai cru que j'en mourrais...
J'entendis revenir madame Bonsenne et je m'éloignai.
Je venais d'apprendre le secret de cette âme en peine. Cette lumière qui venait de luire à mes yeux
m'éclaira sur moi-même comme sur madame Deslaurières.
SUITE
A l'orgueil et surtout à la joie que je ressentis en apprenant la passion de Charistie, je compris le sens de cette inquiétude fiévreuse, de ce tourment perpétuel qui me rendait si brusque , si dur, et si malheureux à la fois.
J'aimais madame Deslaurières ! elle était l'hôte toujours présent de mon âme... Colère ou joie, je recevais d'elle tous les mouvements qui m'agitaient.
J'étais rentré chez moi, et dans le premier mouvement de la découverte que je venais de faire, j'avais accueilli à cœur ouvert cette révélation de l'état de mon cœur.
Bientôt après arriva un examen plus calme de mes sentiments, c'est alors que recommença sur un autre terrain la même résistance que j'avais instinctivement opposée à la passion qui me tenait tout entier sans que je la comprisse.
Étrange effroi de mon âme ! quand j'ignorais mon
amour, je me défendais de l'attraction mystérieuse qui m'attirait vers madame Deslaurières; quand je la connus, la première réflexion que je fis sur ma passion me rendit honteux.
«Moi! me dis-je, aimer une pareille femme... fi donc ! »
Puis vint la seconde réflexion, qui me dit :
« Mais pourquoi ce mépris contre Charistie ? Ne sais je pas à n'en pouvoir douter que tout a été calomnie et mensonge à son égard ?
o N'est-il pas digne d'un noble cœur de montrer à celle qu'on a ainsi voulu flétrir d'autant plus de dévouement, d'autant plus de respect, qu'elle a plus souffert de la méchanceté de ses ennemis ? »
Ce raisonnement une fois entamé, je le poursuivais avec ardeur, j'en tirais les plus intimes conséquences...
J'allais jusqu'à prévoir que madame Deslaurières pouvait être libre ; et, dans ce cas, le rôle d'un homme fort et généreux était tout tracé.
Il me fallait fièrement îeiidre à cette femme ma main et mon nom, et la venger publiquement de ses calomniateurs, en couvrant son honneur insulté de la pureté de l'honneur d'un galant homme.
Ainsi raisonnais-je, et excité par les chaudes apostrophes que je m'adressais à moi-même, par les nobles
théories d'une générosité romanesque, par ce culte de la jeunesse pour toute créature opprimée , je m'exaltais , je me donnais le courage et la force de mon amour , dans quelque occasion que je pusse me trouver.
Force factice, courage d'un moment d'ivresse ! Quand l'heure de ces longs monologues était passée, quand je me retrouvais avec mon amour seul, je le regrettais... je le haïssais presque ; et, malgré tous mes raisonnements, malgré la certitude que j'avais de l'innocence de madame Deslaurières, je retombais toujours dans le même regret, sous l'empire de la même répulsion... et le mot que je m'étais dit d'abord me revenait invinciblement :
« Moi, aimer une pareille femme ! »
La calomnie l'avait touchée... la calomnie l'avait flétrie!... c'était assez.
C'est effroyable à penser; mais ma raison qui me faisait me mépriser d'en vouloir à Charistie de son malheur, mais mon amour qui faisait qu'elle était Tunique occupation de ma vie, rien ne pouvait vaincre cet effroi, cette honte que j'éprouvais à l'aimer.
Car ce n'e^t pas la lutte d'un jour ou d'une heure que je dis là, ce fut celle de toute cette passion funeste et folle. Je ne pouvais vivre sans madame Deslaurières.
Quand je pensais ne pas pouvoir la rencontrer, je n'avais plus d'àme... je me cherchais comme quelqu'un qui a perdu la conscience de lui-même , à qui manque ce qui fait qu'il se sent vivre... et puis, dès que j'étais en sa présence, tout me devenait un sujet de chagrin et de mécontentement.
S'il lui échappait un mot joyeux, je me disais et je lui disais quelquefois :
« Dans la position où vous êtes, un pareil mot justifierait les méchants qui vous ont perdue. »
Si elle était triste, je lui en voulais ; je la calomniais à mon tour, je me disais qu'elle s'ennuyait de la vie retirée qu'il lui fallait mener... et cela je le lui disais aussi.
Car elle s'était pour ainsi dire livrée à moi pieds et poings liés; et à cette femme que j'aimais, à cette femme dont je savais les vertueux combats et le profond désespoir, moi qui eusse dû la consoler, j'osais dire des choses que je n'eusse pas dites à la femme la plus perdue, si elle m'eût mie seule fois averti quelle n'avait que faire de mes leçons.
Mais pour qu'on puisse comprendre les cruelles contradictions de cette passion, il faut que je dise comment nous nous revîmes après que chacun de nous fût sûr de la passion de l'autre, grâce à la scène qui avait eu lieu entre Charistie, Alison et moi.
Il se passa quelques jours sans que madame Deslaurières revint chez monsieur Bonsenne.
Celui-ci ne m'avait plus reparlé du sujet de notre querelle, mais je supposai que la cruelle apostrophe que lui avait adressée madame Deslaurières avait dû l'irriter contre elle, et que c'était la cause de son absence.
J'aurais pu le demander à Alison dès le premier jour; je ne pus m'y décider.
Après avoir montré que Charistie occupait sans cesse ma pensée, tout alarmé que j'étais qu'elle ne l'eût pas suffisamment comprise, j'aurais eu honte de dire une parole qui eût tout à fait attesté mon amour.
Qu'on me pardonne de répéter si souvent à quel point j'étais en défiance contre moi-même.
Ce fut là le plus grand malheur de ma vie, ce fut celui qui m'a fait si sombre, si haineux, si jaloux.
Oh! misérable jeunesse que la mienne, plongée toute jeune et toute riante au milieu de cette mare de vices !
Je crois en être sorti désabusé, mais puissant et maître de moi; peut-être en suis-je sorti vicieux et esclave de ma colère contre le inonde.
Oh! c'est là le suprême malheur de n'avoir pas la conscience de ce qu'on fait, et de douter assez de tout pour ne pas même reconnaître le mal.
N'importe! j'ai prorais de tout dire et je dirai tout.
Chaque jour je venais chez monsieur Bonsenne, et plusieurs fois par jour.
Alison ne pouvait se tromper sur le motif de ces visites si multipliées.
D'ailleurs, lorsque j'étais près d'elle inquiet, inattentif, impatient, et qu'un coup de sonnette annonçait l'arrivée de quelqu'un, à l'anxiété avec laquelle je prêtais l'oreille aux pas de la personne qui allait entrer, elle ne pouvait douter que j'attendisse quelqu'un.
Et qui pouvais -je attendre, si ce n'était Chaiïstie?
Alors Alison me regardait ; à son tour elle attendait un mot.
Mais un insupportable orgueil renfermait en moi le dépit et le désespoir que j'éprouvais d'être trompé dans mon attente.
J'en voulais à Alison de ne pas me forcer à parler ; mais elle avait pris à ce sujet une résolution impitoyable.
Une seule fois, quelques paroles générales me parurent avoir trait à ma sotte vanité, à ma manière d'être.
On traitait cette éternelle question de l'amour, si infinie par la diversité de ses caractères.
Je ne sais comment cela arriva, mais peu à peu on en vint aux sentiments qu'on n'ose avouer.
A cette occasion, Alison s'écria :
— De toutes les lâchetés, je n'en connais pas de plus basse que celle de l'amour.
Quand un homme est né poltron et qu'il se cache devant le danger, il obéit à sa nature ; nature faible et honteuse sans doute, mais à laquelle il est conséquent.
Quand l'éducation d'un homme lui a donné ces scrupules délicats qui s'alarment de tout, d'une inconvenance légère comme d'une inconvenance grave, et qu'en vertu d'une susceptibilité, si outrétt qu'elle soit, il s'enferme dans un monde exact, correct, scrupuleux comme lui-même, il fait bien, il va où sont ses sympathies, il se marie à une société faite selon son esprit et son cœur.
Il lui apporte ce qu'il lui demande ; c'est un contrat qui sera heureux, parce qu'il est loyal.
Mais celui chez qui ces délicatesses ne sont pas assez exigeantes pour déterminer le choix de son cœur, celui qui se laisse aller à aimer une femme qui a fait une faute ou que la calomnie a touchée, une femme flétrie par elle-même ou par les méchants, ce qui est pire ; cet homme, si d'un côté il n'est pas assez fort pour vaincre ou pour fuir son amour, si d un autre il n'a pas le cou-
rage de répudier comme un vain préjugé ce respect obséquieux des minutieuses convenances du monde, si cet homme a la prétention barbare de garder son amour et ses scrupules...
— 11 sera bien malheureux, dis-je, en interrompant Alison, qui venait de me peindre en quelques traits.
— Non, reprit-elle dédaigneusement, ce sera un lâche.
Je fronçai le sourcil.
— Lâche envers lui-même, ajouta-t-elle avec vivacité, plus lâche encore envers la femme qu'il aura condamnée à son amour.
— Ce mot est facile à dire, Alison.
— Lâche de toutes les lâchetés, fit Alison avec amertume; car il rougira de lui-même et n'aura pas le courage de s'arracher à ce qui lui fait honte.., Il rougira de la femme qu'il aime, et il l'abandonnera en face du monde.
Lâche envers elle, car il viendra quelques heures après traîner son repentir à ses pieds, lui faire des serments, l'assurer de son respect, lui promettre un manteau de sa protection, et il lui mentira !
Vienne le lendemain, vienne une de ces femmes dont le regard et le rire insultent si bien, il se cachera, il ne verra rien, il n'aura rien vu, et si la malheureuse qui
a cru en lui ose se plaindre, il lui jettera son indignité au visage en lui disant que, dans sa position, on doit s'attendre à de pareilles choses.
Alison s'animait en parlant ainsi, cette exaltation la rendait admirable d'expression ; je l'écoutais, honteux et mécontent de sentir qu'elle avait si hautement raison, lorsqu'elle se tourna vivement vers moi, et, sans que je pusse dire que ce fût une apostrophe qui s'adressa plutôt à moi qu'à l'homme idéal qu'elle avait peint, elle s'écria :
— Mais, misérable ! si vous aimez une pareille femme, et que vous n'ayez pas le courage de votre amour... fuyez-la, mettez entre elle et vous la distance, le temps, les obstactes les plus invincibles...
Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle avec un emportement concentré, tuez-la tout d'un coup, car assurément vous la ferez mourir du supplice le plus long et le plus cruel qui se puisse imaginer...
Tuez-la, vous dis-je... ou vous serez un lâche, le plus lâche de tous, celui qui assassine à genoux, la tète dans la poussière, à coups d'épingle clans le cœur, et qui met sur son blason de Lovelace les os en sautoir de celle qu'il a torturée jusqu'à ce que la mort s'ensuive.
L'homme qui prend un couteau et qui l'enfonce fièrement dans le cœur de celle dont la vie ne peut le rendre heureux, et qui cependant ne veut pas la livrer
à un autre, cet homme qui tue, la tête assez haute pour que le juge et le bourreau puissent l'atteindre, celui-là, je le préfère, celui-là, je l'estime, celui-là n'est pas un lâche !
SUITE
Ce soir-là, je sortis de chez monsieur Bonsenne épouvanté de l'avenir de mon amour.
Je m'appliquais dans toute sa rudesse la leçon que venait de donner Alison aux hommes qui méprisent leurs propres passions et qui ne savent pas s'y soustraire, et je prenais la résolution de fuir madame Deslaurières, de ne plus la revoir.
Mais j'étais, plus que je ne pensais, le lâche défini par Alison; je voulais garder mon amour, et quant aux alarmes qu'il me causait, quant à la honte que j'en éprouvais, je transigeais avec moi-même; je me disais que cela se passerait, je comptais sur le temps, sur le hasard, sur je ne sais quoi, pour me sauver de cette funeste contradiction, et, en fin de compte, lorsque les paroles d' Alison me revenaient si puissantes que je ne pouvais échapper à la condamnation qu'elles m'infligeaient, je me disais :
« Eh bien! si elle souffre, je souffrirai, et je ne ferai que lui rendre le malheur qu'elle me donne. »
Avec une pareille conclusion, je devais retourner chez monsieur Bonsenne, et j'y retournai en effet.
Quelques jours se passèrent comme s'étaient passés les jours précédents. On ne me parla de rien, et j'attendis.
Cependant j'étais à bout d'orgueil, lorsqu'il arriva un petit incident qui devint un événement grave.
Un jour que j'arrivais à la porte de monsieur Bonsenne, je trouvai -la femme de chambre qui sortait, de façon que j'entrai sans sonner.
J'étais trop de la maison pour que cette fille crût devoir aller m'annoncer; d'ailleurs je ne lui en donnai pas le temps, et j'entrai tout aussitôt dans le salon.
Toutefois j'avais parlé assez haut et il fallait traverser une antichambre et une salle à manger...
Ce fut assez pour avertir de mon arrivée, ce ne fut pas assez pour qu'on eût le temps de l'éviter.
Lorsque j'ouvris la porte du salon, je vis madame Deslaurières qui avait ramassé à la hâte son chàle et son chapeau et qui s'enfuyait vers la chambre d'Alison.
Elle s'arrêta à ma vue, toute honteuse.
Je fus blessé au cœur de cette fuite, car je compris
tout d'un coup que tous les autres jours il en avait été de même, qu'on m'avait évité et que seulement on avait mieux réussi.
— Pardon! dis-je en saluant; je ne veux pas faire fuir madame.
— C'est le courage des femmes, me dit tout bas Alison. Les hommes seraient bien forts s'ils l'avaient.
Elle me fuyait; elle avait donc peur de moi, de mon amour, de mon empire sur elle.
Je fus pris d'un vertige de vanité qui dut me donner un air parfaitement ridicule.
— Restez, madame, dis-je à madame Deslaurières, je vous cède la place.
Elle me salua froidement, et se remit sur le siège qu'elle venait de quitter.
Je trouvai que je valais mieux que cela, et je m'approchai d'elle de cet air de tyran pincé dont je rougissais quand j'étais plus calme.
— En vérité, madame, lui dis-je en m'inclinant fort lestement, j'avais craint que la générosité avec laquelle vous avez pris ma défense il y a quelques jours n'eût irrité monsieur Bonsenne au point de vous exiler de sa maison. Je suis ravi de voir que je me suis alarmé à tort...
Je ne puis peindre l'air ébahi dont me regarda Ali-
son ; avant qu'elle m'eût parlé, je devinai que j'avais dépassé les derniers degrés de la stupidité ; je m'arrêtai tout court.
Pour la première fois, je vis Alison hésiter entre le rirs et la colère ; mais cette âme malade retomba dans son amertume habituelle, et elle me dit :
— Quoi ! vous avez dit cela, et vous n'avez pas dit un mot à mon père à ce sujet ; vous n'en avez parlé ni à moi, ni à ma mère ; vous êtes revenu tous les jours ici d'où l'on aurait exilé Charistie pour avoir pris votre défense!... Ah ! Michel!
Il était difficile de voir punir plus cruellement une sottise ; un mot de franchise m'eut sauvé, je ne pus me l'arracher du cœur.
— Vous abusez cruellement, dis-je à Alison et en me contenant à peine, du privilège qu'ont les femmes de tout oser dire.
— Cela ne leur vaut pas le privilège qu'ont les hommes de tout faire...
Mais brisons là, je me mêle de ce qui ne me regarde pas... Charistie ne trouve pas que vous lui ayez dit une vilaine chose, car elle me fait signe de vous ménager...
Ah !... tenez,..
Elle sourit avec une colère dédaigneuse, haussa les épaules et sortit brusquement du salon.
Je demeurai fort embarrassé vis-à-vis de madame Deslaurières ; elle-même ne savait plus quelle contenance faire.
— Mon Dieu ! madame, lui dis-je après un moment de silence, je joue de malheur avec vous : je n'ai nulle intention de vous offenser, et il arrive cependant que presque toutes les paroles que j'ai l'honneur de vous adresser vous paraissent blessantes.
— Toute excuse de votre part est inutile à ce sujet, monsieur, me dit Charistie d'un ton très-ému ; je ne vous ai point fait de mal, pourquoi voudriez-vous m'en faire ?
— Cependant, lui dis-je, e'mu de son émotion, quand je suis entré vous avez voulu fuir...
Oh ! qu'Alison avait bien raison, et que j'étais bien l'homme dont elle avait parlé, sec et dur devant des témoins, simple et suppliant quand il était seul avec celle qu'il n'osait aimer tout haut.
Ce fut le cœur tremblant, la voix navrée que je parlais ainsi à madame Deslaurières.
Elle ne me répondit pas et détourna la tête.
— Et tofcs les jours , lui dis-je, vous m'avez fui
ainsi
Je vis des larmes dans ses yeux.
— Tous les jours, n'est-ce pas ?...
— C'est vrai, me dit-elle d'une voix étouffée.
— Et pourquoi ?
Elle garda le silence.
— Ne craignez pas de me le dire ; pourquoi me fuir?...
— Pourquoi?... me dit-elle avec un accent désolé ; ô mon Dieu ! c'est que je suis si malheureuse !...
— Et c'est quand vous souffrez que vous fuyez ceux qui vous aiment ?
Ce mot n'eut point de sens amoureux pour Charistie, aussi me répondit-elle naïvement :
— Oh non, je vais près d'Alison, près de monsieur Bonsenne, près de sa femme ; non, je ne les fuis pas.
— Mais moi?... lui dis-je.
— Vous ! reprit-elle avec étonnement.
— Moi, lui dis-je, je vous aime...
— Non ! fit-elle tristement.
— Je vous aime et vous le savez... vous le comprenez... Vous le savez bien, que je vous aime !
A cette brusque et ardente déclaration je vis madame Deslaurières se reculer avec effroi.
— Oh !... mais ce n'est pas de cela que je vous parle,
ce n'est pas de votre amour... non... non, ne me parlez pas d'amour...
Je parlais, moi (et elle se prit à pleurer) , d'un peu d'amitié, d'un peu de pitié même pour un pauvre cœur désespéré... C'est tout ce que je demande, mon Dieu ! rien que de ne pas être partout et toujours foulée aux pieds... et vous ne m'aimez pas ainsi.
Vous ne m'aimez pas assez pour avoir pitié de moi... Voilà pourquoi je vous fuis.
— Mais je me suis donc montré bien brutal, bien grossier envers vous ?
— Vous ne l'avez pas voulu... vous n'y avez pas pensé...
Tenez, monsieur Meylan, je suis si misérable, j'ai souffert par tant de côtés de ma vie, que je me blesse de tout. Ce n'est pas votre faute, mon Dieu ! c'est la mienne; je ne vous en veux pas.
Elle se tourna vers moi les mains jointes, les yeux en larmes, et me dit avec l'accent d'un enfant tremblant :
— Ne m'en veuillez pas si je fuis de nouvelles douleurs, si j'ai peur d'une parole amère.
— Mais je ne vous en dirai plus, mais je vous consolerai comme monsieur Bonsenne, comme Alison.
— Ah ! tenez , me dit-elle avec impatience , vous n'êtes pas bon!...
— Mais en quoi?... parce que je veux me faire pardonner?...
— Je vous ai pardonné...
— Parce que je ne veux pas que vous me traitiez comme un ennemi?...
— Mais je ne vous crois pas mon ennemi.
— Oh! non, car si quelqu'un ici vous aime... c'est moi, c'est moi... soyez-en sûre.
Elle se tourna vers moi, et me dit avec un ton d'emportement :
— Eh bien, vous m'aimez, je veux le croire... Ne m'interrompez pas... je le crois, j'en suis sûre... vous m'aimez... eh bien, c'est là mon malheur...
— Votre malheur ! . . .
— Oui, me dit-elle.
Puis elle se pressa le front avec une sorte de contraction douloureuse.
— Mais, mon Dieu! si j'avais un frère... un ami... je lui dirais tout.
Elle revint à moi et fixa sur mes yeux ses yeux ardents et égarés, et dit d'une voix vibrante :
— Mais si je vous aimais, moi...
— Vous?... m'écriai-je.
— Ah! vous le savez bien... Vous l'avez vu, on vous
l'a dit, je vous l'ai montré, c'est là votre force... Eh bien! je vous aime... pourquoi? je ne sais; vous n'avez jamais été bon pour moi; vous avez dit de moi tout le mal que vous pouviez en dire... vous m'avez parlé comme vous ne parlez à aucune femme, et pourtant... pourtant je vous aime...
— Charistie ! m'écriai-je en lui prenant les mains.
— Oh! laissez-moi finir!... je vous en prie.
Eh bien ! où cela nous mènera-t-il? Raisonnons.
Si je suis ce que le monde dit de moi, je ne vaux pas l'amour que vous avez pour moi...
Si j'ai été mortellement calomniée, voulez-vous me pousser à justifier toutes les calomnies que j'ai subies ? Mais si j'ai quelque force pour vivre dans cette boue où on m'a jetée, c'est la conscience de mon innocence qui me soutient, qui me rend forte... ne me l'ôtez pas...
Une maîtresse , cela compte pour si peu dans l'existence d'un homme; pour le mal que vous me feriez, ce serait si peu de bonheur pour vous, que vous ne me verrez plus, n'est-ce pas?... Je vous en supplie.
Madame Deslaurières était à bout de forces; elle prononça ces dernières paroles d'une voix mourante, et moi, n'écoutant que la passion qui me la faisait d'autant plus désirer que j'en prévoyais pour ainsi dire les orages , oubliant et les avertissements d'Alison et les prières de Charistie, je lui dis :
« Que je l'aimais avec respect, avec de'vouement ; que la voir et l'écouter, et vivre de l'espoir de sa présence suffiraient à mon cœur. »
Je lui dis :
« Que puisqu'elle avait approuvé mon dessein de suivre la noble carrière des arts, elle serait pour moi la muse mystérieuse et toute-puissante qui présiderait à mes travaux ; c'est à elle que je voulais dédier ma gloire, à elle que je consacrerais mes triomphes. »
Hélas! que ne lui ai-je pas promis en ce moment! de quels serments ne l'ai-je pas rassurée ! par quelles larmes n'ai -je pas obtenu le pardon de mes duretés ! quel avenir charmant, consolé, ne lui montrai-je pas!...
Oui, sans doute, je fus éloquent... mon amour parla bien, le sien m'écouta encore mieux.
Elle me permit mes paroles; elle se risqua, aveugle, imprudente, dans cet orage d'un amour coupable et qui veut rester innocent; inquiétude constante, remords menaçants, voie étroite où marche une pauvre femme sans oser regarder au delà de l'endroit où elle pose le pied, jusqu'à ce qu'elle se heurte à l'obstacle qui la fait faillir pour se relever perdue.
Ce ne devait pourtant pas être là le destin de Charistie.
Du jour où elle me permit de l'aimer, et tant que les serments que je lui avais faits furent assez près de
moi pour que je ne me crusse pas le droit d'y manquer, je fus pour elle l'amant respectueux, l'ami dévoué, le consolateur délicat qu'elle voulut.
Mais vint le jour où l'intimité de l'âme amena la familiarité des habitudes; elle m'abandonnait sa main, elle s'oubliait à me laisser la regarder.
Cette beauté que j'avais méconnue avait des expressions de naïveté enfantines si ravissantes , des élans de passion si brûlants, des retours de^ pudeur si craintifs, si modestes, que je demandais à l'amour tout l'amour... et puis... et puis, chose infâme! tyrannie honteuse, véritable bassesse, je ne combattais pas seulement avec mon amour ; je m'armais des torts, des vices, des crimes d'un autre pour ruiner la résistance désespérée de celle qui m'aimait.
Monsieur Deslaurières avait marché d'un pied léger dans cette carrière joyeuse où l'on rit de tout, faisant litière de tous les honnêtes sentiments à ses calembours, à ses bons mots, aux refrains de ses joyeuses chansons.
Dans l'argot de ce monde, les maris de cette espèce sont de bons enfants : ils se grisent, ils font des fredaines, ils font danser l'anse du panier conjugal.
Beaucoup d'hommes ont ainsi commencé : la plupart s'arrachent à cette vie malhonnête, soit quand ils se marient, soit quand un enfant qui nait leur donne un titre qui exige le respect de soi-même ; d'autres s'en
lassent parce que la nature plus élevée se dégage de ces misérables forfanteries de vie scandaleuse.
Mais quelques-uns y persistent, et ceux-là se perdent tout à fait. On ne se grise plus, on s'enivre... On ne fait plus de fredaines, on traîne par les rues des filles perdues ; on ne vole plus à sa femme quelques louis mangés en parties fines, on dilapide sa fortune... on la ruine.
Tel était monsieur Deslaurières le jour où je le connus, et une fois dans ce chemin, il devait le parcourir jusqu'au bout.
D'ailleurs, son point de départ avait été une lâcheté, la manière dont il avait enlevé Charistie à Victor Bonsenne n'avait pas été la résolution d'un cœur généreux ; j'avais appris à n'y voir qu'un calcul d'autant plus ignoble, qu'il considérait comme une honte le passé de celle à qui il offrait sa main et son nom, tout honorés alors de l'honneur de son père.
Les quatre cent mille francs de dot de Charistie, voilà ce qu'il avait voulu, voilà ce qu'il avait obtenu et ce qu'il dévorait en sales orgies, en liaisons honteuses.
Monsieur Bonsenne avait fait faire à Charistie un contrat qui eût lié les mains d'un honnête homme ; mais on ne lie jamais assez bien les mains d'un voleur...
Monsieur Deslaurières en était à avoir abusé de la signature de sa femme, et déjà plus des trois quarts
de cette fortune considérable avaient été dévorés par lui.
Je savais tout cela; Charistie me le confiait comme à un ami, et dans les vives discussions qui s'établissaient entre nous à ce sujet, elle m'en disait plus qu'elle n'eût voulu.
Ainsi je savais par quel moyen monsieur Deslaurières repoussait les avis et les représentations de sa femme.
« Eh bien, lui disait-il , si vous vous plaignez à monsieur Bonsenne, si vous lui dites la vérité, ce n'est pas moi qui en souffrirai, ce sera vous, ce sera lui. Ne suis-je pas marié avec une femme qui a dérobé l'acte de naissance d'une fille morte?
« Je prouverai que vous n'êtes pas ce que vous dites... et, s'il le faut, je prouverai qui vous êtes. »
Quand Charistie me racontait ces honteuses menaces, je traitais de lâche, d'infâme, de misérable, celui qui les lui faisait; et moi, presque aussi lâche, presque aussi misérable, je m'armais de ces infamies pour lui demander quelle fidélité elle devait à un pareil homme, quel respect pour des devoirs si ignominieusement méconnus?...
Je la pressais, je la suppliais; je la menaçais de fuir... et lorsque, plus forte que moi, plus forte qu'elle-même, elle me repoussait, le désespoir et l'amour dans le cœur, je la torturais de la plus cruelle des insultes : je faisais
de la jalousie, je lui reprochais d'aimer monsieur Deslaurières.
— Oui, m'écriais-je, il vous trompe, il vous insulte, il vous ruine, il vous menace; c'est un misérable... mais vous l'aimez... vous l'aimez... les femmes sont ainsi faites; et si le jour venait qu'il vous frappât de sa cravache, vous l'aimeriez peut-être plus encore.
Oh ! alors la pauvre femme se tordait de désespoir ; elle mordait ses lèvres pour qu'elles ne laissassent point passer les cris de son âme; ou si la douleur l'emportait, elle demandait à mourir, à être délivrée et du tyran qui était son époux, et du tyran qui n'était pas son amant.
Elle voulait mourir, mais elle résistait.
, Oh ! je me la rappelle encore à genoux devant moi, me disant avec les humbles caresses de l'esclave qu'on a foulée aux pieds et qui veut apaiser son maître :
— Michel ! Michel ! ayez pitié de moi... Qu'importe ce qu'est mon mari, ses fautes absoudront-elles les miennes?
Michel, écoutez bien, je puis être à vous, je ne suis pas de ces folles aveugles qui ne savent où elles vont... Le jour où vous m'aurez assez insultée pour que je veuille mériter l'insulte... ce jour-là j'aurai commencé ma mort... ce jour-là vous me mépriserez...
Oh ! je ne vous dis pas la vaine phrase que toutes les femmes jettent à l'oreille de leur amant et qu'elles ne croient pas; mais je vous le dis comme une chose inévitable, vous me mépriserez malgré vous... et je mourrai de votre mépris.
Mais, mon Dieu, vous me méprisez presque, moi qui suis innocente pour vous...
Je m'arrêtais alors devant cette voix suppliante, ce regard désespéré, cette poitrine déchirée de sanglots. Je croyais à sa vertu. Je lui demandais pardon.
Puis venait l'heure où cette vertu m'animait à en triompher, jusqu'au moment où, fatigué d'y croire, je reprenais mes soupçons, jusqu'au moment où je me demandais si le monde calomniait si brutalement.
Quand, à force de colère, j'étais arrivé à cette pensée que c'était une comédie de vertu après une vie de libertinage, je m'irritais encore plus de cette résistance.
De quelque façon que ma pensée embrassât Charistie, je voulais vaincre la résistance qu'elle m'opposait.
C'est que je l'aimais comme on aime dans l'extrême jeunesse.
C'est que je. la rêvais, c'est que le contact de sa main me faisait frisonner, c'est que je sentais mon cœur battre au frôlement de sa robe ; c'est que dans une foule
où elle se trouvait loin de moi, un bout de la plume de son chapeau, un pli de son chàle... un rien... je ne sais quoi me disait : C'est elle! alors que mes yeux n'eussent pu la reconnaître.
Je la voyais avec mon cœur.
Cependant peut-être eût-elle succombé dans cette suite d'assauts violents où elle avait à se défendre de nous deux, si un triste événement, suivi d'un autre événement moins triste, mais aussi grave, n'eût jeté une douleur réelle au milieu de cette passion qui m'absorbait tout entier.
Un jour, une lettre du ministre des affaires étrangères m'arriva par un cavalier d'ordonnance. Cette lettre m'invitait à passer sur-le-champ au ministère.
11 ne pouvait y avoir qu'un malheur arrivé à mon père qui pût ainsi me faire appeler.
Je courus en toute hâte.
Je n'étais qu'un très-jeune homme et d'une fort mince importance. On m'attendait, on m'introduisit chez le ministre.
Je tremblais de ce que j'allais apprendre; la manière dont il m'accueillit m'assura d'un malheur.
J'épargnai pour ainsi dire au ministre la peine de me l'apprendre.
— Mon père est mort ! m'écriai-je.
198 LES DRAMES INCOUNUS
— Oui. me dit-il.
La nouvelle était terrible, et je la reçus en plein dans le coeur, sans préparation, sans ménagement.
Je ne ferai point de longues phrases pour dire ce que je souffris; mais ce que j'appris pour la première fois de ma vie, ce fut ce terrible et sévère retour qu'on fait sur soi-même dans ces fatales circonstances.
Tant qu'on vit près de ceux qu'on aime, confiant en leur existence et en la sienne, on est souvent ingrat, injuste ou cruel envers eux.
On le reconnaît, on s'en blâme; mais le plus souvent on remet au lendemain le soin d'effacer le tort de la veille, sans songer que ce lendemain ne nous appartient pas ; ce fut ce qui m'arriva.
Je venais de vivre de longs mois sans penser à mon père.
Chaque jour j'avais retardé de la veille au lendemain les lettres que j'avais promis de lui écrire toutes les semaines, et mon père était mort sans doute avec le désespoir de se sentir oublié par son fils.
C'est alors, dis-je, que j'appris ce que le remords peut ajouter à la douleur.
Mon premier cri fut un cri de désespoir sur la perte que j'avais faite; le second fut une accusation contre moi-même.
J'oubliai que j'étais devant un homme que je ne connaissais pas, et dont la position exigeait une sorte de réserve dans la douleur même qui venait de me frapper; je dis tout haut les reproches que j'avais dans le cœur sur ma propre conduite.
Le ministre m'écouta avec le calme et la patience d'un homme de cœur; puis, lorsque cette première émotion fut calmée, lorsque j'en fus à m'excuser d'avoir donné un libre cours à mes larmes, à mon repentir, il me parla de la façon suivante :
— Eh bien , puisque vous reconnaissez que depuis le départ de votre père, vous n'avez pas été ce que vous auriez dû être, honorez sa mémoire par une résolution digne du nom honorable qu'il vous a laissé.
Je sais que vous vivez dans un monde qui n'est convenable pour personne , et qui est dangereux pour un jeune homme comme vous.
Je ne compris pas trop à qui le ministre faisait allusion, et les tristes intrigues au milieu desquelles je m'étais trouvé justifiaient assez bien ses paroles pour que je répondisse avec soumission :
— Veuillez croire que c'est le hasard qui m'y a jeté.
— Je le sais, me répondit- il avec une douceur paternelle ; cependant, permettez-moi de vous faire observer qu'il est quelques personnes de ce monde que vous continuez à voir volontairement.
— Mais, excepté le précepteur que mon père m'avait laissé ici, monsieur, je ne vois personne.
— Vous voyez souvent, du moins me l'a-t-on dit, un certain monsieur Deslaurières, homme perdu de vices, de dettes, et dont l'exemple ne peut que vous être fatal.
— Je vous prie de croire que je le vois le moins que je peux, répondis-je au ministre.
Il sourit doucement, et reprit aussitôt :
— Dans tous les cas, vous voyez le plus souvent que vous pouvez madame Deslaurières...
Quelle que fût la raideur de mon caractère, j'étais trop jeune et j'étais en face d'un homme trop haut placé pour ne pas être vivement embarrassé de cette espèce d'accusation.
Je rougis, et le ministre continua :
— C'est une femme de mœurs perdues, et, qui pis est, perdue de réputation.
— Elle a été calomniée, în'écriai-je vivement, lâchement calomniée!
Le ministre sourit encore et reprit :
— Ce sont là des choses qu'un homme grave ne discute pas avec un jeune homme amoureux.
Mais laissons cela ; la proposition que j'ai à vous faire coupera court, si vous l'acceptez, à tous les dangers
d'une pareille liaison, et à toute discussion qui pourrait s'élever à ce sujet.
Je vous connais mieux que vous ne pensez, monsieur, il y a en vous toutes les qualités qui font un homme d'ordre supérieur.
Quelles que soient vos jeunes opinions au sujet du gouvernement, il apprécie les hommes à leur juste valeur, et il cherche à les appeler à lui ; la mort nous a empêchés de récompenser les honorables services de monsieur votre père. C'est en vous offrant de lui succéder dans la carrière qu'il a si noblement parcourue que j'ai jugé que nous devions nous acquitter envers lui et même envers vous, monsieur, car c'est en affrontant le danger de la mission lointaine que nous lui avions confiée qu'il a trouvé une mort honorable.
Le service du roi vous a donc enlevé votre meilleur et votre premier protecteur; c'est le roi, lui encore, qui veut le remplacer en se chargeant de votre avenir.
J'aime à croire que vous ne répugnerez pas à accepter ses bienfaits.
J'étais fort libéral et je faisais blanc de mon opposition; mais ce n'est pas vainement que, pour la première fois de sa vie, on se voit compté pour quelque chose dans une région aussi élevée que celle de la politique.
Ma vanité l'emporta sur mes scrupules, et je répondis que j'étais confus de tant de bontés et que je ferais tous mes efforts pour les mériter.
— Eh bien, reprit le ministre, deux mois vous sont accordés pour régler les affaires de la succession de votre père; n'oubliez pas que ce temps passé, vous serez à la disposition du roi.
Vous le voyez , il veut ramener à lui les hommes de tous les partis, il n'est pas besoin de porter un nom noble pour qu'il tienne compte au fils des services de son père.
Monsieur Deslaurières vous est lui-même un exemple de ses dispositions, et ce qui l'a protégé jusqu'à ce jour contre la destitution qui ne peut manquer de l'atteindre bientôt, c'est le nom de son père tué à Waterloo en combattant pour le triomphe de Bonaparte.
Le ministre ajouta encore des conseils pleins de bonté sur la conduite que j'avais à tenir, et je le quittai après lui avoir promis de revenir bientôt.
A dire vrai, ce ne fut que longtemps après que je me rappelai chacune des paroles de cet entretien.
La nouvelle de la mort de mon père, la proposition qui m'était faite, m'avaient à peine laissé le temps de pouvoir comprendre ce qui m'avait été dit relativement à mes relations personnelles avec monsieur et madame Deslaurières.
Ce ne fut que plus tard que je me rappelai avec amertume, au fond de mon cœur, ce mot du ministre :
« C'est une femme de mœurs perdues. »
Ce ne fut que plus tard que je me rappelai que monsieur Deslaurières était sous le coup d'une destitution prochaine.
Je n'e'cris point ces souvenirs pour faire de moi un héros de roman, je ne les écris point pour m'excuser si j'ai mal fait, ni pour me glorifier si j'ai eu raison; je les écris pour m'expliquer, pour faire comprendre à ceux qui s'intéressent encore à moi pourquoi je suis devenu ce que je suis, en leur montrant ce que j'ai été.
Quand je retournai chez monsieur Bonsenne, je lui dis ma douleur.
Fut-ce honte de penser à autre chose qu'à mon chagrin et d'avouer les espérances que le ministre y avait mêlées, fut-ce honte de les avoir acceptées après m 'être posé si souvent en ennemi juré du gouvernement actuel, je ne sais, mais je gardai le silence à ce sujet.
Huit jours se passèrent ainsi, huit jours pendant lesquels je vis à peine madame Deslaurières, dont les consolations me parurent manquer de tendresse ; je n'eus pas le cœur de comprendre le mot qu'elle me dit, et qui couvrait le silence qu'elle garda vis-à-vis de moi.
« Pleurez votre père, me dit-elle, non pas parce qu'il est mort, mais parce que vous l'avez perdu. Ce n'est pas moi qui voudrais vous consoler de cette perte. »
Mais j'ai hâte d'en finir de ce récit; c'est une pauvre créature que l'homme : après avoir eu le courage de retracer toutes les infamies dont j'avais été le confident, la force me manque lorsqu'il s'agit de dévoiler mes propres fautes.
SUITE
Quinze jours après la mort de mon père, j'étais retourné chez le ministre, non de mon propre mouvement, mais sur une nouvelle lettre qu'il m'avait écrite, et dans cette nouvelle entrevue j'avais formellement accepté toutes les propositions qu'il m'avait faites.
Le regret de quitter madame Deslaurières avait un moment comhattu dans mon cœur.
Mais la conviction que j'avais acquise de l'inutilité de mes efforts pour vaincre sa résistance avait dicté ma décision peut-être plus encore que sa volonté.
Quoi qu'il en soit des sentiments qui me dirigèrent à ce moment, toujours est-il que j'avais résolu de l'abandonner, et que je n'eus pas le courage de lui dire pourquoi j'avais voulu cet abandon.
Mais ne vaut-il pas mieux que je dise la scène qui se passa alors entre elle et moi, que de chercher à expliquer des sentiments si incertains, si contraires, si inexprimables ?
Une fois que j'eus pris ce parti, j'en fus malheureux, et j'en voulus pour ainsi dire à ceux qui m'avaient poussé à le prendre.
A ce compte, j'en voulus à madame Deslaurières, que l'on me conseillait de fuir et qu'on me réduisait à fuir.
Je devais la voir ce jour-là; j'étais triste et mécontent quand j'arrivai chez elle, je la trouvai tout en larmes.
Au lieu de m'affliger, sa tristesse m'irrita : quand on souffre, on trouve que chez les autres la souffrance est une prétention insupportable.
Madame Deslaurières valait mieux que moi, elle essuya ses larmes et, remarquant le ton triste et bref de mes paroles, elle s'informa avec tendresse de ce que j'avais.
— J'ai... lui dis-je, que je ne puis vivre ainsi plus longtemps... J'ai... que je suis seul dans ce monde, que
personne ne m'y aime plus, j'ai... que je suis désespéré.
Madame Deslaurières était accoutumée aux brusques incartades de mon caractère, et elle savait qu'elles partaient presque toujours de quelque cause que je ne voulais pas avouer.
— Mon Dieu ! que vous est-il arrivé ? dit-elle.
— Est-il besoin qu'il me soit arrivé quelque chose de plus que le malheur qui m'a frappé?
— Non, sans doute; mais pour en éveiller si vivement la douleur, il me semblait... j'ai pu craindre...
— Oh mon Dieu ! lui dis-je, vous avez de moi une si singulière opinion...
Parce que je parviens à dominer quelquefois la violence du chagrin que j'éprouve, vous vous imaginez que je ne sens rien; et lorsque, fatigué de lutter contre moi-même, je laisse percer le désespoir que j'éprouve, vous m'accusez d'emportement et de bizarrerie.
Madame Deslaurières me regarda tristement et baissa la tête sans me répondre.
Je gardai moi-même un instant le silence, puis je tinis par éclater, en disant :
— Et vous appelez ça aimer? lorsque j'ai le cœur brisé, lorsque je suis le plus malheureux des hommes, vous n'avez pas une parole pour me consoler!... Oh !
tenez, tenez, j'aimerais mieux être mort, j'aimerais mieux être loin d'ici que de vivre comme je vis !
Madame Deslaurières ne me répondit pas encore, et il me sembla que sa pensée s'éloigna de moi pour retomber sur elle-même.
Son regard se perdit dans le vide, et je l'entendis murmurer sourdement cette parole qui ne m'était pas adressée :
— Il se plaint!...
Et sa main, vivement appuyée sur son cœur, acheva le sens de cette parole.
— Il se plaint ! voulait-elle dire, et il ne pense pas à moi, qui suis si malheureuse !
Je la compris et je lui en voulus; qui cela peut-il étonner ? Je venais de me résoudre à abandonner cette femme qui m'aimait tant, ne fallait-il pas qu'elle payât les torts que j'avais envers elle?
—Pardon, lui dis-je lestement, de vous fatiguer de mes lamentations; je comprends que cela vous ennuie, et peut-être verrez-vous le jour où vous ne les entendrez plus.
Charistie se mit à pleurer.
— Peut-être, repris-je, verrez-vous le jour où vous ne me verrez plus.
Elle cacha sa tête dans ses mains.
— Mais, mon Dieu, lui dis-je avec colère, voulez-vous que je parte ? je partirai.
— Cela vaudrait mieux pour nous deux, répliquat-elle d'une voix mourante.
Voilà le mot que j'avais tant appelé et qui devait m'absoudre de la résolution que j'avais prise.
— Eh bien, soit ! m'écriai -je, je partirai; vous le voulez, je partirai, c'est vous qui l'avez voulu !
Elle se leva alors avec un de ces mouvements violents contre lesquels elle cherchait vainement à lutter, et se tordant pour ainsi dire sous l'étreinte de l'indignation et de la douleur qu'elle éprouvait, elle s'écria de son côté :
— Mais c'est affreux de souffrir ainsi î Mais allezvous-en! mais laissez-moi mourir seule!... Mais vous ne sentez donc rien?... vous ne voyez donc rien?
Vous êtes malheureux ! vous ! Mais moi, monsieur, je suis déshonorée ! mais j'ai un mari déshonoré !
Mais il n'y a pas une heure que ce mari est venu me dire qu'il était destitué ; il n'y a pas une heure qu'il est venu m'avouer que toute ma fortune était perdue; il n'y a pas une heure qu'il m'a dit que c'était mon incondnite qui l'avait poussé au vice; il n'y a pas une heure qu'il m'a dit que le scandale que je donnais au inonde et la faiblesse avec laquelle il le supportait avaient été la cause de sa destitution et de notre ruine
complète; il n'y a pas une heure qu'il m'a dit que vous étiez mon amant... et lorsque je sens mon cœur se briser sous tant d'injures et tant de malheurs, m'a tête se perdre devant tant d'infamie et tant de misères, voilà que vous venez, vous, pour me dire que vous êtes malheureux; voilà que vous m'injuriez aussi parce que je pleure; voilà que vous me dites que je vous chasse!
— 0 Charistie! Charistiel lui dis-je en essayant de la calmer; j'ai tort, pardonne-moi, j'ai tort !
— Oh! s'écria-t-elle en me repoussant, à ce que je vois des autres, peut-être devrais-je penser que votre résolution était prise, que vous vouliez partir, et qu'il vous fallait comme à un autre l'excuse menteuse de pouvoir dire que je vous y avais poussé.
Oh! je l'avoue, le coup me frappa droit et rudement; je sentis toute l'horreur de mon indigne comédie, et je demandai sincèrement pardon à celle que j'avais si cruellement blessée.
Je le lui demandai noblement, car je me mis à sa merci en lui avouant qu'elle avait deviné juste.
Puis, quand sa colère se fut éteinte dans ses larmes, je lui dis :
— Si tu savais combien il m'a fallu souffrir pour me résoudre à te quitter; je t'ai promis plus que je ne puis te tenir : je t'ai promis de vivre près de toi, de respecter tes scrupules , de m'humilier dans tes
refus; eh bien! c'est un effort dont je me sens incapable.
Un jour viendra où tu ne pourras plus te de'fendre de moi qu'en me repoussant comme un misérable. J'ai voulu respecter ton amour et le mien, et je me suis décidé à partir.
Charistie m'écoutait, les yeux levés au ciel, adressant à Dieu une prière mentale pour qu'il lui vînt en aide dans cette circonstance décisive ; je la regardais ainsi et jamais je ne l'avais trouvée si belle.
Enfin elle abaissa sur moi, qui étais à ses genoux, ses yeux pleins d'une flamme céleste, et elle me dit:
— Eh bien, partez, Michel, je vous le demande, je vous en supplie,' moi aussi j'ai besoin de votre absence pour retrouver un peu de courage; je le comprends maintenant , le malheur arrive quelquefois à ce point qu'il nous montre le mal comme une consolation.
Qui sait, reprit-elle en plongeant son regard ardent dans mes yeux, s'il n'arriverait pas une heure où je dirais oui.
Je voulus l'attirer dans mes bras, elle se dégagea vivement et s'écria :
— Parce qu'enfin, toujours souffrir, toujours et tou-
jours, c'est trop pour ne pas se donner le droit de dire une fois : Je l'ai mérité.
— Et c'est le bonheur, lui dis-je en m'approchant d'elle.
Elle me repoussa encore une fois en me disant :
— Non! non! je veux que vous partiez; il le faut... et qui sait si alors je te laisserais partir ?
Elle s'échappa de moi, et je crus mon avenir fixé pour toujours.
Mais un événement non moins grave se préparait, et en vérité j'hésiterais à le raconter s'il n'avait eu des témoins qui vivent encore et qui au besoin pourraient l'attester.
Comme je l'ai dit, monsieur Deslaurières était destitué et avait dissipé la meilleure partie de la fortune de sa femme, mais il lui en restait encore assez pour pouvoir vivre honorablement s'il eût voulu vivre modestement.
Dans la position où il se trouvait, il était presque impossible que monsieur Bonsenne n'intervînt pas et qu'il n'arrachât au désordre de monsieur Deslaurières les débris de la fortune de Charistie.
C'était de ces débris que monsieur Deslaurières voulait s'emparer; une fois encore je le répète, et c'est parce que la vérité l'exige absolument que je me décide à faire ce récit.
De toutes les choses qui me sont odieuses, ce que j'exècre le plus, c'est l'ignoble mêlé au ridicule, c'est la tragédie qui finit par une grande parade.
Mais à quoi bon toutes ces précautions ? Yoici le fait tel qu'il se passa :
Une nuit je fus éveillé par un mouvement extraordinaire, par des cris, par un bruit de portes ouvertes et fermées, par des coups de sonnettes qui retentissaient dans toute la maison.
J'ouvris une fenêtre, et je vis de la lumière aller et venir dans l'appartement de madame Deslaurières ; je vis sa femme de chambre traverser rapidement la cour et monter dans mon escalier ; je m'élançai vers ma porte, croyant que la chambrière venait chez moi.
Mais elle passa rapidement en me jetant ses paroles :
— Je vais chez le docteur... madame est empoisonnée !
Je demeurai anéanti à cette épouvantable nouvelle ; je courus comme un fou chez madame Deslaurières, avec ce doute qui s'était présenté aussitôt à mon esprit :
Était-ce un crime ? était-ce un suicide ?
Le misérable qui l'avait perdue avait-il voulu corn» pléter le crime tout entier; ou bien était-ce elle-
OLIVIER DUHAMBL 213
même qui, lasse de sa douleur, en avait rejeté le fardeau?
Lorsque j'arrivai, je trouvai madame Deslaurières couchée sur un lit , en proie aux plus violentes douleurs.
Monsieur Deslaurières était debout près d'elle, la colère était peinte dans ses traits, et je l'entendis qui disait brutalement :
— Avoueras-tu tes crimes, malheureuse ? avoueras-tu que tu m'as dix fois, vingt fois trompé dans ta vie?
A mon grand étonnement j'aperçus là Morinlaid et je ne sais quel hideux compagnon des orgies de monsieur Deslaurières.
Celui-ci me vit entrer et s'écria avec plus de violence :
— Tu ne veux pas dire la vérité, et voilà cependant ton amant d'aujourd'hui qui ose entrer chez moi, parce qu'il a appris sans doute que je venais de te punir !
Puis se tournant de mon côté :
— Sortez de chez moi, monsieur! s'écria-il.
— Restez, Michel , restez , s'écria Charistie, restez pour pouvoir témoigner de mes dernières paroles. Vous m'avez empoisonnée, monsieur, parce que vous avez
supposé que j'avais trahi mes devoirs, et maintenant, pour vous justifier de votre crime, vous voulez me faire avouer que je suis coupable?
Eh bien! devant tous ces hommes qui m'écoutent, devant Dieu qui méjugera bientôt, en face de la mort, en face de l'éternité, je le jure, jamais je n'ai manqué au respect que je vous devais, jamais je n'ai commis une faute qui puisse m'être reprochée par vous.
En ce moment le docteur Bequillet entra et courut vers le lit de la malade, pendant que j'examinais monsieur Deslaurières, dont le visage n'avait que l'expression d'un dépit furieux.
Il se mit à se promener activement dans la chambre, et murmura tout bas en passant près de Morinlaid et de son compagnon :
— Décidément, il paraît que je ne le suis pas.
Cependant le docteur interrogeait madame Deslaurières, qui refusait de lui répondre, et parla d'envoyer chercher des médicaments.
Tout à coup monsieur Deslaurières le repoussa brusquement en lui disant :
— Tout ça est inutile, docteur, la comédie est jouée, madame n'est pas plus empoisonnée que moi : un peu de jalap a fait toute l'affaire.
Nous restâmes anéantis de l'impudence avec laquelle cet homme avouait cette action inouïe ; il nous regarda, moi et le docteur, en ricanant, et nous dit :
— C'est drôle, n'est-ce pas?... Mais je voulais savoir à quoi m'en tenir : je sais que je suis un mari trèsheureux. Je prie madame de me pardonner l'épreuve.
Je n'irai pas plus loin ; je ne salirai pas ce papier des grossières expressions dont cet homme se servit; elles allèrent si loin, que ses ignobles compagnons euxmêmes l'entraînèrent hors de la maison.
Il en était arrivé à ce point où le vice enivre et pousse à se venger de la lâcheté d'une action par le grotesque ignoble sous lequel on la présente.
Je m'étais retiré dans le salon et j'avais laissé le docteur près de madame Deslaurières.
Au bout d'un certain temps, je demandai à la revoir; le docteur vint aussitôt me trouver dans le salon :
— Comment ètes-vous encore ici? me dit-il ; comment osez-vous demander à revoir madame Deslaurières?
— Mais elle souffre, mais elle est malade, lui dis-je.
— Elle est malade ! elle est malade ! répéta le docteur avec impatience; mais, pardieu ! oui, elle est malade; mais vous n'avez que faire ici.
— Je veux qu'elle sache au moins, lui dis-je, que je ne suis parti qu'après avoir été rassuré par vous.
Jamais on ne fut plus stupide que moi. Je crois que, s'il l'eût osé, le docteur m'aurait battu. Il me prit enfin par les épaules en me poussant hors du salon et en me disant :
— Mais si elle vous savait ici, elle en mourrait de honte.
J'étais au bas de l'escalier, que je n'avais pas encore compris.
J'aimais trop madame Deslaurières pour n'avoir pas considéré comme un crime l'ignoble plaisanterie dont elle venait d'être la victime, et je n'avais pas pensé que le malheur pût avoir des douleurs ridicules qu'un amant ne doit jamais voir.
Monsieur Deslaurières venait de faire à sa femme plus de mal peut-être qu'il ne lui en avait fait jusque-là.
Après l'avoir abandonnée à la calomnie et l'avoir jetée à la risée de deux goujats, j'entendais déjà résonner à mon oreille leurs plaisanteries sur l'émoi des domestiques, les avis empressés du docteur et les poses tragiques de monsieur Michel Meylan, parce qu'on avait donné à madame Deslaurières un peu de jalap.
Lorsque Alison m'avait parlé de la lâcheté d'un
homme qui torture une femme et qui la tue par le malheur, elle avait oublié de mettre au-dessous de lui l'homme qui l'étouffé dans la fange.
Le lendemain de ce jour, je reçus un billet de Charistie ; il contenait ces mots :
« Ne venez pas me voir. »
Je me rendis chez monsieur Bonsenne, qu'elle avait fait avertir; il m'apprit que monsieur Deslaurières n'avait pas reparu chez lui; il m'apprit aussi le secret de cette ignoble bouffonnerie.
Monsieur Deslaurières, frappé de destitution et réduit aux restes de la fortune de sa femme, avait pensé qu'il était prudent de se les approprier ; et la menace qu'il faisait à Charistie de dévoiler le secret de sa naissance était arrivée, à ce qu'il paraît, jusqu'aux oreilles de monsieur de Favreuse, qui avait fait dire à monsieur Deslaurières qu'il lui couperait les siennes s'il se permettait de dire un mot qui ressemblât à une révélation.
D'ailleurs, si l'on se rappelle la correspondance qui m'avait été remise par Victor, monsieur Deslaurières ne pouvait prétendre avoir été trompé ; et s'il y avait un crime ou un délit dans la manière dont on avait établi l'état civil de madame Deslaurières, son mari en était le premier complice.
Il ne restait donc à ce misérable qu'une chance de pousser sa femme à l'abandon du reste de sa fortune ; cette chance était de la rendre victime d'un scandale personnel.
Quoique monsieur Deslaurières eût fait en plusieurs circonstances le rodomont sur l'article de la fidélité qui lui était due, je ne pense pas qu'il y attachât ces grandes idées d'honneur qui décident de la vie d'une famille.
D'un autre côté, quoiqu'il eût pu savoir mieux que personne que sa femme avait été la victime d'une machination, et qu'on l'avait jetée à plaisir aux dents de la calomnie, je pense qu'il n'était pas au fond parfaitement sûr d'elle, lui qui vivait parmi des drôlesses qui, pour une heure de plaisir, eussent jeté par-dessus les moulins leur père, leur mari et leurs enfants avec leurs bonnets; lui qui vivait dans cette bacchanale de libertinage où chacun pouvait compter à peine sur ses doigts les aventures de la semaine , il se disait in petto qu'il ne pouvait pas y avoir une femme qui, délaissée comme la sienne, ne finît par succomber à la tentation de l'amour, et surtout à la tentation bien autrement séduisante de la vengeance.
Forcé, pour ainsi dire, de reconnaître qu'aucun de ceux qu'on avait honorés de son déshonneur n'avait eu cette joie, il avait raccroché sa dernière espérance à ma personne.
Mes assiduités près de madame Deslaurières, mes
brusqueries, plus encore que mes tendresses, lui avaient donné une idée à peu près certaine de l'autorité de mon amour. Il en savait assez sur les hommes pour se dire qu'on ne maltraite que la femme à qui l'on n'a plus rien à demander.
Il nous avait beaucoup guettés, Charistie et moi, et, comme l'innocence est la première des habiletés, il n'avait découvert que de fréquents entretiens, des querelles violentes, des rapprochements rapides. C'était trop, selon lui, pour ne pas cacher tout.
Il prit donc son parti en conséquence; n'ayant pu découvrir le crime littéral, il spécula sur un aveu, auquel il prépara et amena des témoins, et qui devait faire la base d'une accusation au moyen de laquelle il comptait se faire abandonner les restes de la fortune de madame Deslaurières.
On a vu le dénoûment aussi burlesque qu'ignoble de cette honteuse combinaison.
Voilà ce que j'appris de monsieur Bonsenne ; il me dit aussi la résolution qu'avait prise Charistie de quitter Paris et de se retirer à la campagne , non-seulement pour éviter la rencontre de son mari, mais aussi, me dit-il, pour échapper à d'autres chagrins.
Je compris que dans la position nouvelle que faisait à Charistie l'abandon complet de son mari, elle voulût à la fois se mettre à l'abri de la calomnie et de la persécution de mon amour.
Je demandai à la voir, on me dit qu'elle était déjà partie; je voulus savoir où elle s'était retirée, monsieur Bonsenne refusa de me l'apprendre.
Je n'ai pas besoin de dire quelle colère j'éprouvai à ce refus.
Pourquoi ce sentiment, plutôt que celui de la douleur?
C'est que je sentais que Charistie m'échappait; c'est que je ne voyais pas dans cette fuite une preuve d'indifférence, mais une précaution contre laquelle je ne pouvais plus rien.
Je voulus jouer l'orgueil, et durant plusieurs jours je gardai un profond silence sur madame Deslaurières ; mais enfin mon chagrin fut plus fort que ma vanité.
Quand je dis cela, je me trompe encore. Je n'eus pas la loyauté de mon désespoir, je pris un biais pour arriver à mon but.
Un soir j'annonçai à Alison et à madame Bonsenne que j'allais bientôt quitter la France. Alison me félicita franchement de ma résolution.
La conversation s'engagea à ce sujet et finit par amener la phrase que j'avais préparée :
— Je regretterai aussi, en partant, de ne pas avoir pu faire mes adieux à madame Deslaurières.
J'examinai l'effet de cette insinuation.
Alison resta immobile; mon misérable caractère fut enfin obligé de céder devant la douleur que j'éprouvais, et je priai tout bas Alison d'obtenir pour moi cette dernière entrevue.
— Ce sera une folie, me dit-elle, car elle vous l'accordera, et vous n'êtes pas assez généreux pour lui pardonner d'avoir voulu vous échapper ; vous la quitterez en lui laissant un chagrin de plus.
Cependant je lui dirai que vous voulez la voir.
Elle est si malheureuse, que je ne veux pas la priver de la joie de cette dernière douleur.
Deux jours après, je savais que Charistie était retirée à Fleury, et qu'elle habitait une petite maison dont le jardin ouvrait sur les bois.
On m'attendait le soir même.
Je partis à la r*uit tombante, et, grâce aux indications qui m'avaient été données, j'arrivai à la porte du parc que je devais trouver entr'ouverte.
Soit qu'on m'eût manqué de parole, soit oubli, elle était fermée.
J'attendis près d'une heure, en me promenant dans l'allée qui faisait face à cette porte.
La nuit était tout à fait arrivée, mais la lune éclairait
assez pour que je pusse remarquer qu'un homme qui passa le long du mur du jardin examina. cette porte avec attention et la poussa de manière à s'assurer qu'elle était fermée.
J'étais à trente ou quarante pas, et à l'aspect de cet homme, j'avais eu le temps de me retirer derrière un gros arbre, de façon à ne pas être aperçu de lui.
Je le vis qui écoutait, l'oreille collée contre la porte.
Ce pouvait être un malfaiteur, et j'allais m'avancer, lorsque je le vis s'éloigner rapidement avec un geste qui pouvait se traduire de deux façons bien différentes.
C'était ou l'expression d'un homme qui prend un parti violent, ou celle d'un homme qui renonce à un projet qu'il vient de reconnaître inexécutable.
Je me rapprochai vivement de la porte, bien résolu à ne pas m'en éloigner, pris d'une inquiétude étrange et qui domina bientôt l'humeur que me causait une si longue attente.
Madame Deslaurières m'avait fait dire par Alison qu'elle viendrait elle-même m'ouvrir cette porte, mais qu'elle ne pourrait le faire que lorsque tous les gens de sa maison se seraient retirés.
J'attendais donc toujours , comptant les minutes avec anxiété, lorsqu'il me sembla tout à coup entendre dans la maison qui était séparée du bois par d'assez
vastes jardins ; il me sembla entendre tout à coup, disje, un bruit lointain de voix.
Puis des coups violemment frappés à une porte; enfin les vitres se brisèrent avec éclat, des cris retentirent, et presque aussitôt deux coups de feu furent entendus dans la maison.
J'étais en face de cette porte fermée, au pied d'un mur très-élevé; j'essayai vainement de le franchir. Les cris continuaient à l'intérieur, il fallait tourner plus de la moitié du village pour arriver à la maison, qui ouvrait sur la rue principale.
Je m'élançai avec rapidité, mais je n'avais pas fait cent pas que j'entendis retentir derrière moi des cris : A l'assassin !
Je n'en tins pas compte et je poursuivis ma course.
Arrivé à l'entrée du bois qu'on appelait le parc de Fleury, je me sentis saisir au passage par un garde de la forêt, qui ne voulut point me relâcher.
J'eus beau protester de mon innocence, j'eus beau expliquer comment je cherchais moi-même à gagner la maison où avait dû se commettre un crime, il persista dans mon arrestation, et, aidé d'un de ses camarades qui, ayant entendu les coups de feu, et qui, m'ayant vu fuir, avait crié : A l'assassin! il me conduisit chez le maire du village : le maire était chez madame Deslaurières, où un crime venait d'être commis.
La servante qui nous donna ce renseignement parla
d'un monsieur surpris chez elle par son mari. J'entendis encore que madame Deslaurières et ce monsieur avaient été tués par le mari.
J'avais la tète perdue ; pour la première fois je prévoyais un malheur dont je n'accusais que moi, et je demandai à être conduit chez elle.
Lorsque j'arrivai, on me fit entrer dans une salle du rez-de-chaussée, où je trouvai monsieur Deslaurières assis sur une chaise, les pieds et les mains garrottés.
Il était d'une pâleur livide, ses cheveux en désordre étaient hérissés sur sa tête, ses yeux égarés ne semblaient pas voir ce qui se passait autour de lui.
Cependant, lorsque j'arrivai, ils se fixèrent sur moi avec une expression d'étonnement qui prit bientôt un caractère phis farouche.
— Eh bien, le voilà ! dit-il d'une voix rauque et furieuse ; je vous disais bien qu'il y était : c'est lui que j'ai voulu tuer, c'est lui, c'est lui, c'est l'amant de ma femme !
Il s'élança sur moi comme pour me déchirer avec ses dents; mais presque aussitôt le magistrat parut et s'informa brusquement de ce que j'étais et de la cause qui m'avait fait arrêter.
Monsieur Deslaurières ne me donna pas le temps de répondre et recommença à dire :
— C'est lui ! voilà celui que j'ai voulu tuer : c'est l'amant de ma femme !
A cette déclaration, le ton du magistrat changea complètement à mon égard, et il me fît signe de le suivre.
Nous passâmes dans une chambre où je croyais trouver Charistie ; je frémis en voyant sur le parquet des traces de sang, et, près d'un lit ensanglanté, un médecin et une femme de service donnant leurs soins à un malade que je ne voyais pas.
Je m'élançai vers le lit en appelant Charistie.
Ce n'était pas elle; c'était monsieur Bonsenne.
Il me reconnut, car il me tendit la main, mais il ne put me parler : la balle d'un pistolet lui avait fracassé la mâchoire, et je vis à l'air consterné du médecin qu'il ne gardait aucun espoir de sauver le blessé.
Je voulus interroger, mais le magistrat ne voulut point me répondre, et demanda au médecin s'il ne pouvait parler à madame Deslaurières.
Le médecin repartit que la blessure de cette dame, bien que peu dangereuse, était cependant assez grave pour qu'il ne fût pas prudent de lui faire subir la fatigue d'un interrogatoire.
Le maire se retourna vers moi, et me dit :
— Autant que j'ai pu démêler la vérité dans tous les rapports qui m'ont été faits, monsieur, vous êtes par-
faitement innocent des crimes qui ont été commis ici. Cependant votre nom a été trop souvent prononcé par les personnes que j'ai interrogées pour que je ne vous retienne pas prisonnier.
Je voulus encore protester contre mon arrestation; mais je n'avais à invoquer le témoignage de personne, et d'après la manière dont le magistrat me parla, je compris que celui de madame Deslaurières, alors même que je pourrais l'obtenir, ne me serait d'aucun secours.
Je me résignai donc à passer la nuit en prison, remettant au lendemain le soin de ma justification, et bien plus tourmenté du sort de Charistie que du mien, quoique le médecin déclarât qu'il n'y avait aucun danger pour sa vie.
SUITE
Le magistrat me quitta un moment, et je voulus interroger le docteur ; il était trop occupé de son malade pour pouvoir me répondre.
D'ailleurs, il n'en eût pas eu le temps; presque aussitôt arrivèrent deux gendarmes qui me prièrent , comme prient les gendarmes, de les suivre immédiatement.
Ils m'emmenèrent dans une maison d'assez pauvre
apparence qui servait de prison provisoire, et me remirent aux mains d'une espèce de concierge qui me fit monter par une échelle de meunier à un petit palier sur lequel se trouvaient deux portes contiguës ouvrant sur deux chambres, séparées par une assez mince cloison.
Je priai cet homme de me laisser de la lumière, mais il s'y refusa, non à cause de son devoir,
— Mais parce que, me dit-il, il n'avait qu'un chandelier, et que ce chandelier il l'avait donné à l'autre.
Je demandai aussitôt quel était cet autre.
— Eh bien, le premier, répondit cet homme; votre camarade sans doute.
Et, sans vouloir me donner de plus amples explications, il referma sur moi la porte dont la solidité eût fait honneur à une prison en titre.
Je restai donc seul dans cette obscurité, convaincu que j'étais enfermé côte à côte avec monsieur Deslaurières; cherchant quelles pouvaient être les circonstances qui avaient amené le crime dont monsieur Bonsenne avait été la victime.
Le peu que j'en avais vu et entendu m'amena à supposer ceci :
Monsieur Deslaurières avait dû être instruit de l'entrevue que m'avait accordée sa femme.
Lorsque je l'avais vu venir écouter à la porte du jar-
din, c'était probablement pour s'assurer que j'étais entré, et lorsqu'il s'était éloigné avec ce geste violent qui m'avait frappé, il avait sans doute résolu d'accomplir le dessein qui l'avait amené.
J'appris plus tard que cette supposition était juste ; j'appris aussi des choses qui étaient restées inexplicables pour moi : la porte laissée fermée, malgré la promesse qui m'avait été faite, et la présence de monsieur Bonsenne dans la maison de Charistie.
Ce jour-là même, monsieur Bonsenne, étonné de ne pas me voir comme à l'ordinaire, s'informa à sa femme et à Alison du motif de mon absence.
Alison se contenta de répondre à son père :
— Je ne pense pas qu'il vienne ce soir.
Un regard de madame Bonsenne adressé à Alison prêta à cette réponse un sens plus étendu qu'elle ne l'avait par elle-même.
Monsieur Bonsenne interrogea vivement sa femme et sa fille.
La manière embarrassée dont elles, répondirent le rendirent plus pressant, et madame Bonsenne, qui ne sa>ait pas résister aux violences de son mari, finit par lui avouer la vérité.
— Mais, s'écria monsieur Bonsenne, savez-vous ce que vous avez fait? savez-vous que monsieur Dcslau- 1 ières a fini par découvrir la retraite de sa femme,
qu'il passe les journées à rôder autour du village de Fleury, et que s'il rencontre Michel, il peut en arriver un horrible malheur?
Aussitôt monsieur Bonsenne était parti pour Fleury, où il m'avait précédé.
Là, malgré toutes les prières suppliantes de madame Deslaurières, malgré le serment qu'elle lui faisait de ne plus me revoir, quoiqu'elle lui proposât d'être présent à notre dernière entrevue, il ne voulut pas absolument consentir à ce que je fusse introduit dans la maison.
Il ferma lui-même la porte du jardin quelques instants avant l'heure de mon arrivée.
Comme il l'avait trop malheureusement prévu, monsieur Deslaurières rôdait autour de la maison de sa femme.
Il avait vu la porte du jardin entr'ouverte, et soupçonnant le motif de cette précaution, il s'était éloigné en se portant dans l'une des allées qui aboutissaient à la route de Paris : bientôt il m'avait vu passer.
C'est alors que l'idée de sa vengeance lui était venue.
11 était rentré dans la misérable auberge où il avait loué une chambre, et après s'être fait servir mie bouteille d'eau-de-vie, au fond de laquelle il avait puisé le courage nécessaire à l'accomplissement de sa ven-
geance, il en était sorti emportant avec lui une paire de pistolets sur le bois desquels il avait écrit, par une de ces bizarres extravagances d'un esprit égarée une fameuse légende qu'il avait parodiée ainsi :
Ultima ratio maritorum!
Quel que fût le délire de l'ivresse où était plongé monsieur Deslaurières, il avait cependant pris la précaution de s'assurer que j'étais entré dans la maison, et il avait dû s'en croire certain lorsque, après avoir laissé la porte du jardin entr'ouverte, il l'avait trouvée fermée.
Ce fut alors qu'il se présenta chez sa femme.
Il renversa brutalement la femme qui vint lui ouvrir la porte, traversa la petite cour qui précédait la maison, et s'élança vers une porte- persienne qui ouvrait sur la chambre de Charistie.
Ce fut à cette porte qu'il frappa les coups qui avaient retenti jusqu'à moi.
Monsieur Bonsenne, reconnaissant la voix de monsieur Deslaurières et voulant faire cesser le scandale de ses cris et des insultes qu'il proférait, ouvrit d'abord la fenêtre, puis la persienne.
Mais à peine l'eût-il poussée que monsieur Deslaurières, que son ivresse et sa fureur aveuglaient, tira sur
la personne qui se présenta devant lui, et renversa monsieur Bonsenne, la tête fracassée.
Madame Deslaurières s'élança aussitôt, et reçut le second coup de feu, qui lui traversa le bras.
Tout cela dura à peine une minute, et certes monsieur Deslaurières aurait pu échapper, s'il l'avait voulu ; mais aussitôt son crime commis, il s'assit paisiblement sur le perron de la maison en disant à ceux que le bruit avait éveillés :
— Allez chercher le maire maintenant, pour qu'il dresse procès-verbal.
Il s'était donc laissé paisiblement arrêter jusqu'à l'arrivée du magistrat. Ce n'est qu'alors qu'il avait appris que sa vengeance s'était trompée de victime.
C'est alors que son emportement avait forcé de le garrotter et de le mettre dans l'état où je l'avais trouvé.
Cependant j'étais dans ma prison, ignorant toutes ces circonstances et cherchant à m'assurer, en écoutant attentivement, si c'était véritablement monsieur Deslaurières qui était près de moi.
Soit que je n'eusse pas bien examiné la cloison qui nous séparait, soit qu'il eût changé sa lumière de place et que les rayons vinssent frapper un endroit jusquelà demeuré dans l'obscurité, je finis par découvrir une petite fissure à laquelle j'appliquai mon œil. Je pus re-
connaître à travers cette fente presque imperceptible monsieur Deslaurières, assis, le dos tourné vers moi, en face d'une muraille unie.
Au-dessus de la tête de monsieur Deslaurières et à sept ou huit pieds du sol, je crus reconnaître une lucame grillée, et je m'assurai que je ne m'étais pas trompé en remarquant que ma chambre en avait une absolument pareille.
Monsieur Deslaurières levait souvent la tête vers cette lucarne, comme pour en mesurer la hauteur, et à chaque fois je le voyais s'agiter d'un mouvement rapide et égal.
Je cherchais à m'expliquer le motif de cette espèce d'exercice, lorsque tout à coup je le vis étendre ses bras et secouer les mains.
Il venait de couper la corde qui lui nouait les poignets, et quoiqu'il parût éviter de faire le moindre bruit, il ne put s'empêcher de laisser échapper un long soupir de satisfaction.
Dès qu'il eut les mains libres, il s'empressa de délier les cordes qui lui attachaient les pieds et se leva enfin.
Ce n'était que fort difficilement que je pouvais le suivre dans les mouvements qu'il faisait, car c'est à peine si le champ visible que me montrait la fissure que j'avais trouvée occupait quatre pieds de large et sept ou huit pieds de haut.
Monsieur Deslaurières disparut dans un des angles de sa chambre, je fus plus d'un quart d'heure sans voir autre chose que la chaise restée vide au pied de la fenêtre.
Je m'étais retiré de mon poste d'observation, supposant que monsieur Deslaurières avait trouvé quelque endroit plus commode pour se reposer, lorsqu'un bruit léger me fît regarder de nouveau.
Je vis monsieur Deslaurières debout sur la chaise, le bras en l'air et, d'après ce que je pensai d'abord, cherchant à atteindre les barreaux de la lucarne afin de tenter une évasion.
La lumière était incertaine, je voyais mal les gestes de monsieur Deslaurières.
Cependant je trouvais qu'il hésitait longtemps à tenter l'escalade qu'il avait méditée.
Tout à coup je vis Deslaurières s'arrêter, il chassa violemment du pied la chaise sur laquelle il était monté, et à l'instant même je vis son corps pendu à la corde qu'il avait attachée aux barreaux de la lucarne et ses membres s'agiter dans les premières convulsions de la mort qu'il voulait s'infliger.
Je poussai un cri terrible, je frappai à la cloison, je frappai à la porte de mes deux poings fermés, j'appelai, je criai, mais plus de dix minutes se passèrent avant que la voix rauque du concierge me criât d'en bas :
— Ah çà ! voulez-vous vous taire, là-haut, ou je vais vous mettre à la raison !
Ce qu'il me fallut de menaces, de prières, de cris, pour déterminer cet homme à monter, est inouï.
Je l'entendis enfin gravir péniblement l'escalier.
Au moment où il mettait la clef dans la serrure de ma porte, je m'empressai de lui dire:
— Dépêchez-vous, le prisonnier d'à côté vient de se pendre.
Le geôlier retira la clef sans m'ouvrir, et la passa à la porte de l'autre chambre.
Je l'entendis ouvrir et je crus qu'il allait se précipiter vers le malheureux que je voyais s'agiter encore dans ses dernières convulsions, mais je l'entendis s'écrier seulement :
— Tiens, c'est vrai ! je vais aller chercher monsieur le maire.
J'eus beau l'appeler, j'eus beau crier, il ne me répondit pas et s'éloigna, et je restai seul, l'œil attaché à cette étroite fissure, voyant devant moi s'éteindre par degrés les mouvements convulsifs qui attestaient les souffrances de monsieur Deslaurières.
Cet homme, je le haïssais et je le méprisais, cet homme avait comblé la mesure des vices, et il venait de commettre deux crimes qui avaient frappé le meilleur ami
qui me restait et la seule femme que j'eusse aimée, et cependant je ne puis dire quelle horreur j'éprouvais à voir cette agonie qui l'agitait ainsi devant moi, sans que je pusse lui porter le moindre secours; et tel était cependant l'effroyable attrait de ce spectacle de mort, que je ne pus en détacher mes yeux , cherchant dans un reste de mouvement l'espoir que l'on n'arriverait pas trop tard.
Je ne sais combien de temps dura cette espèce de vertige qui me tenait attaché à cet affreux spectacle, j'entendis enfin monter rapidement l'escalier.
Un homme s'élança dans la chambre et coupa la corde, le corps de monsieur Deslaurières tomba à terre, et ce fut à ce moment que la force me manqua et que moi-même je tombai évanoui dans la prison.
SUITE
Les conséquences de ces événements furent si graves et si multipliées, que j'aurais trop de peine à les rapporter toutes ici.
La première et la plus importante fut de laisser Charistie libre.
Mais je frémis de penser encore à quel prix, et, si je puis parler ainsi, sous quelle terrible condition.
La mort de monsieur Deslaurières fit grand bruit, Monsieur Bonsenne ne survécut à sa blessure que le temps nécessaire pour écrire les explications que j'ai données plus haut.
La justification de madame Deslaurières, la mienne, assortaient pleinement de ce dernier témoignage.
Les investigations nombreuses de la justice, les dépositions des domestiques de la maison de Charistie, celles de ses voisines, démontrèrent jusqu'à l'évidence combien j'étais resté de fait étrangère cet événement; mais le monde ne s'accommode pas de ces faciles vérités.
Comment me trouvais -je précisément là à cette heure ?
Si monsieur Deslaurières m'avait soupçonné chez sa temme ce jour-là, c'est que j'y étais probablement venu la veille et tous les jours précédents.
Qui sait même si je n'y étais pas, et si, à la voix de monsieur Deslaurières, je ne m'étais pas lâchement échappé par la porte du jardin.
Les uns disaient que j'attendais le départ de monsieur Bonsenne pour entrer, d'autres ne s'arrêtaient pas en si beau chemin de suppositions calomnieuses, et prétendaient avoir de bonnes raisons pour croire que monsieur Bonsenne était un complaisant qui avait reçu sa juste punition.
Que sais-je tout ce qui fut inventé à ce sujet ?
Ne faudrait -il pas des volumes pour rapporter la moitié des propos qui peuvent se dire en huit jours dans les salons de Paris sur un pareil événement?
Le résultat de tout cela fut que, de toutes les femmes perdues, madame Deslaurières fut la plus perdue.
On fit des phrases de rhétorique pour dire qu'après s'être vautrée dans la boue, elle s'était plongée dans le sang.
Il y eut bien peu de ces hommes à cravate blanche et à gilet noir qui se privèrent de cette métaphore.
Quant à moi, les plus indulgents me trouvèrent un niais, les autres prédirent que mon avenir répondrait à mon présent, et il y eut entre ceux qui m'attaquaient et ceux qui me défendaient des paris ouverts sur la question de savoir si je romprais avec l'horrible coquine qu'on appelait madame Deslaurières, ou si je continuerais ma liaison avec elle.
Il faut le dire à l'honneur de tous ceux qui s'occupèrent de moi, pas un d'eux ne me méprisa assez dans sa pensée pour me croire capable d'épouser ma complice.
Et cependant déjà une main mourante m'avait écrit :
« Si tu es un honnête homme, tu dois à l'infortunée que tu as achevé de perdre ta fortune et ton nom. »
238 LES DKAMES INCONMJS
Cette main était celle de monsieur Bonsenne, et la voix d'Alison, cette voix que le malheur avait rendue sévère et vraie comme une voix divine ; cette voix m'avait montré mon devoir dans ce mariage.
Et moi-même enfin, osant pour la première fois prendre le parti de mon cœur et de mon bonheur contre le monde, je m'étais dis que Charistie serait ma femme, je le lui avais dit, je le lui avais juré.
Et comme, épouvantée de la fatalité qui la poursuivait, elle me refusait avec énergie , je l'avais tellement accusée de froideur, d'ingratitude et d'indifférence, qu'elle avait accepté avec terreur cette promesse de bonheur comme une autre menace de mort.
C'est qu'elle connaissait le monde mieux que moi et la vie mieux que moi; c'est qu'elle me connaissait mieux que moi-même, et qu'aux souffrances qu'elle avait souffertes elle avait prévu ce qui lui restait à souffrir.
0 vous, madame, pour qui j'écris ces lignes, je m'en accuse devant vous pour que vous me connaissiez tout entier.
Si vous saviez quelle fatale existence je fis à cette femme, le jour où je la forçai de se résigner à l'honneur de porter mon nom : soupçons jaloux, doutes perpétuels, remontrances incessantes sur ma position perdue, reproches mal déguisés du sacrifice que je lui faisais ; tout cela venait la torturer et la frapper au cœur, non
pas brutalement, mais loyalement, par des demi-mots, par des allusions, par des réticences derrière lesquelles je m'abritais pour nier mes cruautés dès que je l'en voyais gémir avec trop de désespoir.
Malheureux aussi de mon côté, madame, car tous ces bruits que je viens de vous rapporter, je les entendais bourdonner autour de moi.
Ils m'arrivaient aussi par des demi-mots, par des réticences; ils m'arrivaient par cette voix infâme dont on subit la puissance tout en la niant ; des lettres anonymes me parlaient de la maîtresse dévergondée de Victor Bonsenne, de Molinos, de Morinlaid; d'autres me félicitaient de ma prochaine union avec la veuve du pendu, d'autres me retraçaient les circonstances burlesques de ce faux empoisonnement ; les méchants savent tout et disent tout.
Ce que je souffrais est impossible à vous décrire.
Cependant cette rébellion native que je porte en moi avait enfin mis flamberge au vent contre le monde.
Ma résolution était prise, et j'y persévérai, mais comme on persévère dans le malheur.
Vous dire tous les tourments, tous les désespoirs, toutes les irrésolutions, tous les retours d'une année entière de luttes, ce serait vouloir décrire un long et perpétuel orage ballottant sans cesse le même cœur sans le briser tout à fîit.
Enfin, madame, le jour vint (et permettez-moi de
passer vite sur ce jour fatal), le jour vint où ce mariage dût s-'accomplir.
Nous étions libres tous les deux : moi orphelin, elle veuve.
Nul obstacle légal ne s'était opposé à notre union et ne nous avait averti qu'elle occupait le monde.
Nous avions cru tout préparer dans le plus profond secret.
Pauvre fou que j'étais! un mariage qu'on cache, une femme qu'on n'ose présenter au monde, le front haut !
C'était dans un petit village des environs de Paris, c'était à une heure très-matinale de la journée; nous sortîmes presque furtivement de sa maison.
Nous arrivâmes devant la petite avenue qui conduisait à la porte de la mairie.
0 surprise et terreur inconcevable! cette avenue était bordée de voitures aux portières desquelles se me titraient des têtes curieuses.
A la première, je vis madame de Frobental; plus loin, Justine, qui s'appelait, dit-on, madame Molinos, et madame Smith, qui avait vaincu l'invincible obstination de monsieur de Favreuse, et qui portait le noble nom de cet intrépide vieillard.
Plus loin, monsieur de Sainte-Mars et sa nouvelle épousée faisant danser un jeune enfant sflr ses genoux ; enfin, riant et parlant haut, dans une voiture décou-
verte, Fanny Guillotin, qu'on appelait la marquise de Pavie et qui avait le droit de se faire appeler ainsi.
Ce fut pour moi comme l'apparition d'autant de spectres insolents qui venaient me cracher leur rire et leurs insultes au visage.
Je me sentis pris d'un frisson mortel, un vertige étrange fit tourner autour de moi tous ces visages avides et curieux.
Je portai de tous côtés mes yeux éperdus ; je rencontrai enfin le regard calme et résolu de Charistie, qui me dit en me tendant la main :
— Eh bien, venez-vous ?
Je ne puis vous dire ce qui se passa dans mon cœur.
C'est ainsi que fuit le soldat devant toute l'armée qui le regarde et* qui rougit de son infamie; c'est ainsi qu'on devient bas et lâche, mais quelque chose de plus fort que moi m'étreignit le cœur.
Je retirai ma main , et plus lâche que le soldat qui fuit devant l'ennemi de son pays, je m'échappai en m' écriant :
— Non, jamais !... jamais!...
Est-il nécessaire que je pousse plus loin ce récit? faut-il que je vous dise jusqu'au bout tout le mal que j'ai fait?
Le soir même de ce jour, lorsque je me demandais encore si ce que j'avais vu, si ce que j'avais fait n'était pas un rêve épouvantable, un billet vint me donner l'assurance de mon erreiu' et de ma lâcheté : il était de madame Desiaurières.
Voici ce qu'elle m'écrivait :
« Michel,
» J'ai voulu savoir tout d'un coup et pour toujours si vous auriez le courage du sacrifice que vous me faisiez.
» C'est moi qui avais invité toutes les personnes que vous avez vues ce matin.
w Pas une n'y a manqué : la peur les avait fait venir, car vous savez leur secret à toutes.
» La peur vous a fait fuir devant elles, qui tremblaient devant vous.
)> L'épreuve a été cruelle, elle a décidé de moi.
» Adieu, Michel. Dieu garde de votre amour une femme qui n'aurait pas comme moi le courage de mourir.
» Adieu. »
Quand j'eus lu ce billet, honteux et repentant, désespéré, je courus chez Charistie.
Alison veillait à la porte de la chambre où l'infortunée reposait, morte, sur le lit nuptial que je lui avais préparé.
Alison me chassa, non pas comme on chasse un furieux qui a tué , mais comme on chasse un laquais qui entre où sa place n'est pas.
Oh ! ce mépris je l'ai mérité , madame. Et maintenant que vous avez lu ce récit, vous savez pourquoi j'ai défendu dans le salon de madame de B*** cette madame Fazio que je ne connais pas.
Maintenant, vous savez pourquoi j'ai traité comme le dernier des hommes cet homme qui crachait si légèrement sa bave de médisance sur la réputation d'une femme.
Savez-vous, après ce que vous venez de lire, si cette médisance n'était pas une calomnie? savezvous si cet homme, qui croyait railler, n'assassinait pas? ..