‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 40 sur 40 · MONSIEUR DESLAURIÈRES A SA FEMME · texte numérisé non relu

MONSIEUR DESLAURIÈRES A SA FEMME

Je reçois votre impertinente lettre, madame, et si j'y réponds, c'est pour vous supplier de ne pas m'en écrire de pareilles. Est-ce ma faute, je vous prie, si mes amis, sachant ce que vous avez été, n'ont point pour vous le respect que vous ne méritez pas ?

On vous a dit que je vous avais épousée pour votre fortune. En êtes-vous là de savoir que sur cent mariages il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui n'ont pas d'autre mobile?

Vous me faites un reproche de vous avoir promis des sentiments que je n'ai plus... Que voulez-vous, ma chère?

Si l'amour a des ailes, N'est-ce pas pour voltiger?

J'ai été parfaitement romanesque à l'époque de notre mariage, c'est vrai... mais que voulez-vous encore?... C'est le propre des esprits un peu vifs, des imaginations un peu exaltées, d'être de bonne foi dans le rôle qu'ils jouent, et de s'y identifier au point de croire aux sentiments qu'ils débitent. C'est vrai, en votre présence je sentais tout ce que je disais... une heure après, je me trouvais ridicule et j'en raillais , voilà tout mon crime. Puis le temps est venu qui

a tout à fait éteint ce feu follet. Et vous n'y avez pas peu contribué. Je ne sais, à vrai dire, ce que j'aurais fait et ce que je serais devenu si vous étiez toujours restée la femme sévère et pleine de dignité et de triste résignation qui m'avait monté la tête ; mais au bout de quelques jours, je me suis aperçu que vous ne demandiez pas mieux que d'être comme tout le monde ; que le spectacle et le bal ne vous faisaient pas peur. Ainsi vous n'êtes pas la dernière à rire d'une bonne plaisanterie, et il n'a pas fallu beaucoup de temps et beaucoup d'efforts pour vous voir répéter avec nos convives le gai refrain de mes joyeuses chansons.

J'en ai conclu que tous ces sentiments exaltés sont des sottises, qu'on se forge une espèce d'atmosphère factice où l'on s'obstine à vivre parce qu'on n'a pas occasion de vivre ailleurs.

Je ne vous en ai point voulu de vous être montrée facile à consoler. Ces beaux et magnifiques sentiments, qui, si on les avait attaqués de front il y a deux ans, se seraient révoltés à la supposition d'un changement, ont tout doucement fait comme les miens ; ils s'en sont allés en fumée, il n'est resté que ce qui est vrai pour tout le monde et ce que vous auriez traité de vulgaires opinions; à savoir qu'il faut vivre le mieux qu'on peut, sans s'inquiéter de ce qui sera. Vous avez été sage, voilà tout ; vous oubliez et moi aussi, c'était le meilleur parti à prendre. Mais, prenez garde ! voilà qu'aujourd'hui vous vous imaginez que j'ai un tort envers vous; voilà que, sans réflexion, sans prudence, vous vous laissez aller à rappeler des souvenirs... je ne les qualifie pas, ces souvenirs. 11 vous convient de les arrêter au moment où j'ai commencé à vous connaître, et

prenant ma résolution de vous épouser pour un infâme calcul, voilà que vous me mettez au-dessous des hommes les plus indignes.

Avez-vous songé, Charistie, que je pourrais vous suivre dans la route où vous me menez et qu'il pourrait ne pas me plaire de m'arrêter précisément à l'endroit où vous vous êtes arrêtée? que puisque vous êtes en train de raconter mon passé, il pourrait m'être permis de raconter le vôtre?

Voyez, en mesurant où vous êtes arrivée vis-à-vis de moi, jusqu'où j'arriverais vis-à-vis de vous. Nous en serions donc là tous les deux, vous de me considérer comme un misérable, moi de vous regarder comme la mendiante bohème... Je m'arrête encore.

Charistie, je vous parle maintenant sérieusement. Ce qui est fait est fait; ce n'est pas à nous à le discuter; ce n'est pas à nous surtout, par des accusations plus imprudentes encore, d'appeler les yeux du public sur des antécédents qu'il est impossible de détruire, mais qu'il n'est pas impossible de cacher. Vous voyez que depuis un an on ne s'inquiète pas beaucoup de ce que vous étiez avant notre mariage. Vous devez vous apercevoir que lorsqu'on a une bonne maison et une bonne table, on ne manque ni de société, ni de convives, ni d'amis. Quelle meilleure position pouviez-vous espérer que celle que vous avez? En quoi manquai-je d'égards envers vous tant que vous n'en avez pas manqué envers moi? J'ai disparu de la maison depuis plusieurs jours; vous me le reprochez, et c'est cependant ce que j'avais de mieux à faire.

Je liais les scènes, les cris, les pleurs , les explications;

je les redoute. Il est bien difficile, lorsqu'on discute face à face une question aussi délicate et aussi brûlante que celle qui nous divise, de ne ±as laisser échapper des paroles qu'on ne voudrait jamais avoir prononcées : c'est ce que j'ai voulu éviter.

Je n'aurais pas répondu de sang-froid à une question qui, dépouillée des termes caressants qui l'enveloppent, peut se résumer en ces mots :

— Mon mari, est-ce vrai que vous êtes un misérable? un de vos amis m'en a donné la preuve, etc., etc.

Indubitablement, une question ainsi engagée nous eût menés beaucoup trop loin l'un et l'autre; j'ai préféré m'absenter.

J'ai espéré crue les réflexions vous ramèneraient à plus de prudence; c'a été tout le contraire, le mal n'a fait qu'empirer. Je me suis donc décidé à vous répondre, et je crois l'avoir fait de manière à prévenir le retour de pareilles maladresses de votre part.

Ce que je ne veux pas voir non plus se renouveler, ce sont ces épithètes injurieuses que vous jetez si étourdiment sur des femmes que vous ne connaissez pas. Je suppose que vous me comprenez : n'en parions donc plus.

Je rentrerai ce soir, je compte trouver un accueil gracieux et ouvert. Je ne dirai pas un mot qui puisse rien vous rappeler du débat qui s'est élevé entre nous.

Vous imiterez ma prudence. Voilà pour le présent.

Quant à l'avenir, croyez-moi, Charistie, restez ce que vous étiez il y a huit jours, c'est-à-dire bonne et facile; s'il y a quelque bonheur sur la terre, il est dans la joyeuse

philosophie de ceux qui prennent le plaisir au vol, assurés que le chagrin n'a pas besoin d'être appelé pour venir.

Vous voyez qu'il s'est glissé entre nous lorsque nous n'y songions guère ni l'un ni l'autre ; il est venu par un homme que je devais croire notre ami, et qui a abusé d'une de ces confidences qu'on fait sérieusement ou légèrement, selon le caractère des gens à qui l'on parle.

Hélas ! ma chère Charistie, c'est une fort triste chose que le cœur humain, non pas tant par les vices que par les petitesses. 11 y a bien des gens qui auraient volontiers plus de peur du ridicule que du crime; il faut un courage presque héroïque pour être vertueux dans certaines positions, et je connais plus d'un homme qui n'a pas osé soutenir sa bonne action devant une plaisanterie un peu vive, et qui se raille soi-même du devoir qu'il a accompli pour ne pas en être raillé.

Mais ceci est une discussion qui nous entraînerait beaucoup trop loin. Réfléchissez atout ce que je viens de vous écrire, et réglez votre conduite en conséquence.

A ce soir, et songez que nous ferons mieux de ne parler de rien. C'est au nom de notre bonheur à tous deux que je vous en prie.

LÉOPOLD

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