‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 10 sur 40 · UNE SCENE · texte numérisé non relu

UNE SCENE

Je retournai dans le quartier latin avec un nouveau désir de retrouver Victor et Duhamel.

Je passai toute la journée à parcourir tous les lieux où je pouvais les rencontrer l'un ou l'autre, mais peine perdue : ils se cachaient tous les deux, Victor, on sait pourquoi; Olivier, je ne pouvais le deviner.

Le soir venu, j'allai chez monsieur Bonsenne pour lui dire l'inutilité de mes démarches que je comptais poursuivre le jour suivant. Quand j'entrai dans le salon où il était avec sa femme et sa fille, un mot suffit pour l'avertir de mon peu de succès.

Je comptais rester à passer la soirée chez monsieur Bonsenne, mais à l'aspect de madame Deslaurières qui rentrait d'une pièce voisine, je prétextai une affaire pressée et je déclarai que je n'étais monté que pour quelques minutes.

Madame Deslaurières, que j'avais saluée le plus froidement possible, me regarda d'un air triste et alla s'asseoir à côté d'Alison, avec qui elle commença une conversation à voix basse.

Pendant ce temps, je m'entretenais avec madame Bonsenne, tout en essayant d'entendre ce que disait madame Deslaurières ; je ne pus saisir que quelques mots au passage, parmi lesquels j'entendis prononcer mon nom.

Ce qu'il y a de misérable et d'odieux dans le cœur et dans l'esprit humain, c'est que, pour la plupart, les choses de ce monde n'ont de sens que celui que leur donne la disposition où l'on se trouve.

D'une femme qui m'eût plu, la préoccupation qui la faisait s'entretenir de moi m'eût paru charmante, et j'en eusse tiré vanité. De madame Deslaurières, je la trouvai inconvenante, et je l'appelai en moi-même persécution. Pour lui signifier autant que possible que sa présence était la cause de ma retraite, je me levai à l'instant même où mon nom fut prononcé par elle, et je saluai madame Bonsenne.

Madame Deslaurières me regarda encore, et celte fois ta tristesse me parut plus sombre et me fit l'effet d'êlre vraie.

Tout à coup son regard s'anima, son visage devint pourpre et je vis de grosses larmes tomber de ses yeux.

Je ne comprenais rien à cette comédie, et j'allais me retirer tout à fait, lorsque Alison, après s'être tournée veis madame Deslaurières, m'adressa la parole pour me dire :

— Pourquoi donc nous quittez-vous si vile, Michel?

— Je croyais avoir dit que j'avais une affaire pressée.

— Je crois, Michel, reprit Alison, <y\c vous êtes plus pressé de sortir d'ici que d'aller quelque part.

La netteté de cette déclaration m'embarrassa, et comrr.e il arrive toujours, j'évitai la réponse à faire par une question que je lui fis :

— Qui peut vous faire supposer cela?

— Je ne suppose pas, je suis sûre de ce que je vous dis.

— Je suis de son avis, reprit madame Bonsenne. J'avais lieu d'être surpris de rinterrogatoire qu'on nie

faisait subir au sujet de mon départ, et je répondis ;

— Je crois que monsieur Bonsenne pense, comme moi, qu'il est inutile que je demeure plus longtemps.

— C'est peut-être vrai, fit monsieur Bonsenne, et je ne vois pas pourquoi vous tourmentez ainsi ce pauvre ga:çon.

Depuis qu'Alison m'avait adressé lu parole, je remarquai l'agitation extrême de madame Deslaurières. Elle se leva tout à coup, ramassa rapidement l'ouvrage de broderie auquel elle travaillait, et dit à mad une Bonsenne qui la regardait d'un air tout étonné :

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— Adieu, madame, je souffre horriblement ; il faut que je rentre.

Tout le monde se récria.

Mais il y avait chez madame Deslaurières une sorte d'exaspération froide et obstinée qui l'empêchait d'écouter toutes les questions qu'on lui adressait, ce qui lui faisait répondre d'une voix nerveuse et tremblante :

— Je vous dis que je souffre... Eh ! mon Dieu, laissezmoi, laissez-moi donc partir... il faut que je m'en aille, il le faut, je le veux.

Elle répéta le dernier mot deux ou trois fois ; mais à mesure qu'elle le disait, sa voix s'éteignait sensiblement.

Tout à coup ses yeux se troublèrent, elle poussa quelques cris inarticulés, et si monsieur Bonsenne et Alison qui étaient près d'elle ne l'eussent retenue, elle fût tombée de toute sa hauteur sur le parquet.

A vingt-deux ans, on ne s'estimerait pas un homme fort si on croyait aux attaques de nerfs, si l'on en avait pitié. Il est rare qu'à cet âge on ne se fasse pas le partisan de quelques théories railleuses, inoculées par de vieux garçons égoïstes qui nient toutes les souffrances pour se dispenser de les plaindre et de leur venir en aide.

D'un autre côté ( quoique cette observation ait été. faite cent millions de fois, il faut le répéter encore), d'un autre côté, dis-je, il est indubitable qu'on en veut toujours aux gens des torts qu'on a eus avec eux.

En conséquence, en voyant tomber madame Deslaurières je pris l'air le plus dédaigneux du monde, et je m'écriai :

— Oh ! ceci est une attaque de nerfs.

Je n'eus pas plutôt dit cette parole, que j'en fus puni par

un regard d'Ali son. Il y avait dans ce regard tant de mépris et tant de douleur de ma brutalité, que j'en fus à la fois triste et humilié.

On s'empressa autour de madame Deslaui ières ; elle suffoquait, elle voulait crier, elle ne le pouvait pas ; son cou se gonflait ; ses yeux, dont les prunelles étaient cachées sous la paupière, s'ouvraient et se fermaient convulsivement; ses membres tremblaient, et ses doigts crispés, tout à l'heure si frêles et si délicats, serraient comme une tenaille les objets dont elle pouvait s'emparer.

Monsieur Bonsenne, sa femme et sa fille ne suffisaient pas à la contenir, et il fallut que je les aidasse à l'empêcher de se déchirer le visage et le sein. Elle resta longtemps dans cet état, dont il était impossible de nier la souffrance, et dans lequel je la contemplais avec une curiosité étrange.

— Mais quia donc pu lui donner cette crise nerveuse? demandai -je à monsieur Bonsenne.

— Beaucoup de chagrin qu'elle a eu aujourd'hui et une vive contrariété qu'elle a éprouvée ce soir.

— J'aime à croire, dis-je à Alison qui me regardait toujours d'un œil irrité, que je ne suis pour rien dans la contrariété dont parle votre père?

— Si vous pensiez que vous n'y êtes pour rien, dit Alison sévèrement, vous ne chercheriez pas à vous en excuser.

— Il me semble que je n'ai en rien manqué au respect que je dois à madame Deslaurières.

— En rien, en effet, dit Alison. Seulement, dès qu'elle est entrée dans le salon, vous avez annoncé qu'il vous fallait vous retirer.

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En vérité, ajouta-t-elle avec une fierté qui m'imposa, je ne croyais pas qu'il fût permis à quelqu'un qui entre dans la maison de mon père d'oser dire qu'il se retire parce qu'il y entre quelqu'un que mon père veut bien recevoir.

— Eh ! mon Dieu, dis-je à Alison, vous faites de tout cela, vous faites de mon entrée et de ma sortie une affaire véritable, tandis que je suis parfaitement convaincu que madame Deslaurièrcs n'y a point fait attention.

— Demandez-le-lui, me dit Alison, et il est probable qu'elle vous répondra franchement, car elle a une qualité assez rare, c'est de dire ce qu'elle a dans l'àme; et. s'il lui était arrivé d'avoir voulu vous fuir, elle ne serait pas femme à vous le cacher.

Je ne voulus pas prendre garde aux reproches qui m'étaient adressés dans ces paroles d'Alison, et je lui répondis :

— S'il est vrai que ma maladresse plus encore que ma volonté a amené cet accident, je comprends combien ma présence serait déplaisante pour madame Deslaurières, et je vous demanderai la permission de me retirer pour ne pas irriter encore plus le mal que j'ai pu lui faire.

A ce moment, au milieu des dernières convulsions qui l'agitaient, madame Deslaurières saisit ma main, et avec une force qui tenait à son état nerveux, elle m'attira près d'elle, elle ouvrit les yeux, me regarda et fit de vains efforts pour parler.

La voix lui manqua, et cette impuissance parut donner une nouvelle intensité à ses douleurs.

J'essayai de dégager ma main de L'étreinte comulsive qui la retenait; mais à chaque effort que je faisais, un efioït contraire de madame Desiauiièies prescait ma main

plus vivement, et m'appelait vers elle, si bien que je finis par comprendre qu'elle ne voulait point que je m'éloignasse. Je me résignai donc à demeurer.

Les convulsions de cette pauvre femme se calmèrent encore une fois. Ses yeux se rouvrirent et se tournèrent vers moi, et cette fois elle put parler.

— Restez, me dit-elle; restez dans la maison de vos amis, c'est à moi de la quitter.

— Que dis-tu, folle? s'écria Alison en prenant la tête de madame Deslaurières dans ses mains .

— Il le faut, je le veux, murmura celle-ci.

Et dans son désespoir elle fit encore un effort pour se lever. Il fut inutile comme le premier, et elle retomba sur le siège où nous l'avions maintenue.

Mais toute sa force était épuisée, et ses pleurs longtemps contenus, ses pleurs qui bouillonnaient en elle depuis le matin, trouvèrent enfin une issue, et ce fut dans les larmes abondantes que s'éteignit ce délire nerveux que j'avais cru une comédie, et qui avait cependant fini par m'épouvanter.

Monsieur Bonsenne m'avait entraîné dans un coin, et, sans me donner les raisons de son insistance, il me demandait d'assurer à madame Deslaurières que sa présence n'avait été pour rien dans ma résolution de quitter le salon.

Certes, c'était une démarche que la plus simple politesse devait me dicter, que la pitié m'eût ordonnée au besoin, et que, dans tous les cas, le respect que je devais à monsieur Bonsenne me défendait de refuser; mais je ne puis dire par quel bizarre entêtement de ma nature, plus on me la demandait, plus je m'obstinais à la refuser, sous

prétexte que, n'ayant voulu blesser personne, je n'avais dû blesser personne et que je n'avais pas à m'exeuser d'un mal que je n'avais pas fait.

Si l'on s'e'tonne du souvenir que j'ai gardé de cette soirée, c'est que j'ai eu à me rappeler ce jour plus particulièrement que beaucoup d'autres, c'est que j'ai étudié plus tard, une à une, chacune des paroles prononcées entre cette femme et moi; c'est que j'ai pesé chaque regard, analysé chaque silence, examiné chaque mouvement, et que force m'a été de reconnaître qu'il y avait en moi un instinct qui m'avertissait que Charistie portait en elle ravenir de toute ma vie, et que, sans m'en douter, je la détestais pour cet empire inconnu qu'elle devait prendre un jour sur moi.

A cette époque elle était à mes yeux toute jeune et toute belle, et joyeuse, et pleine de caprices et d'entrain. Elle ne touchait à ma vie par aucun endroit, pourquoi donc la haine que j'éprouvais?

Si à ce moment je haïssais madame Sainte-Mars parce que je l'avais aimée et qu'elle n'était pas ce que j'avais rêvé, haïssais-je donc madame Deslanrières parce que je devais l'aimer un jour, quoiqu'elle ne fût pas ce que je rêvais dans l'amour?

Cependant elle s'était tout à fait remise pendant mon entretien avec monsieur Bonsenne, qui avait fini par obtenir de moi ce qu'il me demandait.

Je m'approchai de madame Deslaurières et je lui dis :

— Soyez bien persuadée, madame, que je n'ai nullement l'intention de vous blesser en quoi que ce soit. Je

ne voudrais pas que mes excuses vous parussent une prétention.

On m'a dit que ma sortie du salon, lorsque vous y êtes entrée, vous avait paru offensante, et je vous donne ma parole que je me serais donné garde de m'en excuser si, de la part d'un homme qui doit vous être si indifférent, l'on ne m'en avait averti. Une action si indifférente ne valait certes pas la peine d'être remarquée par vous.

Cependant, comme il est possible que cela soit, et cela doit être puisque mes amis l'affirment, je vous prie d'être très-convaincue, madame, que ma retraite n'avait rien et ne pouvait rien avoir qui vous fût personnel.

Madame Deslaurières sourit tristement, et au lieu de me répondre, elle s'adressa à monsieur et à madame Bonsenne, et leur dit :

— Je voudrais me retirer, j'en ai besoin.

— C'est ne pas accepter mes excuses, madame, lui dis-je.

— Vos excuses, me dit-elle enfin, vous n'en avez point à me faire, et c'est moi qui suis désolée de vous avoir rendu témoin d'une scène fort* ridicule.

Madame Deslaurières se leva, et résistant avec une fermeté inébranlable aux sollicitations de monsieur Bonsenne et d'Alison, elle se retira.

En la voyant partir, Alison dit tristement :

— Elle ne reviendra plus, je la connais.

— Pauvre femme! dit madame Bonsenne.

Monsieur Bonsenne se tut et me dit adieu, en me recommandant de ne point négliger ce dont il m'avait parlé.

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