‹ Les drames inconnusChapitre 3 sur 49 · LETTRE DE MICHEL MEYLAN A MADAME LA COMTESSE DE L · texte numérisé non relu

LETTRE DE MICHEL MEYLAN A MADAME LA COMTESSE DE L

« Madame et chère marraine,

» Votre lettre m'a surpris et m'a fait du bien. Le blâme qu'elle me jette m'a attristé, mais je l'ai presque oublié en voyant que quelqu'un m'aimait encore en ce monde. Cependant vous avez fait de mon cœur, en me rappelant celle qui n'est plus, comme un ami a fait hier de ma main : il la pressait avec chaleur, sans s'apercevoir qu'il la brisait avec l'anneau que je porte à mon doigt. Quoi qu'il en soit, vous ne vous êtes pas trompée ; vous me demandez une justification et je vous l'envoie.

» Pour ce qui regarde personnellem^ent madame Fazio, ma réponse est simple : je ne la connais pas et je ne l'ai jamais vue. Pour ce qui peut être du sentiment qui a dicté ma sortie contre monsieur Brunelle, mon histoire seule pourrait vous expliquer cette étrange contradiction de mon cœur. En effet, avec peu d'estime pour les femmes, je ne sais pourquoi je suis toujours prêt à donner un démenti à celui qui les accuse. Ce que j'ai fait pour madame Fazio, je l'eusse fait poui' toute autre dont on eût mal parlé. Non, madame, ce n'est point sous l'impression d'une nouvelle passion que je me suis emporté contre monsieur Bru-

nelle; c'est parce cpi'au moment où j'ai considéré cet homme avec sa face blafarde et jaune, ses cheveux plats, sa voix nasillarde et traînante, son œil fauve et bas, il m'a rappelé un misérable qui m'a fait plus de mal que vous ne pouvez le croire. C'est que monsieur Brunelle a remué en moi un souvenir terrible et fatal. C'est qu'il a faitvibrer dans mon âme une douleur qui s'y cache depuis vingt ans. C'est qu'il m'a remis sous l'empire de la funeste pensée qui m'a peut-être poussé à toutes les folies que vous me reprochez, sous l'empire de la pensée qui m'a fait engager cette lutte que j'avais espérée plus longue, et que la mort a finie sans que j'en fusse lassé; de la pensée enfin qui m'a donné cette humeur chagrine qui me dévore, et cet amour de la retraite où j'ai abrité le peu d'affections que j'ai trouvées icibas. C'est qu'il a agité en moi un remords que vingt ans de repentir n'ont pu effacer. C'est qu'enfin, madame, en défendant cette madame Fazio que je ne connais pas, j'ai peut-être tenu un serment fait sur une tombe fermée depuis longtemps... Car ma vie est pleine de tristesse, et lorsque je regarde dans mon passé, j'y trouve peu de souvenirs qui n'y soient marqués par un sépulcre.

» Si j'ai' eu tort, c'est d'avoir répondu à un homme comme monsieur Brunelle. Cet homme s'est retiré parce qu'il est un lâche, et non point parce qu'il est un homme de bonne compagnie. Je comprends la médisance contre les femmes dans la bouche des femmes : la jalousie lui donne une excuse ; mais l'homme qui salit avec cet excès ime femme, quelle qu'elle soit, une femme qui a un mari, une famille, des enfants, cet homme est abominable à mes yeux.

y> Du reste, et pour répondre à une phrase de votre lettre, je dis que si le vice n'avait pas, plus encore que ses joyeux conteurs, ses auditeurs empressés, il serait moins redoutable, car il mouirait dans l'obscurité. La littérature

lui a prêté, dites-vous, des chai'mes décevants : c'est possible; mais elle n'a pas fait que le monde se plaise à ces récits et qu'il les accueille de toutes ses oreilles. J'en appelle à vous-même : n'est-il pas vrai que jamais conversation n'est plus avidement écoutée, plus ardemment entourée que lorsqu'elle roule sur des scandales ? Il est juste d'avouer que le cercle se récrie et que la lèvre des bégueules hypocrites s'allonge en moue dédaigneuse; il faut reconnaître aussi que chacun laisse tomber pour sa justification une sainte parole de mépris sur les femmes qu'on vient d'immoler à la méchanceté universelle, au besoin de s'entretenir du vice et des vicieux. Il faut dire, enfin, que tout le monde s'absout courageusement du plaisir que fait la médisance en crachant sur la victime. Est-ce en cela que la société est plus morale que la littéiature ? Je le veux bien.

» Mais quant à moi, madame, je vous l'avoue, j'ai été trop longtemps exilé du monde (comme vous dites) pour ne pas m'y trouver mal placé. Je ne le comprends plus. Flagellé, insulté, repoussé par lui pour une femme à laquelle il n'a manqué qu'une position et pas une vertu, pas un sacritice, pas un dévouement, j'ai cru, en rentrant dans ce monde si sévère et si insolent, j'ai cru naïvement que j'allais pénétrer dans un sanctuaire immaculé, blanc, pur, sérieux, chaste et tout peuplé d'honnêtes senliVnents. 0 madame, qu'ai-je vu ?... A la vérité, ce monde est merveilleusement doré d'hypocrisie et de mensonge ; mais lorsque j'ai voulu voir au delà de cette superficie brillante, quand j'ai gratté du bout de l'ongle tous ces plâtres peints à la vertu, j'ai trouvé bien vite dans ce monde régulier une coiruption plus profonde que dans le désordre le plus éhonté.

» Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, madame; mais si jamais je rencontre madame Fazio, je la saluerai plus respectueusement que je ne ferais pour aucune de ces femmes qui l'ont si indignement traitée hiej'. En effet,

pour elle, la chance possible est qu'elle vaille mieux que ce quon en dit, tandis que pour celles que l'on ménage, la chance certaine c'est qu'elles valent moins que ce qu'on en pense. D'ailleurs, s'il est vrai qu'im vice est un vice, je ne pourrai jamais admettre que deux vices fassent une vertu. Cependant, combien de fois le libertinage plus l'hypocrisie sont admis à ce titre dans vos salons ! Peut-être en chimie est-il vrai que deux poisons combinés fassent un breuvage salutaire, et peut-être le monde fait-il de la chimie moi'ale : cela doit être, mais je n'y comprends rien. Voilà ce qui m'irrite, voilà ce qui m'a fait prendre le parti de madame Fazio, voilà ce qui me fait vous dire un mot qui vous surprendra encore plus étrangement que tout ce que je viens de vous dire : c'est que je souhaite pour elle que madame Fazio soit ce qu'on en a dit ; car, s'il en était autrement, un jour peut venir où quelqu'im lui répétera ce qu'on pense d'elle, et peut-être alors lui arriverait-il ce qui est arrivé à la femme dont je veux vous raconter l'histoire. Si ce récit me justifie à vos yeux, il aura atteint le seul but que je recherche. Quant à ce que le monde peut dire de mun don-qiiichottisme en faveur de certaines femmes, je ne m'en soucie nullement. Le monde a eu sa part de ma vie, qu'il la déchire à son aise !

» Demain je retourne à Florence; dans quelques jours, je serai dans cet atelier maintenant solitaire et auquel manque sa muse. C'est là le coin où je pleurerai, madame, si jamais je pleure; mais c'est de là aussi que je parlerai au monde par mon pinceau et dans la langue des arts. Je ne sais pas celle qu'il parle du bout des lèvres, et il rirait de celle qui sortirait de mon cœur.

» Agréez, madame et amie, etc.

» Votre filleul,

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