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Les droits de l'homme

J'ai mis la main sur le cœur de la France; je l'ai seuli battre, et j'ai écrit ce livre.

A quel titre, tlira-t-oQ peut-être, et de quel droit prenez-vous la parole, lorsque vos aînés, vos maîtres devant l'opinion comptent l'heure et gardent le si lence ?

Précisément parce qu'ils gardent le silence, et du droit de tout homme croyant à monter sur la borne et à jeter au vent le cri de sa conviction.

Autrefois, à certain jour d'expiation, on voyait apparaître un inconnu nîarqué d'une pâleur particulière, comme de la douleur de la foi prosciite, refluée

tout entière en lui par une mystérieuse préférence.

Il étendait la main vers la ioule et il portait témoignage. Si la foule l'écoutait, il avait prouvé sa mission; il disparaissait ensuite de la place publique et reprenait le chemin de l'oubli.

On appelait, je crois, cet homme un envoyé. Le temps où nous vivons oblige à trop de modestie pour permettre à personne de jouer à l'inspiration. 3Jais celui-là, quel qu'il soit, qui sent peser le poids d'un ])euple sur sa poitrine, et par ce poids qui l'étoufïe demande lui aussi à porter témoignage, possède peutêtre quelque droit à une minute de sympathie.

11 a tant souffert de voir la démocratie insultée des aventuriers de la parole, et traînée par les cheveux comme dans une ville prise d'assaut, que cette ignominie à la mère de tout cœur bien né retentit là, toujours là, du matin au soir, et que la nuit l'immense tranquillité du ciel déroulée sur la terre silencieuse ne pouvait parvenir à épancher la paix dans sa pensée : les autres dormaient; il'veillail.

Et il songeait en veillant, — la veille porte à la prophétie, — que les deux puissances contraires de toute éternité, l'idée et la force, allaient recommencer au soleil du dix-neuvième siècle le combat des dieux et des Titans. Ouvrez la fenêtre et regardez l'Europe.

D'un côté : la force et toutes ses pompes, ses budgets, ses bastilles, ses citadelles, ses escadres, ses pontons, ses échafauds, ses bagnes, ses casemates, ses batteries

d'artillerie, ses pyramides d'obus, ses comètes incendiaires, ses arsenaux enflammés vomissant toute la journée de nouveaux mystères de destruction, ses locomotives haletantes les répandant de droite et de gauche avec la rapidité du tonnerre, ses télégraphes échelonnés à l'infini et chargés d'un perpétuel commandement invisible envoyé, renvoyé d'un bout à l'autre du royaume à travers la libre frémissante du til de métal, de sorte que le pouvoir assis au centre de la trame électrique, les doigts posés sur totis les points du pays comme sur les touches d'un immense clavier, voit partout, entend partout, ordonne partout à la fois et remplit incessamment l'espace de sa volonté.

Et de l'autre côté : la pensée, la pensée seule, comme Médée, la pensée humble, la pensée suspecte, méconnue, excommuniée, accusée par les peuples eux-mêmes de leurs torts et de leurs mécomptes. C'est bien peu en conscience que cette puissance dans l'ombre, le voile de la veuve sur la tète, un pied sur le seuil de la prison, contre tant de baïonnettes, tant de canons, tant de machines accumulées, tant de machines expéditives d'intimidation et d'extermination.

N'importe, l'idée accepte la preuve par l'événement. Elle renvoie à qui de droit délî pour déÛ. Pendant ce temps-là l'inconnu marche en silence, il avance, il approche... Avez-vous entendu?... l'air a frémi... Reculez-vous donc, âmes timides, qui n'osiez prendre parti, et faites place. Quel([ue chose va passer.

Quoi donc? Précisément l'idée qui aura appris enfin

à avoir la conscience d'elle-même, la patience de sa force, et, de sa seule initiative, sans invocation à une autre force, installera d'autorité la liberté en Europe.

Oui, sans invocation à une autre force, il faut le dire bien baut aujourd'bui plus que jamais, car si l'idée n'avait pas d'abord converti un peuple à la liberté, à quoi servirait une révolution? Libre par accident, mais esclave d'esprit, ce peuple retomberait bientôt par la pente même de son esprit dans la servitude.

Et si elle l'avait converti, à quoi servirait encore une insurrection? Du moment qu'un peuple croit à la liberté, il a la parole de la Providence ; il peut croiser ses bras sur sa poitrine. Sa croyance saura bien un jour ou l'autre créer le fait à son image.

Toutes les fois que j'ai une beure à donner au loisir dans la soirée, je vais la dépenser de préférence au jardin des Tuileries. J'ai pour ce coin de terre prédestiné entre tous le respect religieux du Romain pour le Forum. On y beurte à cbaque pas une grandeur ou une tristesse de la patrie.

C'est là, en effet, dans ce palais et autour de ce palais que, depuis soixante ans, la France joue le drame de sa destinée; là que l'Assemblée constituante proclamait, dans une nuit d'inspiration, le dogme de l'égalité; là qu'une charge de cavalerie versait la première goutte de sang de la Révolution ; là que le peuple venait demander compte au pouvoir de sa complicité avec l'étranger; là que le drapeau noir

delà patrie en danger flottait au glas du canon d'alarme; là que le Comité de salut public organisait d'un trait de plume la victoire; là que le club des Jacobins vomissait cbaque soir la terreur dans l'atraospbère; là qu'un poteau rouge tenait la hache levée. ~ Passons; une fontaine lave maintenant d'une larme intarissable la place du supplice. — Là qu'une télc de roi roulait du poids de huit siècles avec un bruit si formidable que l'écho en retentit encore; là que le sacrificateur tombait à son tour sur la planche d'immolation qu'il avait lui-même dressée; là qu'un général républicain mettait le talon sur le corps de la République, et par cette marche palpitante, montait au souverain pouvoir; là que le pape tirait du fond de la fiole brisée de la sainte ampoule une dernière goutte d'huile pour en sacrer le front d'un nouveau Charlemagne; là qu'une minute après, quinze ans, une minute, la dynastie de droit divin revenait reprendre la phrase interrompue de son règne sur le velours encore chaud de l'empire; là que la France entière, soulevée d'intention dans Paris, déchirait de mépris le drapeau blanc sur le fiont d'un vieillard ; là enfin qu'une royauté incidente, improvisée d'une acclamation, essayait de réintégrer le droit du sang deux fois emporté parla rafale, et disparaissait à l'improviste dans la tempête.

J'ai vu ce jour-là; c'était au mois de février. Une balle égarée avait frappé le cadran du côté du Carrousel et immobilisé la marche du temps sur le

rouage brisé de l'horloge. L'aiguille, inflexiblement ûxée à la même place, semblait marquer à jamais la dernière heure de la monarchie.

Et cependant, devant ce palais tragique si souvent vidé, les gazons reverdissent toujours, les lilas refleurissent au printemps, les corbeilles étalent leurs brasiers odorants de géraniums, les jets d'eau lancent au ciel leur fusée de cristal, et sous leur pluie irisée au soleil, les cygnes glissent avec grâce, et de leur aile convulsive, arrondie à la brise, dispersent au loin, comme autant de pierreries, les gouttes de feu de l'écharpe de la cascatelle.

F^es marronniers, témoins impassibles des dynasties évanouies, déroulent dans le ciel, les uns derrière les autres, leurs dômes de verdure. Dans la nuit de leurs colonnades, des couples errent mystérieusement pour échanger à voix basse une confidence ; des vieillards aveugles, inclinés sur l'épaule de quelque Antigène, traînent lentement leurs ténèbres autour des balustrades des parterres. A leurs pieds appesantis par l'âge, déjà retenus et comme dévorés par le sol, les enfants vont, viennent, agitent leur tète à l'air libre et prennent possession de la vie par une exubérance de mouvements. Enfin les palombes, partout ailleurs hôtesses eftarouchées des futaies, rassurées par cette trêve de Dieu au milieu des fleurs et des enfants, autres fleurs vivantes de ce nouvel Eden, descendent en toute contiauce du haut de leurs cimes pour venir faire leur réconciliation avec l'homme et chercher

Ja miette de pain jusque dans la main du passant.

Ce rapprochement, ou plutôt ce contraste de l'agitation de la politique et de la paix de la nature donne à ce champ de bataille verdoyant et embaumé de la Révolution une impression mélancolique et pathétique à la fois, comme si on marchait au milieu des roses et des parfums, devant l'antre terrible et sur le seuil chancelant du Destin.

Ici, en effet, quiconque sait réfléchir, quiconque sait comparer, fait une promenade non-seulement dans la nature, mais encore dans l'histoire. Partout où il passe, d'autres ont passé, qui ont laissé leurs traces sur cette poussière. Quel que soit le côté du soleil qu'il prenne, il foule un souvenir des grandes luttes, il appelle du pied les grandes ombres; ces ombres sortent de terre, flottent autour de lui, l'escortent pas à pas, les unes tristes, les autres calmes, les autres ûères, toutes augustes et resplendissantes dans la flamme éthérée de leur transfiguration. Je les vois, je les reconnais, je pourrais les nommer de leur nom de philosophe, de tribun, d'orateur, de poète, d'apôtre, de soldat; elles nous voient à leur tour, elles nous parlent, elles nous interpellent au fond de notre conscience, elles nous disent par moment : Nous vous avons légué la liberté; qu'avez-vous fait de votre héritage ?

Aussi, lorsque fatigué de voir le lendemain tomber sur la veille, et toujours tomber sans répondre à cette question, un de nous par hasard éprouve le besoin de

tourner la page et de reprendre confiance, c'est là, sous ce« arbres, sur ces allées, à ces âmes de héros répandues dans l'air et comnaiinicatives à toute heure, qu'il doit aller demander pieusement les recrudescences de conviction et les tentations d'avenir.

J'y vais souvent pour ma part; j'y rencontre à l'occasion des amis, et quelquefois aussi des adversaires d'opinion; nous discutons nos théories et nous faisons, les mains derrière le dos, comme au temps d'Athènes, le tour de tous les systèmes.

Aujourd'hui je reprends au vent ces dialogues; que le vent les reprenne à son tour; peu importe. A défaut d'une œuvre j'aurai fait un acte : j'aurai prolesté.

Il ne sera pas dit du moins que toute une école d'écrivains trompés de patrie et nés pour vivre à Constantinople dans lajoie, dans la gloire de l'eunuque ou du muet, aura nié le droit, aura nié la liberté, tout ce qui fait la dignité de l'homme, tout ce qui fait sa raison d'être, sans que quelqu'un dans la foule ait levé la main et vengé la Révolution, Celui là aura rédigé la réclamation d'une idée; viendra y mettre qui voudra sa signature.

C'était par un soir d'été. La guerre venait d'éclater en Crimée. Le jour mourait dans une brume, couleur de sang, derrière l'arche de l'Etoile, porte de gloire ouverte sur le vide... Une traînée de soleil, dernière bouffée de lumière exhalée dans le ciel, pétillait encore sur une fenêtre des Tuileries. Le palais, partout ailleurs recueilli dans sa sombre majesté, semblait, ainsi couver d'un regard de feu je ne sais quel spectre invisible dans l'espace.

Le choléra, ce vent de mort envolé de la terre du despotisme, tourbillonnait alors sur la population de Paris. A chaque heure, à chaque minute le fléau frappait silencieusement et mystérieu.sement une victime. Une sorte de terreur sacrée flottait dans l'atmosphère; au premier coup du crépuscule la foule désertait précipitamment la promenade. Chacun craignait la fiaîcheur de la soirée ou avait hâte de retrouver le compte de son fover.

Nous marchions en sens inverse, de ce pas philosophique qui marque le rhythme intérieur de la réflexion. Je le regardai, il me regarda, et nous passâmes comme si nous doutions l'un et l'autre de notre identité. A un moment donné cependant, nous retournâmes instinctivement la tète , comme par la détente d'une commune inspiration, et cette fois nous dûmes en conscience , sous peine d'hostilité déclarée, revenir sur nos pas, pour renouer connaissance, ou tout au moins payer notre rencontre de cette menue monnaie de convention entre gens du monde qui ont dîné à la même table, ou tenu la conversation autour de la même cheminée.

Je l'avais connu à l'époque climatérique et dans la fièvre intellectuelle de la révolution de Juillet. Il pouvait à ce moment avoir atteint sa vingt-cinquième année au compte du calendrier. Mais avait-il bien un âge, en réalité? Personne au monde ne pouvait déchiffi'er ce mystère sur sa physionomie. La nature semblait l'avoir créé d'une argile à part, expressément pour rêver; tout en lui eflectivement tenait du rêve : son port, son geste, son pas traînant marqué d'un perpétuel mouvement de balancement; son corps chimérique, long, frêle, restreint au minimum indispensable de matière ; sa figure évanouie, aflectée de la régularité désespérante d'une image de madone; sa joue en retard, irrévocablement condamnée à la virginité du premier duvet, et enfin sa prunelle bleue, vague, retournée à l'intérieur ou errante dans l'espace.

Elevé par une mère dévote et perfectionné au séminaire, il vivait encore du lait maternel en fait de croyance, et gardait profondément empreint sur la fibre le pli de la soutane. La passion d'ailleurs de l'ogive, alors dans toute sa floraison, avait ravivé en lui l'esprit de grâce, et il croyait doublement au catholicisme pour son mérite intrinsèque d'abord, et ensuite par le mérite de la cathédrale,

La secousse électrique de Juillet portait à la témérité de pensée. La jeunesse remettait intrépidement le monde sur le métier. Il partagea l'épidémie courante de régénération universelle par la vertu d'une formule. La République, longtemps refoulée dans l'impossible, rentrait dans le domaine du futur contingent. Il l'aima dès le début d'une tendresse féroce, jusqu'à prendre Saint-Justpour le type idéal, et, disait-il dans le blasphème de l'enthousiasme, le Christ de la Révolution. 11 aflecta même un instant, par esprit d'imitation, la phrase Spartiate et le port de tète emphatique du tribun sentencieux de la terreur. Mais grâce à Dieu, sa sympathie naturelle et, autant que sa sympathie, sa physionomie persistante d'adolescence protestaient à l'unisson contre ce jacobinisme posthume ramassé, tout au plus comme objet de curiosité, dans l'antichambre du comité de salut public.

Bientôt un nouveau météore apparut à l'horizon. Il courut au phosphore; et au culte de Saint-Just maintenu par provision du droit de premier occupant, il associa fraternellement le culte de Saint-Simon. Il

installa les deux divinités contraires dans son esprit comme dans un panthéon, sans paraître remarquer une minute leur inexorable incompatibilité de nature, puisque l'une, en définitive, personnifiait le principe d'égalité, et l'autre le principe d'autorité ; l'une la démocratie et l'autre la théocratie.

Peu à peu cependant l'exaltation de Juillet, mousse légère de l'esprit humain en ébullition, tomba ; la République, sortie avant l'heure pour conquérir le pouvoir, glissa sur le pavé; l'église Saint-Simonienne, dispersée par la pohce, prit sa volée comme l'hirondelle pour l'Afrique; un souffle contraire passa sur la Jeunesse, et la Jeunesse, en expiation de ses premières imprudences d'idées, afficha tout à coup la religion positive de l'intérêt bien entendu et la tenue officielle du candidat à une prébende sur le budget.

Dans cette déroute et cette liquidation générale des rêves d'une génération, il subit la fortune commune, et il abandonna au moment la part d'idées qu'un autre moment avait apportées à sa pensée. De la croyance anarchique de la veille, il garda simplement la première mise de fonds du catholicisme. Mais comme par la nature entreprenante de son imagination, il avait besoin de racheter une intempérance de croyance par une autre exagération, il choisit dans le royaume céleste de l'orthodoxie un coin mystérieux, le parterre amoureux de Sainte-Thérèse; et il suivit, à la trace, d'un pas haletant, le frémissement de la robe enllammée de la sainte, à travers les battements d'ailes

des colombes du pur amour et les rosiers en éruption de fleurs du huitième paradis.

Sur le chemin delà vie béate, il rencontra une veuve sur le retour, Madeleine titrée, patronnesse d'une maison de refuge, muse ascétique d'un poëme intitulé : Le lis de Marie. Il entreprit avec elle, au fond d'un boudoir corrigé par un cœur couronné d'épines, un cours pratique de mysticisme. Mais cette muse dévote avait régné dans sa jeunesse ; elle avait disposé du sourire d'un premier ministre, et malgré sa conversion, et sous le voile de la pénitence, elle couvait encore la passion de l'intrigue et de l'influence. D'une main délicate et avec la diplomatie féminine d'une douairière de sacristie, elle lança son disciple dans l'action souterraine de la congrégation, et l'enrégimenta dans le parti militant de l'Eglise. Au premier cri de guerre du Sunderbund, il tira l'épée, c'està-dire qu'il équipa un grenadier suisse sur sa cassette pour marcher au martyre, du moins par procuration.

La révolution de Février le surprit dans une extase à deux au fond d'un oratoire parfumé d'ambre et d'eau bénite à la rose et au benjoin. La République dérangea d'abord la volupté intime de sa contemplation. Mais lorsqu'il vit le clergé aller à la file sur chaque place publique inonder de sa bénédiction l'arbre de la liberté, il sentit remonter en lui comme une réminiscence de jeunesse. Il retourna son esprit d'un tour de main, et retrouvant au revers de la page l'ancienne glose républicaine, il rétablit le texte effacé

dans sa primitive splendeui', et l'illustra pour la forme d'une légère enluminure de néochristianisme, appelé dans la langue du temps socialisme de l'Évangile.

La contagion d'ailleurs de cette minute enflammée lui avait monté à la tète, jusqu'à lui faire illusion sur sa nouvelle métamorphose. Pour avoir, dans le temps, joué avec le souvenir de Saint-Just, il croyait avoir, dans cette première période, un droit acquis à la résurrection de la République ; il oubliait, à vrai dire, la seconde période, mais avec tant d'ingénuité, qu'il devait mettre, qu'il mettait sûrement à cet oubli une certaine sincérité d'imagination. Il supposait de bonne loi avoir toujours pensé sourdement, à mot couvert, ce qu'il pensait maintenant sans restriction, en pleine lumière. L'apocalypse de Février avait tout au plus rendu à sa conviction le service de la restituer à ellemême en dégageant le dieu intérieur enseveli sous un repli de sa conscience.

La République, dans un moment d'effusion, avait d'abord tourné la tète aux quatre vents, et envoyé sa bénédiction aux quatre points de l'horizon ; de sorte que chaque parti pouvait dire, à tour de rôle : La révolution, c'est moi, et l'aimer de toute la ferveur de l'égoisme.

Bientôt l'heure du malentendu sonna; Février posait au monde d'un coup de foudre un nouveau problème. Pour l'affronter sans trouble, il fallait un cœur quatre fois ferme sur lui-même, trempé à un autre air qu'au souille énervant du mysticisme. La hardiesse

de l'avenir lui manqua au premier murmure du tonnerre. La frayeur du présent le précipita dans la réaction; il repassa de l'autre côté de la révolution de Février.

Sur le soir de la République, il émigra discrètement à Rome, pour chercher à sa source, disait-il, la foi du charbonnier, mais, en réalité, pour jeter la transition de l'absence entre la conversion d'hier et la conversion de demain. Il y pratiqua intimement un abbé amphibie, moitié Français, moitié Romain, ihéolotiien d'alcôve, chargé de conduire mollement àe^uérison de l'un et de l'autre côté de la frontière toute conscience malade ou convalescente de l'aristocratie.

Sur la recommandation, et par l'entremise de ce maître indulgent et consonmié dans l'art de la pénitence, il épousa une héritière de bonne maison, élevée au couvent do la Trinité-du-Mont , et préparée dès l'enfance à un mari de choix dans la solitude et la langueur d'une cellule. Le lendemain du sacrement, il changea de nom, ou plutôt il ajouta à son nom de famille un supplément de bon goût, qui lui donna dans le monde une physionomie approximative de gentilhomme.

Propriétaire désormais, par contrat de mariage, d'une terre autrefois seigneuriale, il crut devoir témoigner à sa nouvelle situation la reconnaissance de penser comme son château. Il alla donc conjugalement à Venise, la ville sépulcrale, croulant piei're à pierre dans la lagune, recevoir l'investiture du principe

de légitimité. A dater de ce moment, il mena une exis tence à la fois édifiante et somptueuse, équitablement répartie entre le confessionnal et l'Opéra.

Il habitait à Paris un hôtel gothique, gothiquement meublé, ou, pour mieux dire, encombré, de la cave au grenier, de bahuts, de dressoirs, d'escabeaux, de crucifix, de bénitiers, de diptyques et de triptyques. Il mangeait, priait, rêvait, méditait à la vue des portraits, sous les longues barbes et les écailles de fer appendues aux murs des anciens chevaliers qu'il appelait maintenant ses aïeux, du même droit que quelqu'un, à l'arrivée de Marie-Louise, disait à ses courtisans en leur montrant le portrait de Louis XVI : Mon oncle. Messieurs.

il avait, en un mot, partout dressé, partout répandu le passé autour de lui, sous forme de pot cassé, de ferraille rouillée, de chêne vermoulu, de toile moisie, comme pour laisser uniquement la parole au spectre du moyen âge dans sa maison, et en aspirei* du regard, en quelque sorte, l'àme errante suichaque pierre, chaque morceau de bois et chaque clou de tapisserie.

C'était la première fois que je le rencontrais depuis sa nouvelle incarnation ; il trahit d'abord un léger embarras. Nous avions rompu le pain ensemble ; il voyait en moi un témoin.

J'avais, en efï'et, éprouvé pour lui, dans le temps, une certaine attraction. Il avait la première vertu du siècle : la curiosité de l'idée. Il chercha de bonne

foi d'abord ia vérité ; mais, trop mobile pour l'aimer éperdument , il l'effleura seulement en passant, jusqu'au jour où, fatigué du perpétuel démenti, du perpétuel mouvement d'aller et de retour de sa pensée, il posa définitivement la tête sur l'oreiller commode de la croyance convenue. Ce jour-là, il songea uniquement à tirer de la vie humaine la meilleure explication possible au point de vue pratique, et renvoya au siècle à venir le soin de compléter l'explication à la gloire de la Providence ; mais, comme il avait appris avec le temps à payer d'assurance, il crut devoir prendre l'oflensive.

ni

— Eh bien ! dit-il avec une légère pointe d'ironie, vous aurez donc toujours vingt ans à quarante? Je vous verrai donc toujours la tète au vent, rêver tout haut et lancer au galop, à travers le monde, les mots de révolution, de souveraineté, de peuple, de constitution, d'équilibre? Magnifiques mots en vérité, magnifiques chevaux de bataille ; mais depuis le temps que vous soulevez la poussière à la tète de cet escadron, vous pourriez avoir gagné la permission de débrider un instant et de reprendre haleine. L'heure de résipiscence a sonné. Jetez un regard sur le pays : l'épi jaunit dans la plaine, la grappe mûrit sur la côte ; du pain et du vin, manger et boire, que faut-il de plus à la nation? Peut-être une hausse à la bourse ou une nouvelle actrice. La France a tiré le rideau ; elle repose en paix, la tète sur le coude; bien fou serait le veilleur de nuit qui voudrait rouvrir sa paupière en sonnant encore la cloche de la perfectibilité, de la

liberté, de l'égalité, de la fraternité, que sais-je encore? de toute la logomachie de la Révolution.

— Vous étiez pourtant de ces fous-là, lui dis-je, et avec opulence, lorsqu'au printemps de l'année 1848 vous alliez promenant de club en club le principe du droit au travail sous le nom de règne de l'Évangile. Alors vous prophétisiez la venue d'une démocratie universelle, présidée du haut du Vatican par la papauté; alors vous déclariez le couvent l'alvéole modèle de la ruche sociale, élevée à son maximum de perfection. Alors vous vouliez remiser l'humanité sous la tuile d'un immense phalanstère sanctifié chaque jour par une messe en musique ; et pour prendre le pas sur le temps, et pour hâter l'heure de la transformation à chaque carrefour de l'Europe, vous parliez d'envoyer une armée de cent mille apôtres, en pantalons garance, le Saint-Esprit dans la giberne, porter le règne de l'Evangile, à la pointe de la baïonnette, en Allemagne, en Hongrie, en Irlande, en Pologne, jusqu'à extinction de races et de trônes, de langues et de frontières.

— Ceci est un argument personnel, à ce que je vois ; mais que voulez-vous? Si j'ai pris un ballon pour un monde, c'était la faute du temps, de ce je ne sais quoi, de ce mirage particulier répandu dans l'air d'une révolution. J'ai cru un moment comme vous h la dé-

mocratie, mais lorsque j'ai vu le peuple souverain tourner contre lui-même sa souveraineté, et d'une main égarée saisir la liberté pour égorger la liberté, j'ai cherché le mystère de ce suicide, j'ai étudié l'homme dans son essence, et j'ai retiré de cette étude la conviction qu'il était, qu'il serait de toute éternité un être déchu, mauvais, brutal, féroce, un loup enfin, on l'a déjà dit : Homo homini lupus. Or, puisque l'homme, corrompu, jusqu'à la moelle, dans sa chair, dans sa raison, ne rêve que le mal, ne remue que le mal par appétit, par tempérament, que doit faire la sagesse, ou, à délaut de sagesse, la prudence? Le tenir en cage probablement, et le plus étroitement possible. Couche-toi là, tais-toi, dors et meurs. Te donner la liberté, c'est ouvrir une ménagerie. Tu dois donc trembler, toi et ta race, jusqu'à la dernière génération, sous la verge d'un gardien, maître absolu de ta destinée. Seulement, pour ménager ton amourpropre, nous appellerons la verge un sceptre et le gardien un monarque.

— Mais, dites-moi, qui gardera le gardien? Comment ! de votre autorité privée, vous changez l'homme en loup toujours acharné à dévorer son semblable.' Sous ce prétexte et en votre qualité de loup sage, de loup prudent, ce qui prouverait, par parenthèse, que la sagesse et la prudence ont encore quehjuefois la parole dans ce monde de lycanthropie, vous destituez l'animal de sa volonté, vous le soulagez de sa liberté, parce

(jue l'une et l'autre, à vous entendre, chercheraient toujours à dévorer; et ensuite et aussitôt, sur cette litière de liberté jetée à terre et foulée comme la paille par mesure de précaution, vous étendez indéfiniment, d'une frontière à l'autre, la volonté immense du despotisme. Mais le despote, qu'est-il donc, en définitive? Un homme aussi, un loup aussi dans votre hypothèse, un loup par ordre de primogéniture, je le veux bien, huilé et sacré, je le veux encore, mais perverti aussi jusqu'à la racine, né aussi pour le mal, condamné aussi au mal par goût et par instinct ; et lorsque, par cette raison de mal inhérente à l'humanité du haut en bas de l'échelle, vous refusez à tout autre la moindre parcelle de liberté, vous allez accumuler sur le front d'un seul la liberté à dose infinie, comme pour lui communiquer à dose illimitée la faculté de ravage! Mais c'est la conséquence inverse qu'en bonne logique vous devriez tirer de votre principe. Nous autres tous, rois ou patres, nous portons en nous un maléfice de nature : quelle garantie alors aurons-nous contre notre intempérance réciproque de volonté, si ce n'est de limiter de l'un à l'autre la volonté par la volonté, et de neutraliser la puissance par la puissance? Votre théorie tourne donc dans votre main et vous blesse avec votre propre raisonnement; elle disserte pour le despotisme, et elle conclut malgré vous à la liberté. Mais la liberté. Dieu merci, a un argument plus honorable à mettre au soleil que l'argument détérioré d'un prétendu homme

mauvais. L'homme mauvais ! Mais de quel droit de supériorité vous, pétri d'un même limon, venez vous le déclarer mauvais, non par accident, remarquez-le bien, mais de fondation; non tel ou tel, mais la masse entière, y compris le correctif, le despote?

— Du droit du chrétien convaincu, qui a vu de l'œil de la foi l'homme sortir un jour de l'Eden, la tète basse, sous l'anathème du péché, et qui sait que depuis ce jour le péché, sans cesse versé et reversé de cascade en cascade d'une génération à l'autre, coule dans le sang de l'homme, bat dans son cœur, veut dans sa volonté, pense dans sa raison; quelque chose que l'homme fasse, qu'il dise, qu'il tente, qu'il médite, c'est le péché qui agit, qui parle, qui réfléchit, qui sue, transpire, rayonne par chaque pore, à chaque geste, de chaque sens, de chaque organe, en tout et partout,virus plus fluide que l'électricité, patent ou caché, mais toujours présent, toujours bouillonnant; il est toi, il est moi, celui-ci, celui-là, à un degré ou à un autre, car il est le crime, il est le vice, l'erreur, le mensonge, l'homme qui trompe l'homme, le frère qui trahit le frère, le héros de bagne qui attend le passant derrière une haie pour rétablir à sa façon l'équilibre de jouissance; le vieillard qui cueille à prix d'argent une jeune fille dans les larmes, comme une fleur dans les gouttes du matin ; la mère par mégarde qui presse avec fureur son flanc de la main, pour étoufler

l'œuvre de Dieu avant l'éclosion ; le juif qui ramasse un million à la bourse d'un coup de fi!et jeté dans l'eau trouble de l'agiotage; le Russe qui, à la lueur d'un ciel de soufre croulant sur la ville, cherche dans l'ombre une tète de Français au bout de sa carabine; l'impie enfin, frappé à cette minute même du choléra, qui grince de rage et vomit la vie dans un flot d'écume. Vous cherchez l'homme mauvais? le voilà, et encore de protil. Que serait-ce donc si je vous le montrais tout entier? Vous en reprendriez d'horreur le chemin de la foret.

— J'aime comme unaulre la poésie même de la laideur. Mais j'admire en vérité la marche de la doctrine du despotisme. A l'origine et pendant toute la durée de l'âge béni de l'ignorance, il règne naïvement, splendidement, du droit du plus fort, sans songer une minute à emprunter à la philosophie la parure métaphysique d'un droit de supplément. Le fait lui suffit. Je suis parce que je suis, quia nominor Lco. Un sabre en terre et à genoux ! le peuple rampait dans l'ombre et Machiavel écrivait. C'était l'ài^e d'or de la tvrannie. Mais plus fard le peuple apprend à raisonner. Une puissance nouvelle, l'opinion apparaît en Europe, elle parle, et sa parole contient une révolution. Alors César, chassé delà position commode qu'il occupait dans l'esprit humain résigné par irréflexion à la servitude, envoie une philosophie gagée à la découverte d'un

droit plus présentable que le droit de tuer. Et alors, quelque bel esprit, à Pétersbourg ou ailleurs, prend sa tète dans sa main et finit par déterrer, du fond de sa minerve, l'argument du péché originel. C'est l'âge de raison du despotisme. C'est aussi son heure d'agonie. Car du moment où il entre en explication, il meurt ; du rôle de juge il passe à celui d'accusé. Qu'il nous convertisse à ses ineffables bienfaits, aussi longtemps qu'il le peut, à coups de plats d'épée, à la bonne heure, il parle sa langue; mais qu'il vienne, en robe de théologie et le bonnet sur la tête, calomnier d'abord l'humanité pour avoir ensuite l'autorisation philosophique de l'opprimer, qu'il invite pathétiquement sa \\c{'ime ex cathedra à vouloir bien consentir à la calomnie et à sa conséquence directe, la servitude, il compte trop en conscience sur la crédulité de la nation, et il pourrait bien perdre à ce métier les perles de sa dialectique. Péché originel tant que vous voudrez, allez raconter cette histoire au malheureux tombé sur la terre d'une mamelle de négresse pour le consoler de l'esclavage. Quant à moi je ne trouve pas à un fabliau assez de charme pour lui sacrifier la première vertu, la vertu de toutes les autres vertus, la liberté.

— On dirait, à vous entendre, que de Maistre, car vous venez de Iç nommer, a inventé la doctrine du péché originel, pour la commodité et pour l'excuse de la monarchie absolue. Mais le péché a existé de toul

feraps ; il existe depuis que le monde existe, ou plutôt que le mal existe, précisément pour expliquer le mal h la décharge de la Providence. Car enfin, si vous admettez la Providence, vous l'admettez sans doute souverainement bonne, souverainement parfaite; par conséquent, le jour où elle a créé l'homme, elle a du le créer à l'image de sa souveraine bonté, de sa sou veraine perfection, c'est-à-dire parfait en lui-même e( parfaitement heureux ; et cependant la maladie, la souffrance, la vieillesse, la décrépitude, le mal en un mot, toujours le mal pénètrent en lui, débordent autour de lui, et font partie intégrante désormais de sa fibre et de la fibre de l'univers. Qu'est-ce à dire, sinon que l'homme, seul être libre sur la terre, a, du fait de sa liberté, jeté ainsi le mal à la traverse de la création?

— L'homme, créateur à rebours, a créé le mal, dites vous ; mais qui a créé l'homme, et l'a créé faillible puisqu'il a pu pécher ? Le vase tombe à terre, et parce que le choc le brise, le potier en broierait les débris de colère! Mais chaque morceau n'aurail-il pas le droit de lui répondre : Pour([uoi m'avais-tu fait d'argile? Vous partez d'un principe faux que vous appelez le mal, comme si le mal pouvait avoir une existence, et pour expliquer cette existence à la gloire de Dieu, vous adoptez la légende du péché originel, et en effet l'explication du [tremier moment conserve à Dieu son céleste parfum de justice et de bonté ; mais le mal, ou

ce que vous appelez le mal, persiste, et par sa persistance oblige ce Dieu bon, ce Dieu juste de tout à l'heure à recréer autant de fois la faute du premier coupable qu'il édite une nouvelle génération ; à chercher à ce premier coupable, dérobé dans la mort depuis une éternité, une complicité encore à naître dans un temps encore à venir; à confondre dans la promiscuité du supphce, contre toute idée de justice, le toi et le moi, celui qui a fait le crime, qui l'a prémédité, voulu dans le secret de sa conscience, et celui qui n'a pu ni le faire, ni le prévoir, ni rempêcher, séparé qu'il était de la scène et de l'heure de cette action antédiluvienne, par un alibi de six mille ans de distance. J'ai, je l'avoue, meilleure opinion de la Divinité.

— La question, sans doute, renferme un mystère, c'est le mot de l'abime. Mais au lieu de tenter l'abime, nous devons presser le pas avec respect et passer notre chemin. Il y a d'ailleurs en faveur de la doctrine d'un âge d'innocence, possédé et perdu par l'humanité, un argument plus puissant que toute espèce d'argumentation : c'est le fait; et le fait ici c'est la croyance universelle à cette doctrine, la confirmation universelle de cette doctrine par chaque peuple, sur chaque point de la mappemonde. Or comment supposer que partout, séparé de race par une infranchissable barrière, partout condamné à parler une langue différente,

r homme a pu donner le mot à l'homme, par signe, d'un pôle à l'autre de la terre, pour glisser d'un commun accord un mensonge dans l'oreille de l'histoire?

— L'universalité d'une tradition ne prouve en dernière analyse que l'identité de l'esprit humain. Comme l'esprit a partout les mêmes moules, les mêmes concepts surtout à l'origine et dans la simplicité de l'ignorance, la mythologie coule dans ces moules ou tire de ces concepts certains mythes pour l'explication de certains problèmes, mythes d'autant plus facilement ensuite acceptés de la multitude qu'au premier mot elle en retrouve le type inédit dans sa conscience. Aussi longtemps, par exemple, que la civilisation encore enfantine a lutté à force inégale contre la nature et suspecté par instant la nature de malveillance, elle a partout accepté la fable d'un Dieu en double partie, un dieu bon et un dieu mauvais. Conclurez-vous cependant de l'unanimité de cette superstition à ia réalité du dualisme? Non, n'est-ce pas? Eh bien! de la croyance unanime aussi à un état d'innocence apparu, disparu au lever de l'histoire dans la brume du matin, vous ne devez pas conclure non plus à la réalité du fantôme. L'homme souffre, voilà le fait, mais eu souffrant il a le privilège, en vertu de l'instinct du mieux déposé en lui, de rêver d'un monde meilleur. Or, comme son rêve a besoin de prendre forme et place quelque part, il le réalise poétiquement dans une légende qu'il appelle tantôt l'Age d'or, tantôt l'Éden.

— Mais rêver pour rêver, puisque riiorame, an dire de votre hypothèse, a le choix de la place du songe, où devait-il le placer, en honne logique? Dans le passé? Mais alors il le fuirait éternellement, et ce n'était plus la peine de rêver. Il le placera donc dans l'avenir, parce que là, du moins, il a la chance de l'atteindre. Mais non, par une inexplicable contradiction, il aime mieux rêver à fonds perdu, et son instinct du mieux, retourné contre lui-même, aboutit à une doctrine de pessimisme.

— C'est que pour croire à un avenir meilleur, l'humanité devait d'abord en tenir le easce dans la main, avoir beaucoup vécu, beaucoup fait, et par tout ce qu'elle avait acquis et accumulé d'idée et de force, appris à compter sur une acquisition et une accumulation nouvelles de science et de richesse. Car elle prévoit en raison de ce qu'elle voit, et prophétise en raison de ce qu'elle réalise; mais là-bas, bien loin, au début du temps, pauvre d'intelligence, pauvre de découverte, et par cette pauvreté même, lente à inventer, lente à agir, elle vivait dans une sorte d'immobilité apparente sur son modeste capital acquis d'idée et d'industrie, sans pouvoir l'augmenter sensiblement, et surtout en constater l'accroissement à son propre regard. Par une conséquence forcée de cette stagnation du génie appelé seulement à frapper de loin en loin un coup sur la nature, tout ce qu'elle savait, elle le savait à peu près de tradition ; tout ce qu'elle fai-

sait, elle le faisait de routine; elle crut donc de bonne foi que la sagesse reposait au berceau de la création, que la connaissance découlait de l'antiquité ; elle voulut en consacrer le rayon aHaibli sur le front de la vieillesse, représentation vivante du passé; elle fit du vieillard le chef, le prêtre, le juge, le couûdenl de Dieu sur la terre, et le vieillard à son tour, par reconnaissance pour son pouvoir, et une tendance en même temps de son caractère, glorifia sans cesse le passé et tourna le visage de la multitude vers le passé comme vers l'idéal suprême de toute perfection.

— Qui donc a défini la dialectique la science d'appeler l'erreur au secours de l'erreur? et véritablement avec quelque souplesse de parole et surtout d'argumentation, je ne connais pas de fait en ce monde, fùt-il vingt fois prouvé, qu'un clerc ou un bachelier un peu délié ne puisse convaincre de mensonge. Mais dites ce que vous voudrez, entassez tant que vous voudrez raisonnement sur raisonnement, je vous écoute, je vous entends, et votre parole traverse mon esprit. Je crois au paradis perdu par une raison plus décisive que toute raison, que votre raison, que ma raison, que la raison de n'importe quel homme né de la femme, né de la nuit; j'y crois par la foi, par la foi humble de fapôlre et de la servante, du monarque et du savetier. N'y touchez pas, vous attentez à ma conscience.

— Tranquillisez-vous. Après tout, la conscience d'un galant homme n'est pas une prude qui, au premier mot, crie à l'attentat. Loin de chercher à faire violence à votre conviction, je veux au contraire aller à son secours, et au nom de la foi de l'apôtre et du savetier que vous avez invoquée tout à l'heure, vous avertir que ni vous, ni de Maisire, ni aucun chrétien conséquent du moins avec lui-même, vous ne pouvez tirer du péché originel la conclusion exorbitante que vous en tirez pour la justification du despotisme, la conclusion d'un homme déchu, irrémédiablement déchu dans sa chair et dans sa raison. Car le Christ a monté sur le gibet, si j'ai bonne mémoire, probablement pour racheter le péché originel, et sur le front de tout homme lavé «iaiis leau du baptême, il en a effacé jusqu'au dernier vestige. Ecce Agnus Dei. Or, venir aujourd'hui, que par le mérite du crucifiement il a réintégré l'àme humaine dans sa première candeur, ressusciter l'effet évanoui du péché originel pour trouver un argument tel quel au profit de certain pouvoir équivoque dans l'histoire, c'est nier le christianisme au nom du christianisme, c'est raturer sa raison d'être, sa doctrine de rédemption; c'est franchir l'Évangile pour retomber dans le judaïsme.

11 tira sa montre.

— Nous avons perdu un quart d'heure, dit-il d'un air d'impatience.

— Pourquoi?

Il traça du bout de sa canne un hiéroglyphe de fantaisie sur le sable de l'allée, et relevant la tête un instant après, il reprit avec une certaine animation :

— Oui nous avons perdu un quarl d'iieure à frapper à la porte désormais fermée de l'Eden. Que le mal ait passé par cette porte ou par une autre, à cette heure, plutôt qu'à telle heure, avec l'homme ou après l'homme, peu importe en détinitive ; question de cause, question d'origine; j'aftirme, vous niez. Nous pourrions ainsi nier et afflrmer à l'infini, sans avancer d'une virgule la solution du problème; ce qui importe véritablement au problème à résoudre, c'est le mal lui-même, le mal physique, le mal moral résumé d'un mot, le démon, incarné, quoi que vous en disiez, et immanent à l'humanité. Que le christianisme en ait racheté la conséquence, au point de vue d'une autre vie, l'E^îlise le dit, et je crois l'Eglise; mais il n'en a pas pour cela détruit l'existence dans ce monde sublunaire. Avant comme après l'Évangile, l'homme, et je prends l'homme vertueux pour plus ample démonstralion, Q:émit et meurt sans savoir en mourant

par quelle vertu il a mérite sa souffrance. Quel parli prendre en face de ce mystère? Blasphémer? Mais le blasphème retombera comme un poison sur la blessure. L'esprit religieux doit donc retourner la douleur à la consolation de la douleur, l'aimer, la bénir, comme une puissance de purilication, comme une bonne œuvre notée là- haut sur quelque registre, regarder le ciel et dire avec un pieux tremblement au fond de sa conscience : Souffrons et attendons.

— En tâchant toutefois, à l'application, de trembler et de souffrir le moins possible, car le frisson aussi bien que la douleur est un état contre nature. Ce temps-ci, je l'avoue, abonde en Jobs amateurs qui pro clament volontiers l'excellence du gémissement et placent leur affliction à trois pour cent en Bourgogne ou en Champagne. Ombre et poussière que ce monde dans leur croyance, vanité des vanités! miiis toutes les fois que cette vanité des vanités platoniquement dédaignée en masse prend à leur regard la figure particulière, visible, tangible de soie, de porcelaine, de vin fin, de bal ou de concert; que voulez-vous? la vie est courte, la chair est faible ; ils gémissent toujours sans doute, mais ils tolèrent encore la cendre et lu poussière. Revenons à la question. Le mal existe, ditesvous hardiment, et sur cette hypothèse d'existence vous édifiez du même coup la doctrine religieuse de l'expiation et la doctrine politique de la servitude, deux amies d'enfance, p(iur le dire en [assant, étroi-

tement unies d'intérêt; là est votre erreur. Le mal n'est pas un être, le mal n'est pas quelqu'un, un Dieu en sens inverse, pas même le démon; il n'est en réalité qu'un terme de rapport entre l'homme fini et le monde Uni, terme sans cesse mobile, à mesure que l'homme change lui même et change le monde dans sa circonférence d'action.

— Homme fini ! monde fini ! rapport de l'homme fini au monde fini ! vous parlez, si je ne me trompe, la langue savante de l'Allemagne ; il faudrait pour la comprendre une tète universitaire d'Iéna habituée à flotter dans la métaphysique du tabac et à voyager dans la fumée, comme une divinité de l'Olympe, sur la nuée de l'éther. Veuillez, je vous prie, expliquer votre pensée par un exemple, que je puisse en quelque sorte la saisir et la toucher.

~ Par plusieurs pour faire bonne mesure; nous sommes sur cette terre quelques êtres privilégiés hommes ou animaux, qui avons le droit de croire que nous vivons. Nous vivons; c'est-à-dire que, plongés au milieu de la nature, enveloppés à la fois et deveveloppés en elle, nous faisons avec elle vie commune et entrons sans cesse avec elle en relation. Je remue, j'entre en relation avec l'espace ; je tombe, j'entre en relation avec la gravitation; il pleut, j'entre en relation avec l'atmosphère; il tonne, j'entre en relation avec l'électricité. La vie constitue donc, au point

de vue physique, une série continuelle de coups et de contre-coups du monde à nous, de nous au monde, de vibrations réciproques données, reçues, ou, si vous aimez mieux, d'échanges, de rapports. Ces rapports sont : ou volontaires, ou involontaires, ou obligatoires, ou arbitraires. Volontaires, je les prends, je les quitte à mon gré, à mon heure : je marche, par exemple, ou je regarde ; ce sont nos actes. Involontaires, ils viennent au contraire me chercher d'eux-mêmes, et, que je le veuille ou non, me plier à leur influence, la nuit tombe, le vent souffle ; ce sont nos sensations. Obligatoires, je vais les chercher par ordre, sous peine de souftrir, de mourir ; je bois, je mange; ce sont nos besoins. Arbitraires enûn, je peux indifleremment les appeler, les éloigner sans conséquence directe pour mon existence : je lève le bras ou je ramasse la pierre du chemin ; ce sont nos mouvements. Je pourrais poursuivre l'énumération, je l'arrête là pour le moment.

— Certes, je soupçonnais, sans que vous vous mettiez en frais d'évidence, que nous vivions en contact avec le monde, à l'amiable ou par contrainte; mais de grâce dites-moi, depuis le temps que le monde nous touche ou nous heurte, connaissez-vous un jour où il daigne mettre à son commerce plus d'obligeance ou plus d'aménité? Pour cesser de croire au mal, le volcan a-t-il éteint sa cheminée, le tremblement de terre refermé sa trappe sous le pas de l'homme, le torrent suspendu

son écroulement au flanc du rocher, le lion fait amende honorable de sa férocité, la foret vierge abattu devant le voyageur sa muraille inextricable de verdure, la plaine exhalé d'elle-même la moisson au soleil, la mer, au jour d'orage, dévoré sa colère avec son écume, le pôle attiédi son souffle de glace à travers la pâle phosphorescence de l'aurore boréale, la terre retenu enfin au moment du crépuscule la lumière en fuite du soleil? Non, elle tourne toujours sous notre pied d'une vitesse éperdue, et elle nous plonge dans l'ombre comme dans une embûche. Encore une heure que je termine cette œuvre! pas une heure de plus; elle tourne toujours, elle ferme notre paupière, elle nous retire la moitié de la vie active, et nous condamne au néant du sommeil; et à notre côté, une main sur notre épaule, le temps, meurtrier invisible, nous marque pour la mort d'une ride, d'un trait blanc à la tempe; notre front penche sur l'abîme, nous tombons, et du fond du gouffre pas un murmure ne remonte qui nous dise où cet être vingt ans, soixante ans ballotté par la pluie, la neige, la vague, le vent, a passé enfin par le chemin de la douleur, de la faim, de la soif, de l'illusion et de la mélancolie.

— Attendez un insljint. Votre éléo;ie aura sa réponse. Sachez supporter, en attendant, les frais d'évidence. Il y a dans ce monde des vérités de rappel qui, prouvées d'avance par elles-mêmes, servent cependant à prouver d'autres vérités. On dirait des escortes des-

tinéesà éclairer le chemin. Vivre, disais-je, c'est communiquer avec la vie universelle répandue dans l'immensité. Mais pour communiquer avec la vie universelle, nous devons avoir, bien entendu, des moyens de communiealion. Nous en avons de deux sortes en effet, les uns et les autres sans doute passifs et actifs à la fois dans une certaine mesure, mais les uns cependant plus spécialement passifs et les autres plus spécialement actifs. Les premiers, nous les appelons les sens, les seconds, nous les appelons les organes. Pour mettre les sens ou les organes en vibration ou en mouvement, nous avons encore des conducteurs ou des moteurs intérieurs, des nerfs et des appétits. Ainsi livrés en prise à la nature par nos sens, nous avons prise à notre tour sur elle par nos organes. C'est précisément cette action perpétuelle delà nature sur l'homme et cette réaction de l'homme sur la nature, cette invasion perpétuelle de la nature dans notre sensibilité et cette répercussion de notre organisme contre la nature qui fait le drame pathétique, le drame intrigué de notre existence et porte à notre Ûbre tantôt la souffrance, tantôt la jouissance. Commencez- vous maintenant à comprendre le mystère?

— Je crois entrevoir que vous venez d'allumer une lanterne — sourde, sans vouloir vous blesser — et que vous tenez la lumière tournée de votre côté. Marchez toujours cependant. Je vous suivrai, aussi longtemps du moins que le sol portera; mais au bord

du fossé je demande la permission de vous quitter.

— Je reprends : puisque vivre c'est communiquer avec le monde par nos sens et nos organes, plus nous possédons d'instruments de communication, plus nous vivons par conséquent et plus nous témoignons que nous vivons. A ce compte l'être qui palpite vit plus que l'être qui végète, l'être qui marche que l'être qui rampe, l'être qui agit que l'être qui subit, l'être qui a conscience de lui-même que l'être qui sommeille dans l'indifférence, l'être enfin qui comme nous frappe là, au centre, le coup de balancier de l'artère, que le mollusque qui roule au hasard dans le tourbillon de la vague, comme une lie transparente ou une poignée de gélatine. Cela ne remue pas, ne respire pas, ne voit pas, n'entend pas; cela dure, voilà tout, sous une forme déterminée, avec une apparence de mouvement, et cela passe sans avoir eu un mot personnel à dire au temps ou à l'espace. La nature le traverse sans y réveiller une émotion.

— Oui, mais plus nous vivons ou, pour reprendre votre formule, nous avons de points de contact avec le monde ambiant par les sens et les couloirs répandus à la surface de l'épiderme, plus aussi, par conséquent, nous offrons de côtés vulnérables à la nature et nous traînons à notre suite de chances de souffrances. Nous pouvons sans doute, dans l'orgueil de nos nerfs et de nos membranes, de nos yeux et de nos

oreilles, regarder le mollusque d'un regard de pitié et le reléguer à l'arrière de la procession des êtres vivants sur notre planète. Mais lorsque je viens à songer de quel ftux de souffrances sans nom et sans nombre depuis l'origine nous avons payé notre magnilique, notre horrible droit de supériorité, je demande si, tout pesé, tout compensé, nous devons mépriser ou nous devons envier la destinée du moindre embryon d'être, atome insensible de matière. Car enfin, le plus éminent degré de perfection où nous puissions arriver par l'effort le plus héroïque de notre àme, c'est d'atteindre à cette puissance d'insensibilité. L'infusoire ne souffre pas et nous souffrons.

— Il ne jouit pas non plus, et nous jouissons. Les mêmes chances qui nous apportent la souffrance nous apportent aussi la jouissance. L'une est la condition de l'autre, j'allais dire sa symétrie. JNous ne jouissons que parce que nous pouvons souffrir. Nous avons beau donner, sous l'irritation de la blessure, la supériorité au néant sur la douleur, une voix sourde proteste en nous contre cette théorie du désespoir. La vie a trop haute opinion de sa sainteté et met un trop haut prix à n'importe quelle faculté pour jamais consentir à la sacrifier à un gémissement el préférer cette négation absolue d'elle-même appelée le nonêtre à cette négation transitoire appelée le mal -être. Eh quoi I parce qu'un rayon de soleil aurait offensé notre œil, nous voudrions arracher notre prunelle et

nous dirions : Plutôt la nuit qu'un frémissement douloureux de la pupille? Parce qu'un scorpion aurait mordu en passant notre tnlon, nous rejetterions le membre blessé loin de nous, et nous dirions : La paralysie vaut mieux que la morsure? Parce qu'une sensation perfide aurait jeté la perturbation dans nofre machine, nous mettrions la tèle entre nos genoux et nous crierions, du fond de notre affliction : Périsse la sensibilité! Prenons la vie avec reconnaissance telle qu'elle est; car, en nous la donnant telle qu'elle est, immense et harmonieuse, sensible et vibrante, Dieu nous a donné une part de lui-même, et vit en réalité dans chacune de nos forces et de nos tendances. Avons-nous donc à refaire son œuvre et à la corriger par voie d'élimination? Ah ! loin de là! Bénissons toujours la lyre aux sept cordes, et au lieu d'en briser une seule, si par hasard elle a rendu au vent un son de tristesse, redressons-la, au contraire, pour en tirer une vibration de plus et une richesse de plus d'harmonie. Avons-nous le pouvoir de l'artiste sur l'instrument? Toute la question est là, en définitive.

— Toute la question est là, en effet. J'attends la démonstration avec une certaine curiosité. Car, lors- (jue je vous entends nier le mal, je crois retrouver je ne sais plus quel philosophe de l'antiquité. La goutte le tenait étendu comme sur le chevalet. Tu n'existes pas, lui criait-il au milieu du supplice. Mais continuez; je vous écoute. Cette discussion, après tout, a

peut-être son opportunité par ce temps de choléra; car, lors même que vous parviendriez à prouver que le mal n'est pas le mal, et le choléra le premier mal en ce moment, nous n'en aurons pas moins échappé pour une heure à l'obsession du fantôme, à la façon du Décaméron, en devisant sinon d'amour, du moins de philosophie. Philosophons donc à notre aise, pour conjurer ce muet terrible qui nous suit pas à pas , qui frappe et cache sa main ; vous tombez, et il a passé.

— Est-ce que par hasard vous craindriez le choléra?

— Pour ma femme seulement.

Et, frappant tout à coup son front, il ajouta, comme surpris par une réminiscence :

— J'allais oublier que ma femme attend mon retour pour aller prier à l'église. Adieu, à demain.

— Dans quelle allée? .

— Au pied de la statue de César. Vous souriez; vous aimeriez mieux peut-être la statue de Spartacus?

— Je trouve la question indiscrète; ordinairement on tire au sort les places du duel ; mais, pour abréger les préliminaires, je vous donne rendez-vous au pied de l;j figure de Cérès.

Je regardais depuis un instant une jeune fille jouer avec une palombe, lorsque je sentis une main tomber sur mon épaule.

— Vous avez la parole, dit-il.

— Reprenons laquestion, répondis-je, puisque vous le voulez, au lendemain de la Genèse. L'bomme entre en scène, le voilà ; regardez -le, l'être des êtres, le cheld'œuvre vivant, le monarque, on l'a dit, de la création. Il a faim; la nature, sans doute, a préparé partout une salle de festin à l'bôte de sa prédilection et répandu sur son passage la manne à pleine corbeille? Eh bien! non, cependant. Elle a pu, dans sa maternelle sollicitude, laisser tomber de sa mamelle une goutte de lait jusque sur la larve du dernier insecte; mais à la vue de l'homme elle a détourné la tête : pourquoi serais-je ta pourvoyeuse? Cherche toi-même ta nourriture. Comme cette nourriture erre dans

l'espace, elle lui a donné sans doute pour l'atteindre le muscle élastique de la panthère, ou, à défaut de la fougue du jarret, elle a nivelé le sol sous son pas, car son pas porté seulement sur un double balancier fait de sa marche une sorte de chute continue. Une pente l'arrête, il tombe au moindre obstacle. Eh bien! non encore, par un cruel raftinementd'ironie, elle a comme de dessein prémédité partout hérissé la terre de ronces et de fourrés, et l'a partout creusée de fondrières et de ravines. Il a froid, la nature a jeté, n'est-ce pas, un manteau de fourrure sur son épaule pour mettre son corps en équilibre avec la température? Eh bien! non, toujours non, inexorablement non ; elle a pu, dans un élan de munificence, prodiguer l'hermine ou la pourpre au quadrupède et à l'oiseau ; mais quant au roi de la création, elle a jeté cette majesté toute nue sur la planète. Lui ménage-t-elle du moins le vent et la pluie? Loin de là, elle promène sur lui avec une inexorable indifférence la ronde capricieuse des saisons, et lui verse tour à tour du haut de l'atmosphère la neige et la canicule.

— Il y avait autrefois un homme nommé Balaam, vous connaissez peut-être sa légende?

— Il croyait maudire, et il finit par bénir. Mais pourquoi amenez-vous ce Juif dans la discussion?

— Parce que vous judaïsez comme lui en ce mo-

ment. Vous commencez par nier le péché, et à votre insu vous finissez par l'avouer. Car cet homme du premier quart d'heure de la vie terrestre, affamé, grelottant, maudit, disgracié, avec le signe cependant de la royauté écrit sur le front, que peut-il, que doit-il être en réalité, sinon l'homme déchu, châtié, précipité du haut de sa gloire dans je ne sais quelle existence pénitentiaire, inférieure même à l'existence de l'animal? Comment comprendre autrement que la nature aurait partout proportionné l'être avec le milieu où il doit vivre, et brisé exclusivement pour l'homme cette loi d'harmonie?

— L'histoire répondra à cette question, et sans vouloir anticiper sur sa réponse, je crois pouvoir vous promettre en son nom que là où vous voyez une preuve de déchéance elle verra une condition de grandeur. Maintenant regardons du regard de la pensée une journée de cet homme, ou, comme vous disiez tout à l'heure, de cet excommunié de la nature. Il habite, je suppose, à l'embouchure du Gange ou de tout autre fleuve de l'Asie.

— Pourquoi de l'Asie plutôt que de l'Europe?

— Parce que la chronique antédiluvienne institue à tort ou à raison le berceau de l'humanité à l'extrême orient. Ilhabite donc à l'embouchure du Gange jusqu'à nouvel ordre. Or, comme l'économie politique alloue

au sauvage une lieue carrée de terrain pour l'approvisionnement de sa table, il a bientôt épuisé en un tour de main la Faune ou laPomone de son arrondissement d'existence. De quel côté maintenant ira-t-il chercher son repas? Derrière lui? Mais derrière lui la mer déferle avec une voix sépulcrale et le rejette sur son lit de famine? À sa droite? Mais à sa droite le fleuve coule à plein bord, et sur la rive le tigre monte la faction A sa gauche? Mais de ce côté une lagune ferme la route, et le crocodile, couché sous son bouclier, garde le passage. Devant lui? Mais là encore la forêt mystérieuse, inextricable, barricadée, entrelacée d'épines, de lianes, d'abatis et de broussailles oppose à l'invasion de l'homme sa nuit sinistre, pleine de spectres, d'embûches, retentissante de bruits formidables, de craquements de branches, de grincements de dents, de choses dévorantes, de choses dévorées; il pratique une trouée dans cet enfer de verdure, l'herbe frémit sous son talon, le serpent siffle, l'homme recule de terreur. Il reprend à jeun, le pied saignant, le chemin de son bivouac à l'ombre du tamarin ou du figuier. Un nuage passe, la foudre éclate et disperse au loin son toit de feuillage. Il jette à terre son corps comme un fardeau, et couché sur la feuille mouillée, la main posée sur le flanc pour apaiser le hurlement de la faim, il lance un regard de désespoir au ciel flamboyant et maudit l'existence. Certes voilà le mal dans tout le faste de son opulence, et ce vaincu du monde, ce prisonnier de l'espace,

gisant là sur l'herbe dans l'agonie, meurtri jusque dans sa dernière molécule, a bien le droit de défier la nature de trouver sur sa chair une place, une seule place où glisser encore une douleur.

— J'entends toujours Balaam. Touchez là, je vous prie; je veux vous conduire à mon confesseur, un honnête homme, unjésuile.

— Un honnête homme, un jésuite ! Vous piquez ma curiosité; mais vous pouvez garder votre abbé, j'ai un blanchisseur.

— Il vous donnerait à coup sûr l'absolution, car vous dites mot pour mot ce qu'il dirait le premier pour prouver le dogme de la déchéance.

— Attendez la conclusion. Voilà le mal, disais-je; or, qu'est-ce que le mal dans ce premier moment d'installation sur la planète? Un obstacle apporté par une cause ou par une autre à un rapport nécessaire de l'homme avec la nature. Tantôt l'obstacle vient du terme de rapport, c'est le cas où la proie émigré ; tantôt il porte sur l'instrument de rapport, c'est le cas où le pied renonce à lutter de vitesse; tantôt il résulte du milieu interposé, c'est le cas où la forêt dresse à l'horizon son impénétrable rempart ; tantôt il dérive de la solution de continuité, c'est le cas où le sol vient tout à coup à manquer; tantôt il résulte de

l'insuffisance du moyen de défense, c'est Je cas où l'homme trouve le carnassier sur son chemin; tantôt enfin de l'insuffisance du moyen de protection, c'est le cas où la foudre disperse la tente aérienne de l'arbre déployée sur son sommeil. Or, puisque notre existence ici-bas consiste en une série de rapports obligatoires avec la nature, nous l'avons déjà reconnu ; et le mal, nous venons de le reconnaître, en une restriction apportée par la nature même à ces rapports, nous pouvons, en bonne logique, appeler le mal une diminution d'existence. Commencez-vous maintenant à entrevoir la vérité? Mais d'abord acceptez- vous la définition.

— La définition d'un adversaire cache toujours quelque perfidie, quelque pensée de trahison; mais celle-ci, je puis, jusqu'à preuve contraire, l'accepter sur parole, car à première rencontre elle exhale un agréable parfum de connaissance; je l'ai rencontrée quelque part sur mon chemin.

— Alors je vous tiens par votre propre aveu. Écoutez encore. Assurément si l'homme persévérait vis-àvis de la nature dans la même indigence d'armure offensive et défensive, et si la nature de son côté gardait vis-à-vis de l'homme la même sévérité d'attitude, le rapport nécessaire de l'homme avec la nature resterait toujours faussé, et le mal habiterait à poste fixe l'humanité; il prendrait par sa perpétuité l'apparence

de rêtre, et sur cette apparence, vous auriez le droit de le proclamer un être, un être de raison, bien entendu, un ordre ou un désordre constitutionnel de l'humanité.

— Un désordre constitutionnel?... J'accepte encore la définition pour la nouveauté de la formule.

— Mais supposons qu'à l'instant même où l'homme, affamé et foudroyé dans sa chair par la douleur, maudit celte raillerie a mère de l'existence et retourne la face contre terre pour mordre de rage cette mère ingrate et mourir ; supposons, dis-je, que dans un dernier éclair de l'orage un ange descende d'en haut, miséricordieux et lumineux, et que, soulevant de compassion la tète du mourant, et que passant uiso main tiède et parfumée sur ce front déjà couvert de la sueur d'agonie, il dise à ce désespéré, à ce damné de la création : Lève-toi et marche; j'ai mis là un talisman, et partout où désormais tu tourneras ce talisman, le flot te portera, le lion fuira, la lagune séchera, le sol dévorera la broussaille, la proie viendra tomber à ton pied, l'arbre secouera son fruit sur ta table, la foudre rentrera dans l'abîme, le soleil en partant te laissera un rayon dans la main, le vent passera respectueusement à distance; et qu'en effet, depuis cette entrevue, l'homme trouve partout à sa circonférence la terre nivelée, le flot solide, la forêt ouverte, la terre défrichée, la moisson ondoyante, le jour prolongé, la

faune errante réduite à l'état de domesticité, et son corps amplifié d'un nouvel épiderme impénétrable à la pluie; alors il a rétabli le rapport obligé entre lui et la nature, il vit comme il doit vivre, il a reculé la limite de sa vie, et, comme celte limite constituait le mal, il a refoulé le mal", il peut le braver désormais. Comprenez-vous, enfin? la cataracte commence-t-elle à tomber de votre regard?

— Je comprends que si vous avez le miracle à votre service, vous parlez la langue de Dieu lui-même, et je dois courber la tète devant votre parole comme devant une révélation. Mais pour croire au miracle, j'aurai d'abord besoin de toucher le talisman.

— Le talisman? Mettez le doigt sur votre front, vous le tenez là, dans ce rayon détaché de la puissance créatrice que la Providence, par une ineffable exception, a déposé à la gloire de l'homme au fond de son cerveau comme au fond d'un tabernacle. Cette puissance, ai-je besoin de la nommer? c'est la pensée. C'est d'une pensée, en effet, que Dieu a créé le monde; c'est par la pensée que l'homme, créateur en sous-ordre, dé2;aoe du sein de la nature un nouveau monde, le monde de la civilisation. Qu'importe maintenant le mal? qu'importe la souffrance ? Le mal n'est plus que l'agent provocateur de la pensée, la souffrance qu'une sollicitation au travail. Gémisse qui voudra sur la nudité, sur la détresse du préambule de

l'humanité. Cette faiblesse-là même, cette misère-là même devaient susciter un jour sa puissance et sa richesse. Si, à sa première heure d'introduction sur la terre, l'homme avait trouvé un état sortable pour entrée en matière, il aurait pris à bail perpétuel ce minimum tel quel d'existence, et sommeillé à jamais dans ce milieu complaisant, à l'exemple de la larve dans sa chrysalide.

Mais la douleur , en pénétrant en lui par chaque pore, l'a condamné à la grandeur. Il souffre. Dieu merci, dès le premier jour, c'est-à-dire qu'il heurte une limite de son existence. Une trombe a ravagé le fruit suspendu pour lui à la branche ; l'été a tari d'un souffle l'eau de sa fontaine; la nuit le tient immobile sous son fllet; la mer l'emprisonne du mur d'écume échelonné à l'inûni et toujours rejaillissant de la vague ; l'espace l'étreint du cercle mobile toujours rouvert et toujours refermé de l'horizon ; le temps marche en silence sur sa tête sans daigner marquer le pas à son oreille; l'électricité tumultueuse frappe dans l'air son coup au hasard ; la corde humaine tendue par l'immensité de l'œuvre à faire pour conjurer le destin éclate et tombe brisée; mais la pensée veille, et, du haut de l'homme et avec l'assistance de la main, son oraane réservé, elle retourne la nature contre la nature ; elle la jette à bas de son trône d'insolence et la force à prendre l'attitude humiliée de la défaite.

De siècle en siècle , elle dit une parole , et à

cette parole l'homme acquiert une force nouvelle, une musculature nouvelle, une pièce de rapport, prise, quittée selon l'heure ou la nécessité : la hache, la scie, la truelle, la lance, l'épée ; et un élu sacré par elle, connu ou inconnu, nommé ou anonyme, fait jaillir d'un coup de soc dans la terre d'inépuisables moissons pour d'inépuisables générations; un autre remise dans l'enceinte tracée par son bâton la tribu nomade du troupeau; un autre cadence la pierre de la cité au son de la lyre intérieure de la mathématique ; un autre lance à la mer, au doux bruit de la rame, le sol mobile de la trirème; un autre dérobe au ciel la flamme de la foudre pour en déposer l'étincelle sur la pierre du foyer ; un autre rappelle dans l'argile de la lampe le rayon évanoui du soleil ; un autre coule dans un levier du poids d'un roseau une force à soulever la masse de l'univers; un autre apprend à l'heure à défiler en mesure sur le cercle du cadran ; un autre jette le tonnerre, ce tyran porté sur le vent, dans un trou d'égout ; un autre rattache l'Amérique à l'Europe par une banderole de fumée ceinture d'alliance des deux rives de l'Atlantique ; un autre donne à l'éclair invisible une parole muette à porter, à rapporter de frontière en frontière, comme la conversation universelle du monde dans fespace; enfin, ce jour-ci ou ce jour-là, le fer, l acier, le cuivre, le mercure, le soufre, le charbon, l'argile, le fluide, l'atome de toutes les contrées, coulés, pétris, fondus, animés de notre souffle, frémissant de notre

vie, vivent à leur tour, marchent, agissent, travaillent pour nous, à côté de nous, sous notre œil, sous notre discipline, et par l'immense orchestre de la roue, de l'enclume, du balancier, de la soupape, haletant, sifflant, tonnant, mugissant infatigablement, à tout moment, sur toute terre civilisée, sur toute vague, toute plaine, toute colline, entonnent le magnificat sublime, l'immortel chant de victoire de l'humanité. Etes-vous contente, puissance créatrice, qui avez repassé la parole à l'homme et lui avez donné la création à continuer sur la planète? Partout le mal, répandu autour de lui comme un océan, le tenait englouti, immergé dans la souffrance ; mais la pensée, fille du ciel, votre fille, votre substance incréée, Vénus au front pur comme l'étoile, a soulevé le voile de l'abîme, a traversé le flot grondant le sourire sur la lèvre, et tenant son amant par la main pour le conduire à la couche nuptiale de la civilisation, et, laissant fuir derrière elle l'écume de la tempête, a touché de son pied divin la terre oh la rose fleurit et où la vigne, suspendue à l'ormeau dans une langueur de bacchante, boit, au souffle embrasé du midi, le philtre inspiré du soleil.

fjorsque Mazarin mourait, reprit-il, une comète parut : elle vous prend pour César, dit un courtisan. Vous connaissez la réponse du cardinal. A mon tour je vous dirai : Votre prosopopée me fait beaucoup d'honneur.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle me prend pour le public.

— Et vous la prenez à votre tour pour une comète.

— Sans doute, à sa traînée de poésie. Mais la sibylle peut descendre du trépied. Je reconnais volontiers qu'après six mille ans de réflexion l'homme a uni par mettre la nature à la raison et la corriger de sa mauvaise humeur. Mais parce qu'il laboure, qu'il

vendange, qu'il bâtit, qu'il fait du feu, qu'il forge, qu'il rabote, qu'il navigue, qu'il vend, qu'il acliète, monte à cheval, tond le mouton, correspond par le télégraphe, glisse en vagon sur roulette, et met le gaz en adjudication, a-t-il tourné pour cela le feuillet du mal et repose-t-il délicieusement son regard sur la page d'une perpétuelle félicité? La civilisation a gagné la partie contre la nature, je le veux bien, mais c'est l'homme maintenant, en vertu de la civilisation, qui fait la guerre à l'homme, guerre autrement terrible que la grêle et que la disette. Qu'estce, grand Dieu! que la faim, que le froid, le vent, le lion, le crocodile, à côté du crime, du vice, du canon, de l'esclavage, du prolétariat? Or, souftrance pour souffrance, si j'avais à choisir entre l'état de nature et l'état de civilisation...

— Vous reprendriez, n'est-ce pas, la vie à la belle étoile? Permettez-moi, cependant, de vous réconcilier avec votre château. Puisque Dieu a créé l'homme pour vivre en société, il l'a prémuni nécessairement d'une faculté particulière pour entrer en communication avec son semblable. Cette faculté, la philosophie l'appelle sociabilité; j'aime mieux l'appeler sympathie, r.a sympathie constitue donc pour lui une atmosphère morale aussi indispensable à son âme que l'autre atmosphère à sa respiration. Par une irrésistible tendance de sa nature, il a besoin d'aimer, d'être aimé, de donner, de recevoir, d'enseigner, d'appren-

dre, de sentir en commun, de penser en commun, de mettre sa vie à la masse, et de la multiplier de la vie de chacun. Mais la sympathie implique l'égalité, et l'échange suppose la réciprocité. Car du moment qu'un homme courbé à terre le front d'un autre et lui dit : Je veux ! il n'a et ne peut avoir avec lui d'autre rapport que le fouet. Admettez -vous la question ainsi posée ?

— On dirait vraiment que vous prêtez sur gage dans la discussion, car lorsque vous faites une avance, vous demandez une garantie. Continuez. J'admets la prémisse sous réserve toutefois de la conséquence.

— Je continue. Le sentiment a donc besoin de sympathie comme le corps a besoin de nourriture; aussi lorsqu'une cause quelconque comprime l'expression de ma sympathie et intercepte le rapport de nature entre mon sentiment et le sentiment de mon semblable, je souffre, je déclare ce rapport ainsi faussé un mal, et pour le distinguer du mal physique, je l'appelle le mal moral, ou mieux encore le mal humain. Oppression, servitude, caste, calomnie, mensonge, ignorance, haine, vengeance, tout ce qui séquestre l'homme de l'homme, tout ce qui le refoule sur lui-même, le réduit et le condamne à la condition de machine à souffler et à manger, voilà l'ennemi, et comme vous dites le démon. Dans l'ordre de sentiment comme dans l'ordre de nature, le mal con-

siste donc en une limite apportée à notre vitalité, ou, pour parler abréviativement, en une diminution d'existence. Je reprends, comme vous voyez, l'ancienne formule. Trouvez-vous à cette reprise quelque objection?

— Aucune pour le moment, mais passez; car entre lions vous abusez légèrement de la méthode de Socrate.

— Voyons maintenant si la civilisation a élevé ou abaissé le niveau du mal moral. Depuis que l'homme a vécu ége d'histoire, il a toujours vécu au centre d'une triple sphère d'existence : la famille, la patrie, l'humanité. Or, qu'est-ce que la famille à l'origine? la dictature domestique de la force sur la faiblesse. Le mari achète sa femme, et la paye d'abord en nature; une jeune fille, en Grèce, à son moment de floraison, valait le prix d'un bœuf, et portait par cette raison le nom d'Alphésibée. L'acheteur conduisait la marchandise ainsi acquise dans sa maison et la tenait précieusement cachée derrière le verrou du gynécée. Il avait naturellement sur cette propriété vivante plénitude de juridiction. FI pouvait la punir, la fouetter, la répudier, l'étrangler, la jeter même à son dogue sur un soupçon de jalousie. Ombre muette, séquestrée dans une cellule, un voile sur la figure, un voile sur la pensée, la femme glissait de la vie dans la mort sans autre gloire ici-bas que l'aiguille et que la quenouille. Condamnée à l'ignorance, éteinte dans son

âme par l'interdiction absolue d'apprendre à lire ou à écrire, elle échappait à l'intimité du mari, car l'intimité exige une certaine communauté d'instruction. Or, partout la loi proclamait la femme une chose, une recette à reproduction , une heure tout au plus de la nuit d'un homme, et cette heure passée, le mariage retombait de lui-même dans le divorce du silence. A qui parles-tu moins qu'à ta femme? demandait Socrate à un disciple. A personne, répondait l'Athénien. L'oppression du mari sur la femme réagissait contre l'enfant. Le père avait sur sa descendance droit de vie et d'aliénation. Il pouvait tuer son fils, le vendre à l'encan. Amour filial, amour paternel, mot nouveau, sentiment nouveau, le mot et le sentiment dormaient alors dans la nuit de l'inconnu. Le père commande et châtie , le fils tremble et baisse la tête sous le bâton. Mais père, mari, femme, enfant, pourquoi profaner plus longtemps ces noms sacrés? Dans la maison antique je ne vois qu'une prison, et au seuil de la porte qu'un geôlier.

— Celte fois je vous prends en flagrant délit de contradiction. Vous croyez donc, vous aussi, à l'existence du mal moral?

— J'y croirais, à coup sûr, si la famille avait conservé d'âge en âge la même organisation ; mais, par une cause ou par une autre, la femme monte en dignité ; elle brise sa clôture, elle dépose le voile, elle

participe à l'instruction, elle fait acte de volonté, elle rentre dans sa liberté, elle choisit son mari du naême droit que son mari la choisit elle-même, elle possède une existence civile, une indépendance réelle, représentée pendant le mariage par la dot, et à la dissolution du mariage par le douaire; elle aime, elle est aimée, car l'amour jaillit de l'àme, car il puise dans l'âme le secret de la durée et rayonne désormais non plus sur une minute, mais sur chaque minute de l'exisfence, sans cesse rallumé, sans cesse réchauffé par le flux et le reflux électrique de la confidence et de la causerie. L'homme vit, sur l'oreiller intime, d'une double vie, de la vie donnée et de la vie reçue, et l'affection épanchée de sa lèvre au cœur palpitant à son côté retourne à son propre cœur, parfumée de la grâce de sa compagne. L'enfant bénéficie de cette révolution d'amour ; le père aime son fils de toute l'affection qu'il porte à la mère, et le fils, à son tour, respecte la mère de toute la dignité qu'elle a conquise à son foyer. Ainsi, l'affection vibrante à l'unisson de sentiment et d'idée entre la femme et le mari, descend, remonte du père et de la mère à l'enfant, de l'enfant au père et à la mère, et flotte sous la tuile commune comme la note diverse et une à la fois d'une délicieuse harmonie. Grâce au principe d'égalité et de réciprocité, sans exclusion d'ailleurs du principe de hiérachie, la famille forme aujourd'hui une véritable société morale, cimentée, entretenue de part et d autre par l'amour et par le dévouement.

— Amour! dévouement! Vous parlez sans doute de la famille métaphysique reléguée dans le catéchisme de morale. Mais si je voulais, à mon tour, retourner la médaille, que trouverais-je au revers?

— Encore la souffrance, avec une réduction notable toutefois comparativement à l'antiquité.

— Qu'importe la réduction ? Est-ce donc une question de plus ou de moins que nous discutons en ce moment ?

— Assurément; car si je parviens à prouver l'extinction graduelle du mal, j'en détruis par cela même l'existence.

— Alors vous avez fait une surprise à ma franchise, car, en conscience, je devais avouer la rédemption de la femme par le christianisme.

— Une surprise, pourquoi donc? La famille formait la première circonscription, et j'ai commencé par le commencement. Après la famille, la patrie. Or, qu'.est-ce que la patrie de l'autre côté de l'Évangile? la juxtaposition forcée sur le même sol du maître et de l'esclave. Le vainqueur ramasse le blessé sur le champ de bataille, le dépouille, le marque au front, le ferre au pied, le lie par le poignet, le fouette, marche! et le conduit au marché. La lance a touché en passant

le vaincu, et, à la minute et à la première goutte de sang échappée de sa veine, il perd son titre, son nom, lui, sa femelle et sa race, jusqu'à la dernière postérité. Prisonnier de guerre, décapité de son intelligence, destitué de sa volonté, tète de bétail, bétail humain, un maître le possède corps et âme, le précipite dans l'ergastule, le couche sur le fumier, le plonge au fond de la mine, le garrotte à la meule, le musèle à l'œuvre, le charije de toute la corvée du travail, le condamne à toute l'ordure de l'humanité, le bàtonne à la moindre faute, et le pend au gibet à la moindre récidive. L'esclave a brisé ce vase de Corinthe, à mort l'esclave ! Qui donc pourrait protester? Est-ce que le maître ne l'a pas payé? Et ce je ne sais quoi qu'on tue ainsi, qu'on cloue la tète en bas à un poteau, qu'est-ce donc en définitive? un bloc de chair destiné de droit divin à servir, à gémir, à suer, à souffrir, à saigner sous la verge jusqu'au jour oi^, de fatigue en fatisjue et d'aironie en agonie, il achève enfin de mourir et passe de l'étable à la voirie. Et maintenant la terre où l'esclave traîne sa chaîne, vous l'appelleriez une patrie! Une patrie; attendez : une flamme court de ville en ville, la moisson brûle partout, Rome tremble, qu'est-ce donc? Spartacus qui passe une torche à la main, et veut avoir, lui aussi, sa patrie, une minute sur un monceau de cendres el une traînée de cadavres.

— Trouvez-vous à ce compte que l'esc^lave, Irans-

formé aujourd'hui en prolétaire, remercie au fond du cœur la civilisation de sa métamorphose? Il a passé du service de l'homme au service de la machine. Or, vous avez vu sans doute quelque part ce combat desespéré de l'ouvrier, muscle de chair contre muscle d'acier?

— Oui, le jour vient de paraître ; un jet de vapeur part en sifflant d'un tuyau de cheminée : au signal de ce coup de sifflet un frémissement frénétique, strident, court de lanière en lanière, la machine entre en activité; elle fait signe à l'ouvrier : Mets-toi là, el l'ouvrier, en etïet, debout, pâle, la main prise dans la main de fer du métier, lutte de vitesse avec la foudre invisible et la fureur d'un pistou. Rouage de plus au milieu des autres rouages, mouvement engrené dans la série des autres mouvements, il abdique à l'œuvre, lui aussi, son droit de pensée, son droit de volonté. Il aura désormais la pensée de ce robinet, la volonté de ce cylindre; mais si cette machine l'asservit un jour, elle raff*ranchit en créant le capital, rédempteui progressif de la misère ; mais il lève un front libre sous le ciel ; mais il compte au même titre que le riche dans la cité ; mais il pèse dans sa ina'm royale le pouvoir lui-même ; mais au jour de la pàque civique du vote, il communie avec toute la nation ; mais il nait, il vit, il dort à l'ombre de la loi, — qui donc oserait toucher à un cheveu de sa tète, ou de la tète de sa femme ou de son enfant? — Il travaille pour nous, nous tra-

vaillons pour lui, ou plutôt, échelonnés à différents postes dans l'atelier universel, nous collaborons mystérieusement de la main et de la pensée au même travail. Nous faisons un seul corps et un seul esprit, et si jamais, pour ma part, d'humble passant perdu dans la foule, j'ai eu un battement de cœur à mon gré et un droit de fierté, c'est le jour où j'ai mis ma main dans la main du peuple et jeté ma vie en gage de l'amélioration de sa destinée. Tous les hommes, aujourd'hui, quels qu'ils soient, sous la blouse ou sous l'habit, émancipés désormais par la main tragique et miséricordieuse de la Révolution, ont la permission de dire également qu'ils ont une patrie. Car la patrie n'est pas seulement la place de hasard où notre mère accouche, ni le coq qui tourne sur la girouette de notre clocher, c'est aussi, c'est surtout l'idée commune, la loi commune, la sécurité de l'existence et l'inviolabilité de la personne.

— Vous oubliez précisément le premier titre d'honneur du prolétaire, du moins à son propre regard.

— Quel litre d'honneur ?

— Le droit de porter l'uniforme. Le tambour bat, le prolétaire prend le fusil, court à la frontière et rentre à son foyer avec une épaulette, ou un galon, ou un ruban, ou un nom de victoire sur une feuille de congé. Car le peuple affectionne la poudre, la fumée,

la moustache, la manœuvre et la fanfare du clairon. Comment concilier cependant cette passion invétérée du peuple pour le coup de canon avec la doctrine de fraternité universelle que l'école humanitaire prophétise à chaque lever de soleil?

— Que lepeuple aime la guerre, jele conçois, puisque c'est à l'armée seulement qu'il touche de la main le principe abstrait de l'égalité. Sur le champ de bataille un homme en vaut un autre pour peu qu'il ait de cœur, et gagne sa noblesse à la pointe de l'épée. Mais que le peuple le veuille ou non, la guerre n'en meurt pas moins de sa belle mort par une sentence en règle de l'histoire. Au début, elle siège sur la terre en permanence. Qui dit étranger dit ennemi, qui dit homme dit guerrier. Sur toute contrée habitable, et à toute heure échappée de la main du temps, d'une montagne à l'autre, d'une rivière à l'autre, l'homme cherche l'homme à main armée et livre bataille : bataille de tribu à tribu, de race à race, de bourgade ;) bourgade. Tu parles un autre dialecte, meurs ; lu adores un autre Dieu, meurs; tu cultives un autre champ, meurs, je récolterai pour toi la moisson. On tue pour conquérir, on tue pour piller, on tue pour asservir. A cette époque de simplicité, un morceau de bois armé d'un fer de lance suffisait au métier de héros. Comme on tuait à bon marché, on recommençait incessamment à tuer. Le vainqueur, d'ailleurs, contisquait la propriété du vaincu, et, dans

cette prime de butin, puisait une perpétuelle tentation de courir la chance de la victoire. Avait-il envahi le territoire ennemi ou pris une ville d'assaut, point de pitié, point de merci ; il égorgeait la population valide et euimenait l'enfance en esclavage. Le feu achevait l'œuvre d'extermination, et lorsqu'il rentrait dans sa patrie, il laissait derrière lui le sol dévoré jusqu'à la racine de l'herbe. La guerre, enrichie par elle-même, constituait une industrie, une agriculture de seconde main et engendrait ainsi la guerre à l'infini; car lorsqu'un peuple a pris l'habitude de vivre de pillage, il dépense toute l'année à piller. Je vendange avec ma lance, disait le Scythe, je moissonne à cheval. Et la veine de l'humanité toujours ouverte ruisselait toujours. Qui eut parlé de droit international eut parlé au vent, car une race pirate de fondation peut signer une trêve; mais la paix, jamais.

— Est-ce que par hasard de notre temps le droit ferait meilleure ligure? Prêtez donc l'oreille, entendez-vous ce que dit le canon sur un rocher de Crimée?

— Il dit que tout souverain qui voudra violer le droit européen aura immédiatement la main brisée dans sa tentative. La guerre de conquête a dit son dernier mot le jour où un homme mourait à Sainte- Hélène. La Providence a pondéré le système planétaire de l'Europe, avec un tel calcul, dans un tel équilibre, que si un État voulait déborder sur le voisin, et le fort

usurper sur le faible, il soulèverait contre lui la coalition des autres puissances. La guerre, d'un autre côté, nécessite un luxe prodigieux de machines de destruction, d'obus, de boulets, de fusées, d'approvisionnements, de transports, d'ambulances. Or, aujourd'hui les gouvernements savent compter, et avant de jeter leurs budgets en feux d'artiûce, ils cherchent sur leurs doigts si les bénéfices couvriront les dépenses. Mais quels bénéfices peuvent-ils raisonnablement espérer de ces promenades de cent mille hommes équipés avec toute la coquetterie militaire de notre temps, sur la lisière de leurs frontières? Lorsque les armées attaquent le territoire ennemi au son des airs d'opéra, elles respectent religieusement les propriétés , et lorsqu'elles enlèvent de vive force une cité , elles placent des sentinelles à tous les carrefours pour protéger le sommeil des habitants. Elles combattent scientifiquement, sans passion, avec courtoisie, avec amabilité; tirez les premiers. Messieurs. Après la tuerie, les vainqueurs prêtent leurs chirurgiens aux vaincus, les uns et les autres échangent leurs prisonniers, et souvent même, attablés à la même table, boivent réciproquement à leur bravoure. A cette date du dix-neuvième siècle, les peuples vivent de travail et non de pillage. Le travail implique le commerce , le commerce institue partout une communauté d'intérêt en faisant de chaque peuple le créancier ou le débiteur, le marchand ou le client du peuple voisin. L'Etat qui voudrait ravager le territoire

étranger ravagerait par contre-coup son propre territoire. Le droit international consacre solennellement ce principe de solidarité entre chaque nation de l'Europe. La patrie de chacun de nous pénètre en quelque sorte avec nous dans la patrie placée sous une autre loi et abritée sous un autre drapeau. A chaque pas sur la Vistule ou le Danube, elle nous accompagne et nous protège, nous et notre fortune, contre toute violence et toute spoliation. Enfin le chemin de fer a jeté comme une trame à la maille de plus en plus resserrée sur l'Europe pour réaliser l'unité de territoire et ramener le continent à la dimension logique d'une nation. Chaque jour et sur chaque point de l'espace, la locomotive emporte en sifflant un lambeau de frontière. Les peuples auparavant séparés par des semaines, maintenant rapprochés à quelques heures d'intervalle, habitent porte à porte, échangent des visites, non plus par groupes épars, mais par multitudes, par invasions; vont, viennent, tamisent en passant et en venant leurs préjugés de races; apportent, remportent des idées, des notions nouvelles; entremêlent leurs mœurs, leurs aptitudes; apprennent à parler les langues de leurs hôtes de passage , à connaître les qualités des diverses familles de la civilisation et à respecter leurs diflerences de nature. L'esprit de tolérance levé à l'horizon comme un soleil nouveau, chasse déjà de son premier rayon l'esprit de haine, spectre encore attardé du passé. Partout où l'homme pense et sent, sous l'inspiration du siècle, n'importe au bord de

quel fleuve, n'importe au revers de quelle montagne, n'importe derrière quelle ligne bleue ou rouge de la carte, il reconnaît, il accepte dans tout homme qui sent et pense comme lui un compatriote inconnu d'aspiration et d'idée. Une vérité nouvelle, politique, philosophique, sociale, industrielle, a-t-elle surgi un jour du milieu d'un peuple, elle parle aussitôt toutes les langues à la fois et arrache une acclamation de toutes les poitrines. Vous le voyez donc, l'histoire c'est-à-dire la preuve de Dieu à la main, l'homme élargit sans cesse son action dans l'humanité comme dans la patrie, dans la patrie comme dans la famille, dans la famille comme dans la nature. Il rayonne sans cesse en puissance et en sympathie à travers la quadruple circonférence d'existence, et à chaque pas qu'il fait, à chaque siècle qu'il met sous son pied, il dévore le mal et en rejette derrière lui le débris.

— Vous avez connu l'abbé de Lamennais?

— Je l'ai connu seulement en passant, mais je porte son spectre dans la mémoire. Je vois encore son masque sibyllin labouré par la pensée.

— Vous l'avez entendu parler?

— Quelquefois. II parlait bas comme l'oracle. Sa conversation tenait du mystère. Il l'interrompait de temps à autre par un petit rire saccadé, semblable au mouvement d'échappement d'une horloge.

— Vous avez dû remarquer aussi que lorsqu'il entamait une discussion, c'est-à-dire un monologue, il mettait la tète dans sa poitrine, posait l'index de la main droite, comme l'aiguille de raisonnement, sur le

pouce de la main gauche, et divisait sa démonstration en autant de points que l'aiguille avait successivement de doigts à parcourir. Mais à mesure que la preuve marchait, l'idée affluait à flot si pressé à sa lèvre, qu'il oubliait d'un doigt à l'autre la question posée, brouillait l'ordonnance primitive, ouvrait parenthèse sur parenthèse, et, d'épisode en épisode, fuyait insensiblement dans un autre ordre de dissertation. ïl avait cemmencé par démontrer l'immortalité de l'âme, et terminait en concluant à l'émancipation de la commune.

— Sans vouloir vous flatter, vous pourriez l'imiter en ce moment.

— Dites que nous l'imitons. J'entends partager avec vous l'honneur delà comparaison. Nous avions mis à l'ordre du jour cette pierre philosophale intitulée la meilleure forme de gouvernement. Vous parlez, je réponds; nous procédons ainsi, par strophe et par antistrophe, sur le mal, sur le péché, la patrie, l'humanité, la famille, la nature, mais de la meilleure forme de gouvernement, pas un mot, même de loin en loin, ne fut-ce que pour empêcher la prescription.

— Vous faisiez du mal l'argument du despotisme, je devais donc prendre l'argument à partie, et prouver, chercher du moins à prouver, que loin d'être

une entité, une réalité, le mal était simplement une limite à l'existence , une diminution d'existence. Voulez -vous trouver le bien maintenant? retournez la formule ; le bien sera, par la raison inverse, une expansion, une augmentation d'existence : physiquement, par plus d'action sur la nature ; moralement, par plus de sympathie; intellectuellement, par plus de connaissance. Or, comment accroître icibas notre force, notre sympathie , notre science? par la faculté et en vertu de la loi de progrès. Le progrès, je l'ai enûn nommé, voilà l'arbre de la science du bien et du mal, voilà le mot de l'énigme, le secret de la destinée. La destinée une fois donnée, elle donne à son tour la forme de gouvernement, car la destinée étant la fin, et le gouvernement le moyen, c'est en vue de la fin et par rapport à la fin que le gouvernement existe et a le droit d'exister. La conformité de l'instrument avec l'œuvre constitue donc la légitimité, dans le sens philosophique de l'expression.

— Quelle puissance possède par elle-même celte ordination céleste de la légitimité, et prétend diriger la société en vertu de cette investiture?

— Celle-là même qui a créé la société, force sociale par force sociale, et continue de la créer sans cesse, ou, si vous aimez mieux, de la développer sans cesse en industrie, en richesse, en justice, en moralité.

— Vous la nommez sans doute la Providence?

— Je la nomme la Providence dans le ciel, et sur la (erre la pensée.

— Vous faites donc de la Providence et de la pensée une seule et même personne?

— Dieu pense en nous, nous pensons en Dieu ; c'est par la pensée qu'il règne sur le monde et que nous régnons sur la planète. Gouverner, en définitive, c'est penser.

— Ainsi, le gouvernement appartient à l'intelligence. Mais, à moins de vouloir édifier une société purement métaphysique sur le vent de l'abstraction, vous incarnez, n'est-ce pas? la pensée dans un pouvoir de chair et d'os, et vous écrivez au frontispice de votre constitution ; Au plus intelligent ! Comment reconnaître toutefois l'homme le plus intelligent d'une nation? Dieu n'a mis nulle part sa marque sur le front du génie et n'a dit : Voici mon élu I Vous enverrez donc un héraut l'appeler à son de trompe dans chaque souffle de passage, à chaque carrefour de la- cité?

— Question de mécanisme. Que faut-il pour la résoudre? Il faut que la nation ait d'abord la faculté de dégager la plus grande somme possible d'intelligence par la plus grande somme possible d'instruction. Il

faut ensuite que riiitelligence ainsi développée ait le droit de dire hautement son avis, de manière à créer l'opinion. Il faut enfln que l'opinion ou l'idée, reconnue de chacun, par conséquent élevée à son maximum de certitude, ait la possibilité de passer du domaine de la publicité dans le conseil du gouvernement, et du gouvernement dans la législation. Le pouvoir attire ainsi, absorbe toute la pensée vérifiée, contrôlée du pays, et, par cette épreuve de vérification et de contrôle, satisfait mieux à la condition de la vérité que l'homme même de génie.

—Je vois venir votre conclusion ; vous allez conclure probablement à la souveraineté de l'opinion, autrement dit de la raison humaine. Mais la raison humaine, que je sache, n'a jamais produit dans l'ordre social que confusion de langues, bavardages de tribune, coups de plume de journaux, thèses pour, thèses contre, oui là, non ici, systèmes, nuages, doutes, utopies, discordes, ambitions, rivalités, émeutes, révolutions, guerres civiles, en un mot, guerres perpétuelles d'idées, de classes, de provinces, d'aptitudes, de fonctions, de professions, d'industries. Souveraineté de la raison, outre d'Éole ; le vent à l'intérieur, la tempête au dehors. Il faut en finir avec la sagesse du siècle et revenir à la sagesse du passé : un pouvoir fort en un seul homme, peuple fait roi, maître absolu, immuable, immobile, mystérieux, assis sur la foudre, Jupiter tonnant, dont chaque mouvement de lèvre,

chaque froncement de sourcil, est un ordre compris à la minute et un frémissement de stupeur prolongé à travers la nation. La force, voilà le gouvernement de la logique; un livre fermé et une épée sur le livre, l'ordre est à ce prix : silence au parterre!

— Vous voulez réaliser l'ordre par la force, prenez garde ! l'histoire va vous répondre par tous les échos à la fois qu'il y a toujours eu dans le monde quelque chose de plus fort que l'homme le plus fort, investi pour une minute du commandement; ce quelque chose, c'est l'accident, c'est la surprise, c'est la conspiration, c'est un mouchoir, c'est un coussin, c'est un verre de poison, c'est une balle dans l'ombre, c'est un complot de palais, c'est un caprice de caserne. Ce que la force fait, la force le défait. Qui règne donc sous son nom? le hasard ; aujourdhui Tibère, demain Claude ; aujourd'hui Rosas, demain Bustamente. Ame brutale de la matière, aveugle comme la matière, elle peut indifféremment porter au sommet de la société, dans une vie d'homme, les principes les plus opposés, tantôt la démocratie, tantôt la royauté: mais royauté ou démocratie, c'est toujours au fond une seule puissance qu'elle couronne, la tyrannie. Elle peut créer le fait; mais qu'est-ce que le fait? un instant l'apporte, un instant l'emporte; il a besoin pour durer que la cause qui l'a créé une première fois le recrée indéfiniment. La force! grand Dieu! mais elle porte en elle une telle réprobation, tellement gravée au fond

de la conscience, qu'il n'y a pas un pouvoir au soleil de la civilisation moderne qui ne la répudie comme une injure. Il peut bien régner en Amérique du droit d'un coup de main ; mais si on lui disait : Tu règnes par le mérite d'une baïonnette, il refoulerait aussitôt ce mot sur la bouche de l'indiscret, et l'enverrait dans quelque cellule d'Etat apprendre le silence. Il sait, il sent du moins par instinct, que l'idée passée à l'état d'opinion reçue a seule ici-bas la propriété de la durée. Il cherche dès l'origine, surtout à l'origine, à mettre sa lèîe sous la protection de cette idée. A défaut de la véritable opinion, il en fabrique dans l'ombre la fausse monnaie. Il aspire à la popularité, dût-il la payer sur sa cassette, et il laisse volontiers la parole au poète assez intrépide pour le comparer au Messie. Mais si la force constituait véritablement la légitimité à son propre regard, il aurait plutôt l'orgueil de son armée. Au lieu de tendre toujours l'oreille à l'acclamation de la multitude , attroupée à la croupe de son cheval, il ferait simplement tirer, de minute eu minute, le canon sous sa fenêtre. Maintenant, faites la théorie de la force si vous voulez; la force elle-même vous contredit, car, à peine installée au pouvoir, elle change de signature; elle a menti, nous la tenons ; nous l'avons forcée à mentir.

— Oiimis potestas a Deo; l'Apôtre l'a dit : le pouvoir porte en lui quelque chose de sacré. Quand la force devient pouvoir, fùt-elle Tibère, fùt-elle Borgia, fut-

elle la proscription, fut-elle le meurtre, à partir de ce moruent oi^i elle jette un manteau de pourpre sur son épaule, elle n'est plus la force, l'assassinat, le vol, Tibère, Borgia, elle est la lieutenance de Dieu ici-bas, Dieu par dérivatif, Dieucouronné. Nous lui devons cette adoration particulière que Tertullien appelle quelque part la religion de la seconde majesté. Mais ce pouvoir à la minute a commis le crime; et qu'importe le crime! le succès l'absout, et si malgré l'absolution, il éprouve quelque remords, eh bien! il prendra un chapelain, le prêtre passera la main sur cette tète troublée par un spectre, et avec une goutte de chrême effacera la tache du sanc; versé; et l'encens fumera; Domine, salvunil... et Borgia prendra rang dans le catéchisme immédiatement après la Trinité.

— Tout pouvoir vient de Dieu, dites-vous, et à ce litre il a droit à l'obéissance. Ainsi lorsque Néron eventrait sa mère, incendiait Rome, empoisonnait Britannicus, et semait à pleines mains autour de lui le viol, la débauche, la confiscation, il avait en quelsorte un blanc-seing d'en haut pour laire du peuple remis à sa gaide quelque chose comme du fumier, et aucun Romain ne pouvait sans manquer à Dieu, nomme en ce temps-là Jupiter, protester contre ce bouleversement épouvantable de toute morale et arracher à ce monomane travesti en empereur le poignard, la torche et le poison, c'est-à-dire ce que chez Néron vous nommez le pouvoir. Tout pouvoir vient de Dieu ! et

d'un jour à l'autre, et d'une frontière à l'autre, Dieu change d'idée et de religion, tour à tour autocrate ou démocrate, chrétien ou mahométan, selon qu'il donne l'exéquatur à son chargé d'affaires à Berne ou à Berlin, à Pétersbourg ou à Constantinople. Charles gouverne, obéis; Cromwell tue Charles, obéis encore; vive le roi I vive la république! mais Dieu s'est contredit; obéis toujours. Dieu sans doute avait ses raisons pour se contredire. Ainsi, que le pouvoir soit organisé en sens direct ou en sens inverse de la destinée d'une nation, qu'il soit habile ou incapable, juste ou injuste, protecteur ou oppresseur ; question oiseuse ! Il est le pouvoir, cela suffit : obéis. A mon tour alors, dira quelque nègre de Saint-Domingue, et il prendra un tison, ot l'incendie proclamera de plantation en plantation l'alliance d'un nègre avec la Divinité. Et plus tard un mulâtre prendra, lui aussi, dans une église, du fait de la douche religieuse du sacre, le sous-titre vénérable d'oint, d'élu de Dieu, de Dieu à bail, et régnera de complicité avec Dieu, jusqu'à ce qu'un jour la gangrène fasse justice de cette majesté divine couleur de suie et la mette en putréfaction.

— Lorsque le gouvernement porte le sabre, parle haut, relève sa moustache, chacun, du moins, riche ou pauvre, peut travailler, commercer, prendre femme, aller au spectacle, dîner et dormir en sécurité. Mais ({uand il flotte au vent de la discussion, sur une feuille de papier, charte ou constitution, livré sans défense

SOUS prétexte de liberté au premier venu assez riche pour acheter une écritoire ou assez avocat pour joindre une parole à une autre parole; alors plus de repos, plus de travail, plus de foyer, plus de sommeil ; le tambour bat le rappel toute la journée, et au bruit du tambour l'écu fuit de pudeur au centre de la terre. Ainsi, l'expérience a rendu son jugement. Constitution, charte ; liberté, idéologie que tout cela, pure idéologie, et le jour où Dieu voudra châtier les peuples du dernier châtiment, il les abandonnera aux idéologues.

— Idéologie soit. Je vous prends au mot ; et sans vouloir aborder la question purement philosophique tant débattue et tant rebattue de l'impuissance ou de l'infaillibilité de la raison humaine, j'accepte pour un instant votre doctrine d'absolutisme sans restriction, dans toute sa plénitude. Eh bien ! oui, un homme est né, un homme est venu qui, par une sorte de magie noire, a fait maison nette de l'idéologie, mis le siècle au secret, fauché devant lui toute résistance, accumulé sur sa tète toute la puissance qu'une tête humaine peut porter, sans fléchir sous le poids de cette maladif particulière au despotisme, connue à Rome sous le nom de folie césarienne. Vous voyez que j'en use largement, en interlocuteur tout à fait placé sur le terrain de la fiction. Cet homme est tout, peut tout; il a retiré à lui et englouti en lui la société entière, homme par homme, volonté par volonlé, intel-

ligence par intelligence. Regardez par la fenêtre, Sire; vous voyez ce peuple là-bas, et derrière ce peuple la plaine déroulée à l'infini d'un horizon à l'autre, cela vous appartient pour en faire selon votre plaisir. Partout où le maître passe, la foule ôte son chapeau; la hache marche devant lui : I lictor ! mais entin une fois vainqueur de la rue, et la masse résignée à la servitude, que fera-t-il? Il ne peut errer éternellement de coup de force en coup de force, ni aiguiser du matin au soir son sabre sur la borne pour frapper un fantôme.

— Ce qu'il fera?,)'admirelaquestion, 11 gouvernera"; et en fait, il gouvernera d'autant mieux que, seul investi du droit de faire la loi et du droit de l'appliquer, il voudra et il agira sans que jamais personne, en haut ou en bas de l'échelle, puisse intercepter ou mutiler sa volonté ni son action. Du moment qu'il aura dit, fait un signe, sa parole, sa présence mystique coulera, influera partout, remplissant la nation, en quelque sorte, comme la chaleur, comme l'électricité, toujours invisibles et toujours présentes, remplissent l'atmosphère.

— Il gouvernera; d'accord. Mais comment gouvernera-t-il? Pour rendre le peuple heureux, je présume. A moins que ce ne soit pour le rendre malheureux. Personne n'a encore soutenu celte dernière proposition. Quelque limier du despotisme la soutiendra peut-être

un jour par esprit d'originalité. Mais, en attendant que ce paradoxe à l'état d'expectative trouve acquéreur, je suppose que le despotisme gouvernera poui' répandre autour de lui la plus grande somme possible de félicité.

— Non-seulement je suppose, mais encore j'affirme , qu'il gouvernera ainsi, ne fut-ce que dans son intérêt

à défaut de toute autre considération. Car peuple satisfait, peuple tranquille, souverain tranquillisé par contre-coup, et conséquemment inutilité de répression et réduction de dépense. C'est là l'idéal du pouvoir. Machiavel le reconnaît aussi bien que Fénelon.

— Mais, pour rendre un peuple heureux, il faut probablement, n'est-ce pas? connaître le moyen de le rendre heureux, et pour connaître ce moyen, à moins d'avoir la science infuse par une opération du Saint-Esprit, comparer, réfléchir, méditer, combiner, faire acte en un mot de pensée, de pensée, vous entendez, c'est-à-dire d'idéologie. Voilà votre despote idéologue. Quoi ! il a pris la part de Dieu sur la terre, l'omnipotence absolue, pour nous retirer des mains des idéologues, et à peine l'a-t-il prise ou surprise, je vous laisse le choix du mot à employer, qu'il lâche pied devant sa propre victoire et qu'il retourne le premier à l'idéoloiçie.

— Eh bien! si la pensée est de rigueur dans un

gouvernement, mon despote sera idéologue. Je passe condamnation ; mais en revanche il sera le seul idéologue de son royaume. Économie notable. Un sur trente millions, est-ce vraiment la peine de compter?

— Vous vous trompez. Le souverain autocrate d'un État perdu au regard de la foule dans la vapeur de son thabor, n'accomplit pas le bien du haut de sa majesté uniquement parce qu'il en a la science. Il doit auparavant communiquer cette science au ministre chargé d'exécuter chaque mesure. Or, tout homme en ce monde, fùt-il visir, n'exécute bien une mesure qu'autant qu'il la comprend, et ne la comprend qu'autant qu'il a déjà développé son intelligence. Voilà donc le ministre encore idéologue.

— Je vous cède le ministre; mais après lui je tire l'échelle. Deux idéologues par nation, ce n'est pas un luxe ruineux en conscience.

— La logique ne veut pas encore vous lâcher. Par la même raison que le ministre n'exécute bien sa consigne qu'à la condition d'en avoir à priori l'intelligence, l'intendant, à un échelon au-dessous, ne mettra bien en pratique l'ordre parti d'en haut par un coup de télégraphe, qu'à la condition d'en posséder le sens intime et de traverser la même initiation d'idées que le ministre et que le souverain. Et ainsi de cascade en cascade, à chaque assise de la hiérachie , l'idéologie

d'abord écartée en bloc, comme une calamité, leprend en détail toute sa puissance.

— Et quand bien même elle serait une nécessité pour le corps ofliciel, je regarderais comme un bonheur de l'avoir circonscrite à ce mandarinat discipliné d'un pays; car, si à toute force la classe gouvernante doit penser, par obligation de métier, du moins elle pensera toujours comme le pouvoir.

— Vous croyez ainsi guérir l'idéologie par inoculation sur un seul membre de l'Etal. Autre erreur. Pour que le bien puisse être régulièrement accompli chez un peuple, il n'est pas seulement nécessaire que le pouvoir en possède à part soi la notion et la reverse de proche en proche à chaque fonctionnaire, mais il est encore bien plus nécessaire pour le succès de l'opération que le peuple porte en lui la conscience raisonnée de ce bien en projet et le regarde comme un bien véritable, un bien réel à son intention et à son usage. Autrement votre despotisme renouvellera l'expérience désastreuse de Joseph II, qui, pour avoir décrété ^d'excellentes réformes sans doute, mais poui' les avoir décrétées au moment où elles dépassaient l'intelligence de la nation, n'a réussi qu'à bouleverser son royaume et à y répandre l'anarchie du bon motif. Voilà donc le peuple mis dans la confidence du pouvoir et idéologue à son tour par contagion. S'il est ignorant, vous ne pouvez rien pour lui, car il pren-

(ira toute réforme au point de vue de son ignorance, comuje il a pris la vaccine, la mécanique, la théorie de l'assolement ou la charrue de Dombasle. Ainsi, après avoir invoqué le droit de la force dans toute sa rudesse pour repousser le fantôme de l'idéologie, vous revenez forcément par un chemin de circuit à un gouvernement idéologue et à un peuple idéologue, ^traduisons un gouvernement éclairé et contrôlé, à un peuple libre et instruit. On ne peut pas être en conscience plus proprement mystifié par sa propre théorie.

La nuit était venue. Le vent avait balayé les vapeurs du couchant, dernières fumées du soleil éteint. Le palais des Tuileries détachait sur le fond clair du ciel sa masse éclairée çà et là d'une mystérieuse clarté. Neuf heures sonnaient à cette horloge qui a sonné tant d'heures diverses dans la vie d'une seule génération. Les étoiles souterraines du gaz sortaient une à une du sol et flottaient d'arche en arche le long de la rue de Rivoli. A ce moment, un coup de clairon partit du côté de la place de la Concorde, les tambours ballirent la retraite; une patrouille approchait...

— Voici ma réponse, dit-il, en me montrant les reflets brisés des baïonnettes. La force armée va nous mettre d'accord — en interrompant la conversation. Néanmoins, j'ai plus d'une objection à faire à votre

dernier argument, et comme je n'entends pas précisément, avec un homme comme vous, passer parole aux lambours, je vous donne rendez-vous à demain.

Il attendait sous l'arbre du vingt-un mars, son poste de prédilection, et, pour tromper le temps, il lisait un journal.

— La nuit porte conseil, dit il. Hier, vous m'avez pris au dépourvu. J'ai réfléchi depuis à notre conversation. Oui, un prince, pour bien gouverner, doit avoir la science du gouvernement; nommons-la, si vous voulez, idéologie. Oui, le fonctionnaire chargé d'émietter au peuple la politique du prince, doit encore avoir jusqu'à un certain degré la même science, sous peine de dénaturer cette politique à l'application. Je l'admets volontiers ; mais je ne saurais admettre, par contre-coup, que le peuple ait besoin de recevoir une éducation spéciale pour laisser faire son bonheur. S'il ne veut pas être heureux de bonne amitié, eh bien ! il sera heureux à la baguelle. Parce que le

capilaine de vaisseau doit nonnaître la manœuvre, et l'officier partager l'instruction du capitaine, est-ce à dire que le matelot, le simple matelot, doive passer par la même école? A quoi bon la trigonométrie pour remuer un bout de corde ou donner un tour de cabestan? Il sufiit, pour cela, d'un coup de sifflet.

— Méflez-vous de la comparaison. J'ai remarqué que tous les sopbismes raisonnaient par métapbore. La métaphore est la logique de l'imagination, la pire logique, à mon avis. Quel rapport voyez-vous entre une société et un vaisseau? Le vaisseau est chose inerte que la main du marin fait seule marcher ; mais la société est chose vivante qui marche d'elle-même en vertu de sa loi de mouvement. Le gouvernement est institué, non pour la faire travailler, mais pour la laisser travailler et pour assurer la liberté de travail contre toute tentative de violence. La société est sa fin à ellemême ; le gouvernement n'est que son moyen, nous l'avons déjà reconnu en passant; or s'il est indispensable que le pouvoir connaisse la loi de la société pour bien gouverner, il est indispensable aussi que la société connaisse sa propre loi pour marcher du même pas que le pouvoir; d'où je conclus à la nécessité d'une éducation commune au gouvernant et au gouverné, au chef et à la nation.

— Mais qui la donnera cette éducation? Probablement la presse, n'est-ce pas? Alors, sauve qui peut;

plus de repos en ce monde, car la presse, une fois démuselée et lâchée dans la rue, aboie continuellement à perte d'haleine; elle aboie à l'uniforme, elle aboie au tricorne, elle aboie au rabat, elle aboie à la toge, elle aboierait à la lune plutôt que de ne pas aboyer, tant sa nature est d'aboyer et de mordre, pour peu qu'elle ait la dent assez longue, de mordre celui-ci, de mordre celui-là, et d'appuyer d'autant plus sur la morsure que celui-ci ou celui-là porte la tète plus haut dans l'État. Pas défait, ou d'acte, ou d'œuvre, ou d'événement qu'elle ne donne de la voix et n'attroupe le passant. Comment vivre en paix au milieu d'un pareil concert à moins d'avoir l'oreille du cyclope? Il faut de toute nécessité déserter la maison où en revenir à la muselière Comme je n'aime pas à dormir dans la rue, j'incline pour ce dernier parti.

— Pardon, mais tout à l'heure, ce me semble, vous lisiez un journal. Vous avez renouvelé, j'en suis sûr, votre abonnement au trimestre dernier, et vous le renouvellerez, j'en suis sûr encore, au trimestre prochain. Car, tout en vous plaignant du tapage insupportable de la presse, vous avez besoin d'entendre chaque matin un aboiement nouveau retentir à votre lever. Serait-ce que la musique n'est pas aussi désagréable que vous voulez bien le prétendre? Ensuite, prenez garde! Si le journalisme est un mal, l'abonné en est le complice. Autrefois on punissait l'auditoire aussi bien que le prédicant, et on avait raison ; car l'un

sans l'autre, où serait le délit? Allons! avouez que, si chaque journal ressemblait à ce pamphlet quotidien de la sacristie que vous tenez pudiquement replié dans votre main, vous feriez encore miséricorde à la liberté de la presse sur papier volant.

— Peut-être bien, mais qui vous dit qu'en prenant un journal je ne le prends pas à contre-cœur, par attrait du fruit défendu. Vous rappelez-vous l'exclamation de cette belle duchesse napolitaine qui, savourant un soir une glace au souffle parfumé de la vague, disait avec une voluptueuse mélancolie : Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! L'idée de péché manquait à son bonheur. J'en suis peut-être là par la corruption de notre nature. Mais peu importe qu'à cette occasion je paye ou non d'inconséquence, il n'en est pas moins vrai que le journalisme, en prenant sans cesse à partie les hommes et les choses du pouvoir, aspire nécessairement à détruire le pouvoir lui-même, ou à le frapper d'impuissance.

— Qu'à cela ne tienne; si certains journaux attaquent, du haut en bas de la hiérarchie, tous les lieutenants de l'État, dénaturent leurs intentions, méconnaissent leurs vertus, anathématisent leurs actes et jettent aux égouts leurs réputations, d'autres journaux, tout aussi nombreux, tout aussi achalandés, tout aussi éloquents, tout aussi habiles à la riposte défendent les gestes du pouvoir, proclament ses raérit-es,

glorifient ses pensées, entonnent Vhomnnah de ses mesures. Partant plus de danger. Quand deux forces de même nature agissent en sens opposé, on ne doit craindre aucun mouvement en avant ou en arrière, l/équilibre du monde repose sur cette donnée de mécanique, et, pour des hommes positifs comme vous faites gloire de vous appeler, une preuve tirée de si bon lieu doit vous paraître sans réplique.

— Que dites-vous là? La partie n'est pas aussi égale que vous le croyez : l'esprit de l'homme, et particulièrement de l'abonné, est tellement possédé du démon tentateur que l'attaque a toujours eu, aura toujours sur lui plus de prise que la défense. En France, on aime la critique, on l'aime par légèreté, par envie. Abaisser le voisin, c'est une manière de monter en talent, ou du moins de rétablir le niveau. La critique, d'ailleurs, a la mine vive, le mot heureux, elle rit, elle fait rire et plaît par là au caractère français né de l'étincelle de la vigne et du sang gaulois. Voilà pourquoi le pouvoir toujours mieux attaqué que défendu, grâce à celte incurable prédisposition de l'esprit public, finit par succomber à la longue sous les épigrammes, tué, horriblement tué à coups d'épingles. Aussi toute liberté de la presse mène nécessairement, un jour ou l'autre, la société à une révolution.

— Le public abonné, à vous entendre, par je ne

sais quel penchant de nature venu en droite ligne de la pomme d'Adam, prête plus volontiers l'oreille à l'accusation qu'à la défense, à l'ironie qu'à la louange. Eh bieni alors, que la presse gouvernementale, assise sur les marches du pouvoir, au lieu de louer seulement, de prôner, de ratifier, attaque, à son tour, persiffle, reporte la guerre dans le camp de l'adversaire, reprenne l'avantage de l'épigramme , interpelle les chefs d'opposition, écrivains, orateurs, tribuns, ministres en expectative, pour leur appliquer la loi du talion, pour leur infliger le même supplice que la presse opposante infligeait chaque jour aux hommes du pouvoir, et de ce moment nous rentrons dans les forces de même nature et nous retournons à l'équihbre.

— Argumentez tant que vous voudrez. Le fait vous donne un démenti. Depuis que l'homme a trouvé le secret de multiplier la parole d'un coup de balancier, et de renouveler le miracle des pains pour nourrir la multitude, comme il dit dans son orgueil, la parole à la mécanique, lancée au galop sur chaque route et répandue à l'infini, a partout réchaufle, partout préparé l'esprit de révolution. Car qu'est-ce qu'une révolution à proprement parler, sinon une idée à l'état d'éruption? L'éruption est l'effet, la cause est l'idée. Tant que vous laisserez la cause agir, vous pouvez compter, à un jour donné, sur une catastrophe.

— La liberté de la presse traîne si peu à sa suite ce que vous appelez une catastrophe, que je ne connais pas pour ma part une révolution, une seule, entendezvous bien, dont elle doive en conscience porter la première responsabilité. La Révolution de 89? Mais avant 89 la censure royale, la censure ecclésiastique, la censure parlementaire, trois censures pour une, passaient à tour de rôle la loupe jusque sur la moindre virgule du moindre écrit, et, en plein règne de Louis XVI, ce moment de respiration, dit-on, pour l'intelligence, le parlement de Paris condamna au bannissement perpétuel Delile de Salles, savez-vous sous quel prétexte? Pour crime de philosophie ; l'arrêt dit expressément crime de philosophie. Et, à la veille de la Révolution, le même parlement faisait brûler par la main du bourreau une brochure inspirée par Turgot; savez-vous encore sur quel sujet? Sur le rachat du régime féodal. Si, au lieu de brûler la brochure, le parlement en eût fait son profit, il eût peut-être prévenu l'insurrection de la France contre la féodalité.

— A supposer même — supposition excessive à mon avis — que la liberté de la presse n'ait pas lancé la Révolution, vous ne pourrez nier cependant que la Révolution une fois en route, elle n'en ait accéléré la vitesse jusqu'au vertige. A peine, en effet, la France eut-elle rompu le sceau jusqu'alors posé sur sa lèvre, que, dans les grandes vendanges de toutes les institutions du passé, jetées et foulées pèle mêle au fond

de la cuve révolutionnaire, une multitude de feuilles, bacchantes de la veille, ivres de l'odeur du pressoir, allèrent à travers champs, la ceinture au vent, donner le branle à l'immense farandole universelle, exciter les hommes de la glèbe à payer la dime ou la censive, la torche et la fourche au poing, et forcer la noblesse effarée à chercher une patrie de passage sous l'uniforme prussien.

— La presse , au contraire , a médiocrement trempé dans ce premier coup de main de la Révolution ; car une année après le serment du Jeu de Paume, un journal hors barrière était encore un phénomène. Voici mon témoin. Il y avait, à cette époque de combustion générale, un gentilhomme anglais qui faisait à cheval le tour de la France, et allait au petit trot de province en province étudier d'un sol à l'autre la pousse de la vigne et la floraison du sainfoin. C'était Arthur Young, philosophe ambulant de l'agriculture. Arthur Young avait pris en Angleterre l'habitude méritoire de lire chaque matin son journal avec la même régularité, que dis-je? avec la même religion deja régularité qu'il prenait sa tasse de thé à son déjeuner et sa prise de tabac au premier moment d'extase de sa digestion. îl traversa la France étape par étape de Strasbourg à Toulouse. Il voyait flamber sur sa route les chartiers et les tourelles de l'aristocratie. Il voulait avoir l'explication de l'incendie et prendre langue de révolution ; mais il avait beau frapper à la

porte de chaque ville, de chaque café, de chaque auberge, pas plus au nord qu'au midi, à l'est qu'à l'ouest, à Besançon qu'à Moulins, à Bordeaux ou à Poitiers, il ne pouvait obtenir, à quelque prix que ce fut, la concession d'un seul numéro de ijazette. Pendant toute la durée de son voyage, il éprouva une telle horreur de cette disette de publicité qu'il en jette à chaque instant un cri de malédiction contre le peuple français.

— Comptez les révolutions, et vous verrez, quoi que vous en disiez, que si la liberté de la presse n'a pas fait particulièrement celle-ci ou celle-là, elle en a fait cependant un assez bon nombre à notre vue et à la vue du siècle, pour donner le droit aux hommes de précaution de la classer au rang des matières explosibles et des industries dangereuses à reléguer en quarantaine et à mettre en surveillance. Voyons : la révolution de Juillet, par exemple, et la révolution de Février, et toutes les révolutions engendrées coup sur coup de la révolution de Février, seraient-elles sorties en armes, des caves, des greniers et des fentes de pavés, si, pendant des années et des années, les journaux n'avaient sonné auparavant le tocsin dans les esprits?

— Comptons, puisque vous le voulez; la révolution de Juillet? mais la Restauration elle-même avoue dix années de censure sur quinze années d'exis-

tence, et pendant ces cinq années de trêve de Dieu l'écrivain a toujours eu derrière sa chaise la censure invisible du parquet penchée sur son épaule. Il parlait comme Pascal, un gouffre ouvert à son côté. Révolution h défalquer du compte de la liberté de la presse. La révolution de Février? mais jusqu'à la législation de Septembre la garde nationale a couvert la royauté de sa poitrine. Ce n'est qu'à dater de la mutilation du droit d'écrire qu'elle a porté elle-même la Révolution au palais des Tuileries sur la pointe de ses baïonnettes. Autre article à défalquer. L'insurrection de Milan? mais, depuis l'heure de la conquête, l'Autriche couve Milan du regard, le doigt posé sur sa lèvre comme la statue du Silence. Autre décompte à écrire. La révolution de Pologne? mais la Russie lui a mis son pommeau d'épée sur le visage et refoulé dans la gorge jusqu'au moindre murmure. Autre crédit à reporter ailleurs. La révohition de Vienne entin, ou de Bade, ou de Munich, ou de Berlin? mais de tout temps le bâillon plus ou moins serré constitue le régime courant de la politique en Allemagne. La dernière révolution d'Espagne, encore toute chaude dans l'opinion? m*ais la reine Isabelle tenait la pensée à la lisière de la sagesse forcée, sous la surveillance du fiscal. La presse parlait peu et parlait bien, car, au premier mot de travers, le gouvernement la remettait dans le droit chemin. Elle a donc la conscience nette de tout ce que la grosse cavalerie révolutionnaire a pu dire ou penser dans son quartier avant de crier

vive nous ne savons quoi et de tirer le sabre pour soutenir ce qu'elle avait crié. Le fait est là, patent, constant, cinq fois, dix fois répété, et puisque vous l'avez interrogé, il vous répond cinq fois, dix fois pour une que jamais, que nulle part la presse n'a pu, par une raison décisive, la raison d'alibi, prendre directement l'initiative d'une révolution. Bien plus, le fait ajoute, par manière de contre-épreuve, que partout où la liberté de la presse règne dans sa plénitude, elle assure le gouvernement contre toute éventualité de révolution. Quelles sont, en effet, les nations qui ont gardé leur aplomb au milieu du tremblement de terre européen de Février? c'est l'Angleterre, c'est la Belgique, la Suisse, la Suède, la Hollande, toutes plus ou moins contitutionnellement régies, libres de penser, ou, ce qui est la même chose, de parler. Que serait la pensée sans la parole? pas même une feuille au vent, pas même une fumée.

— La thèse à coup sûr a le mérite de l'originalité. J'ai connu un officier de l'empire qui partageait votre théorie. Chaque fois qu'il recevait une nouvelle blessure, il disait : J'ai repris un abonnement à l'existence.

— J'explique ma pensée. Quel est le premier désir d'un médecin qui a une maladie dangereuse et encore anonyme à traiter? C'est de voir le mal occulte éclater au dehors par une révélation irrécusable qui permette

or,

à la science de constater le cas et de lui appliquer le formulaire. Mais si par hasard une main étrangère allait répercuter le virus à l'intérieur, l'homme de l'art chercherait vainement à saisir le levain morbide enfoui sous l'épiderme, et pendant qu'il interrogerait l'oracle du regard, le mal emporterait le malade. Un gouvernement, comme la médecine, a continuellement besoin de suivre à la piste et de constater par un symptôme la pensée intime d'un pays. Or, il possède providentiellement dans la presse la mesure exacte de cette pensée. Avec cette carte et une dose suffisante d'attention, il pourra toujours savoir à point nommé de quel côté l'opinion menace, et diriger sa politique en conséquence. Que la presse représente ou non la majorité d'une nation, peu importe en ce moment; elle en exprime du moins une minorité, et c'est précisément cette minorité que le pouvoir a le plus d'intérêt à connaître, car si elle vient à grossir silencieusement sous le couvert du mystère, elle devient un jour ou l'autre ce que vous voyez à Madrid. Lorsqu'un parti a la parole libre, il n'a plus de secret; voudrait-il en avoir qu'il ne pourrait résister à la tentation de l'écrire ; il évapore son mécontentement en parole, et l'écoulé au jour le jour en feuille de papier. Du moment qu'il a dit son mot par ia poste, il a tout dit; il a fait acte de présence, c'est assez pour son amour-propre; je parle, donc je suis; voilà toute sa philosophie, et cette philosophie le dispense de conspiration. Lorsqu'on juge la liberté de la presse, on la

juge uniquement au point de vue direct, par tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit à la lumière du soleil. Sur cette donnée exclusive, on dresse son bilan. Voici le bien, voici le mal, et selon qu'on incline pour ou contre, on enfle le chiffre du bienfait ou du méfait. Ce point de vue trompe l'esprit. Pour juger sainement de la liberté de la parole, il faut tenir compte nonseulement de son action, directe, positive, palpable, tangible en quelque sorte au doigt et au regard, mais encore de son action négative, indirecte, inédite, par conséquent inaperçue de la multitude. La presse rend service au pays par tout ce qu'elle fait, sans doute, mais aussi par tout ce qu'elle empêche de faire au besoin.

El à ce sujet, puisque vous accusez la presse d'aboyer, permettez de reprendre votre comparaison. Un fermier de Normandie — non ; de Bretagne, la Normandie a trop d'esprit — avait un chien de garde doué par la nature d'un coup de voix inépuisable et d'un coup de dent à l'unisson. Lorsqu'un habit suspect rôdait à la porte de la ferme, il aboyait, et si après l'averlissement préalable, le passant forçait la consigne, la sentinelle tirait l'épée. Mais un jour le fermier trouva que son chien aboyait trop souvent, sans motif suffisant, et qu'avec cette mauvaise habitude de sonner le qui vive la nuit à chaque pas attarde dans le voisinage, il dérangeait sans cesse son sommeil , et ce qui était plus grave encore, le sommeil de sa fermière. Et partant de ce prin

cipe qu'un mari doit toujours dormir, il envoya un matin son chien garder la ferme au fond de la rivière. La nuit suivante, un voleur dévalisa la maison. Si vous aimez l'apologue, vous pourrez en tirer la morale.

— Mais alors par quel mystère, par quel contre-sens, tous les gouvernements sans exception regardent-ils la liberté de la presse le sourcil froncé et la tiennentils plus ou moins en disgrâce? Vous leur accordez, je suppose, assez d'intelligence pour comprendre leur intérêt. Eh quoi! la presse, à vous entendre, contradictoirement à l'opinion reçue, universellement reçue, conjure la tempête, détourne la révolution, avertit à temps le pouvoir de l'état de l'opinion, met le pouvoir en intimité journalière avec le pays, et le pouvoir, au lieu d'aimer, de bénir, de protéger, d'émanciper cette puissance auxiliaire, cette police gratuite, cette sauvegarde, cette caution de durée : — parle, agis, circule librement, pleinement où tu voudras, comme tu voudras — l'éloigné au contraire, la relègue, la resserre, la mure sur le plus petit espace possible, avec^la même prudence, la même jalousie, la même rigueur, la même exaspération de surveillance, que le moyen âge parquait le Juif au Ghetto, et que la Chine parque l'Européen à Canton.

— Vous dites tous les gouvernements, ajoutez donc absolus. Maintenant écoutez la réponse. Je vous la

fais en confidence. Veuillez me garder le secret. A la fin du siècle dernier, un fou nommé Paul monta sur le trône de Russie. A la fête du couronnement, il marchait, comme vous savez, entre les assassins de son père et ses propres assassins ; ce qui prouve, par parenthèse, que le despotisme possède, lui aussi, son genre de révolution. Ce fou couronné, de son droit impérial de sang kalmouck, jouissait d'une omnipotence proverbiale de laideur. Les glaces avaient de temps à autre l'indiscrétion de dire en passant la vérité à sa figure. Savez-vous ce qu'il fit pour échapper au danger de Narcisse involontaire condamné à l'écho de son visage? il donna l'ordre un jour d'enlever toutes les glaces du palais.

— Le temps presse, dit-il, fermons le débat; voici mon dernier mot ou plutôt mon Credo en un seul article.

— D'un côté, reprit-il, je vois la force organisée sous le nom de monarchie absolue ; de l'autre, l'anarchie chronique sous le nom d'idée. Eh bien ! puisque le siècle pose le dilemme entre ces deux puissances, je choisis la première; elle assure du moins la tranquillité dans la rue et la régularité dans l'Étal.

— La force, encore la force ! entendrai-je éternellement sonner à mon oreille cette expression de malheur? La force est pour mon esprit comme une obsession, comme Fpmbre acharnée aux pas d'Oreste; elle me jette dans une sorte de fureur sacrée : n'approchez pas, vous qui parlez toujours de la force, jamais du droit, ou je vais chen^her une paire de pistolets. Force contre force, c'est le droit de nature. La souveraineté est la force organisée? Si cette définition est vraie du gouvernement, quelle définition vous restera pour Tarraée, à moins de déclarer que

tîouverneraent et arraée, c'est un seul et même mot, et que gouverner, c'e-t distribuer dans la société des coups de sabre, et, pour varier, des coups de fusil? Mais qui dit force organisée dit organisation, qui dit organisation dit idée chargée de présider à l'organisation Or. l'idée, aiii a organisé la force comme moven, a-t-elle pu l'oriraniser convenablement sans la proportionner à l'œuvre qu'elle doit remplir^ L'idée a donc fait la part et la place de la force au soleil ; elle lui est donc supérieure, puisqu'elle lui lise son but et sa limite. Mais force, idée, pourquoi séparer ces deux choses inséparables par nature"? Est-ce qu'une force n'est pas une idée? est-ce que la poudre n'est pas une idée? et la bombe aussi '^ et la fusée h la Conçrrève aussi? et la strategie aussi'? et la cbar^re de cavalerie aussi? Idée que tout cela. Monsieur, et, quelque chose que vous fassiez pour vous passer de l'idée, vous la trouverez toujours à votre droite pour réclamer la préséance. En vérité, cette invocation perpétuelle à la force finirait à la longue par dépraver la douceur traditionnelle des mœurs françaises, et par habituer l'esprit de parti à regarder un concitoyen comme un barbare qu'il faut combattre à outrance et exterminer sans pitié. Qui de nous n'a entendu dans certains salons de jeunes femmes, belles, gracieuses, heureuses, blanches comme l'hermine, musiciennes irréprochables, savantes sur toutes les nuances du sourire, moduler neirli^emment d'une lèvre vibrante

— lOl —

encore d'une voluptueuse cavatine de Cimarosa, quelques-uns de ces mots qui eussent, à coup sûr, fait monter la rougeur aui joues osseuses des tricoteuses de la Terreur?

— Eh bien ! puisqu'un mot révolte votre pudeur, j'aime mieux la souveraineté faite homme de père en fils, permanente, inviolable, incontestée, incontestable, appuyée sur la culasse d'un canon, que la souveraineté mobile, précaire, passagère, aléatoire, intermittente, tirée chaque année à la loterie dans une boîte de scrutin. La société a besoin pour virre de compter sur un lendemain. Le jour où vous lui offrez en perspective le gouvernement de l'inconnu, nommé par le hasard, elle flotte en lambeaux, déchirée delà main des partis.

— Si, par impossible, j'avais à mon tour à faire lin choix entre la monarchie orientale et la démocratie même agitée, je donnerais encore la préférence à la démocratie. L'ordre apparent du despotisme cache en réalité une profonde désorganisation. La multitude oraseuse affecte sans doute un senre de desordre particulièrement inquiétant pour l'imagination ; elle crie, elle chante, elle barre la rue, elle remue le pave, elle promène une guenille au bout d'un bâton, elle inscrit une devise plus ou moins territiante sur cette guenille, elle parle, en un mol, à tous nos sens à la fois et blesse toutes les libres de nos délicatesses.

Mais quel mal peut-elle faire en définitive à la société? Le mal purement matériel de la trombe ou de l'inondation, briser une porte, démolir une maison, renverser une grille, abattre une statue. Mais elle passe, parce qu'il est dans sa nature de passer, comme dans la nature du torrent de couler ; elle passe, parce que, par sa brutalité même, elle arme immédiatement contre elle l'unanimité de la conscience. Mais l'émeute une fois écoulée, et le coup de balai donné sur sa trace, la nation retrouve de l'autre côté du désastre son âme entière, intacte, je dis plus, renouvelée et fortifiée dans l'amlation. Car l'agitation réveille l'énergie et retrempe le caractère. Or, comme l'àme d'un peuple est la force motrice de son activité, le jour où il grandit son àme dans l'épreuve, il grandit dans la même mesure sa destinée. A quel moment Rome brille-t-elle de toute sa splendeur? au moment même où elle couve dans son sein la guerre intestine de la plèbe et du patriciat. César étend sur elle la pourpre du despotisme, et elle tombe en pourriture. A quel moment Florence occupe-t-elle la place d'honneur en Italie? Au moment où sa population descendait périodiquement sur la place publique, Guelfe contre Gibelin. Florence abdique sa liberté dans la main d'un marchand de laine, et sous la dictature énervante de la famille Médicis elle expire lentement de consomption.

— De cette page déchirée d'histoire, vous tirez

probablement la conséquence que la pbilosopbie moderne devra désormais, dans l'intérêt de la société, décréter l'agitation en permanence.

— Ni agitation, ni despotisme, car l'agitation, c'est la force aussi. Toutefois, cette force-là, par sa mise en scène, par sa poésie répulsive de bâillon et de manche retroussée, porte avec elle sa dénonciation et sur elle sa condamnation. Elle frappe tout au plus sur son passage le vent ou la pierre, et disparaît comme elle apparaît, sans emporter dans son écume une vertu ou une idée. Mais le despotisme, comment le saisir? comment l'arrêter à temps dans son œuvre de destruction? Son danger consiste précisément à cacher le danger et à promener le désordre sous l'hypocrisie de l'ordre dans la société. Sous sou regard d'oiseau de proie et dans le cercle immense tracé par la pointe de son épée, ni bruit, ni tumulte, ni murmure, ni attroupement. La surface est calme, régulière, harmonieuse, agréable à l'œil et à l'oreille I On ne voit dans la rue que parade, que livrée, armoirie et chamarrure; on n'entend dans chaque souffle de ratmosi)hère que le pas cadencé des patrouilles ou une bouffée errante des harangues chinoises, distillées d'une bouche officielle au lever et au coucher de César. Dormez, et dînez en paix, boyards, marchands, juifs, sauvés de l'anarchie et prosternés de reconnaissance devant le carrosse du sauveur. Le maître ne touchera jamais à vos plats, à

VOS lits, à vos meubles ni à vos fenêtres ; ce n'est pas aux moellons et aux serrures qu'il porte la main, c'est aux forces vives môme de la société, c'est aux facultés intérieures, c'est aux sentiments, c'est aux pensées. Il frappe la société là et là, il la tue à la tête el au cœur, et il la tue bien, je vous jure, mais silencieusement, mais insensiblement, mais avec métbode, mais avec symétrie, en détail, en douceur, en versant goutte à goutte un poison lent, un poison à coup sûr, heure par heure, minute par minute, sans qu'un cri, un mouvement, un soupir, un frémissement puissent trahir le meurtre et appeler l'attention. Et la victime meurt graduellement, longuement, et ignore qu'elle meurt, et trouve même souvent une volupté funèbre à sa mort, comme à la fumée de l'opium ; et lorsque, par hasard, à je ne sais quelle décomposition et quelle dissolution de son organisme, elle commence à soupçonner l'agonie, il est trop tard. L'œuvre accomplie, le peuple a cessé de compter, el à la place où il campait l'histoire peut mettre une croix noire et inscrire une épitaphe. Et, en effet, il n'y a plus là qu'un sol brûlé comme par une pluie de bitume, une atmosphère empoisonnée, une population déguenillée, la mendicité, le brigandage, l'ignorance, la lèpre, la fièvre, la peste, la banlieue de Rome, une plaine d'Espagne ou de Grèce, ou de Turquie, ou de Syrie.

— - J'avais cru jusqu'à présent que le despotisme

cherchait au contraire à donner la prospérité matérielle à la nation pour la consoler, ou du moins la distraire de la perte de la liberté par une aggravation de jouissance.

— Donner la prospérité matérielle à une nation? Qui pourrait accomplir ce miracle? Qui lient à la main la corne d*abondance? Suftit-il pour verser la richesse dans le monde de presser un ressort ou de lâcher une détente? Le peuple seul a puissance de créer la richesse par son intelligence et son activité, et il la multiplie en raison de sa liberté et de son instruction. Mais le despotisme, y avez vous réfléchi une seconde? c'est la spontanéité même de la nation conOsquée par le despote, c'est la nation absorbée dans le despote, c'est le moi immense du despote étalé du bout à l'autre du royaume, substitué à la nation, agissant, voulant, décrétant pour la nation ; c'est la réduction, en un mot, de la vie de tous au profit d'un seul, et l'invasion d'un seul dans la vie de chacun. La vie est une loi de nature, on ne la viole pas ou on ne la respçcte pas à moitié. Il faut la respecter entièrement ou l'immoler. Le pouvoir, sans doute, à son heure de magnanimité, voudrait peut-être échapper à cette extrémité, et transiger avec la nature ; mais la nature implacable frémit et proteste contre l'usurpation; et le pouvoir, la sentant bouillonner et mugir sous son pied — nécessairement, fatalement, qu'il veuille ou non, devra, pour sa défense, l'éteindre,

l'étouffer, la comprimer, la corrompre idée par idée, molécule par molécule, jusqu'à ce qu'enfin il ait réalisé la fable du Ténare, et que, monarque de la mort, il règne sur l'ombre de l'homme dans un ombre de royaume.

Plus de pensée. Si le peuple venait à penser, il finirait peut-être par entrevoir un jour que sa majesté pourrait bien être une divinité de fantaisie, parfois même frappée d'imbécillité comme ce roi de Suède qui demandait une carabine pour exterminer de sa fenêtre l'armée de Napoléon.

Plus d'instruction. Le despotisme accordera bien à l'élite de la nation une pédagogie monacale , ingénieusement combinée de langue morte et d'algèbre pour dépayser et pour hébéter l'intelligence. Quant à la multitude, il lui apprendra tout au plus à lire et à signer. L'ignorance absolue vaudrait mieux peut-être. Mais le siècle répugne à la perfection.

Plus de croyance. Car le Dieu officiel et le gouvernement faisant un seul corps de doctrine, le peuple les repousse l'un par l'autre, et les implique dans la même incrédulité. Aller d'ailleurs à autre messe qu'à la messe royale, c'est manquer de respecta César. Il veut un seul catéchisme dans son royaume, le catéchisme qui prêche le mieux l'obéissance passive; un seul culte, le culte qui met le plus souvent l'homme à genoux ; pose naturelle d'un peuple convenablement gouverné et résigné à son bonheur.

Plus de parole. Si chacun pouvait librement dé-

charger sa conscience, il formerait au coin du foyer, sur la table de marbre du café, un forum au petit pied cil l'intelligence ferait continuellement la leçon à l'ignorance. L'éloquence à l'oreille irait, viendrait de l'un à l'autre, coulerait, glisserait à travers l'espace et de proche en proche, constituerait la puissance occulte, la conspiration tacite de l'opinion. Par conséquent, un gendarme à la porte de chaque café, et un sbire derrière la serrure de chaque salon.

Plus de justice. La magistrature jugera, porte fermée, sans plaidoirie ni procédure. La sagesse ordonne d'éviter à tout prix le scandale. La plaidoirie écrite, d'un autre côté, a l'avantage d'économiser l'avocat, personnage dangereux, tribun désigné de la prochaine révolution. Pour tout dire, enfln, la police abrège singulièrement l'instruction criminelle du procès. Elle appelle le délinquant à son tribunal ; elle commence par lui administrer la bàtonnade pour lui rafraîchir la mémoire, et ensuite elle lui dit : Prouve ton innocence.

Plus de considération. La considération est la récompense de l'opinjon. L'opinion n'existe que dans un pays de liberté, Cbacun vit ici au grand jour sous le regard public. Ce qu'il fait, ce qu'il dit, tout le monde le sait, tout le monde l'entend. Si par hasard il a mal agi, sa conduite le suit impitoyablement pas à pas, et le nomme à chaque carrefour par le nom de son action. Si au contraire il a bien vécu, sa conduite reste sur lui comme une dignité. Qu'une voix de la

foule l'insulte par mégarde, sa vie tout entière, rangée autour de lui comme une garde d'honneur, n'a qu'à faire un signe pour écarter l'injure de son chemin. Mais le despotisme éteint partout l'opinion. Il met le doigt sur la poitrine d'un homme, y laisse une tache bleue ou verte, déguisée sous un mot honnête, et il dil : Je donne seul la considération.

Plus de gloire. On vole ma gloire, écrivait Louis XIV, lorsqu'on dehors de moi on peut acquérir n'importe quelle renommée. Le despotisme persécute le talent, comme un concurrent de puissance. Cet homme lève le front haut sur la foule, il partira demain pour la Sibérie; cet autre laisse bien avant dans la nuit sa lampe allumée; il porte sur sa figure la pâleur du dernier Brutus ; il doit conspirer ou écrire dans l'ombre quelque chapitre oublié de Tacite; le fiscal l'enverra, sous quelque prétexte plausible, recouvrer dans quelque carcere duro la fraîcheur de la jeunesse.

Plus de voyage. Le voyageur pourrait contracter hors barrière le virus du libéralisme, et le communiquer au retour; la révolution française a éclaté le jour 011 un lieutenant de police accordait à Voltaire un passeport pour l'Angleterre. Prométhée ce jour-là déroba le feu une seconde fois, et Dieu sait si depuis lors la torche a fait du chemin.

Plus d'industrie. Le pouvoir absolu fera du travail un monopole royal ; il en distribuera ou en reprendra à sa fantaisie le brevet. Il glissera la main entre le pro-

ducteur et le consommateur, et taxera et tarifera le prix de chaque denrée. Pour peu qu'une industrie bourdonne désagréablement à son oreille, il la supprimera d'un trait de plume, et il fermera une usine avec la même aisance qu'il fermerait une maison de débauche. Un jour le tsar frappa d'excommunication par ukase la fabrication du cuir de Russie, par la raison que les troupeaux de chèvres avant de passer à la tannerie dévoraient les pousses des taillis. Après avoir exterminé les chèvres pour sauver les forêts, le gouvernement abattit les forêts pour venger sans doute les troupeaux.

Plus de propriété. Le despotisme garde toujours la confiscation en réserve dans quelque recoin caché de sa législation. A défaut de la personne, il pourra du moins saisir la fortune. Si la personne passe la frontière, la futaie portera la peine de l'évasion. La prudence ordonne de ruiner les enfants du conspirateur. L'empereur Nicolas poussait même la précaution jusqu'à les empêcher d'aller à l'école.

Plus de richesse. Mais si consciencieusement que le despotisme appauvrisse une nation, cette nation a cependant encore une certaine richesse acquise, alors la loi civile avisera à quelque ingénieuse combinaison ; droit d'aînesse ou majorât pour concentrer le capital dans la main d'une aristocratie. Il signera ainsi un traité d'assurance mutuelle avec une poignée de privilégiés en les cointéressant sous une forme ou sous une autre à l'exploitation du pouvoir. Qu'est-ce qu'une

nation? a dit quelqu'un : la monarchie et la noblesse. En dehors de ces deux institutions, il n'y a que des tas d'hommes, comme il y a d'autres tas, des numéros, des chiffres, bons tout au plus à figurer dans des colonnes de statistique.

Plus d'économie. Pour soulager le peuple de l'embarras de placer lui-même l'excédant de son revenu, le despotisme lui ménage d'avance le meilleur placement possible dans la caisse de l'Etat. Il absorbe Je plus en plus, par la pompe aspirante de l'impôt, le capital disponible du pays, à bonne intention, à en croire sa clientèle, pour entretenir l'industrie de luxe, pour payer la pompe d'une cour, pour subventionner le commerce de soierie, pour coudre une passementerie de plus sur la poitrine du janissaire, et surtout et avant tout pour extraire du fond de la nation et distiller homme par homme une nation particuhère, une hiérarchie nobiliaire, comme en Russie, inféodée au pouvoir , solidaire du pouvoir , et habituée à tendre l'écuelle à la sportule dans une antichambre de palais.

Plus d'émulation. Sous le pouvoir absolu, l'homme ne fait plus lui-même sa destinée, il la reçoit toute faite de la main d'un commis. Valet condamné à ramper devant un autre valet orné d'un galon de plus à sa livrée, il sommeille à toute autre pensée qu'à son intérêt ou à son repos. Que lui importent le bien de l'Etat, le bien du service? pour le tirer de sa torpeur, le pouvoir lui prodigue à chaque minute un encoura-

gement; il arrive à créer une légère nomenclature de soixante-dix récompenses à l'usage du fonctionnaire; dix titres honoraires, depuis le titre de monsieur jusqu'au titre d'altesse; trente variétés de décorations, depuis la croix jusqu'aux médailles, et je ne sais combien d'espèces de gratifications, d'augmentation de traitements, de pensions, de rentes, de dotations , et enfin de tabatières , car les tabatières elles-mêmes figurent parmi les honneurs; total, soixante-dix récompenses. Il faut être soixante- dix fois stupide pour n'être pas récompensé une fois dans sa carrière.

Plus de morale. Savez-vous à quel prix l'homme échappe à cette vie inférieure du corps appelée la débauche? Il y échappe en marquant le but de la vie le plus haut possible dans l'ordre de la pensée ; mais là où l'ambition de la pensée est interdite, où la pensée même est une injure personnelle au gouvernement, pouvez-vous espérer que l'homme tombera dans l'héroïque duperie de sacrifier la joie facile du corps à la joie périlleuse de l'intelligence. Déshérité, par ordre, de la portion sacrée de l'existence, il cherche à rétablir l'équilibre par un redoublement de plaisir. Faut-il donc vous expliquer le secret de la corruption particulière de l'esclave? Oui, jouissons et mangeons, puisque le maître ne nous laisse que le droit de jouir, le râtelier garni. La table est dressée; allons, de l'or, du vin, de la joie, du velours. Réchauffons notre lèvre glacée par la crainte de dire une pa-

rôle trop haute à la double électricité du flot de Malvoisie et du front renversé de Marion Delorme. Le despotisme, d'ailleurs, encourage volontiers le plaisir, paye le spectacle, recrute l'actrice, appelle la chanteuse, multiplie fête sur fête, livre le pavé de la rue à la prêtresse de Corinthe, et fait, comme à Venise, un instrument de règne du carnaval. Puisqu'il a replongé l'humanité à l'état de brute, il doit en bonne justice lui permettre la joie de la brute, ne fût-ce que pour l'abrutir encore et prendre un otage contre toute velléité de révolution. Que peut-il craindre en effet de l'homme qui dévore joyeusement son patrimoine, et traîne son nom à Tégout? Tout au plus une demande d'aumône. Quand le prodigue aura consommé sa ruine, le maître lui jettera l'aumône en passant, et il lui tournera ensuite le dos de mépris.

— Savez-vous que vous faites à merveille le portrait de fantaisie ; car enfin de quelle nation voulez- vous parler?

— Lorsque Praxitèle moulait une divinité, il prenait un détail à un modèle, un autre ailleurs; et, de cette cotisation universelle prélevée sur nature, il réalisait le type irréprochable de sa statue.

— Et la Russie probablement figure pour sa part dans la cotisation de votre statue. Cependant cette na-

tion morte, à vous entendre, ou mourante du poison du despotisme, paraît jouir d'une santé assez robuste pour déranger votre théorie. Elle grandit sans cesse en puissance, elle exerce une suzeraineté militaire sur chaque Etat de l'Allemagne, elle règne de moitié par ambassade dans chaque capitale. Un prince inconséquent essaye-t-il un instant de donner une charte à son peuple ou de jouer la comédie constitutionnelle, la Russie frappe du pied derrière le rideau, et la liberté rentre dans la coulisse. Un sjénéral étrauL^er, n'importe qui, Filangieri ou Heynau , a-t-il étouffé dans le sang une révolution, n'importe où, en Italie, en Hongrie, le tsar lui envoie un de ses soixante-dix ordres, comme si, roi des rois, il avait partout le commandement en chef de la contre-révolution ; et le héros autrichien ou napolitain porte ûèrement étalé sur la poitrine le satisfecit impérial expédié, sous pli cacheté, de la chancellerie de Pétersbourg. Enrin,'^à l'heure même où je parle, la Russie marche sur Constantinople. L'hiver prochain, elle dira la messe à Sainte-Sophie. Encore un tour de cadran, et le soldat russe fera la police dç l'Europe.

Il imprima à sa canne un mouvement de rotation comme le commentaire en action de sa pensée.

— Et le monde, ajouta-t-il, connaîtra une seconde fois la majesté de la paix romaine sous l'aile immense de l'aigle moscovite déployée du Bosphore à l'Océan.

— Un homrae de votre parti tendit un jour, du haut de la tribune française, une main suppliante à la Russie, et la tribune croula sous son pied de ce blasphème contre sa patrie. Le sang coule sur le Danube. J'ignore l'arrêt du destin. Vous pourriez cependant vous tromper. Ce n'est pas le thyrse, disait Platon, c'est le dieu qui fait la Ménade. Ce n'est pas le fusil, dirai-je à mon tour, c'est l'àme qui fait le soldat; une idée, la patrie, une croyance, n'importe laquelle, une àme, enfin. Mais le soldat russe a perdu à jamais, du fait du despotisme, cette condition première de la victoire. Cela vit passif, inerte, rangé, aligné, taillé sur le même patron, couvert du même uniforme. Cela remue, mais comme pressé par un ressort, sur un signe, sur un ordre, sur un geste, sur un coup de baguette. Cela va machinalement, chaque jour, de la caserne à la parade, et re-

tourne en cadence de la parade à la caserne. Cela sait tuer, même mourir, voilà tout, parce que cela a une baïonnette au bout d'un fusil. La mort d'ailleurs lui paraît une distraction, et il meurt volontiers pour rompre la monotonie de l'existence. Mais depuis le jour 011 la Russie a dit dans son orgueil : La liberté s'est couchée à l'occident comme le soleil ; la nuit couvre en ce moment l'Europe, voici l'heure de Macbeth, tirons l'épée, quelle victoire a-t-elle gagnée contre la Turquie? Elle a accumulé armée sur armée en Valachie; elle a exhumé de son reliquaire la gloire septuagénaire du maréchal Paskewitz. Ce détritus de maréchal a tenté un coup de main sur Silistrie. Le pope de chaque régiment avait évoqué la rubrique religieuse la plus décisive pour enflammer l'esprit moscovite encore plongé dans l'innocence de la superstition. 11 avait promené devant ces soldats naïfs, en route pour le paradis, l'image de la Madone. Le colonel y avait ajoute, pour plus de comfort, une ration extraordinaire d'eau-de-vie; et, une fois échauffés suftisamment par la vision tie la vierge et la fupiée de l'alcool , le maréchal Paskewitz les avait lancés à l'assaut, en faisant charger les premiers rangs par les derniers pour donner sans doute aux assaillants un supplément de coulage. Mais, malgré la Madone, malgré l'eau-de-vie, ils ont lâché pied devant une poignée de Turcs et d'Égyptiens. Et maintenant la Russie, bloquée au nord et au midi par la France et par l'Angleterre, envelop-

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pée de toute part, et comme étoufiee dans un cercle qui va sans cesse se resserrant autour d'elle, entend à son oreille la voix funèbre des expiations, et voit flotter confusément devant elle tous ses abus de force décorés du nom de conquête, tous les spectres de ses victimes; et, tous debout, lui montrant leur blessure éternellement saignante disent : Voilà ce que tu as fait, et par l'œuvre de la propre main, tu as prononcé sur toimême ta sentence.

— Avez-vous épuisé le chapitre du despotisme? et pouvons-nous aller, chacun de notre coté, reprendre le cours de notre conviction ?

— Puisque j'ai ouvert la caverne de Cacus, je veux vous en montrer toute l'Iiorreur. Du moment qu'une main de fer a sup[)rimé toute aspiration généreuse, toute préoccupation d'idée, il n'y aura plus dès lors dans ce tas d'ordure, qu'on appellera encore le cœur humain par euphémisme, qu'un sentiment, l'écu, qu'un dieu, toujours l'écu. Mais l'aisance acquise à la sueur du front marque le pas avec trop de lenteur. Le jeu remplacera donc partout le travail. On dirait le communisme du hasard. Tout à tous désormais. On entre au brelan avec la besace, on en sort avec un million. La fièvre de la richesse à tout prix coule même dans la veine de la jeunesse. Si elle n'a pas la première mise de fond à jeter sur le tapis, elle forcera la caisse du voisin. Le mol prononcé à voix basse de

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vol et de concussion passera continuellement dans l'atmosphère. La fortune monte et croule ainsi sans cesse au caprice de la roulette. Le riche de la veille tombe, dans l'intervalle d'une porte fermée à une porte ouverte, de l'apothéose à la banqueroute. La société semble vivre par intérim, comme au temps de la peste d'Athènes. Chacun dépense rapidement l'argent rapidement gagné Puisque le luxe est désormais le seul témoignage permis que l'homme puisse rendre de lui-même, un luxe féroce ravagera le peu qui reste encore de pudeur et fera de la mère de famille une femme à l'étalage. Que parlez-vous encore d'enfant, de considération sacrée d'économie? Vautronsnous splendidement dans la soie, le velours, le brocart, la zibeline; éclaboussons-nous réciproquement de notre faste, de notre insolence, de notre bassesse et de notre infamie. La vie, en dernière analyse, c'est le chiffon au poids de l'or, c'est la mousse de toute chose, la dentelle, l'orfèvrerie, la moulure, la poterie, la chinoiserie, la digestion choisie, et, enfin, la galanterie. Cette veuve, renommée pour sa beauté, dépensera couramment la dot de sa fille dans le prix d'un jupon brodé : — A qui le montrez-vous donc, Madame? Le costume affecte partout je ne sais quoi d'impudent et de malhonnête, comme pour trahir l'état des âmes au regard. La mode n'est pas, autant qu'on pourrait le croire, l'inspiration du caprice. La politique influe aussi sur la marche du ciseau et de l'aiguille. Pour connaître le cjouvernement d'une no-

tion, il suflit de regarder son vesliaiie. Remonlez par la pensée à l'époque de la Régence, revivez au passé, allez de souvenir à l'Opéra par un soir d'hiver. La neige tombe comme l'ombre du despotisme et recouvre la rue d'un voile de silence ; et là, devant ce lustre, dans cette atmosphère, dans cette étuve humaine, traversée, inondée de reflets de lumières, d'éclairs de renards, d'effluves et de fumets brûlants de vapeurs aristocratiques, il y a une femme insolente de beauté, dégarnie jusqu'à laisser tomber, à l'épaisseur près d'un ruban, le dernier scrupule de pudeur, acharnée à cadencer précipitamment toutes les fièvres de ses fibres dans les battements éperdus de son éventail : on la nomme la Parabère; elle a su retenir un instant le sourire du Régent : le maître donne la leçon, la cour suit l'exemple.

J'attendais une réponse; il fredonnait un air de Lulli.

— Allez toujours, dit-il d'un air distrait ; j'accompagne votre opéra de la Régence.

— J'ai fini. Voilà le despotisme ; mais comme il ne saurait convertir de bonne amitié la société à une pareille amputation de sa nature, il a besoin de recourir à un autre système de persuasion. Pas de milieu, en effet : obéissance volontaire ou obéissance forcée. Du moment que le despotisme renonce à la justice, il en

appelle à la conirainte. Il règne par la terreur, il mel la tèle de Méduse sur sa poitrine. Mais la terreur qu'il répand autour de lui rentre dans son cœur par je ne sais quelle terrible solidarité. Plus il frappe, plus il aura encore à frapper. Il fait le silence, et le silence l'effraye ; il fait la nuit, et il voit partout un fantôme. Et ainsi, de complot en complot véritable ou supposé, il en arrive, pour le besoin de sa sécurité ou l'apaisement de sa perpétuelle palpitation de cœur, n prodiguer, à étaler tous les artifices d'intimidation : les échafauds, les piloris, les roues, les bastilles, les chiourmes, les prévôtés , les lettres de cachet, les proscriptions, les tortures, les exécutions martiales, les jugements par commission, les maisons rasées, les charrues promenées sur les ruines de village. Ce n'est pas assez de dresser un épouvantail sur chaque place publique, — salue, et passe sans même retourner la lète en arrière, — il faut encore qu'une police active, abondante, répandue partout l'oreille au vent, supplée, en quelque sorte, à la publicité de la presse, cette confession quotidienne de l'àme d'un pays, épie le geste, note le soupir, décacheté la lettre, intercepte la parole au passage, écoute à la porte la conversation, étudie l'expression de la physionomie, et par son mystère, son incognito, en même temps que par sa multiplicité et son ubiquité, brise de l'homme à l'homme et de l'homme à la femme toute confiance et toute sûreté d'épanchement. Tu frappes ta tête sur la pierre de ton cachot et tu demandes qui donc a

pu trahir mon secret? Tu le demandes un peu tard, malheureux! Ta femme n'avait-elle pas un directeur de conscience?

Je le regardai de nouveau ; il avait déBnitivement pris le parti du silence.

— Allez toujours, reprit-il du même ton d'indifférence; j'ai encore un quart d'heure à vous offrir.

— Et maintenant voyez là-bas, au dernier horizon de l'Europe , sur cette terre glacée , sur cette terre muette, condamnée à la double servitude du despotisme et de l'hiver, pétrie de larmes, de meurtres, de parricides et d'infanticides de palais à rendre fades les drames des Atrides ; voyez, dis-je, à la lueur sanglante de l'aurore boréale , cet homme , plus qu'un homme , planer dans sa majesté césarienne sur un vide magnifique au milieu d'un océan de baïonnettes; il peut assurément, quand la colère lui monte au visage, juger, condamner, proscrire, exiler , emprisonner, saccager, brûler, promener d'une frontière à l'autre la flamme errante de son artillerie, faucher la jeunesse comme l'herbe du sillon, il peut en un mot répandre à flot la douleur sur son passage par le fer, par le feu, par le décret, par le bâton; il peut tout cela, il peut tout, à l'exception toutefois de créer sur le sol qu'il a sous les pieds l'activité, l'abondance, la pensée, la vertu. Il est sou-

vent plus moral que son propre peuple, ce qui lui donne encore droit à la modestie, et cependant cet homme, chargé, écrasé de tous les pouvoirs du ciel et de la terre accumulés sur sa tête comme à plaisir, suspendu dans un nuage, perdu dans sa divinité, porte en lui une irrémédiable impuissance pour le bien par la nature même de cette autorité exceptionnelle, incommensurable, qui le sépare, qui l'isole du reste de l'humanité. Il voudra parfois la justice; mais il n'a que le pouvoir de la volonté. Lorsqu'il parle d'équité, il parle au vent; sa parole tombe morte à terre ; une main mystérieuse a tiré le rideau entre lui et la nation pour intercepter sa pensée ou la frapper de stérilité. Que voit-il, que sait-il? lout au plus ce que sa hiérarchie, toujours groupée et bourdonnante autour de lui, veut bien lui laisser voir et lui laisser entendre. Il est à coup sûr l'homme le plus ignorant et le plus trompé du royaume. Ah! Dieu est juste, il a refusé à l'absolutisme même le droit d'accomplir le bien, de peur que, tenté par ce bien, l'esprit de l'homme trébuchât dans la servitude.

— Oui; mais quand partout ailleurs l'idéologie sous le nom de liberté erre au hasard dans l'anarchie, il reste seul comme l'obélisque de granit, et montre encorde chemin au voyageur égaré dans le désert.

— 11 reste seul debout. Vous avez donc oublié la

révolution de février? Le monde assistait alors, comme au temps d'Eschyle, à une représentation du Destin. Au contre-coup d'une parole jetée du haut d'un balcon de l'Hôtel de Ville, la monarchie absolue croulait par- (out dans le sang et dans la fumée. Vous voyez donc qu'en dehors de la liberté, ou si vous aimez mieux d'une constitution, l'ordre apparent n'est que le désordre ajourné. Vous admiriez la sagesse profonde de l'absolutisme; le sabre y avait conjuré, disiez-vous, l'esprit de révolution. Mais le pouvoir arbitraire développe sans cesse autour de lui l'irritation. Or, exprimée ou comprimée, la désaffection du peuple est la révolution en permanence. Si elle n'éclate pas aujourd'hui, elle éclatera demain. Voyez ce vaisseau : il navigue toutes voiles dehors par un vent régulier sur une mer unie, étalée au soleil d'une courbe à l'autre du ciel comme une nappe de lumière. La vague dort et retient son murmure. Le capitaine, debout à la barre, jette de temps à autre un commandement au milieu d'un profond silence. Il bénit en lui-même la bonne fortune de la traversée ; il a bien senti sous son pied une impression de chaleur; mais le soleil du tropique chauffait le pont comme un brasier. Il a bien entendu dans l'écume du sillage l'avertissement sinistre de la satanite ; mais ce cri de l'hirondelle ne prophétise un malheur que pour le capitaine sans expérience. La nuit tombe, il va dormir. Pendant ce temps-là une main imprudente a soulevé l'écoutille ; un jet de fumée en est sorti ; un cri terrible est monté

au ciel en même temps que la première flamme échappée de ce volcan floltanl. Le navire tout à l'heure si calme, si majestueux dans sa marche sous sa hiérarchie aérienne de voiles, portait dans ses flancs sa propre destruction. Pour être longtemps couvé, le feu n'en est pas moins un incendie.

— Je veux bien vous céder le champ de bataille, dit-il, sans vous accorder pour cela le droit de crier victoire. Parce que vous avez eu le dernier mot, vous n'avez pas l'illusion, j'espère, de m'avoir converti à votre théorie.

— Ni vous de m'avoir ramené au fétichisme de la monarchie du passé.

— Je sais trop bien par expérience que la discussion sert uniquement à enraciner chaque contradicteur un peu plus avant dans sa conviction. Il faut l'oisiveté d'Athènes pour prendre goût au dialogue, sans autre utilité possible que de perdre à deux une partie de la soirée. '

— Ou bien d'écarter la préoccupation d'une épidémie. Vous pourriez avoir tort, soit dit sans vous blesser. La discussion a du moins cet avantage de nous forcer, ne fût-ce que pour donner la réplique, à mettre notre dialectique en règle, et à nous rendre lompte de notre opinion. Si nous ne parvenons pas à

convaincre notre adversaire, nous finissons le plus souvent par nous convaincre nous-mêmes de la justesse de notre doctrine. Cette doctrine, au début, n'était qu'une thèse pour notre esprit; elle est maintenant, après confrontation du pour ou du contre, plus qu'une vraisemblance, elle est une certitude : Credidi quia locutus wm. J'ai cru pour avoir parlé. C'est la voix de l'Écriture et de la sagesse. Un orateur disait un jour à la tribune : J'hésitais le premier à croire ce que je viens de chercher à prouver. Mais, à mesure que je discourais, la preuve est entrée avec ma parole dans ma pensée. L'assemblée sourit de la candeur de cette confession. L'orateur avait cependant dit une vérité.

— Ainsi je vous ai servi à battre le briquet?

— Précisément.

— Pour tirer la lumière de votre esprit.

— Vous parlez à merveille.

— Eh bien ! franchise pour franchise. Écoutez-moi à votre tour. Vous dissertez en homme du métier au point de vue de l'art. Je vous donne volontiers raison. J'ai voulu, moi aussi, avoir une opinion. J'ai porté aussi la main à l'arbre de la science. Mais, après cette vaine agitation d'esprit qu'on appelle l'étude, j'ai re-

pris le sentier battu, épouse une femme selon Dieu, et, sur sa dot, acheté une ferme en Normandie, une foret en Touraine. J'ai retrouvé dans mes papiers de famille un reste de blason, je l'ai redoré à neuf, non pas pour moi, je n'ai pas la vanité des litres, mais pour mon fils aîné. J'ai la foi du croisé, je possède le bonheur. Le monde est bon [>our moi comme il est et ne saurait être meilleur. Toute idée nouvelle ne pourrait que déranger mon existence. Je la repousse à priori. Je pense aujourd' hui et je penserai toujours comme ma ferme de Normandie et ma forêt de ïouraine. Notre conversation a duré assez longtemps : au revoir. Je vais aller prier Dieu pour votre conversion.

Je compris, à l'inloualion brève de son adieu, que nous ne nous reverrions jamais, et, en effet, toutes les fois que nous passons à côté l'un de l'autre, nous persistons, comme par une convention tacite, à ne plus nous reconnaître.

Pendant que je revenais le long des quais agités de ce tumulte contrarié, qui est le dernier tressaillement de Paris avant l'heure du sommeil, la nuit répandait déjà sur ce perpétuel va-et-vient de lanternes et de rumeurs l'éclat paisible et silencieux des étoiles. Je les regardais avec l'àpre satisfaction d'échapper au contact des âmes inférieures. Ceux qui lèvent le front vers vous, ô chastes images de la vérité éternelle, ne disent pas : Mon grain de poussière me suffit et je me sufjQs

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à moi-même. Us savent bien que le repos n'est pas sur cette terre, qu'il est en vous seulement, qu'il est le prix de notre travail ; que, pour gagner ce prix, riiouime doit sa vie à l'homme autant qu'à lui-même, parce que l'homme sociable, l'homme sympathique — la sympathie est la vertu même de la société — vit d'une vie d'échange, de ce qu'il reçoit, de ce qu'il donne, et vit d'autant plus qu'il donne et qu'il reçoit d'avantage, qu'il porte secours au faible, encouragement au tiède, vérité au sceptique, espérance au blessé, au blessé du corps comme au blessé de l'esprit. Allons! mes amis et mes maîtres dans cet ordre d'idées, tant qu'il y aura un ciel sur notre tête, il y aura des âmes qui prendront, sous l'œil de Dieu, de telles ambitions, et auront à les prendre de telles joies que ni les fleuves, ni les montagnes, ni les verrous, ni les sceptres de roseaux, ni les éponges de tiel et de vinaigre ne pourront ensuite les arrêter dans l'héroïque apostolat de leur conviction.

Je suivais ce soir-là la terrasse du bord de l'eau, et, comme il faut bien penser à quelque ebose en raarebant, je pensais à l'influence du tabac sur la civilisation. Le Pytbagore du pbalanstère l'appelle quelque part l'opium de l'esprit buraain. Peuple qui fume, à l'entendre, peuple qui meurt par aspbyxie. Il disait peuple qui fume, et non qui prise, remarquons la diflerence.

La poussière du tabac, en effet, porte l'étincelle électrique au cerveau et donne une secousse à la pensée. La tabatière d'ailleurs témoigne d'un esprit de sympatbie; elle circule à la ronde comme la coupe du banquet. Homme ou femme, cbacun y trempe à tour de rôle le bout du doigt et communie d'un parfum. Un liomme d'esprit attribuait au coup de pouce delà prise le nez insurrectionnel, et au pétillement du grain de tabac sur la membrane le génie épigrammatique du

dix-huitième siècle. La Révolution française, dans son opinion, sortait d'une tabatière. Pandore avait changé de boîte, comme vous voyez.

Mais le cigare, c'est le plaisir égoïste, c'est le plaisir célibataire, c'est l'enivrement dans un coin, c'est l'hébétement extatique de la solitude, c'est le regard noyé dans un nuage, c'est le dessèchement de la fibre de la volonté, c'est la substitution de la rêverie à l'activité. A chaque bouffée de tabac que l'homme aspire, expire, il exhale, il évapore une énergie ou une vertu. Si donc la Turquie porte en ce moment la nuit sur la figure, si l'Allemagne poursuit d'un œil trouble je ne sais quelle vision métaphysique à travers l'espace, si l'Espagne dort d'un sommeil entrecoupé d'accès de somnambulisme, si la Hollande étouffe dans son embonpoint, si la France, enfin, laisse déjà flotter son regard, nous devons désormais accuser de ce mystérieux suicide national la chibouque, la pipe, le cigare et la cigarette. Pour peu que la fumigation dure encore un siècle ou deux, l'intelligence de ce monde (inira en fumée.

Or, pendant que je méditais sur ce problème social, je laissai précisément éteindre mon cigare. Je cherchais de l'œil dans cette allée discrète quelque fumeur égaré pour rallumer à son autel le flambeau de David, lorsque le hasard, compagnon de route plus obligeant qu'on veut bien le supposer, jeta sur mon passage un beau jeune homme évidemment taillé pour mourir d'une balle en pleine poitrine à la

tête d'un escadron, la figure agressive, la moustache retroussée, la hanche militaire et la redingote serrée à la ceinture. Je l'abordai avec la familiarité préétablie et la confiance patriarcale du cigare éteint pour le cigare allumé. Il me tendit avec une courtoisie de gentilhomme un magnifique échantillon de la Havane, et secouant du bout du doigt la cendre immaculée :

— Prenez, dit-il, en toute sûreté de conscience, car ceci est le feu sacré.

A cette brusque déclaration de principes, en plein vent, je le regardai avec un sentiment de défiance. J'aime médiocrement, je l'avoue, à fraterniser avec le premier venu, dans un jardin public.

— Oui, le feu sacré de la démocratie, ajouta-t-il en me nommant, car vous et moi, vous en habit de garde national et moi en costume de l'Ecole polytechnique, nous avons monté la garde un certain jour à la porte des onze du gouvernement provisoire, et même escorté le premier repas des maîtres \lu monde : une cruche d'eau et un pain au bout d'une baïonnette.

— Tant d'événements depuis lors, je devrais dire tant de siècles ont passé entre nous, que je peux bien, sans reproche, avoir perdu la mémoire de votre figure.

— Vous aviez le droit de l'oublier; car, après le

coup de main du quinze mai contre l'Assemblée, jai cru devoir émigrer en Espagne pour diriger une exploitation de houille, et reposer mon esprit de l'ébranlement de la révolution.

— Vous avez joué de malheur, ou plutôt de bonheur; l'ébranlement vous y poursuivi dans votre retraite; vous avez du voir, l'été dernier, l'heureuse révolution de Madrid.

— Heureuse? que dites-vous là! malheureuse révolution, au contraire, révolution avortée, encore une démonstration flagrante d'impuissance. 11 serait temps, cependant, de faire une croix à la première expérience de ce genre, et de fermer une fois pour toutes la liste des révolutions niaises tombées eu quenouille.

— Qu'appelez-vous révolutions niaises?

— Les révolutions qui portent des rubans et des bouquets comme des bergères d'opéra, chantent des couplets, dansent des farandole-, relèvent les vaincus par la main, demandent pardon de les avoir déranges, et les remettent naïvement au pouvoir.

— Il me semble toutefois qu'à première vue et à la distance où nous sommes, le maréchal Espartero a fait preuve de bonne volonté en reprenant de la main d'une insurrection le portefeuille de minisJre.

— Ne me parlez pas de don Bartholomeo Espartero, espèce de copie de Lafayette à l'estompe, un libéral béat apaisé par le premier succès, un ambitieux transi qui n'a pas le courage de son ambition, qui n'a pas enfin le feu sacré.

— Qui donc a le feu sacré?

— Il a le feu sacré celui-là, quel qu'il soit, dans la foule ou hors de la foule, qui, après s'être interrogé dans le silence de sa force et s'être senti appelé à être l'homme du peuple, ose dire ouvertement : Je suis la révolution, prend la dictature, chapeau bas! sauve sa patrie bon gré mal gré, l'élève à la hauteur de son génie et la place en tète de l'histoire. Eh bien I voyez Espartero. Il pouvait tout à un moment, il avait tout pour lui : le nom, le nombre, le vent et le prestige. Le peuple allait le chercher par les pieds et les mains dans sa solitude, et le portait à Madrid, d ovation en ovation, comme sur un pont vivant de bras entrelacés, à travers les pluies de fleurs, sous des arches de verdure, l'appelait le père de la patrie, le proclamait le Messie de la nation; mais lui, à peine descendu de son triomphe au seuil du palais de la reine, il a renvoyé au hasard le pouvoir immense que le hasard avait mis sur sa tète, refusé sa destinée, convoqué les corlès, c'est-à-dire replongé l'Espagne dans le vieux lit de ses intrigues pour la rendormir au bruit des discours. Que dirais-je déplus? Il a eu peur d'être un grand homme.

— Mais de quel droit et au nom de quel principe prétendiez-vous qu'Espartero ramassât dans une révolution libérale le pouvoir absolu du despotisme?

— Du droit de sa prédestination. En fait de pouvoir, possession vaut titre. Je suis parce que je suis : Ego sum qui sum. Si vous me demandez pour ma justification je ne sais quelle patente métaphysique, je vous réponds en vous montrant mon pouvoir, et, si vous n'êtes pas content de la définition, venez me le reprendre.

— C'est ce que je ferai, ou ce qu'un autre fera sûrement à la première occasion, car la puissance qui ne relève pas d'un principe, qui ne justiûe pas d'un droit, n'est pas la puissance, elle est l'usurpation. Or, la succession de l'usurpateur, toujours ouverte de son vivant, appartient toujours, par une sorte de justice rétroactive, au plus heureux ou bien au plus audacieux. Lisez plutôt l'histoire actuelle du Mexique, un maître y chasse continuellement l'autre comme le tourbillon chasse le tourbillon sur la poussière des Pampas.

— Puisque vous tenez absolument à faire de la puissance une question de philosophie, Espartero aurait pris la dictature au nom et dans l'intérêt de la souveraineté nationale.

— J'aime raieux cette dernière rédaction. Ainsi, votre charte révolutionnaire tiendrait en deux articles. Article premier : le peuple est souverain. Article second : le peuple souverain gardera les arrêts.

— Vous formulez précisément ma pensée; oui, il gardera les arrêts jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'au jour où il pourra exercer lui-même sa souveraineté. En attendant ce jour, un pouvoir discrétionnaire régnera à bras raccourci pour faire place à la Révolution. Quand on veut remeubler la maison, il faut bien donner du haut en bas un coup de balai.

— Eh bien I je suppose que vous teniez le manche du balai, au refus d'Espartero, que vous ayez pris la dictature, tout en vous faisant remarquer incidemment qu'on ne prend pas la dictature, que l'opinion tout au plus la décerne, que l'opinion la retire par la même raison, et que de ce moment la dictature ne pèse pas plus que la fumée de votre cigare. Avez-vous réfléchi à cette première difficulté ?

— Un mot suffit pour la résoudre , le mot de Danton : Oser.

— Si l'audace suffit, à la rigueur, pour prendre la dictature, il faut, pour la garder, une réunion miraculeuse de circonstances accumulées d'avance sur la

tête du dictateur. Un prince, sans doute, peut régner dictatorialement sans remplir toutes les conditions du programme.

— Pourquoi plutôt un prince qu'un homme de la démocratie?

— Parce que son titre de prince le met d'abord hors de comparaison, et par conséquent de compétition, et ensuite rallie autour de lui toute institution, ou, si vous aimez mieux, toute superstition rattachée de fait ou d'intérêt au préjugé de naissance.

— Eh bien ! l'homme de la démocratie ralliera autour de lui l'idée nouvelle, la révolution, c'est-à-dire la victoire même du moment, et cette puissance-là vaut bien l'alliance d'un préjugé de clergé ou de noblesse.

— Mais, sorti brusquement de la foule pour monter au pouvoir, il a un concurrent logique dans tout homme de la foule qui voudra prendre sa place du même droit que lui, du droit de l'audace. Et, au premier instant de faiblesse ou de distraction, il tombera dans quelque intrigue ou dans quelque conspiration, et périra misérablement, derrière la porte, de la main d'un rival, mieux encore d'un complice.

— Du moment qu'il a la dictature, il a probablement la force de la défendre.

— La force? vous touchez le problème capital de la question. Mais qu'est-ce que la force? c'est l'armée. L'armée peut obéir encore à un prince, parce qu'un ii;énéral, le premier personnage d'un peuple, à son propre regard, croit pouvoir incliner la tète sans humiliation devant un front royal ; mais si vous croyez qu'il l'inclinera devant un citoyen de la veille, défloré par hasard d'un nom pompeux, le premier venu, un avocat, un poète, un savant, vous comptez en conscience, permettez-moi de vous le dire, sur un miracle encore inédit dans l'histoire des miracles. C'est ce général-là même qui renversera le premier votre dictateur.

— Eh bien ! je le ferai dictateur, pourvu toutefois qu'il consente à mettre son épée au service de la révolution. N'est-ce pas aujourd'hui le cas d'Espartero? Pourquoi mentirait-il à sa fortune?

— Narvaez le renversera demain ; car une épée croit toujours avoir la longueur d'une autre épée. La dictature militaire culbutera donc sans cesse de révolte en révolte de caserne, à moins que vous trouviez sur votre chemin un général ambigu, taillé sur le type de Cromwell, à la fois chef de parti et chef d'armée. Alors il coiffera la couronne et fondera une dynastie. Vous aurez fait une révolution au cri de vive la liberté pour la recoucher mollement sur l'édredon du despotisme. Mais pasvsons. Je vous nomme

général, et de la souveraine autorité de l'hypothèse, je vous institue dictateur. Que ferez-vous de ce pouvoir à énorme portée?

— Je commencerai par tirer de mon portefeuille quatre ou cinq décrets, quatre ou cinq seulement; je suis pour les besognes abrégées, pour les mesures laconiques, sans phrases, sans commentaires. Un premier décret pour empêcher le public de prendre le change sur mes idées, et, par conséquent, pour retirer la parole à tous les bavards de profession, journalistes et autres bateleurs d'idées, qui brouillent un pays comme un jeu de cartes, et feraient la nuit ellemême plus trouble si on n'y mettait bon ordre par mesure de police. On n'imprimerait donc sous mon gouvernement qu'un journal , la Gazette officieUe de Madrid, et chacun y apprendrait jour par jour, sur dossier de ma main, à juger de mon habileté.

— Parler seul est, en effet, le moyen d'avoir toujours raison.

— Un deuxième décret pour chasser du territoire l'ennemi intérieur, et prévenir ainsi tout retour offensif du parti vaincu contre la révolution ; car ce parti-là ne pardonne jamais à la démocratie : il faut qu'il extermine la démocratie ou que la démocratie l'étoulle. Or. comme il est écrit que le pelit nombre doit céder au grand nombre, je ferai une liste de

dix raille contre-révolutionnaires les plus compromis par leur influence, et je les enverrai en diverses cargaisons aux îles Philippines.

— Ainsi, vous condamneriez à la déportation d'un trait de plume des hommes qui n'auraient commis d'autre crime que de penser comme ils pensent et d'obéir à la consigne sacrée de leur conscience. Mais avez-vous pesé un instant dans votre esprit la cruauté de ce supplice? Vous arrachez un homme, que dis-je, un homme? un parti en masse, à son foyer, à sa famille, à son patrimoine. Vous le jetez à fond de cale dans la nuit de l'entrepont. Le vaisseau met à la voile , il disparaît au regard. Après une longue traversée, l'exilé arrive enfin à destination. Il est là, de l'autre côté de l'immensité, dépaysé de corps et d'esprit. C'est un nouveau climat, c'est un nouveau soleil. Il n'y a rien sous ce ciel implacable dont .sa libre ait l'habitude La nature parle autour de lui une lana;ue étrangère. Il doit recommencer à vivre en quelque sorte, et secouei; ce qui lui reste de sa vie passée. Mais en attendant, le vieil homme, plié de longue date à une autre hygiène, résiste à cette invasion de vive force d'une nouvelle existence. Dans ce milieu imprévu où il est subitement plongé, il souffre par la respiration, il soutire par l'épiderme. L'air tout entier autour de lui est un bourreau invisible, acharné à lui infliger chaque jour la torture. Sa peine est indéfinie, ou plutôt sa véri-

table peine est l'incertitude. Le climat sans doute est cruel ; l'incertitude est encore mille fois plus cruelle à l'exil. La pensée d'un avenir certain entre toujours dans chacune de nos actions. Car pour vouloir il faut avoir confiance dans le lendemain chargé d'exécuter notre volonté. Or, comme l'avenir est une aspiration, comme le passé n'est plus, comme le présent n'est déjà plus, que faites-vous lorsque vous retirez de l'âme d'un homme l'idée d'avenir? Vous tuez cet homme au moral, vous le mettez en face du néant, vous le précipitez dans un gouffre par cette porte où le Dante avait écrit : Laissez ici l'espérance.

— Je vous demande pardon. Je porte un cœur d'homme comme un autre. A tout péché, miséricorde. Lorsque l'absence aurait suffisamment renouvelé le déporté et l'aurait converti au bienfait de la révolution, alors, sur une attestation en règle de son repentir, je pourrais lui rouvrir la porte de la patrie.

— C'est-à-dire que vous récompenseriez l'immoralité, flétrie dans toute langue humaine sous le nom d'apostasie, et que vous puniriez la première vertu de l'intelligence, la fidélité à la conviction. Bien plus, vous aggraveriez le supplice de l'exilé réfractaire à ce que vousnommezlebienfaitde la révolution. Si aucune grâce n'était donnée, il finirait peut-être par accepter la morne volupté du désespoir ; il ramènerait son manteau sur «a lèteet il attendrait, enveloppé de son deuil, une

délivrance qui n'a besoin de la signature d'aucun dictateur. Mais la vision de la liberté, sans cesse promenée à son regard, et sans cesse retirée lorsque sa main croit la saisir, est en réalité la souffrance du mirage : c'est la soif irritée par la déception, c'est l'espérance allumée pour être trompée, c'est l'âme attristée de tout ce qu'elle a entrevu, la réalité d'accord avec l'illusion pour irriter la blessure, une double torture, en un mot, dans une seule expiation. Avez-vous lu autrefois cette histoire de naufrage? Le radeau flottait au milieu de l'immensité sous un monceau de corps humains. La mer allait et venait, balayant de son écume le pied de cette montagne de la mort et emportant à chaque flot un soupir d'agonie. Quelques-uns cependant respiraient encore ; mais, fatigués de lutter, ils oubliaient la vie, la tète roulée dans leur linceul. Tout à coup, une voix sortit de ce cimetière flottant qui criait : Une voile à l'horizon ! Les restes d'hommes qui étaient là écartèrent leur linceul pour regarder une fois encore le vide immense dont ils étaient prisonniers. Tls virent en effet une voile à l'horizon ; elle apparut un instant et disparut aussitôt. Ils retombèrent dans leur asonie et maudirent au fond de leur cœur cette ironie de la destinée. Ils étaient morts déjà. Pourquoi cette voile venait-elle les ressusciter comme pour leur donner une nouvelle occasion de mourir? Continuez de vider votre portefeuille

— Périsse ma mémoire plutôt que ma patrie ! c'est

la devise que tout révolutionnaire doit adopter, sous peine de mourir à l'œuvre et d'entraîner la révolution dans sa ruine Je publierai un troisième décret pour frapper à la minute toute tentative de conspiration ; car une révolution demande une justice plus expéditive, plus sommaire que la justice courante, formaliste, plus ou moins embarrassée, attardée dans les enchevêtrements et les délais de l'instruction et de la procédure. Quiconque lèverait la main contre la majesté de la souveraineté populaire engouffrée dans ma personne recevrait aussitôt la punition de son audace. Un jury patriotique constaterait l'identité du conspirateur, et, au sortir de l'audience, le lendemain au plus tard , un peloton de gendarmerie le conduirait à l'échafaud avec cet écriteau sur l'épaule : Traître à la patrie.

— Et par cette justice sommaire à coups de foudre, vous penseriez sans doute affermir votre autorité? Eh bien ! écoutez. Un homme est tombé dans le filet de votre décret ; il est jeune, il est marié, père de famille peut-être, nommé dans le public par quelque talent. Âvez-vous prévu cette hypothèse? Croyez-moi, prenez vos précautions d'avance avec le hasard. Tâchez de n'avoir jamais qu'un coupable célibataire et obscur à frapper, car la famille, car la gloire a quelque chose qui ébrèche la hache, comme vous pouvez le voir à chaque page de la Révolution.

La toilette du condamné est terminée. Déjà, dès le

— lU —

matin, à la lueur douteuse du crépuscule, un homme qu'on ne rencontre pas, qu'on ne voudrait pas rencontrer sur son passage, a dressé mystérieusement à quelque carrefour de barrière le lugubre tréteau. Le supplice aujourd'hui ariiche la modestie. Autant il cherchait le grand jour autrefois, autant il cherche l'ombre maintenant.

La foule est nombreuse, trop nombreuse peut-être pour votre sécurité. Tout à coup, au milieu des rangs pressés et mornes de cette foule recueillie en ellemême, et la tête penchée comme sous le poids d'un mystère, une charrette roule lentement, escortée de gendarmes à cheval, le sabre nu, la carabine armée.

Du haut de ce piédestal mobile, un homme parait la poitrine au vent, les mains liées derrière le dos, les cheveux échappés au ciseau soulevés par un souffle de passage. Ah ! le souffle de Dieu sera toujours bon à l'homme qui va mourir. Il y a encore dans l'air une caresse pour le front trempé de la sueur qu'aucune main de la terre ne peut plus sécher. Cet homme est le condamné. Il a mesuré d'un premier regard la courte distance de sa tête à ce poteau qui le couvre déjà de son ombre, et qui porte, suspendue au sommet, la dernière minute d'une existence; encore un tour de roue, et l'intervalle sera franchi.

Et lui dans ce moment suprême, ramassant en lui par un dernier eflbrt toute la vie qui va lui échapper, pour faire bonne contenance au bourreau, et refoulant sur son cœur la larme secrète qui veut couler et qui

ne doit pas couler, car il faut qu'il meure ainsi qu'on meurt pour une idée, — il regarde vaguement l'horizon lointain, comme s'il appelait dans sa pensée l'avenir à son secours. Il frémit dans les dernières profondeurs de son être de mille émotions diverses ; et toutes ces émotions remontées du fond de son âme et répandues sur son visage en pâleur, y flottent à la fois en rêveries glacées de la mort, terribles à contempler. On dirait une transfiguration. Et en voyant cet liomme beau entre tous, de cette beauté sinistre que la conviction revêt toujours pour l'heure du supplice, le curieux demande : Quel crime cet homme a-t-il donc commis? Et l'esprit de parti répondra : I^e crime de AYashinglon.

La charrette roule toujours, elle arrive enfin au i)ied de la guillotine. Deux hommes en descendent : le prêtre et le patient. Ils montent tous les deux l'échelle, et là, sur la bascule, le condamné, debout pour la dernière fois, jette à la foule un dernier adieu. Avezvous encore songé à cet épisode? Avez-vous prévu que cet adieu retentira peut-être longtemps dans des poitrines meurtries? Puis il se fait un murmure, puis un profond silence. Nul ne pourrait dire ce qu'il a vu, car il voyait d'un regard humide, comme à travers un brouillard. De cette échelle que deux hommes montaient tout à l'heure, un seul est redescendu, un fantôme noir, on croirait le fantôme du supplicié, tant le reflet de la mort est empreint sur sa physionomie. Voilà la scène, et Dieu a vu cela.

Tout est dit. Le lendemain un valet remporte U planche rougie et passe l'éponge sur la trace du sacrifice. Le silence sera recommandé sur le drame accompli, car il est tel souvenir qu'il faut rappeler le moins possible , pour ne pas faire crier trop longtemps l'émotion. Seulement chaque jour on verra passer une femme en noir, traînant un enfant par la main, et, la montrant du doigt, quelqu'un dira tout bas : Voyez -vous cette femme éternellemenl enveloppée de son deuil? G est la veuve de celui qu'on ne doit pas nommer. Et à chaque pas elle reveillera ainsi un soupir de commisération. La conspiration involontaire des soupirs est peut-être la plus dangereuse dans notre pays.

Eh bien ! la main sur la conscience, en présence de l'histoire, pensez-vous que cette tragédie en place publique aura raiïermi votre pouvoir? Si vous lecrovez, vous croyez donc alors que la mort du maréchal Ney a fortiûé aussi la Restauration, quand, à l'heure qu'il est, ce sang proteste encore contre la main qui l'a verse! Un conspirateur obscur et impuissant comme tout conspirateur, oublie le lendemain s'il eùl ete autrement puni, vous en faites par sa mort, vos ennemis diront par son assouiption dans le sang, un souvenir et un prestige de contrebande, et en le tuant vous croyez acquérir une force de plus, et en {)esant sa tetc dans votre main vous croyez peser un siècle de plus de durée 1 N'y aura-l-il donc jamais une vérité acquise à la politique, pas même la vérité de l'expérience!

Il avait allumé un nouveau cigare et en rejetait la fumée par saccade avec une expression visible d'impatience.

— Si nos pères de la démocratie, dit-il, vous entendaient

— Qui appelez-vous les pères de la démocratie? Il tendit la main vers le palais.

— Les hommes au cœur haut, reprit-il, qui entrèrent un jour là sur un ouragan, saisirent le pouvoir d'une main de l'er, donnèrent leur tète en gage de leur patriotisme et sauvèrent la révolution.

— La révolution sauvée de la main du bourreau,

grand Dieu ! on l'aimerait autant perdue. Mais ne nous payons pas d'un mot plus ou moins sonore à l'oreille. Une révolution n'est rien, ne signifie rien par ellemême, elle n'est et ne signifie quelque chose que par l'idée dont elle est plus ou moins la réalisation. Quelle idée la révolution française a-t-elle voulu réaliser? L'idée de droit, n'est-ce pas? de droit de penser, d'écrire, de travailler, de voter, de parvenir, et surtout de vivre, le premier droit, à coup sûr, en monarchie comme en démocratie. Les héros du jeu de paume ne croyaient et ne tenaient à la révolution que parce qu'ils voyaient en elle et que par elle ils espéraient fonder le règne de la justice. Or, violer la justice sous prétexte de sauver la révolution, c'est retourner l'effet contre la cause, et, pour conserver le mot, égorger l'idée.

— La terreur, du moins, a sauvé le fait accompli, et le fait accompli à son tour a relevé l'idée.

— La terreur, au contraire, a perdu la révolution en fait aussi hien qu'en principe. A force de frapper éperdument à droite et à gauche ami, ennemi, tout ce que la colère du moment jetait sous le tranchant du couperet, elle a peu à peu habitué le peuple, qui ne connaît une idée que par le nom d'homme accolé à cette idée, à ne plus savoir en quelle main reposait véritablement la révolution. Peuple imbécile, disait Danton, une heure avant de monter en charrette. // va crier Vive la république! en me voyant passer. Et, en

effet, le peuple cria Vive la république ! h la mort de Vergniaud ; Vive la république! à la mort de Camille Desmoulins; Vive la république! à la mort de Robespierre; et pour peu que l'équivoque eût duré, il crierait encore à l'heure qu'il est : Vive la république! Le malheureux, dressé de longue main à prendre la force pour la démocratie, voyait toujours la démocratie du côté du vainqueur. Vous savez qui profita de la méprise et jeta la république par la fenêtre.

— C'était encore la révolution.

— La révolution, je le veux bien, mais le front sous une couronne, l^e parti terroriste avait recréé précisément l'institution qu'il prétendait détruire. Il croyait ingénument que la royauté était le roi, et sous le coup de cette erreur, il assiégea le roi dans son palais, l'emprisonna, le jugea, par appel nominal l'envoya au bourreau ; le bourreau coucha le condamné sur la bascule et lâcha la détente. La hache tomba, et après ?... Le terrorisme avait tué le roi ; mais avait-il tué du même coup l'idée dont le roi n'était après tout que la personnification. Est-ce que la royauté tout entière était concentrée dans cette tète livide que l'homme sans nom venait de jeter dans son panier? Est-ce qu'elle n'était pas partout, en France, éparse et multipliée dans les faits et les intelligences? Vous avez frappé l'être vivant qui se nommait Louis XVI, mais vous n'avez pas frappé en même temps l'être mystique qui

se nommait le parti royaliste. Par ce meurtre, au contraire, vous avez rejeté l'intérêt de son côté. A partir de ce moment, vous avez juré de ne plus vous tromper, car chacune de vos fautes retournera en popularité à ce parti. Toutes les fois que le pied de la république trébuchera dans l'anarchie, vous verrez reparaître ce spectre de roi décapité qui viendra impitoyablement demander vengeance de vos erreurs. Il reparaîtra en prairial, il reparaîtra en vendémiaire, il reparaîtra en fructidor, il reparaîtra en brumaire, et la république aura cessé d'exister.

— Qui fait une révolution défie le sphinx ; il tue ou il est tué.

— Tué, sans doute, à moins toutefois qu'il ne devine l'énigme ; or la démocratie a péri sous la terreur, précisément pour avoir manqué du don de divination. Par la raison qu'elle avait confondu le roi avec la royauté, elle confondait l'opposition avec l'orateur de l'opposition. En immolant l'orateur elle croyait guillotiner du même coup la résistance. Mais la résistance n'était ni Barnave, ni Brissot, ni Bailly, ni Vergniaud, c'était le droit froissé, le sang versé, le maximum in>posé, la conscience injuriée, la propriété méconnue. Le terrorisme pouvait étouffer dans la gorge d'un orateur, sous un jet de sang, une phrase d'opposition, mais pouvait-il étouffer l'indignation refoulée dans chaque poitrine? Aussi le jour où il chargea la guillotine

de réfuter un argument de tribune, il devait nécessairement arriver de supplice en supplice à réfuter à coups de hache la France entière. Plus il abattait de têtes pour abattre de résistances, et plus par ses immolations en masse il soulevait de résistances nouvelles. Car la vie aujourd'hui est tellement compliquée, entrelacée, de l'un à l'autre, que frapper une victime, c'est en frapper plusieurs. Le Comité de salut public décapitait Louis XVI et ce n'était pas assez, la Gironde et ce n'était pas assez, Hébert et ce n'était pas assez ; il tuait des enfants, des jeunes filles, des vieillards et ce n'était pas assez ; il mitraillait, il fusillait, il noyait, ce qu'il appelait déporter perpendiculairement et ce n'était toujours pas assez. L'opinion rugissait sourdement contre cette prodigalité d'holocaustes, jusqu'à ce qu'enfin elle prit la main du bourreau et la brisa de colère dans l'œuvre de carnage.

Il frappa la terre du pied avec impatience.

— Il n'y a plus d'hommes, dit-il.

— Ce que vous dites là, un apôtre du salut public le disait en pleine terreur. Le monde est vide, écrivait-il, depuis les Romains. Mais à supposer même qu'il n'y ait plus en France de caractères, à qui la faute, répondraisje, sinon à l'école du jacobinisme? Cette école prétend régénérer une nation pliée de mémoire d'homme à la servitude, et pour cette œuvre trois fois sainte elle va

sans doute faire vibrer la corde la plus haute, non, mais la corde la plus basse du cœur humain; elle effrayera la France pour l'exalter en pensée, elle enseignera à l'homme à être souverain en treniblantde frayeur, elle n'a que trop réussi, hélas! Elle a si bien terrifié le pays que la terreur destinée à durer seulement le temps du danger, a passé par-dessus ce temps pour rejaillir sur le front d'une autre génération. Les mères alors, disons le mot, les veuves accouchaient évanouies, au bruit sourd de l'abattoir, de fils qui en sont restés toute leur vie à moitié évanouis eux-mêmes, au seul mot de démocratie. Ils accepteront toute expérience au monde plutôt que leur part de souveraineté, parce que derrière la souveraineté nationale ils voient toujours, par une infirmité de naissance, le poteau rouge de la guillotine. Qu'a donc fait le Comité de salut public? Pour écarter le danger d'une heure il a ravagé l'avenir. La démocratie ne rentrera en grâce avec la destinée qu'après avoir énergiquement revomi la monstrueuse erreur du tribunal révolutionnaire et lavé la tache de sang tombée sur son idée. Maintenant permettez-moi une question ; quand vous aventurez dans l'espace votre théorie de despotisme au profit de la démocratie

— De despotisme, non ; mais de salut public.

— 0 je sais bien que toutes les fois que le despotisme a voulu prendre un nom décent, il a pris le nom

de salut public. Toi, tu es le danger; moi, je suis le salut, je te mets hors la loi. Tu es le salut? C'est bien, mais le parti que tu mets hors la loi croit aussi être le salut. Lui reconnais-tu le droit de réciprocité? alors qu'arrivera-t-il? Comme le pouvoir émigré sans cesse de la majorité d'hier à la majorité de demain, la doctrine de salut pubhc sera l'immolation en permanence d'une portion de la société par l'autre, tantôt au nom d'un principe, tantôt au nom du principe contraire. Avant peu de temps il ne restera plus de la France que le sol nu comme un champ de bataille, et sur ce sol un dernier groupes de prescripteurs pour rappeler encore le nom français. Faut-il donc toujours le redire? Le génie en politique ne consiste pas à supprimer violemment tel parti ou telle opinion par la raison que ce parti est opposé et que cette opinion est hostile à notre œuvre et à notre croyance. Non, parti, opinion, tout cela est élément indispensable, élément intégrant du problème à résoudre. La politique de salut public est donc la politique de l'impuissance, l'enfance de l'art, la tradition de la barbarie. Je la méprise, je la renvoie à Machiavel comme la dépravation de la conscience humaine, et la confusion de toute idée de justice. Quoi I un homme monte l'escalier d'un écliafaud, il dit : J'ai tué et je meurs. C'est l'assassin, selon le code pénal, et au même instant un autre homme monte l'escalier d'un palais et il dit : J'ai tué et je règne. C'est le décemvir, selon la doctrine de salut public. Et vous ne voyez pas que le scandale du meurtre heureux va réveiller

partout je ne sais quelle lugubre émulation de crime dans l'àme du chouan et du chauffeur? Mais revenons à la question. Admettez-vous que la liberté est la condition rigoureuse de la souveraineté nationale, et que pour être souverain un peuple doit être libre apparemment, à moins que votre souverain ne soit le Christ crucifié, qui portait le titre de roi écrit avec son sang sur sa couronne d'épines?

— J'admets la liberté comme vous, seulement à sa date; en attendant cette heure, je concentre en moi l'omnipotence pour déblayer le terrain ; aussi le jour où j'aurai abattu toute possibilité de réaction et assis la démocratie sur un piédestal de granit, je déposerai la dictature et j'irai, à l'imitation de Sylla, arroser d'un cœur serein les fèves de mon potager et les roses de mon parterre.

— • Ainsi, de votre propre aveu, vous ne passez à travers la dictature que pour revenir par un détour à la liberté; y avez-vous songé? Poursuivre une un par le moyen opposé, aller à la liberté en tournant le dos à la liberté, voilà l'argument dans toute sa splendeur. N'importe, votre théorie conclut à la liberté, voilà, je le reconnais, une difïérence notable avec le despotisme. Le despotisme accapare le pouvoir absolu pou rie garder éternellement. Car la liberté proclame implicitement la suprématie d'une nation sur une famille, théorie du monde renversé au regard du despote. Vous, au con-

traire, par le principe même de la démocratie, vous mettez la nation au-dessus de n'importe quelle famille, et quand vous la destituez une minute de sa souveraineté, c'est pour mieux lui en assurer l'exercice à la minute suivante. J'accepte la question ainsi posée. La dictature, principe pour le despotisme, principe faux, mais enfin principe, n'est pas un symbole de foi, mais simplement un expédient dans votre système ; injustifiable par elle-même en tant que vérité, ell^ puise cependant une sorte d'excuse dans la nécessité préalable de défricher par le fer, par le feu, le sol de la liberté et de la démocratie. Si la démocratie et la liberté, par impossible, ralliaient dès le premier jour toutes les classes du peuple et toutes les forces vives de l'opinion dans l'immense embrassement d'une irrésistible unanimité, il n'y aurait pas lieu évidemment à dictature ni à compression; la souveraineté nationale, parfaitement rassurée sur elle-même, conciliée avec ellemême, fonctionnerait dès la première heure dans toute sa plénitude et dans toute sa franchise.

— Je partage complètement cette opinion, mais à quelle conséquence voulez- vous arriver?

— Attendez; la conclusion vous atteindra toujours assez tôt pour l'amour-propre de votre système. Si donc vous ramassez dans le camp de l'ennemi l'épée d'un principe opposé au vôtre, l'épée de l'arbitraire, c'est pour abattre plus promptement l'opposition oc-

culte ou ostensible du parti contre-révolutionnaire. Je peux bien chiffrer la somme de cette opposition ; je la suppose représentée par quatre, tandis que la nation est représentée par douze. Hypothèse algébrique, bien entendu, simple hypothèse. Vous faites tourner sur le quart opposant de la nation l'épée de votre dictature, vous frappez, vous intimidez, vous déportez, vous fusillez, vous contisquez, vous mettez sous vos pieds tous les droits, toutes les lois, toutes les formes, toutes les garanties. Et vous croyez que vous aurez réduit l'opposition? Mais, à l'éternel honneur de la nature humaine, vous l'aurez triplée au contraire. Elle était quatre, elle sera neuf, elle sera dix, onze, plus encore, car vous aurez rejeté de son côté toutes les pitiés, toutes les idées de justice, toutes les amitiés et toutes les alliances des victimes. De proscriptions en proscriptions, de coups de force en coups de force, vous verrez jusqu'à votre parti se voiler la figure de douleur et s'écarter de vous en gémissant; car la justice, par une loi de la Providence, est le lien de l'homme, et la force en est la dissolution. VoMs avez donc fait un mauvais calcul ; vous avez pris la dictature pour écraser l'opposition, et vous l'avez relevée de toute la hauteur, fortiliée de toute la force de vos propres principes, de vos propres symboles, que vous avez méconnus et que vous avez repassés à l'adversaire. Avant la révolution, vous étiez la liberté. C'est l'opposition qui est la liberté maintenant, qui tient l'arme de votre victoire, la victoire, par conséquent, à un jour donné.

Elle a repris sur vous l'avantage de votre vérité. Ce que je vous dis là est l'histoire de la Révolution française, l'histoire du Directoire, de toute démocratie assez mal inspirée pour avoir brûlé sa main à la doctrine de la dictature. La dictature a toujours changé, changera toujours la majorité de place, et quand elle voudra abdiquer enfin dans la liberté, elle abdiquera dans la main de l'ennemi. Abdiquer, grand Dieu! mais le pourra-t-elle jamais? Tu as voulu te donner en spectacle de violence et de terreur, t'élever audessus de toute considération de juste et d'injuste, de tout scrupule de conscience et de morale, pour faire largement le vide ou le silence autour de ta personne, ou, si tu aimes mieux, de ton idée. Vingt mille citoyens ont payé de leur tète ou de leur liberté la triste chance de s'être trouvés sur ton passage. De quelque côté que ton regard se porte, il y a une femme qui pleure, un ûls qui attend. La terreur que tu as déchaînée rebondit sur ta poitrine, et, pâle désormais de toutes les morts signées de ta main et répandues je ne sais par quel terrible mystère jusque sur ta figure, tu n'oses plus rentrer dans la foule et mettre le pied nulle part, de peur de trouver un vengeur ou un remords à chaque coin de rue, à chaque pavé. Et tu peux croire respirer encore en paix, à l'ombre des charmilles de ton enfance, les parfums des roses et les candeurs du printemps ! Non, non. Si l'erreur a sa logique, la morale a sa fatalité. On ne mesure pas la dictature montre en main ; on ne lui

fait pas la part du temps à volonté ; on ne lui commande pas comme on ordonne une heure de pillage dans une ville prise d'assaut. Lorsque le dictateur a invoqué la terreur pour sauver la démocratie, il la demande encore pour sauver sa tête; de sorte que plus il use de l'arbitraire, plus il doit encore en user. Il voit son arrêt de mort écrit d'avance dans le retour du droit commun. Il frémit que son complice ne prenne l'avance sur lui pour faire la paix avec l'opinion. Après avoir frappé l'adversaire, il frappe l'ami, et isolé et maudit, il reste ainsi debout sur son pouvoir chancelant comme sur le dernier pan d'une maison écroulée. Il n'y a plus d'escalier pour redescendre. Le mur croule toujours sous son talon et toujours pierre à pierre, jusqu'à ce qu'entin l'équilibre manque à son pied, qu'il jette un cri et roule dans l'abîme.

Il me regarda fixement.

— Vous êtes un homme dangereux.

— Je vous ai nommé dictateur, faites-moi fusiller, et au fait j'aurais mérité mon sort comme Danton. Il avait institué le Comité de salut public, et périt le premier de la main du Comité. Pourrais-je connaître cependant le nom du danger que je porte eu ce moment sous mon chapeau?

Le danger de cette politique larmoyante de rê-

veurs.

— On nous appelait autrefois modérés. Le mot était plus poli.

— La modération a pris de notre temps je ne sais quelle teinte mélancolique de sentimentalité, qui détrempe et amollit en France l'esprit de la révolution. La poésie en politique avec son onction, son effusion, son attendrissement, et son rêve à l'étoile et son appel à la conciliation décourage le faible, affaiblit le fort, éteint la sainte énergie de l'acte, répand l'indécision, souffle le doute, et moi-même, tenez

Il jeta loin de lui son cigarre.

— Je croyais pourtant que c'était le feu Mcré.

XUI

— Vous faites une révolution, reprit-il après un moment de silence, vous, votre principe. Par conséquent vous chassez du gouvernement un autre parti, et le lendemain de la victoire vous iriez proclamer la liberté, c'est-à-dire partager la victoire avec le parti vaincu, donner à cet ennemi humilié et implacable dans son humiliation une part égale à votre part de pouvoir ! Mais il usera de l'arme que vous lui aurez laissée dans votre magnanimité ^our reconquérir la prépondérance que vous lui avez retirée sur la barricade. Il remontera par la liberté à la domination el brisera ensuite l'échelle. Vous aurez jeté votre sang au vent; que l'histoire vous soit légère.

— H y a toujours eu, il y aura toujours des partis, aussi longtemps du moins que par la loi historique du progrès les uns voudront revenir au passé et les autres

marcher en avant. Est-ce un bien, est-ce un mal? Un mal en apparence, un bien en réalité. Je demande à expliquer ma pensée. Un parti, en effet, quel qu'il soit, constitue un élément de la vie sociale et correspond à un besoin de la société. S'il n'y avait que le parti du progrès, l'humanité ne prendrait jamais le temps de la réflexion; s'il n'y avait que le parti du passé, l'humanité ne perfectionnerait jamais sa destinée ; s'il n'y avait aucun parti, l'humanité, sans regret comme sans désir, tomberait en léthargie. L'action et la réaction des partis les uns sur les autres, comme l'action et la réaction des organes donnent le mouvement et la régularité au mouvement. La vie d'un peuple est d'autant plus intense qu'il y a sur le sol de ce peuple plusieurs principes en présence, par la même raison que le sentiment religieux est plus développé là où il y a deux cultes en concurrence que là où il y a une seule religion. L'uniformité tue, l'émulation vivifie. L'existence des partis est donc dans la force des choses et dans la loi des nations. Nous ne devons pas plus nous en indigner ou nous en attrister que des étés ou des hivers. Mais loin de là, toutes les fois qu'un gouvernement de fraîche date vient à régner de connivence avec un parti, il tient l'existence de tout autre parti pour une injure à sa dignité, et il songe à la détruire, comme si un bras de chair avait le pouvoir d'anéantir un fait nécessaire, inhérent à la nature même de la société. Croire qu'une opinion a été créée de main d'homme et peut être supprimée par décret,

c'est plus qu'une erreur, c'est une ineptie. Un parti, je ne saurais trop le redire, est un produit naturel de l'histoire, et sous ce rapport, un côté de la vérité, côté incomplet sans doute, mais complété par les autres côtés des autres partis. Voilà pourquoi le gouvernement de la liberté est le meilleur gouvernement, car laissant à chaque opinion une part d'influence proportionnelle à son contingent de vérité, il représente ainsi la vérité complète. Vous qui cherchez à détruire un parti, savezvous ce que vous faites en dernière analyse? Vous cherchez à effacer de la carte un quart, un tiers, peu importe, de la nation. Car il n'y a pas au soleil de l'histoire un parti qui ne possède sa vertu particulière, sa spécialité en quelque sorte, et par là ne contribue à la richesse et à la grandeur du pays, et ne force le parti contraire à déployer plus d'intelligence et de moralité. Sans contradiction, plus de pensée, sans contrôle, plus de vertu. Depuis soixante ans, tous les partis ont tour à tour passé au pouvoir, tous ont également proscrit leurs rivaux sous le prétexte de salut public, tous ont également prétendu servir la société en persécutant les hommes de la veille et les hommes du lendemain. Ils ont succombé à la tâche, Dieu merci. Mais que serait-il arrivé si, par impossible, ils avaient pu réussir dans leur prétention? Que la France mutilée, réduite à une seule foi et à une idée fixe, aurait cessé d'exister ou aurait existé telle quelle, sans sa première gloire, l'inépuisable variété de son génie.

— Croyez-vous cependant que cette charitable doctrine de panthéisme pohtique : Aiinez-vous, mes frères, et embrassez-vous les uns les autres, inclinera les partis à la résignation et les consolera de leur défaite? Je les connais pour les avoir vus à l'œuvre dans l'histoire. Us reviendront à la charge avec toutes les fureurs del'amour-propre ulcéré, de l'intérêt froissé, jusqu'à ce qu'ils aient repris de vive force le privilège qu'ils ont perdu de haute lutte sur le champ de bataille de la révolution.

— Alors vous invoquez cette divinité voilée, appelée la raison d'Etat, pour préserver la société, non plus d'une opposition légale, mais d'une opposition factieuse. J'aime mieux la question ainsi posée. Vous justitiez votre théorie par la menace d'un danger. Mais la société n'est pas d'hier probablement, pas plus que le danger dont vous pouvez craindre l'explosion. Or, depuis que la société fournit carrière, elle a eu le temps de méditer toute la série possible des dangers; elle les connaît de longue date par expérience. Il y a d'abord le danger de propagande, ensuite le danger de conspiration, ensuite le danger de réunion, ensuite le dano;er d'émeute, enfin le danger de révolution. Je délie n'importe quel professeur de salut public de citer un seul risque de la société, politiquement parlant, qui ne rentie dans cette nomenclature. Mais, de bonne foi, est-ce qu'aucun de ces périls peut surprendre la société? est-ce que la société a oublié un

seul jour de pourvoir à sa défense? Partout où vous portez vos regards, vous voyez une loi en sentinelle. Que craignez-vous, que pouvez-vous craindre de l'inimitié des factions? Vous avez pour vous garder de leurs attaques une loi contre les complots, une loi contre les sociétés secrètes, une loi contre les cris séditieux, une loi contre les attroupements, une loi contre la détention d'armes de guerre, une loi contre la fabrication de poudre, une loi contre les discours en plein vent, une loi contre les appels à la ré\«)lle, contre les journaux, les libraires, les afficheurs, les colporteurs, contre toutes les tentatives insurrectionnelles par la parole ou par la pensée. Que disons-nous ! une loi ; vingt lois, quarante lois : c'est un code complet, opulent jusqu'à la profusion. On n'a qu'à plonger la main au hasard dans ce trésor inépuisable de répression pour en retirer à volonté des textes de tous les modèles adaptés à tous les cas imaginables de délits. Si donc la société menace ruine, ce n'est pas par indigence de lois de répression. Est-ce faute alors d'une force suffisante pour contraindre au respect de la loi l'esprit de révolte? Mais le pouvoir a d'abord à sa disposition une armée nombreuse, disciplinée à obéir sur un geste, sans avoir jamais à raisonner son obéissance, et, de plus, la gendarmerie, et, de plus, la douane spécialement chargée de la surveillance de la frontière; de plus, la police, le regard fixé partout, l'oreille posée partout pour noter le moindre symptôme et le moindre murmure d'agitation ; de plus,

l'innombrable hiérarchie de l'administration, le préfet, le sous-préfet, le maire, l'adjoint, le sergent de ville, le garde champêtre, et, de plus, la magistrature active et passive, si nous pouvons parler ainsi, le procureur général, l'avocat général, le simple procureur, le substitut, le juge d'instruction, le juge de paix ; de plus, enfln, un registre de police pour garder mémoire du déplacement de chaque individu, et la direction exclusive du télégraphe pour arrêter le coupable dans» sa fuite avec la rapidité de l'éclair. L'esprit tombe en admiration devant une si prodigieuse accumulation de force dans la main du pouvoir pour assurer l'exécution de la loi en toute hypothèse. Quand donc tous les ordres possibles de culpabilité sont minutieusement prévus par la loi, et toutes les précautions prises d'avance pour garantir force à la loi, que demandez- vous donc en demandant, sous le nom de salut public, une superfétation de répression, une répression de circonstance? vous demandez le droit de punir un acte en dehors du domaine delà loi, c'est-à-dire dans le domaine de la liberté ; vous empruntez à un mot l'autorisation de condamner l'innocence. Aussi, est-ce par cette porte maudite, marquée à l'encre rouge par tous les penseurs de l'humanité, que l'interminable déÛlé des crimes politiques a passé dans l'histoire.

— J'ai fait trop d'honneur au parti réactionnaire en supposant qu'il attaquera, la poitrine au vent, la

révolution, ou, si vous aimez mieux, la démocratie. Il a trop d'habileté, trop de prudence, pour affronter le destin en bataille rangée. Retranché dans la liberté comme dans une citadelle, il aimera mieux agir, par 1er, intriguer, calomnier, prendre le masque d'une autre idée, dérober le passeport du voisin, surprendre la majorité dans l'urne, envahir sur la pointe du pied l'assemblée, éconduire légalement le parti révolutionnaire de l'armée, de la mao;istrature, de l'adrainistration, consommer en douceur la 'contre-révolution, jeter ensuite le masque et replonger le peuple dans la servitude.

— Si un peuple, après avoir eu l'héroïsme de faire une révolution, n'a pas le courage facile de la défendre dans le scrutin ; si, par faiblesse ou par ignorance, il se dérobe à son œuvre et s'évanouit à sa souveraineté, c'est évidemment qu'il n'a ni l'àme, ni l'intelligence à la hauteur de sa fortune. Je ne connais aucun moyen divin ou humain de le forcer à être libre, en dépit de lui-même, par une autre volonté que sa volonté. Pas plus la doctrine de salut public, que n'importe quelle autre politique, ne pourra le sauver de son inertie et de son abdication. En lui jetant une tète coupée par heure, ou un décret de proscription, vous ne lui donnerez ni une idée de plus, ni une vertu ; vous le contirmerez, voilà tout, dans sa défaillance et sa passivité. Seulement l'expérience avortée de la démocratie aura donné à une

partie delà nation la curiosité de la liberté et la tentation d'y revenir. Eh ! mon Dieu ! croyez-vous que la liberté est comme la fortune, une apparition d'une heure que nous devons saisir au passage ou perdre sans retour? Non ; elle est une nécessité, elle est une loi de l'histoire, la résultante de tous les faits, la vitesse acquise de tous les mouvements. Elle peut disparaître un jour par malentendu, mais la loi qui l'a déjà amenée en scène la ramènera toujours, avec d'autant plus de rapidité et de chance de succès que, sur son souvenir ou sur son nom, il n'y aura ni trace de colère, ni trace de sang, pour troubler la conscience et décou rager l'opinion du pays. Si elle tombe, qu'elle tombe du moins dans la majestueuse candeur de son principe; son principe la relèvera infailliblement du haut de sa vérité. Fiez-vous donc au temps. Il mondo va da se, le monde va de lui-même. C'est la devise du progrès.

— Parole d'optimiste.

— Optimiste tant que vous voudrez, moyennant explication cependant. Si par optimiste vous entendez l'homme toujours satisfait quand même de chaque lèvera chaque coucher de soleil, uniquement pour épargner à son égoisme ou à sa paresse la peine de prendre un parti et de payer de sa personne, nous repoussons le compliment. Mais si par optimiste vous entendez l'homme confiant jusqu'à la mort dans la marche invincible du progrès, et pénétré jusqu'à la

moelle de la certitude de l'avènement plus ou moins prochain de la liberté, nous crions bien haut notre optimisme. Nous pouvons laisser aller le monde comme il va, car il va, selon nous, à merveille.

Oui, à merveille, et n'était la voix que nous entendons toujours passer dans notre nuit, comme si la terre avait parlé au loin et avait envoyé dans le vent une pieuse réclamation, nous dirions : Mieux qu'à merveille I Voyez plutôt. La Russie a été jusqu'à présent la damnation de l'Europe, et la verge toujours levée sur la civilisation. Toutes les fois qu'un Etat voulait mettre sa constitution en harmonie avec le dixneuvième siècle et inscrire quelque part le mot de liberté, aussitôt la Russie venait jeter la menace de son épée dans le débat et murmurer sous sa moustache couverte de givre : Retourne à la servitude! Je ne veux pas laisser à ma porte un bonheur dont je ne saurais jouir. Peuple hydrophobe, du moment que je ne peux pas boire, j'empoisonne la fontaine.

Et ce n'est pas tout. Par le fait seul que la Russie était toujours sur pied, elle forçait, par contre-coup, les autres gouvernements à demeurer toujours au port d'arme pour leur propre sécurité. L'Europe était un camp, et à l'exception de l'Angleterre, défendue par la douve houleuse de la Manche, chaque nation était à peu près absorbée dans son armée, absorbée en ce sens que la moitié du budget y passait, sans compter la fleur de la jeunesse. Or, il n'y a rien ici-bas qui

trouble plus le travail de la pensée que le bruit du sabre traînant sur le pavé. Comme l'àme bumaine est créée pour penser, elle subissait ainsi, du fait de la Russie, une légère perturbation dans sa destinée. Mais grâce à Dieu, la Russie est vaincue aujourd'hui, et, ce qui vaut mieux encore, réduite à l'impuissance de la Turquie après la bataille de Lépante. Maintenant, le plus grand obstacle est levé partout à une politique libérale de bonne amitié entre peuple et gouvernement. L'Europe peut reprendre en paix l'œuvre ajournée de son progrès. // mondo va da se; le monde marche.

— Qu'est devenu le principe de 89 dans tout cela ; je prends, comme vous voyez, le chiffre le moins effrayant pour votre esprit.

— Il est parfaitement portant. Pour en être convaincu, il ne faut pas le prendre d'une année à une autre année. Sur une donnée restreinte, le calcul serait trompeur. Il faut, au contraire, procéder par longue période et conclure sur un élément suffisant. Eh bien I qu'était 89 le lendemain de Waterloo? Une date maudite, proscrite à frais communs par tous les Etats, et avec garantie mutuelle de tous les souverains. L'Europe était absolutiste, sans excepter lu France, qui avait bien une charte, il est vrai, mais pour la forme seulement ; car cette charte-là était sans cesse déchirée en détail. Mais aujourd'hui 89 règne en

Belgique, il règne en Suède, il règne en Norwége, il règne en Piémont, il règne en Portugal, il règne en Prusse, modérément sans doute ; il régnera bientôt en Autriche, car lorsqu'un peuple a balbutié une première lois le mot de liberté, le mot est si doux à prononcer qu'il le répétera encore malgré lui, à l'improviste, par quelque belle journée de soleil. Il règne enfin en Espagne. Il a bien sommeillé là un instant sous l'influence énervante de la chaleur du Midi et à la sollicitation voluptueuse d'une atmosphère embaumée de boudoir; mais à l'heure que voilà, il a secoué son rêve, il a ouvert la paupière, il a vu, il a été vu, et la jeune reine l'a trouvé si beau à l'heure du réveil qu'elle n'a pu résister à la tentation de l'embrasser comme au temps de son amour. En ce moment 89 et la reine sont dans les bras l'un de l'autre à Madrid. Le monde marche. Un enfant naitra.

— Amour de reine, attendez le lendemain. Mais vous oubliez un pays.

— La question est trop directe, en conscience. Nous ne voulons pas vous répondre. Repassez un autre jour, j'aurai peut-être d'ici là le temps de préparer ma réplique. Mais pour vous payer unà-corapte, si vous le voulez bien, je vais vous faire un récit de jardinier. Propos en l'air assurément, comme vous pouvez en entendre chaque jour, bon gré mal gré, en chemin de fer ou ailleurs, question de passer le temps, voilà tout, et

d'amuser le tapis. J'avais planté dans le temps un chèvrefeuille dans mon jardin.

— Qu'a de commun, je vous prie, 89 avec un chèvrefeuille? ,

— Rien, vous dis-je ; aussi veuillez ouhlier la révolution et entendre patiemment cette histoire : depuis longtemps le chèvrefeuille languissait et penchait douloureusement le long de son poteau. La racine a moitié rongée envoyait péniblement une sève insuffisante qui circulait comme elle pouvait dans le dédale infini d'une tige multiple, et mourait d'épuisement à moitié chemin. L'arbuste phthisique essayait bien encore, çà et là, de jeter à l'air libre un pâle fleuron; mais à peine était-il éclos qu'un souffle le dispersait sur la pelouse. Un matin le jardinier prit le parti de couper à fleur de terre la giâce de notre jardin et la joie de notre regard; à la vue de cette tombe fraîche encore surmontée du poteau, nous eûmes, nous devons l'avouer, un mouvement de tristesse. Nous portions donc le deuil de notre chèvrefeuille, — qui aurait cru que jamais ce nom-là eût pu figurer convenablement en politique? — lorsqu'un jour nous vîmes à la place et sur le tertre où il avait péri sous la serpe, un large bouillonnement de feuillage qui jaillissait du sol comme une fontaine verdoyante de végétation. C'était le chèvrefeuille ressuscité avec une nouvelle puissance de vie et une innombrable

moisson, prête à éclore, de fleurs et de parfums, irétait rentré sous terre un instant pour y puiser la sève et la santé, et après avoir reconquis en silence une seconde jeunesse, il était revenu l'élaler fièrement au soleil. Maintenant il embaume l'atmosphère à la ronde, et les gens rêveurs, (jui ont toujours le regard au loin, passent lentement sous son ombre pour respirer plus longtemps les averses d'odeurs tombées à chaque coup de vent de ses flottantes girandoles. Quand les âmes ont soif de vertu, n'ayez plus d'inquiétude : la liberté a mis Dieu lui-même dans sa complicité. Le monde marche toujours.

— La discussion a l'inconvénient de vous amener insensiblement à forcer votre pensée. Quand je plaide la dictature au début d'une révolution, ce n'est pas, croyez-le bien, pour renouveler la politique deCrom- \vell en Irlande, mais pour organiser avec plus de rapidité le bonheur de la nation. Qui dit organisation dit unité de vie, qui dit unité de vie dit action en une seule personne. Voilà un nouveau 'coté de la question que je voudrais développer pour vous donner meilleure opinion de ma théorie. Mais j'aperçois quelqu'un qui paraît écouter notre conversation ; descendons s'il vous plaît sous l'ombre des marronniers.

Nous prîmes une allée écartée dans le massif, et après avoir marché un instant en silence :

— Si j'ai bien compris votre pensée, Inidis-je, vous demandez un plein pouvoir révolutionnaire d'une minute pour organiser la démocratie sur le type particulier de votre esprit. Mais on n'organise pas la vie dans la société, on la laisse vivre; on n'organise pas l'intelligence, on la laisse penser; on n'organise pas le progrès, on le laisse graviter ; on n'organise pas la parole, on la laisse parler ; on n'organise pas le travail, on le laisse travailler ; on n'organise pas la production, on la laisse produire ; on n'organise pas entiri la démocratie, on la laisse agir. Qu'est-ce que la démocratie? C'est la souveraineté pleinement exercée par la nation au moyen de pouvoirs délégués, essentiellement rééligibles, dans des conditions et sous des réserves

déterminées par la constitution. C'est une forme de gouvernement plus simple, ou, si vous voulez, plus souple, destinée à traduire en loi et en acte l'opinion publique, librement constatée par le vote du peuple entier. Aucune idée particulière n'a le droit de s'imposer; toute idée a le droit de se proposer, et si elle se fait ensuite majorité, de s'écrire dans le code par la main du législateur. Quand un homme ou un parti a exprimé publiquement son opinion, son droit est expiré, alors commence pour le peuple le droit de la juger, et s'il l'accepte, de lui donner dans l'urne électorale la préférence. L'urne, une fois vidée, le rôle du peuple est fini à son tour, le rôle de l'assemblée commence, c'est-à-dire, en temps normal, de l'élite intellectuelle de la nation. Admirable division du travail pour qui sait la comprendre, indispensable garantie d'une preuve successive contre toute chance d'erreur, précieuse lenteur qui oblige l'intelligence individuelle à devenir en quelque sorte l'intelligence universelle avant d'être la loi ou l'expression souveraine de la vérité.

— Mais si par hasard, moi ou tout autre, car je suis simplement ici le signe algébrique d'une doctrine, je tiens le salut du monde sous mon doigt, dans une cellule de mon cerveau, j'ai le droit, je dis plus, j'ai le devoir de forcer la main au siècle, dans son propre intérêt, et pour épargner au peuple le délai indélini d'une conversion par voie d'enseignement, de récla-

mer la dictature, c'est-à-dire la conversion par voie de contrainte. ,

— Vous tenez le salut du monde ! Qui vous l'a dit? Vous-même. L'autorité, sans doute, est respectable; mais permettez-moi d'exiger une autre garantie que votre parole. Et moi aussi j'ai mon système; je crois, comme vous, porter sous mon front le mot de l'avenir. Ah I si le démon de l'orgueil me montrait la France déroulée à mes pieds, et me disait : Vois-tu ces armées, ces canons, ces citadelles, ces cachots, complices muets d'un gouvernement sans réplique? tout cela est à toi , je te le donne, tu peux faire de ce peuple ce qu'il te plaira, le pétrir à ta fantaisie ; tu es l'homme de tous les autres hommes, tu es l'homme universel; ah ! oui, si le tentateur mettait mon esprit à une pareille épreuve, je sentirais un frisson courir dans chaque membre, et faisant un retour sur moi-même, je répondrais : Remporte tes bataillons, tes obusiers, tes bastilles et tes baïonnettes. Faible et faillible, comme mes autres frères de misère, réduit à porter comme eux sur l'àpre sentier de la vie mon erreur et mon infirmité, je ne saurais prendre sur moi la responsabilité de remuer le moindre fétu dans la société, de peur d'écraser même une fourmi. Je rentre dans la foule, et, foule le premier, je ne réclame dans l'œuvre commune que ma part d'action. Je l'ai dit et je veux le redire à satiété, quiconque usurpe la dictature pour lui, la prépare contre lui à un joui- donné, et ainsi

chaque prétendant au salut du monde mettra la loi sous son pied pour escalader à tour de rôle le pouvoir. Or, qu'est-ce que mettre la loi sous son pied? C'est gouverner contre la loi, c'est restaurer précisément l'arbitraire qu'on avait prétendu détruire en faisant une révolution. La démocratie, d'ailleurs, doit être la l'orme de l'ordre autant que du progrès, car l'ordre est au peuple ce que la santé est au corps, la condition première d'existence. Mais l'ordre ne subsiste, ne peut subsister que parla loi, qui impose également à chaque ambition son inflexible niveau. Respecte l'ordre, respecte la loi, devons-nous crier éternellement au parti de la démocratie, par la même raison que tu voulais autrefois que le pouvoir respectât l'ordre et la loi à ton égard. Croyez-moi, il est temps d'en tinir avec la doctrine à toute main et à toute tin de la dictature. Ah I si jamais, par le mérite de sa bonne volonté ou autrement, on avait acquis le droit de posséder une seconde la puissance de la parole qui porte autour d'elle la conviction, on la, demanderait en ce moment au ciel, à la terre, au vent, à l'enfer même, tant cette question de dictature, bien ou mal résolue, est dans ma pensée une question de vie ou de mort pour la démocratie.

— Mais qui donc a sauvé la France au 18 brumaire? La France mourait dans les spasmes de l'anarchie. Plus d'autorité, plus d'administration, plus de crédit, plus de commerce, plus de sécurité, la guerre

civile partout, dans la rue, dans la campagne, dans le Directoire, dans la représentation légale de la République. Un horarae parait dans un rayon de victoire; il impose à tous l'arbitrage forcé de son épée; il proclame le jubilé de toutes les querelles passées; il rétablit l'ordre, le crédit, le travail, la vie dans la nation. La France, grâce à son génie, prend un nouveau point de départ, elle respire, elle espère, et la révolution sauvée brille sur le monde dans l'arcen-ciel du drapeau tricolore.

— La première dictature du Comité de salut public ne l'avait donc pas sauvée, puisqu'il a fallu une seconde dictature pour la sauver de nouveau? De quoi donc, je vous prie , sinon de la plaie encore saignante de la terreur? Mais entendons-nous sur la révolution pour éviter désormais toute confusion de jugement. La révolution est en première analyse une philosophie et ensuite une force mise par obligation de résistance au service de la philosophie*. L'idée seule a d'abord régné dans l'Assemblée constituante par la paisible domination de la vérité sur l'intelligence. Mais lorsque la noblesse coalisée avec l'Europe a voulu reconquérir à la pointe de la baïonnette le régime féodal évanoui au souffle de la raison, la révolution a cru devoir déposer son caractère pacifique de philosophie en action, défendre sa conquête, et aussi, hélas! dans l'entraînement de la lutte, frapper à son tour, organiser un système de compression bref, rapide, haie-

tant comme la lutte, terrible comme le coup, en dehors de son idée première, et souvent en contradiction avec cette idée. C'est de cette révolution armée, militante, que Napoléon accepta l'héritage sous bénéfice d'inventaire à son retour d'Egypte. Mais quanta l'autre révolution, la révolution idéale, philosophique, il la traita toujours avec ce sourire du conquérant habitué à parler la main sur le pommeau de son épée. Il pouvait écrire au frère qu'il avait jeté d'un coup de plume sur le trône de Hollande, mon prédécesseur le Comité de salut public, mais jamais en aucune circonstance il n'aurait dit : mon prédécesseur Voltaire, ni revendiqué la généalogie de la philosophie du dix-huitième siècle. Il éprouvait pour la pensée une sorte d'horreur instinctive, et regardait de bonne foi le raisonnement comme le suicide d'une nation. La France avait failli périr, croyait-il, pour avoir assis au pouvoir la souveraineté de la raison. Il imposa un temps d'arrêt au mouvement intellectuel du sièclti par un ordre absolu de silence. Pendant la durée de son règne, on eût pu mettre à toute heure l'oreille à terre sans entendre dans le calme profond de celle nuit morale le plus léger murmure d'une pensée. Si Napoléon disait de Syeyès : Il est temps de jeter l'abbé à bas du trône de la métaphysique, à plus forte raison l'aurail-il dit du peuple tout entier, car la pensée pour lui, quelle que fût la forme, quel que fût le penseur, était une variété de la métaphysique, c'est-à-dire de la folie sérieuse.

— Un jour cependant, c'était à la fin de l'empire, l'ombre descendait sur le chemin de sa fortune; il sentait déjà ce trouble mystérieux flottant dans l'atmosphère du crépuscule. Il marchait silencieusement côte à côte «le Fontanes dans une allée du parc de Fontainebleau , lorsque arraché tout à coup à sa méditation comme par un cri de son âme et un brusque avertissement du destin, il dit au complaisant de son ambition : Savez-vovs ce que j'admire le plus dnm ce monde? cest l' impuissance de la force pour organiser quelque chose. Ilnij a que deux puissances : le sabre et lesprii: à la longue, le sabre est toujours battu par F esprit. Napoléon semble avoir entrevu ce jour-là une lueur; mais la lueur disparait aussitôt de son œil d'aigle avec la rapidité de l'éclair. Car il ajoute : J entends par l esprit les institutions civiles et religieuses. Il confond ainsi les causes et les efl"ets, les actes et les facultés mêmes de la pensée. Les institutions séparées des causes qui les ont produites ne sont que des faits et rien que des faits, comme les tables où le doigt du législateur les a gravées. Cette confusion prouve la sincérité de Napoléon. Il retombait involontairement dans la négation des idées au moment même où il semblait en proclamer la puissance. H y a donc quelque témérité historique, pour ne rien dire de plus, à faire de Napoléon le sauveur de la révolution, le représentant couronné de la démocratie. Il fut un homme d'un seul bloc, coulé d'un jet pour une œuvre à part, une œuvre fermée sur lui dans l'histoire.

Voyez-le au lendemain de brumaire, par une froide matinée passer la revue de son armée derrière la grille du Carrousel. Il porte sur sa Ogure creusée par la réflexion, bronzée par le soleil d'Egypte, ensevelie et assombrie sous ses longues mèches de cheveux je ne sais quelle expression magniflque et terrible de mystère. Le destin a touché là et y a laissé sa marque. Devant lui, autour de lui, les épées brillent, les drapeaux flottent, les batteries d'artillerie fuient au galop avec les brusques spasmes à travers les cahots du pavé; de longues files de cavalerie, d'infanterie, arrivent et coulent, engouffrées les unes sur les autres, par les sombres guichets du palais; les musiques haletantes des régiments vomissent à tour de rôle dans cet air imprégné de victoires, les derniers échos des fanfares de la révolution. Mais lui, pendant ce temps-là, indifférent à tout ce bruit, à tout ce tumulte de guerre, le corps à moitié courbé sur sa selle, il marche lentement, le regard éteint au dehors et comme retourné vers un but intérieur, la tète pleine de coups de foudre et d'écroulements; fuyez, vous tous que le hasard de la vie pourrait jeter sur la ligne de son parcours; il doit passer, il passera, et le corps d'un homme ne comptera pas plus sous le sabot de son cheval que le moindre atome de gravier.

Je suis le dieu de la force, disait-il en charç^eant à la tète d'une compagnie dans l'Orangerie de Sainl- Cloud, suivez-moi; et il avait raison. Il était vraiment le dieu de la force, non pas de la force antique

personnifiée sous la figure et avec l'ampleur musculaire du Tilan; mais de la force moderne créée parla pensée, et pour plus d'évidence réfugiée dans la télé par-dessus un corps grêle, et concentrée tout entière dans la large structure du cerveau. Il avait son œuvre à faire, il tenait la foudre à la main, et il agitait la main sur l'Europe, Pourquoi? L'histoire dira : Pour mettre le feu au passé et renouveler la géographie de l'Europe. Le chef de colonie, en Amérique, incendie ainsi l'herbe de la prairie et prépare par la flamme la place d'une nouvelle civilisation. Sous l'impulsion de cette puissance irrésistible appelée une vocation, dominateur dominé le premier par une logique supérieure à sa propre logique, il allait à perte d'haleine, la tête au vent, l'épée nue, au galop à travers l'Europe, brouillant dans sa course éperdue toutes les frontières, jetant toutes les royautés en tas les unes par-dessus les autres, secouant de leurs gonds toutes les traditions du passé, foulant les siècles sur son passage sans plus de respect que des gerbes de paille, et emportant les institutions les plus enracinées dans le temps à l'arçon de sa selle, comme le vainqueur emportait autrefois les têtes de l'ennemi vaincu. Il a prouvé avec quelle aisance la force d'un autre âge tombait au choc de la force moderne dé^a2;ée du sein d'une révolution. Pour croire qu'une chose généralement placée sous la protection de l'éternité pouvait finir, l'homme a besoin de la voir finir quelque part, n'importe où, une seule fois, cela suffit; l'exemple est donné, il sera suivi.

— Si Napoléon a fait une œuvre de démolition en Europe, il a fait du moins en France une œuvre de reconstruction, le Code civil, par exemple, l'administration, le fisc, la magistrature.

— Parce qu'un souverain met son effigie sur la monnaie, croyez-vous qu'il a créé la richesse représentée par cette monnaie? Parce que Napoléon a donné son nom, mis sa signature aux lois et aux institutions de la révolution, devons-nous en conscience lui en attribuer l'initiative et lui en reporter la gloire devant la postérité? Il a simplement modifié et dénaturé les pensées, les œuvres de la Constituante et de la Convention pour les approprier à sa résurrection de monarchie féodale sur le patron de Charlemagne. Est-ce à dire cependant que son règne à cheval ait été une glorieuse faillite à la révolution? Je ne saurais le penser. En engoulTrant toutes les volontés dans sa volonté, en imposant aux partis une politique de diversion, en substituant au culte des idées le culte des intérêts, en garantissant aux détenteurs de biens nationaux leurs titres de possession, il a incliné les populations vers l'agriculture et institué , contribué à instituer sur toute la surface du territoire, une nouvelle classe agricole , contemporaine de la révolution et solidaire de la révolution par l'origine de sa propriété. Ainsi l'idée révolutionnaire, chassée de la pensée publique en France, par lassitude ou défaillance, rentrait en terre comme la semence pour ressortir un jour en

moisson. L'homme abdiquait la démocratie; mais le champ, la futaie, la prairie, résorbaient l'idée un instant évanouie et la retenaient en dépôt. Napoléon a fait à son insu la propriété révolutionnaire, à défaut de la population. Lorsque plus tard la Restauration, par une heureuse imprévoyance, assit le droit électoral sur le sol, elle fit jaillir de chaque motte de terre l'idée ensevelie de la révolution.

La musique militaire jouait en ce moment un air de romance devant le palais. La note plaintive, assoupie par la distance, filtrait languissamment goutte à goutte à travers le massif et palpitait de feuille en feuille comme une pluie fine du son à notre oreille. Sa lèvre prit une expression de dédain.

— Voilà bien, dit-il, la musique efféminée de notre génération. Autrefois on entendait ici la Marseillaise , mais aujourd'hui les cœurs ne battent plus, ils soupirent. Il leur faut des romances.

— Vous avez tort, lui dis-je, de redemander la Marseillaise à l'écho, car elle est l'hymne, non de la rue, mais de la frontière; elle laisse tomber de sa strophe en feu telle menace qui, de citoyen à citoyen, serait un sacrilège contre la patrie. On doit la tenir soigneusement cachée au fond du sanctuaire dans ces temps fades où les idées dorment en Europe, et la retirer du tabernacle aux i^randes occasions seulement, dans les

nécessités suprêmes, comme ce char des républiques italiennes qui portait en quelque sorte le destin de la cité, et ne paraissait que sur le champ de bataille. Des hommes de l'autre côté du Rhin avaient vu la révolution battue de la tempête, et parce qu'ils étaient rois, ils avaient mis chacun le doigt sur la carte de la France, et entre eux, à voix basse dans une langue convenue, ils avaient dit au fond de la caverne diplomatique de Pilnitz : Ce peuple est divisé, affaibli par ces divisions, glissons-nous à sa porte à l'aide du tumulte et surprenons dans l'ombre son territoire. Mais pendant qu'ils parlaient ainsi, une sorte de fureur divine, l'Ame tout entière d'un peuple odieusement attaqué, passant dans le cœur d'un jeune homme, d'un lieutenant, d'un inconnu qui n'a rien fait depuis, comme pour mieux marquer la grandeur de l'inspiration, soulève ce poète d'un quart d'heure au-dessus de lui-même, et lui dicte dans une nuit de fièvre ce pas de charge sublime contre l'Europe. Le drapeau noir flotte sur l'esplanade du Pont-Neuf, le canon tire de minute en minute. La patrie est en danger. L'ennemi a pris Verdun, il bloque Landau, il marche sur l'Argonne, il a déjà marqué ses étapes sur Paris; un chant passe dans l'air... on ne sait d'où il vient, de quel ciel il descend, un million de bouches l'a répété avant d'en connaître le poète : Allons, enfants de la patrie! et à l'appel de celte voix ignorée, la France frémit d'une secousse infinie et bondit à la frontière.

Un jour, un matin, l'armée française improvisée

d'un cri d'enthousiasme, arrachée du sol à peine de la veille, aperçoit devant elle, par un léger brouillard d'automne et par le ciel pâle d'un drame de l'histoire, l'armée ennemie concentrée, échelonnée sur les hauteurs, derrière quatre étages de batteries. Elle a toutes les chances contre elle, la chance de la position, la chance de l'expérience, elle ignore l'exercice à la prussienne et la grande manœuvre; mais elle a foi dans la Révolution, elle fléchit le genou, elle tend la main vers le drapeau, le nouveau drapeau, le drapeau prédestiné, elle entonne en chœur l'invocation suprême : Amour sacré de la patrie! et redoutes, obus, boulets, fleuves de mitraille, elle ne voit plus rien de cela, cela n'existe plus pour elle ou tombe devant son élan; et, emportée sur le souffle de la Marseillaise comme sur un vent de colère, elle monte tous ces étages de mort l'un après l'autre, elle escalade les pentes enflammées de Jemmapes, et, debout enfin sur la montagne éteinte et silencieuse, elle jette à l'Europe son cri de liberté.

Et depuis, ces soldats sûrs d'eux-mêmes ont toujours marché en avant aussi longtemps du moins que l'hymne sacré vibrait à leurs oreilles, ils manquaient de vivres, de souliers, peu importe. Ils allaient toujours et ils allaient à Nerwinden, à Wissembourg, àMayence, à Maëstrich, à Zurich. La voix de la patrie flottante dans l'air, sur les cuivres et sur les cimbales et à travers les plumes tricolores et les baïonnettes penchées des bataillons, les conduisait de victoire en victoire,

comme par une longue route triomphale, à travers l'Europe.

Retournez la tête, et regardez autour de ce simple refrain quelle magniûque escorte de victoires, de dévouements, de martyrs inconnus : Va là, tu te feras tuer; de généraux nés du peuple, jeunes et beaux comme l'aube de la démocratie, doux et sévères profils de l'histoire, cœurs modestes dans le triomphe, car commander pour eux n'était que le droit de mourir au premier rang ou de rentrer dans la foule au jour de la paix; grands cœurs, trop grands peut-être pour la chance faite ensuite à leur pays, et, par cette raison, morts avant l'heure et passés sur la terre de servitude au galop de leur cheval, uniquement pour donner un exemple à suivre aux siècles suivants.

Ah ! bénie soit à jamais la strophe héroïque qui a bercé, au commencement des choses, les rêves militaires de ces hommes hors de proportion par leur génie comme par leur mérite : de Hoche, de Kléber, de Desaix, de Joubert, de Dugommier, de Marceau, de Latour-d'Auvergne, qui marchaient au feu vêtus comme leurs soldats, sans autre insigne qu'une écharpe de laine, l'habit ouvert, la poitrine ouverte, car ils sentaient qu'ils portaient là l'immortelle idée du Dieu vivant, et ils la présentaient sans crainte à la bouche des canons, car, s'ils tombaient dans la mort, l'idée les relevait dans son immortalité. Autrefois, à la fin du moyen âge, l'inspiration divine avait pris, pour repousser 1 étranger, la figure

d'une bergère inconnue, de la Lorraine ; plus tard, avec le progrès du temps, elle a simplement revêtu la forme de la poésie. Si jamais le feu approchait de notre frontière, si l'absolutisme de l'Europe, aujourd'hui frappé de vertige, prétendait, en vertu du principe périmé de la sainte-alliance, étouffer le foyer toujours vivant de la révolution, même sous la cendre, et jouer enfin, sur un dernier coup, la partie désespérée du monde ancien contre le monde moderne, du droit divin contre la démocratie, oh ! alors, reprenons le vieil air oublié; chacune de ses strophes envolées sur l'Europe vaut une armée. Jusqu'alors, laissons-le dormir.

— Hélas I ce jour viendra-t-il jamais? Ce vieux monde m'ennuie.

Il me serra la main avec une expression de tristesse.

— Adieu, dit-il, je vais aller chercher s'il y a encore une occasion de gloire de l'autre côté du soleil couchant.

Il partit peu de temps après pour l'Amérique, et, l'année suivante, mourut d'une balle à l'expédition de la Sonora.

Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront peut-être au signalenoent. C'est un homme entre la quarantaine et la cinquantaine, plus près de cette rive-ci que de cette rive-là, grisonnant sur la tempe, le front large, l'œil vif, le nez long, la lèvre mince, la physionomie enfin irréprochable de Méphistophéiès. Tour à tour poète, écrivain, philosophe, critique, publiciste, il a essayé toute sa vie d'entrer quelque part sans pouvoir parvenir à trouver le trou de la iyerrure. Maintenant il doute de tout ; c'est sa vocation pour la minute. Il tient débit de scepticisme; il aime naturellement à placer sa marchandise, et il la colporte et il la répand partout où il y a une oreille en disponibilité, sur le boulevard, au café, à l'estaminet, en omnibus, en bateau, en vagon, en diligence.

Donner son âme à Dieu , croire à quoi que ce soit, lu i paraît un manque d'égard, ou, tout au moins, un manque de respect. Aussi, pour décourager un honnête

homme de sa couviction, il aura la charité évangélique de l'apôtre ; il ira trouver l'infortuné croyant par la pluie, parla neige, par le vent, par la canicule , il l'entreprendra directement ou indirectement, à front découvert ou par insinuation ; il le tournera, il le retournera jusqu'à ce qu'il l'ait soulevé de terre et jeté dans l'incertitude. Quand il rencontre dans la rue un passant de bonne composition, il l'embrasserait volontiers, et il lui dirait en pleurant d'attendrissement : Doutons ensemble. Il aura pour cette œuvre de propagande autant d'opinions de rechange qu'il trouvera sur son chemin d'interlocuteurs imprudents à décourager de leur croyance. Démocrate avec le royaliste, royaliste avec le démocrate, il soutiendra indifféremment, selon l'occasion ou la victime, le pour ou le contre sous le nom respectable de thèse ou d'antithèse. Il porte sur le front un seul mot : contradiction. Brelteur de la pensée, il a toujours besoin de refaire sa main dans n'importe quel duel; virtuose d'escrime, il tue honnêtement son adversaire pour lui enseigner un nouveau coup d'épée.

Comme il n'a jamais pu tirer parti du progrès pour son usage personnel, il a gardé longtemps une haine de prédilection à la doctrine de perfectibilité. Le mot seul de perfectibilité lui donnait l'épilepsie. Parliezvous de philosophie, il répondait Platon; de médecine, il répondait Hippocrale ; de physique, il répondait Archimède; de [tolitique, il répondait Aristote ; de musique, il répondait Orphée, et il fredonnait une

ariette d'Orphée pour montrer la suprématie de la musique ancienne sur la musique moderne. Homme d'esprit au demeurant, en dehors de sa monotonie de négation à outrance, de toute aspiration et de toute vérité, il discute finement et conte à merveille l'anecdote. On commence par le fuir comme l'ombre du mancenilier ; mais, avec le temps, on finit par le prendre en patience. Pour peu même qu'on ait la fibre robuste au paradoxe, on peut causer agréablement avec lui une minute ou deux en passant. A force de jouer avec la pensée, il a fait de l'ironie sa véritable nature. Il raille toujours plus ou moins l'opinion même qu'il a eu l'air de défendre. La dernière fois que je le rencontrai devant le pavillon de l'Horloge, il semblait monter au Capitole. 11 porte ordinairement la nuit sur sa figure ; mais ce jour-là, il avait sans doute mystifié quelque contradicteur, il rayonnait de satisfaction, à en juger par sa lèvre encore amorcée d'une épigramme.

— Savez-vous la nouvelle, dit-il de l'air de triomphe d'un soldat décoré de la veille pour un coup de feu dans l'une ou l'autre épaule?

— Non, jusqu'à présent.

— La fusion est définitivement conclue, signée, contresignée, paraphée et scellée au sceau de la Lhancelierie.

— Pour prendre part à votre confidence, j'aurai préalablement besoin d'une explication. Ce mot de fusion cache à coup sûr quelque profonde pensée. Mais je n'ai pu encore en pénétrer le mystère. A vrai dire, je ne l'ai guère essayé. J'ai le regard tourné ailleurs. Pourriez- vous cependant édifier ma curiosité?

— Continuez votre promenade, je vous expliquerai l'énigme en marchant. La fusion est une nouvelle manière de sauver la société. A certain jour de l'année, fixé d'avance par un protocole, la dynastie de Juillet ira processionnellement en corps au château de Frosdorff; elle y entrera par la porte d'honneur ouverte à un ou deux battants ; j'ai oublié ce détail d'étiquette. Elle saluera en entrant le comte deChambord, et le comte lui rendra du haut de la tête le salut, sur un formulaire convenu entre les deux parties. L'aîné de la famille d'Orléans prendra ensuite la parole : Sire, dira-t-il — le mot sire sera de rigueur — notre père monta sur le trône un certain mois de juillet, à bonne intention, je vous prie de le croire aujourd'hui, pour garder la place à Votre Majesté, et pour épargner à votre adolescence l'accident d'une nouvelle révolution. Il a pu sans doute dans l'intervalle appesantir sa main de temps à autre sur la tète de votre parti. C'était là, de toute évidence, un malentendu appelé à disparaître à la première entrevue. La catastrophe de Février, Dieu merci, nous donne l'occasion de réparer notre erreur. Nous vous rapportons les morceaux

de la couronne brisée une première fois sur le front de votre aïeul, une seconde fois sur le front de notre père, et nous vous les restituons ici avec joie du fond du cœur, en toute propriété dès maintenant et à jamais, in sœculasœculorum. Régnez, prince, sans craindre de notre part aucune concurrence. Toutefois, en échanjije de notre renonciation à l'hypothèse d'un second Juillet, nous vous prions de vouloir bien dater seulement votre règne de l'année de la fusion ; car si vous le datiez de la première année de votre exil, cette antidate laisserait croire au public que notre père habitait toujours le Palais-Royal, lorsque, en réalité, il habitait le château des Tuileries. Cette fiction pourrait humilier sa mémoire. Nous vous prions, en outre, de conserver le drapeau tricolore ; comme plus riche en couleurs. La main d'une princesse brodera une couronne fleurdelisée sur la bande immaculée du milieu : l'idée de lésiitimité étalée en or au centre du drapeau aura ainsi pleine satisfaction. Quant à l'extrémité du bâton, au-dessus du nœud de la cravate, vous y mettrez à volonté un coq ou un fleuron. Nous laissons h votre sagesse le soin de décider après mûre délibération cette question de salut public.

A la fin de son hommage, le duc de Nemours fera une nouvelle révérence, et le comte de Chambord lui répondra avec un gracieux sourire :

Il Y a, en effet, entre nous un malentendu de fa-

mille. Votre père a pu sans doute, dans le temps, arrêter ma mère derrière une plaque de cheminée, la jeter dans le pénitentiaire de Blaye, oublier même que, dans l'antiquité, la main assez indiscrète pour toucher au voile de la femme tombait frappée de malédiction. C'était un malentendu. La duchesse de Berry veut bien l'oublier et danser avec vous la premisère contredanse en l'honneur de la fusion. Votre père a pu encore mettre un fer à chauffer dans un paragraphe d'adresse pour flétrir le parti légitimiste de sa fidélité à ma personne. C'était encore un malentendu. La révolte de Juillet nous avait séparés un moment. Un second cataclysme a englouti cette première révolution. Nous voilà désormais, vous et moi, frères de destinée. Faisons la paix dans notre commune défaite. Maudissons ensemble la perfidie des insurrections. Je vous rends mon estime. Le passé est effacé. Prenez place à ma droite, princes du sang royal. Le jour de notre rentrée en France vous retrouvera ce que vous étiez en partant, vous, amiral, vous, général de cavalerie, vous, général d'infanterie, vous, général d'artillerie. Il en sera du drapeau selon votre désir; dans un jour d'allégresse, je n'irai pas discuter une nuance de cocarde. J'ajoute encore une considération que vous avez dû écarter de cette entrevue pour laisser à votre démarche le mérite du désintéressement. Le Seigneur miséricordieux a toujours en réserve un salaire secrel pour payer une bonne action. Il a cru devoir refuser à ma couche dans sa

providence le mot de l'avenir. Je proclame dés aujourd'hui le comte de Paris Dauphin par ordonnance royale. Je lui ai déjà choisi un précepteur, un second Bellarmin, élevé à l'école de Jésus, qui éloignera d'une main délicate le spectre de l'hérésie, si jamais ce spectre veut encore veiller la nuit à son chevet.

Pendant que le comte de Chanihord parlera ainsi, la cour de Charles X sera d'un côté, la cour de Louis- Philippe d'un autre côté. Au dernier mot de l'allocution princière on rompra les rangs, on tombera dans les bras l'un de l'autre, on donnera, on recevra le baiser de paix, on criera à pleine poitrine : Vive le roi ! et la France sera sauvée , le mouchoir à la main, au milieu d'un torrent de joie, dans une fête de famille.

— Est-ce que par hasard, vous, le philosophe du doute par excellence, vous approuveriez cette nouvelle édition du baiser l'amourette à la ffice de l'Europe?

— Je faîs mieux encore. Je glorifie la fusion à haute voix; je la crie sur la pointe du minaret ; je la propage comme la clôture de la révolution, comme la pacification de la France, comme la reconstitution du pouvoir, comme la charte vivante du dix-neuvième siècle, comme la réconciliation de la noblesse et de la bourgeoisie, de l'autorité et de la liberté, de la tradition et du progrès.

— Vous croyez donc maintenant au progrès?

— Depuis une semaine. Je veux vous servir aujourd'hui même la primeur de ma conversion.

— Quel apôtre a opéré ce miracle?

— Le besoin de changement. Depuis assez longtemps, je portais le deuil de l'humanité. J'ai cru pouvoir ôter le crêpe de mon chapeau. Du moment d'ailleurs où j'entrais dans le parti du passé, j'ai cru devoir déposer ma carte de visite à la porte du progrès. Vous connaissez ma doctrine : thèse, antithèse; un homme d'esprit doit toujours équilibrer une idée par l'idée contraire.

Et vous entendez par le progrès le retour du

passé?

— J'entends par le progrès le perfectionnement moral et matériel de la nation- Je pourrai même à l'occasion vous développer à ce sujet mon système. Mais auparavant je désire avoir votre avis sur la fusion.

— Un profane de la démocratie n'a pas un avis pour une semblable comédie. Il a tout au plus un sourire. Je croirais en vérité que la destinée aime à railler les partis abandonnés de l'esprit vivant du progrès. Voilà des hommes d'Etat, des fronts chauves, des sages en

Israël, des sauveurs delà société, qui l'ont conduite deux fois au naufrage cependant, par leur témérité ou leur inexpérience , choisissez ; et ces hommes , ces maîtres de la science, ces confidents de Dieu, ces dépositaires de l'avenir, hier ennemis acharnés, désormais amis inséparables, viennent aujourd'hui mettre en commun précisément la passion qui les a perdus : lo haine de la démocratie. Je laisse de côté pour le moment la légère impertinence de cette politique extra muros, qui prétend modestement posséder la France à deux, du fond de l'Autriche, la donner et la prendre de la main à la main, comme sa propriété ; et pourtant fils de la révolution, j'ai quelque répugnance à comprendre, je l'avoue, qu'on traite aussi lestement en famille d'un peuple qui n'est pas le premier venu, sans l'appeler au conseil et lui accorder voix déhbérative au contrat. Ce peuple ainsi mis en adjudication a montré assez souvent, toutefois, le cas qu'il faisait de sa dignité pour méritera l'occasion plus de ménagement. Depuis la déclar^ation des droits de l'homme, il a pu consentir à porter pendant quinze années l'injure d'un gouvernement de droit divin, en dehors, au-dessus de la nation. Mais l'injure, longuement couvée en silence au fond de son cœur, a fini par éclater, le pavé de l'hôtel de ville pourrait dire comment. On aurait du peut-être en garder mémoire, ne fût-ce que par prudence, car un peuple vaut hien un homme probablement , surtout lorsque cet homme n'a pour recommandation que de

dire à tout propos : Je suis le passé. Mais par quel détour d'idée , par quel chemin de circuit , un homme, habitué à l'histoire, a-t-il pu arriver à élucubrer en petit comité la chimère certainement la plus chimérique qui ait jamais traversé un cerveau? La France est divisée depuis soixante ans entre deux partis : entre l'ancien régime d'abord, toujours disposé h reprendre d'une façon ou de l'autre, de gré no de force, la suprématie politique qu'il a perdue à la révolution, et ensuite le nouveau régime, rentré enfin dans son droit d'homme libre, et inébranlablement déterminée garder le prix de sa victoire. Ces deux partis se sont infatigablement cherchés de jour en jour et heurtés dans la flamme et dans la fumée du combat. Ils ont lutté partout, à l'extérieur et à l'intérieur; ils lutteront encore jusqu'à ce qu'enfin ils comprennent que la démocratie seule peut les réconcilier, sans humiliation pour l'un ni pour l'autre, en leur faisant une place égale au foyer de la liberté.

Ces deux partis étant donnés, qu'est-ce que le comte de Chambord? Le représentant de l'ancien régime. Qu'est-ce, d'un autre côté, que la famille d'Orléans? La personniûcation plus ou moins franche de l'esprit de la révolution. Et parce que vous aurez réconcilié, je suppose, les deux symboles de deux idées ennemies, vous croirez avoir réconcilié du même coup ces deux idées? Mais le comte de Chambord, pas plus que le comte de Paris, ne constitue son parti : il l'exprime,

voilà tout. Vous pouvez vous embrasser tant qu'il vous plaira derrière le rideau : votre baiser ne portera pas sur la joue des partis. Les partis resteront ce qu'ils étaient, car ils ont probablement en eux leur raison d'existence. La difficulté de régner sera exactement la même difficulté après comme avant la fusion. Bien plus, par la force des choses, la fusion faite aujourd'hui tomberait demain. Je suppose le comte de Chambord à Paris. Quand et comment? N'importe! je ne me charge pas d'expliquer le mystère. La Providence a daigné faire en sa faveur un second miracle. Un matin, le passant apprend à son réveil par l'affiche du coin que la légitimité, revenue dans la nuit, gouverne de nouveau, c'est-à-dire marche de faute en faute, de violence en violence. Eh ! mon Dieu ! jene veux pas la calomnier, je lui accorde un fonds secret, un fonds inépuisable de génie, mais précisément parce qu'elle est la légitimité, c'est-à-dire la victoire de la mort sur la réalité, sans correspondance avec aucune idée vivante de la nation, elle est fatalement coijdamnée d'avance, quoi qu'elle fasse, à une politique de contrepied, à une poUtique ab irato qui humilie au lieu de rallier, qui blesse au lieu de guérir. Et quand cette politique d'aigreur lui reviendra en impopularité de tous les vents de l'horizon, quand le flot de l'irritation populaire commencera à gronder, pensez-vous que dans cette pléiade de princes fusionnés, assis sur les marches du trône, nés à un autre soleil, habitués à un autre ordre d'idées, il n'y aura pas un seul relaps, je le dis

en bonne part, celui-ci ou celui-là, qui sentira par inslant crier la voix du sang de sa famille, comme un remords, et qui, de temps à autre, tournera encore la tète à la dérobée du côté de la démocratie?

Il ne conspirera pas sans doute au début, mais son nom conspirera pour lui à son insu au fond du cœur humilié et meurtri de la nation. Puis un jour viendra , ce sera bientôt , soyez-en persuadé , où il trouvera la solidarité de cette politique de réaction, trop lourde à porter, et alors un geste, un signe, ce geste, ce signe qu'on lui supposera en ce moment, l'aura trahi. L'opposition d'un pays a la vue longue pour reconnaître, au moindre tressaillement, un complice dans la parenté du pouvoir. Quand ce complice sera nommé à voix basse dans sa conscience, tout sera fini. Le murmure de la France prendra une fois de plus le chemin du Palais-Royal. La popularité ira, comme toujours, où va le murmure. La sirène, vous comprenez, la popularité parlera de nouveau à mots couverts. La tentation montera dans chaque souffle de l'atmosphère, et vous aurez un complot, un danger permanent, là-bas dans l'ombre, derrière la colonnade de ce palais éternellement compétiteur qui touche presque le palais des Tuileries. Un cri monte dans l'air : // est trop tard. La légitimité doit connaître ce mot pour l'avoir déjà entendu au dernier écho de la fusillade. Mais elle ne règne pas encore.

— Question de fait. Or, qu'est-ce qu'un fait? Un

personnage grossier toujours disposé à manquer de respect au principe. Que la fusion règne ou ne règne pas, peu importe, elle n'en possède pas moins exclusivement la légitimité, je veux dire la souveraineté de droit divin. Vous secouez la tète. Qui donc la possède alors? La nation peut-être, c'est-à-dire personne.

— La nation sans doute, moyennant explication.

— L'explication doit-elle durer longtemps ?

— Une minute.

— Mettons une heure ; vous avez la parole.

— En créant la société...

— Si vous remontez à la création, mettons une heure de plus avec permission de renouveler l'échéance.

— En créant la société, repris-je, Dieu lui a donné à remplir une destinée et la faculté nécessaire pour la remplir. Cette destinée, de l'aveu de l'expérience, est le progrès, et cette faculté est la raison. L'homme est donc par nature un être qui pense et qui progresse en vertu de sa pensée. Vainement le retardataire d'idée, révolté contre l'histoire, voudrait nier cette magnitique stratégie de l'humanité toujours en marche vers

un avenir meilleur. La terre, à défaut d'autre voix, crierait sous son pied : Tu as menti, car, à l'origine, j'étais la bruyère, et maintenant je suis la moisson. Si donc la société porte en elle une loi de développement, qu'elle tient de Dieu dès le berceau, cette loi constitue la première souveraineté, la souveraineté de droit divin. Le pouvoir puise en elle seulement, et par elle exerce la légitimité. Mais qu'est-ce que le pouvoir dans cet ordre d'idée? sinon l'action de l'homme sur l'homme, parce que l'histoire progressive, comme je l'ai dit, procède successivement à son œuvre, et appelle chaque classe de la société, l'une après l'autre, à la lumière. Une partie de l'humanité est donc inégale sur le même territoire à l'autre partie, en science et en civilisation ; si cette inégalité devait durer, il arriverait que la classe développée la première garderait toujours l'avance de la pensée sur l'autre, et que l'humanité vivrait à jamais fractionnée en deux humanités distinctes, l'une instruite, l'autre ignorante, éternellement séparées l'une de l'autre par la même distance. Mais la loi d'équilibre, aussi palpable dans le monde social que dans le monde physique, a ordonné au meilleur par rang de date d'élever l'inférieur à son niveau. L'inférieur a compris le premier le besoin de cette initiation par en haut à une seconde existence. Il a emprunté la pensée de l'ainé de la civilisation, et l'a chargé, du moins tacitement, de pourvoir à sa destinée. Delà l'institution du gouvernement. Mais quelle puissance a droit au gouvernement? N'est-ce pas, de

toute vérité, la puissance identique, adéquate, pour parler la langue de la philosophie, à cette souveraineté première, à cette constitution de nature que j'ai appelée la perfectibilité? Or, quelle est en ce monde la puissance investie de toute éternité de la faculté de connaître et d'appliquer la loi de progrès? Je l'ai déjà dit, c'est la raison. La raison seule a droit de régner, puisque seule elle a la conscience de notre destinée. Ainsi, pour résumer ma pensée, la civilisation est la souveraineté de droit divin, la raison est la souveraineté de droit humain, ou plutôt la civilisation et la raison, la loi et la faculté confondues l'une à l'autre, identiques l'une à l'autre, sont les deux faces diverses d'une seule et même souveraineté.

— La raison, dit-il, est une souveraineté latente, platonique, éparse, insaisissable dans l'espace. Elle pourrait tout au plus convenir à un être purement métaphysique destiné à vivre à l'état de fluide dans l'éther. Mais l'homme vit sur la terre, sous des formes visibles, dans les chaînes étroites de la réalité. La souveraineté doit revêtir une incarnation pour correspondre à la nature de l'homme et influer sur sa destinée; autrement la raison cachée au regard, derrière un nuage, flotterait dans une perpétuelle confusion. Chacun dirait : Je suis la raison, et, pour peu qu'il eut à son service une armée de cent mille philosophes, la baïonnette au bout du fusil, il nous obligerait à le croire sur parole.

— J'avais prévu l'objection. Avez-vous le temps d'écouter la réponse? car je confesse en toute humilité que j'aime à épuiser une discussion.

— Je vous ai ouvert sur ma montre un crédit indéfini ; vous pouvez en user — à charge de revanche.

— La raison, repris-je, souveraine en droit abstrait, a besoin, je Je sais, de prendre un corps pour exercer sa souveraineté. Elle déléguera donc à la nation régulièrement consultée la mission solennelle de constituer le pouvoir chargé de gouverner en son nom et sous sa surveillance.

— Comme si la nation pouvait ^constituer le pouvoir ! Mais le pouvoir préexiste à la nation, puisque sans lui elle cesserait d'exister, à l'état du moins de société. Aussi, la langue huuiaine, philosophie inspirée de la vérité secrète, a-t-elle partout appelé le pouvoir l'Etat, c'est-à-dire ce qui est par lui-même, ce qui est toujours, immuable, inviolable, caché comme le Nil dans son origine. C'est par cette raison et uniquement par cette raison, qu'après mure délibération j'ai incliné mon intelligence devant le principe

de légitimité et pris rang dans le parti de la fusion. Je regarde ce principe comme le moteur immobile qui peut seul imprimer à la société le mouvement du progrès.

— Je crois avec vous que la nation convoquée à la mairie ne saurait constituer l'Etat, si par l'État vous entendez le premier pouvoir venu, un pouvoir arbitraire, abandonné au caprice du scrutin. Le pouvoir soumis à l'épreuve du vote existait déjà rationnellement avant l'heure de l'élection. L'élection, à tout prendre, ne fait que le reconnaître ; mais par cette constatation publique, elle le constitue véritablement et l'investit en fait de la souveraineté. Que serait, en effet, un gouvernement que la nation ne voudrait pas reconnaître? 11 aurait beau dire : Je suis par moimême, il régnerait dans le désert. Mais pourquoi failes-vous de l'État le moteur unique du progrès, et voulez-vous exclure le peuple du droit de collaboration ?

— Parce que le peuple n'est que l'individu ajouté à l'individu, et que l'État, au contraire, est l'individu généralisé, ou, pour mieux dire, élevé à sa suprême formule. Or, le progrès, et par progrès j'entends le perfectionnement moral et matériel du peuple, fera plus sûrement et plus prompt ement son chemin sous l'impulsion de l'État que sous l'inspiration de l'individu. L'individu propose, l'Etat impose ; l'un rêve,

l'autre agit. L'État parle de haut; il dit : Je veux, et, au besoin, il a pour appuyer sa parole l'argument péreniptoire du gendarme : économie notable de temps et de bavardage. La raison luiniaine a le caractère porté à la résistance ; elle veut bien céder sans doute, mais comme une honnête femme, à la politesse d'une légère violence, pour avoir au moins l'excuse de sa défaite. L'individu, à tout prendre, c'est moi, c'est toi, une thèse, une théorie. On l'approuve, ou bien on la contredit. Mais son opinion, en définitive, n'est qu'un monologue, ou, tout au plus, un dialogue. L'Etat, au contraire, c'est la loi, c'est l'ordre sans réplique : Louis, par la grâce de Dieu, et tout est dit ; chacun doit courber la tète et prêter obéissance. L'État d'ailleurs, par le fait seul qu'il adopte une idée de progrès et la \ formule en décret, lui communique un reflet du prestige attaché à sa puissance. Lorsqu'une réforme porte l'habit brodé et le cordon rouge sur la poitrine, elle a plus de chance pour trouver crédit sur son passage. L'individu vaut par son œuvre, l'État vaut par lui-même ; en lui voyant une incontestable suprématie de situation, nous inclinons volontiers à lui reconnaître le mérite de cette supériorité. ïl y a plus. Le pouvoir a une poésie personnelle pour séduire la multitude : c'est le signe, c'est l'insigne, c'est l'épée, c'est le sceptre, c'est la main de justice, c'est la robe d'hermine, c'est la plaque, c'est le bonnet, c'est la mitre, c'est la couronne, c'est le turban, c'est le palais, c'est le carrosse, c'est l'équipage, c'est l'écharpe, c'est

la livrée. Par ce genre de métaphore en action, l'État a sur l'individu l'avantage d'un style imagé, pathétique, sur la prose inanimée et décolorée d'une dissertation. L'individu parle à l'intelligence, l'Etat parle à l'imagination. Mais qu'est-ce que l'intelligence chez un peuple dont la moitié au moins en fait d'idée est plongée dans l'obscurité? Vous voulez le convaincre par le raisonnement, mais le raisonnement glisse sur son esprit. Il ne vous comprend pas, il ne cherche pas même à vous comprendre. La foule croit le pouvoir sur le costume, et le croit, parce que le pouvoir la prend par les sensations, les seuls arguments à la portée de l'ignorance. Pour avoir méconnu cette vérité de fait, l'homme de bien voit souvent son idée tourner contre lui à l'application. Son idée l'écrase en passant ; le crime de ïullie est de tout temps et de tout pays. L'homme d'État doit donc tenir compte de l'ignorance de la foule et la rans^er de son côté. Que faut-il pour cela? peu de chose en conscience : un titre, et par-dessus ce titre un habit de cérémonie. La vérité à pied dans la rue a toujours l'air de courir l'aventure ou de demander l'aumône, tandis qu'en voiture, elle a l'air d'avoir fait fortune ; le postillon fait claquer son fouet : place à sa majesté ; le passant lui cède la chaussée et lui ôte respectueusement son chapeau.

— Si j'ai bien compris votre pensée, a^ous croyez que l'Etat accomplit le progrès cVunf^ main plus oxpé-

ditive et plus sûre que l'individu, parce qu'il possède exclusivement la puissance d'exécution, parce que dire, pour lui, c'est décréter, et qu'ensuite il possède une puissance d'opinion, une autorité d'étiquette, qui, commerestampille sur la marchandise, donne naturellement cours à chacune de ses idées, l.à oii l'individu a l'obligation de prouver, il suffit à l'Etat de signer: sa signature paraît à la multitude une garantie suprême de justice. J'admets l'hypothèse. Mais que prouve-t-elle , en définitive? Avant de réserver au pouvoir le monopole du progrès, vous avez d'abord à démontrer que le pouvoir en a plus que personne la volonté et plus que personne l'intelligence.

— Je donne la préférence à l'Etat sur l'individu pour deux motifs : le premier, c'est que l'individu, naturellement égoïste, ramène la politique à son égoïsme et sacrifie le bien général à son bien particulier. Son moi est la mesure de sa justice; son intérêt son principe déterminant d'action. L'Etat,^ au contraire, planant au-dessus de tous les égoïsmes, n'a et ne peut avoir d'autre intérêt que le bien public. Sa sécurité comme sa gloire l'engagent à travailler au profit de la collectivité. Le second motif, c'est que l'individu n'est que le chiffre aligné de la masse, et que la masse prise en majorité représente toujours plus ou moins l'ignorance. Quel concours pouvezvous attendre pour n'importe quel progrès du paysan courbé du matin au soir sur la motte de son sillon? I/Etat, au con-

traire, représente nécessairement une somme de lumière égale, sinon supérieure, à l'élite lettrée de la nation. Pour gouverner, ou pour participer au gouvernement, il faut faire preuve à un degré quelconque d'intelligence. Quand un souverain ne pense pas par infirmité de naissance, il a la ressource de prendre quelque part un premier ministre, comme un cerveau de supplément, et de penser par procuration.

— Avez-vous véritablement raison d'opposer l'Etat à l'individu, et d'écrire sur le front de l'un désintéressement, et sur le front de l'autre égoisme? Et d'abord en politique il n'y a pas d'individu, de moi isolé, voulant et agissant uniquement par lui-même, dans l'orbite imperceptible de son isolement. Quiconque, à celte date du siècle et dans une nation civilisée comme la nôtre, influe ou prétend influer sur la destinée de son pays, appartient nécessairement à une opinion ou à un parti. Passez le détroit. Est-ce qu'en Angleterre, par basard, vous verrez un seul citoyen vraiment digne de ce nom réduit à la portion congrue de sa petite individualité? Non. Depuis le lord d'Ecosse jusqu'au manœuvre de Birmingham, tout Anglais est tory, ou whig, ou radical, ou chartiste. Individu et groupe à la fois, il peut dire comme Satan ; Je me nomme légion. Repassez en France, vous retrouverez à peu près le même fédéralisme d'opinion par raison d'affinité. Qui de nous, en effet, n'est royaliste, ultramontain, constitutionnel, ou dé-

mocrate, c'est-à-dire un et plusieurs à la fois? Puisqu'en politique il n'y a pas d'individu à proprement parler, vous ne sauriez, permettez-moi de vous le dire, arguer de l'égoïsme de l'individu. Chacun de nous, en définitive, du moment qu'il a pris rang sous un drapeau, et qu'il fait partie d'une catégorie, majorité ou minorité, représente réellement un intérêt général; que cet intérêt concorde ou non avec son intérêt privé, il n'en est pas moins général, l'intérêt de son voisin autant que le sien propre, puisque l'un et l'autre font alliance dans le même principe.

— Mais l'intérêt général d'un parti n'est qu'un égoïsme élargi.

— Soit; à ce compte l'Etat est exactement dans la même condition d'égoisme que l'individu. Le pouvoir ne flotte pas comme un dieu de l'Olympe au sein d'un nuage. Dans une société progressive et amenée, par le mouvement même du progrès, à un perpétuel déclassement et reclassement d'influences, hostiles les unes aux autres et acharnées à arracher les unes aux autres la possession du pouvoir, l'Etat prend naissance et puise l'existence dans un parti. Si c'est dans le parti aristocratique, il servira l'égoïsme de la noblesse, si c'est dans le parti constitutionnel, il servira l'égoïsme de la bourgeoisie, si c'est dans le parti démocratique, il servira l'intérêt du prolétariat. Il faut un parti au gouvernement comme un sol à l'arbre pour planter racine.

Aucun Etat, à la connaissance de l'histoire, n'a pu encore échapper à cette obligation de nature. Un pouvoir abstrait, suspendu dans le vide, régnerait sur le vent et disparaîtrait d'un souffle. Mais Etat, individu, qu'estce à dire ? Pourquoi accorder à l'un plus d'abnégation qu'à l'autre, quand l'un et l'autre sont une seule et même chose, sous un nom diflerent? Est-ce que l'Elat n'est pas individu comme nous, fait de chair et d'os comme nous, et soumis comme nous à la lamentable condition d'erreur et de faiblesse, de passion et d'injustice? Qu'il soit un ou partagé, monarchique ou républicain, il n'en est pas moins, en république ou en monarchie, l'individu qui gouverne en nom propre ou en participation . Par quelle mystérieuse transfiguration un homme en revêtant uneécharpe, revèt-il donc une seconde nature? Le pouvoir a-t-il donc la faculté de régénérer l'homme intérieur comme le baptême?

— Peut-être, car en élevant l'homme au-dessus de la foule, il lui inspire plus de respect pour lui-même. L'insigne d'ailleurs de sa dignité est un rappel au devoir. Mon rabat, mon épée, voilà pour le fonctionnaire, comme pour le soldat, un excédant en quelque sorte de conscience et de loyauté.

— Le fait est possible, gardons-nous cependant d'en conclure, que le cœur bat plus saintement sous telle forme que sous telle autre forme d'habit. Je n'aime pas à opposer une classe à une autre, ni à

donner à celle-ci plutôt qu'à celle-là le prix de vertu. J'ai assez vécu pour savoir par expérience que dans toutes les classes, à toutes les couches de la société, le bien et le mal flottent à peu près en égale proportion. Si cependant j'avais à faire un choix, je croirais que le simple citoyen relégué dans la multitude a plus de chance pour pratiquer le code de morale dans toute sa rigueur, que le Mogol, par exemple, assis sur le trône de son omnipotence. Nous autres tous, condamnés par l'humilité de notre situation à vivre de la vie commune, au même titre et sans un droit de plus ni de moins que nos semblables, nous avons l'obligation rigoureuse de compter avec eux en toute circonstance. Nous ne pouvons commettre une action suspecte sans en porter la responsabilité au tribunal de l'opinion; nous ne pouvons accomplir un crime sans trouver le lendemain un gendarme à la portede notre chambreà coucher. L'opinion, en un mot, et la justice nous enveloppent de toute part, et préventivement ou répressivement, nou^ maintiennent dans le devoir. L'égalité d'ailleurs établit entre nous une réciprocité continuelle de sympathie. Nous tenons à l'aftection de nos semblables comme ils tiennent à notre attachement, à leur jugement comme ils tiennent à notre estime. La considération publique est la dignité, disons plus, la fortune morale de quiconque ne prétend à aucun titre sur l'almanach et à aucune part sur le budget. Nous agissons ainsi les uns sur les autres par l'exemple, nous fortifiant les uns par les

autres dans le sentiment de la justice. L'homme au pouvoir a-t-il véritablement autour de lui cette complicité universelle de vertu, pour le provoquer et le retenir au devoir par toutes les voix de l'air et toutes les pierres du chemin? Oui, sans doute, dans un gouvernement limité et surveillé par une constitution. Mais dans un gouvernement de droit divin l'homme contracte bientôt un vice particulier inhérent à l'exercice même de l'autorité. Ce vice, c'est l'orgueil. Malheur au front levé ! Comme ce gouvernement trouve partout 011 tombe son regard l'homme tremblant et agenouillé, il prend l'espèce humaine en mépris et il la foule sous son talon. Qui monte au-dessus de l'humanité, brise avec elle le pacte de nature. Le droit de tout faire le pousse à tout oser.

— Vous sortez de l'hypothèse. Je parle d'un Etat constitutionnel, et vous répondez par l'exemple du despotisme. L'objection passe par-dessus mon épaule. Mais en admettant même, pour abréger la discussion, que l'Etat n'a pas plus de désintéressement que l'individu, il a du moins plus d'intelligence. Or, l'intelligence a une telle harmonie préétablie avec la morale, que toutes les fois qu'un homme fait acte d'intelligence en politique il fait acte de moralité.

— L'affirmation mérite examen. Je reconnais volontiers que dans une société européenne, perfectionnée et compliquée à l'infini par la civilisation, la

classe officielle appelée à gouverner a besoin pour suf- ' fire à son œuvre de passer par le noviciat d'une certaine éducation et de faire preuve de connaissance. Cette classe, sous une forme ou sous une autre, aura étudié à Oxford, à Cambridge, à léna, à la Sorbonne, aura distillé à sa lèvre le miel et le lait du grec et du latin; étudié l'économie politique, le droit international; feuilleté du pouce le volumineux génie de Puffendorf ou de Grotius et acquis par un diplôme en règle le privilège de porter le titre de clerc, de bacbelier, de licencié ou de docteur. Préparée dès le berceau au gouvernement et introduite de bonne heure dans le sérail, elle doit témoigner et elle témoigne en réalité de plus d'instruction et d'expérience que la moyenne d'une nation. Mais en fait de progrès, ce n'est pas seulement une intelligence plus ou moins développée sur un banc d'université qu'il faut demander à la classe gouvernante, c'est l'intelligence spéciale du progrès, pas même encore l'intelligence, l'ambilion du progrès, cette disposition d'àme, çn un mot, que les chrétiens appelaient la grâce et que nous appelons la flamme de l'humanité. L'humanité ne préfère pas le bien au mal et le mieux au bien par la seule impulsion, par une sorte d'esthétique intérieure de son esprit, par la même raison enfin qu'elle préfère la beauté à la laideur et l'harmonie au désordre. Comme tout progrès exige un eftbrt, et comme l'homme incline naturellement au voluptueux farniente del'Eden, il n'éprouve le désir du progrès qu'autant qu'il en éprouve le be-

soin. La langue le dit elle-même, puisqu'elle a fait de besoin le synonyme de désir. C'est parce que l'homme a froid qu'il bâtit un toit, et faim qu'il creuse le sillon. La souffrance est la raison déterminante de toute aspiration ici-bas, et de toute action sur la route à perte de vue de la perfectibilité. Voulez-vous entrer dans la conspiration religieuse du progrès? Commencez par souffrir. La peine en commun est l'éducation de la fraternité. Vous aimerez d'autant mieux les humbles, les faibles, et vous travaillerez d'autant mieux à leur rédemption, que, placé comme eux dans les rangs ténébreux et anonymes de la masse, vous partagerez avec eux leur misère et leur humiliation. Qui dit progrès en politique, dit réforme; qui dit réforme, dit abus à détruire. Mais l'abus pèse rarement sur le gouvernement, par la raison que le gouvernement a en main le pouvoir, c'est-à-dire l'exorcisme à coup sûr pour chasser le mal de son voisinage. Il n'a qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et, si par hasard il veut bien oublier ce mot ou ce geste, c'est en conscience de sa part trop de magnanimité. L'abus pèse donc sur le gouverné. Or quelle que soit la tendresse, quelle que soit la charité de la classe officielle pour la classe inférieure, le gouvernement prendra toujours longuement le temps de la réflexion pour accomplir n'importe quelle réforme. Le cœur est ainsi pétri, que l'homme sent plus son propre mal que le mal d'autrui. Il a naturellement une patience infinie pour l'injustice lointaine dont il entend à peine passer l'écho dans le vent et

même une théorie savante pour justiGer sa patience. Innover, dit-on, c'est déranger la majestueuse tranquillité de l'Etat, c'est mettre le peuple dans la confidence de sa misère, c'est le réveiller du long sommeil de l'innocence, c'est le précipiter un jour ou l'autre sur le chemin d'une révolution. Le génie en politique consiste, non à créer, mais à conserver, non à changer, mais à fixer. L'antiquité a une telle vertu, qu'elle enlève aux abus eux-mêmes, pourvu qu'ils aient un nombre suffisant de quartiers de noblesse, jusqu'au droit de faire souffrir.

— Je pourrai cependant appuyer la théorie du progrès par le pouvoir de l'exemple de Turgot, Je le nomme parce qu'à mon avis il représente le type irréprochable de l'homme d'Etat.

— Cet exemple tourne, au contraire, à la condamnation de votre doctrine. Turgot parvint un jour à tenir sous son bras un portefeuillp de ministre, par hasard, par caprice, par miracle, par entraînement de mode, et pourquoi ne pas le dire? par esprit de calcul. Un roué octogénaire du nom de Maurepas avait dit, en parlant de Turgot : économiste! par conséquent rêveur! Cela flattera d'abord la manie juvénile du monarque débutant, et offrira sécurité à mon omnipo tence de ministre. Turgot prit le pouvoir; il tenta de réformer la France, il succomba dans sa tentative. Comme Vauban, comme Boisijuilbert, il paya desadi?-

grâce sa passion philosophique de justice. Louis XVI avait bonne grâce à" dire ensuite mélancoliquement entre une partie de chasse et un coup de lime à une serrure : Il n'y a que Turgot et moi qui aimions le peuple. Turgot et vous, Sire; vous avez peut-être raison; mais avouez que vous l'aimez platoniquement.

Rendons justice à qui de droit, dût-il en coûter à notre modestie. Non, non, ce n'est pas la classe officielle titrée et disciplinée qui garde le feu sacré sur l'autel et rallume au besoin le flambeau, mais bien la classe lettrée, ou plutôt cette partie déclassée de la nation, élite par son intelligence, foule par sa position, éclairée comme le pouvoir, plus que le pouvoir, puisqu'elle fait profession de la pensée, souffrante avec la masse et de la même soutfrance, c'est elle, elle seule, qui, depuis que la parole est la parole et l'imprimerie l'imprimerie, a toujours sonné le tocsin et fait la propagande des idées de progrès; c'est elle et elle seule qui porte au front l'auréole sacrée de la Nuova vila, qui a inspiré la philosophie du dix-huitième siècle, inspiré l'économie politique, préparé, dit, écrit, rédigé, formulé d'avance toutes les lois de justice, toutes les institutions de travail, frappées aujourd'hui au millésime de la révolution. Pas un progrès dans le monde qui n'ait été provoqué par la pensée militante, le plus souvent contre la résistance du pouvoir, versé par elle dans l'opinion, et de l'opinion reversé avec le temps dans la législation.

Égalité civile, justice distributive, hiérarchie selon le mérite, souveraineté nationale, cherchez aujour-

d'hui une idée vivante, incarnée, passée en fait, en application, qui n'ait été d'abord prèchée, développée, démontrée, vulgarisée dans un livre écrit au siècle dernier, condamné pour crime de rébellion contre l'Etat, et lacéré ignominieusement par autorité de justice. Nos œuvres sont nos œuvres, les filles de notre sang et de notre esprit. Ecrivains de toutes les dates et de toutes les échelles, petits et grands, célèbres ou obscurs, nous seuls avons dans le monde la responsabilité du progrès, car seuls nous portons pour lui la parole. Si le progrès est un crime, comme le crient encore du fond de leurs ténèbres les hiboux du passé cachés dans les ruines, nous sommes les vrais coupables. A nous le châtiment ! et à vrai dire les pouvoirs de la terre ne l'ont pas épargné à nos ancêtres. Que de fers rouges ont passé autrefois sur les langues pour avoir osé murmurer, un mot de vérité, que de tenailles ardentes ont arraché les chairs de nos marlyrs pour les jeter à ces dogues de couvent appelés, je crois, des inquisiteurs. Ayons l'orgueil de ces morts illustres tombés souvent, comme à Venise, sous la colère de cette Euménide, déguisée en raison d'Etat. Gardonsnous, par respect pour le Dieu vivant, d'égarer la gloire de la victime sur la tète du sacrificateur. A chacun son point d'honneur en définitive. Que les soldats gagnent des victoires, que les hommes d'État régnent le doigt sur la bouche, nous, nous parlons, et d'un mot nous poussons le monde en avant.

— Franchement, reprit-il, la main sur la conscience, vous croyez au progrès?

— Trouvez-vous que le temps présent prête à la plaisanterie ?

— Je parle sérieusement; car sur cette question de la perfectibilité, on peut dire blanc, on peut dire noir, et avoir éa;alement raison.

— Tout à l'heure, cependant, vous paraissiez consentira la marche de l'humanité.

— J'ai changé d'opinion en vous écoutant parler.

— Pourquoi?

— Parce que vous repoussez l'unique instrument de progrès.

— Que vous appelez ?

— L'État.

— Je ne repousse pas l'État, seulement je le définis autrement que le parti du passé.

— Comment le définissez-vous, sans indiscrétion?

— L'intelligence au pouvoir.

— Vous avez une baguette magique pour découvrir l'intelligence.

— Assurément : l'élection.

— L'élection par qui? Par le peuple entier, ou une parlie du peuple seulement.

— Par le peuple entier. .

— J'aurais pensé, à priori, que, pour élever l'intelligence au pouvoir, vous auriez limité le droit électoral à l'élite intellectuelle de la nation.

— J'ai cru en efïet un instant à la nécessité de circonscrire l'élection à la classe assez instruite pour savoir ce quelle veut et le vouloir avec persévérance.

— Et vous avez renoncé sans cloute à votre opinion sous prétexte que personne ne portait sa carte de capacité affichée à son chapeau. . '

— J'admets, au contraire, la possibilité de déterminer à un signe suffisamment certain la présomption de capacité. La loi pourra toujours, sans effort extraordinaire de génie, faire deux parts d'une nation : l'une des circoncis, et l'autre des incirconcis de l'intelligence. Pour peu que le législateur compare ensuite une moitié à l'autre, il verra aisément que l'instruction est de ce côté-ci, et de ce côté-là l'ignorance. Peu importe après cela que la ligne de démarcation range par mégarde telle ou telle existence dans la seconde plutôt que dans la première catégorie. Cette erreur exceptionnelle de ciassitication ne pèserait pas du poids d'un grain de sable dans la balance du scrutin. Que ferait dès lors un homme de plus ou de moins par commune investi ou destitué à tort ou à raison du droit de voter? Là, pour moi, n'est pas l'objection. La difficulté est ailleurs.

— Où donc, je vous prie, la voyez-vous, que je puisse la voir à mon tour?

— Je vais vous le dire en toute sincérité, dussé-je placer mon argent à fonds perdu. La science politique aujourd'hui éclairée par l'expérience repousse le suffrage restreint par trois raisons.

— Trois, dites-vous, nombre sacré.

— D'abord, le suffrage restreint brise l'unité de la nation. II refait politiquement le fédéralisme. Il divise la France en deux pays : le pays légal et le pays anonyme, étages l'un sur l'autre sans escalier de communication. Il dit aux cadets de la société, aux laborieux d'autant plus fiers qu'ils ont plus besoin de fierté pour tenir leur rang d' homme sous la livrée du travail : Vous êtes Français; je vous fais cette concession, et pour vous prouver ma bonne volonté, je vais vous inscrire d'ofûce sur le registre de l'Etat civil et sur la cédule de perception ; vous pourrez naître, prendre femme, acquitter l'impôt, tirera la conscription, fournir la prestation en nature, figurera l'inscription maritime, mourir authentiquement sur un champ de bataille ou à bord d'une frégate; mais je vous refuse le droit de cité, de vote, de contrôle, de participation au gouvernement du pays. J'ai commis le soin de vous gouverner à deux cent mille privilégiés qui connaissent mieux vos intérêts que vous-mêmes, qui penseront, parleront, agiront, décideront sans vous, pour vous, par la raison que, si les charges de la société pèsent également sur tous, les prérogatives appartiennent seulement à certains élus. Peuple excommunié, je te définis d'un seul mot : Tais-toi et paye. Voilà ce que dit en réalité le suffrage restreint. De plus, en donnant à celui-ci un certificat de capacité, il donne implicitement à celui-là un brevet d'indignité. Cette distinction

par article de loi a paru et devait paraître une insolence à la démocratie. Et pour venger son injure, elle a fait une révolution au cri de vive la réforme! Croyezvous, chez un peuple pétri du sentiment d'égalité, pouvoir impunément mettre sur une classe un signe de reconnaissance qui dénonce en elle la présence d'un privilège? La noblesse aurait perpétuellement appelé la menace sur sa tête, si elle avait persisté de notre temps à porter l'épée, tradition visible du droit désormais brisé de la conquête. Ta liste électorale a été jusqu'à un certain degré pour une partie de la nation ce que l'épée était autrefois pour la noblesse. Quand donc comprendrons-nous que l'art de la politique, comme tout art, doit modeler son œuvre sur la nature? Or, la nature dans la société évite soigneusement le contraste fortement tranché de la solution de continuité. Elle efface, elle adoucit, elle apaise, elle éteint sans cesse toute différence, toute particularité de temps et de condition. Elle entrelace sans cesse la génération et la génération, la classe et la classe, avec une si merveilleuse dextérité, qu'évanouie, fondue, dérobée, dissimulée l'une dans l'autre, la nuance disparaît toujours au regard sous l'unité de tissu. Qui a dit le premier que la robe du peuple comme celle du Christ devait être sans couture?

— Passons à la seconde raison ; car vous avez expédié la première, j'imagine, comme une avant-garde uniquement destinée à opérer une reconnaissance.

— Le cens a toujours paru jusqu'à présent le meilleur critérium pour constater l'intelligence. La possession d'une certaine aisance entraîne effectivement avec elle une probabilité d'étude. Mais le cens dénature le caractère impartial de la propriété. Il la surcharge à son détriment d'un droit de contrebande. Il l'affaiblit de tout le poids du fardeau qu'il lui donne h porter. D'une institution purement sociale, il fait une institution politique. Il la retire de son inviolabilité pour la soumettre à la discussion. Le cens faisait de la propriété l'origine du droit civique. Et aussitôt le droit oublié au partage a demandé à la propriété son origine. Le premier prétendait que la propriété représente en France la souveraineté ; le second répondait immédiatement que la propriété représente une usurpation.

Une erreur attire toujours sur elle |)Our sa punition une autre erreur en sens contraire. Savez-vousle jour où vous avez appelé la guerre sur la propriété? C'est le jour où vous l'avez marquée par le cens d'un signe de privilège, où vous l'avez iiancçe au pouvoir. Vous l'avez tirée de son immutabilité pour la traîner dans le tumulte du forum. Vous avez écrit dans une loi capricieuse, passagère : La propriété est la seule vertu, la seule capacité politique d'une nation. Et alors qu'est-il arrivé? C'est qu'à l'heure fatale où votre politique, qui n'est pas sacrée comme la propriété, a par sa faute, sa chance, si vous voulez, amené une révolution, le parti vainqueur a retourné votre argument, et a écrit à son tour : La propriété est l'op-

pression, la résurrection de l'aristocratie. Confondant ainsi deux choses parfaitement distinctes, que vous aviez unies par je ne sais quel mauvais adultère, ce parti a reporté contre la propriété la haine qu'il avait amassée contre votre système de gouvernement. Il a injustement impliqué, comme vous, l'écu et le pouvoir dans la même solidarité ; et, concluant en sens inverse, il les a enveloppés du même anathème. A une autre époque aussi, la religion voulut descendre du haut de son éternité dans la coulisse de la politique. Elle égara sa parole à la cour, dans l'antichambre, dans la ruelle, dans l'intrigue. Elle couvrit de sa pourpre tantôt une ambassade, tantôt un ministère, tantôt une banqueroute, tantôt l'humiliation nationale d'une défaite. L'Église, ainsi amalgamée à l'Etat par une déplorable promiscuité d'idées, perdit en même temps que l'Etat le respect de l'opinion. Elle avait participé à certains abus, et la révolution la frappa dans ces abus. En épousant la faute, elle épousa l'expiation. A partir du moment où elle a renoncé à influer temporellement sur la société elle a reconquis le respect de la multitude. A partir du moment aussi où la propriété a renoncé à constituer une nouvelle aristocratie, l'aristocratie du bulletin, elle areprisson manteau d'inviolabilité. Car, en l'attaquant désormais, on n'attaquera plus la justice douteuse à certains égards, parce qu'elle était obscurcie d'une ombre d'injustice, on attaquerait le droit des droits, la pierre sainte du foyer. Malheur à la main qui voudrait la toucher I elle tomberait séchée.

— Passons à la troisième raison; elle aura peutêtre l'honneur de ma conversion.

— Enfin, et c'est là le principal danger, le suffrage restreint mentira toujours en pratique à sa destinée. Lorsqu'une constitution mettra un corps privilégié de deux cent mille électeurs en présence d'un gouvernement qui aura dans la main deux cent mille places à distribuer, elle donnera à ce corps la tentation de tourner le monopole électoral à son profit et de négocier avec le pouvoir. Le suffrage restreint place entre le vote et la conviction le bandeau de l'intérêt ; et l'intérêt l'emportera sur la conviction. Je n'accuse personne de cette abdication de conscience. Le siècle où je vis m'inspire pour la faiblesse humaine une mélancolique indulgence. Lorsqu'une institution exige de l'homme la pratique d'une vertu, elle compte sur une chimère. Ce n'est pas l'homme qu'il faut coudamner, c'est l'institution. Le suffrage restreint finira donc par exploiter pour son usage particulier le mandat en apparence conûé pour le bien public. Il passe avec le gouvernement un contrat d'assurance mutuelle contre toute réclamation de la pensée et toute tendance de progrès. Au lieu de développer sans cesse la vie autour de lui par la difïusion de la richesse et de la lumière, il marchande au contraire l'instruction au peuple, el accumule sur le peuple la charge de l'impôt. Il détourne ainsi dans la caisse de l'Etat la part disponible du salaire pour grossir la liste civile du corps

électoral sous forme d'emploi rétribué par le budget. En un mot, il désavoue hautement le principe qui lui a donné l'existence; il apostasie la souveraineté de la raison qu'il devait représenter; il abdique dans la nuit de sa conscience sa qualité de classe éclairée ; il tombe dans une ignorance volontaire plus désastreuse peut-être que la véritable ignorance. Un jour, la tempête souffle et le lendemain, la foule apprend qu'il a disparu dans le coup de vent d'une révohilion. Étraniïe destinée, en vérité, du suftrase restreint. On dirait l'ironie perpétuelle d'un paradoxe. Il devait fonder le règne de l'opinion, et il a gouverné contre l'opinion ; il devait paciLier la France, et il l'a divisée; forlilier la propriété, et il l'a compromise; déjouer la révolution, et il l'a perpétuée. La sagesse de Février l'a immolé, j'espère, sans appel. Aucune fantaisie d'histoire ne pourra désormais le ressusciter.

— Votre dernier argument a une physionomie sournoise de vérité. Ainsi vous concluez au suffrage universel.

— Au suffrage universalise.

— Universalisé 1 Mot nouveau ; est-ce une nouvelle théorie ?

•— Apparemment.

— Pourrais-je la connaître ?

— Vous soutenez la gageure de trop bonne grâce pour que je renonce à continuer la partie.

— Toutefois vous proclamez provisoirement le nombre souverain absolu, car, lorsqu'un peuple a mis la main dans l'urne, qui donc pourrait protester contre son verdict? Le nombre fera donc à sa volonté la nuit et la lumière.

— Dieu me préserve de professer jamais une semblable hérésie. La vérité n'est pas une opération d'arithmétique, la plume à la main, sur une table de mairie. Un chiffre, parce qu'il est plus opulent, n'a pas nécessairement raison sur un autre chiffre parce qu'il est plus modeste ; et à l'inverse une erreur acclamée par un million de voix, ne passe pas à l'état de vérité en écrivant sur son bandeau, je m'appelle un million; elle est toujours une erreur; un. million de fois répétée, voilà tout; et après avoir récapitulé le scrutin, nous confessons volontiers que son compte est exagéré.

Ainsi donc, la vérité, et par là nous entendons toute idée mère, toute idée constitutive de la société : la pensée, la morale, la perfectibilité, existe indépendamment du suffraiie universel. Le suffrage universel a la parole pour servir cette vérité et non pour l'asservir, pour la reconnaître et non pour la renier. Il juge

sans doute à un moment donné ce qui lui parait juste,

mais à la condition d'être jugé à son tour par le sentiment de justice. Il voudrait voter la suppression d'une loi de nature, de la famille, par exemple, que son vote compté ou non resterait dans l'urne frappé de nullité. La conscience humaine lui dirait le lendemain du dépouillement : Je ne te connais pas; on ne ballotte pas Dieu au fond d'un scrutin. Un bulletin contre la famille, c'est-à-dire contre la morale, est un chiffon de papier, un assignat de contrebande. Ce genre de monnaie n'a pas crédit. On ne paye pas avec cela.

Le nombre souverain ! Et de quelle manière? en ce sens qu'étant le droit suprême, il ferait le droit à volonté? Le nombre, droit suprême! qu'ai-je entendu là?etoiisuis-je? L'humanité a-t-elie reculé en un jour de quatre mille ans sur la route du passé? Comment I lenombreaura violé, je suppose, un principe. Et parce qu'il aura jeté par-dessus le principe violé une page de multiplication, l'iniquité prendrait aussitôt la figure de l'équité! Comment! je vous parle de justice, et vous me répondez par une colonne d'addition ! Et qu'importe votre chiffre? si la terre des Cafres avait voté, il serait encore plus nombreux. Dans ce cas, je repousse le nombre comme mon ennemi. Je lui crie du fond de ma conscience : Eliam si omnes, ego non, et j'entends d'avance derrière moi le siècle prochain répéter ma protestation. Et le nombre lui-même, tenez, vegardez-le, il partage le premier cette opinion. Il est si peu souverain à son propre regard, si peu sûr, du moins, de sa souveraineté, qu'il ouvre toujours de

temps en temps un recours à lui-même contre luimême, et qu'il permet de nouveau à la raison de défaire à tel jour ce qu'il a fait à tel autre jour du calendrier. L'intelligence seule doit régner parce qu'elle connaît seule l'intention de l'histoire sur l'humanité. En vertu de ce principe, la logique a d'abord réservé à la classe éclairée le monopole de l'élection. Mais à peine investie du privilège électoral , cette classe a exploité le monopole à son proût. Appelée à gouverner pour développer le peuple, elle a perdu par son égoïsme le sens du progrès. Elle a oublié sa consigne, et le suffrage universel l'a relevée de faction.

— Mais le suffrage universel c'est le nombre, et le nombre, jusqu'à présent, c'est l'ignorance. Vous allez donc installer l'ignorance au pouvoir et mentir à votre prémisse?

— Nullement. La révolution de'Février a convoqué le nombre au scrutin, non pour destituer et remplacer l'élite intellectuelle de la nation, mais pour la surveiller et la maintenir dans le chemin du progrès. Cette élite votait seule sans avoir à compter avec le peuple, ni à porter la responsabilité de son égoïsme. Le nombre lui servira désormais de contrôle. Le problème du suffrage universel consiste donc à trouver le moyen de combiner l'intelligence et le nombre de telle façon que l'intelligence subisse le contrepoids du

nombre, sans que le nombre à son tour puisse opprimer l'intelligence.

— Et vous avez trouvé la solution de ce problème?

— Je l'ai du moins cherchée. Mais, quel que soit le moyen de transaction, l'intelligence restera toujours souveraine comme l'unique puissance qui sait et par conséquent peut gouverner. Car, qu'est-ce que gouverner, dans la véritable acception de l'idée ? Est-ce donner la secousse au télégraphe, ou rouler le canon à la frontière? Non, n'est-ce pas? Gouverner, c'est prendre l'ordre du siècle, c'est connaître la marche de la société. Comment la connaître autrement que par l'étude, c'est-à-dire par l'intelligence éclairée d'un rayon de la science? Voilà pourquoi la sagesse moderne a inventé le gouvernement représentatif, c'est-à-dire, en allant au fond du mécanisme, le gouvernement par l'intelligence. Je suis moins éclairé que toi, et pour cette raison je te donne mandat de faire à ma place l'œuvre que je ne puis faire moi-même dans mon ignorance. Ordonne, je t'obéis, ou plutôt j'obéis à la vérité, dont je t'ai nommé le représentant. Oui, l'intelligence souveraine, et partout et sans cesse; je renvoie d'avance cette réponse au nombre, si jamais le nombre dressé devant nous avait la prétention d'usurper la souveraineté.

En douteriez - vous , par hasard? Et qui donc a fait la révolution? l/intelligence. Conquis la li-

berté? L'intelligence. Proclamé la démocratie? L'intelligence. Décrété le suffrage universel? L'intelligence. Développé la civilisation? L'intelligence. Fait la France tout entière? L'intelligence, toujours l'intelligence. Car, qu'est-ce donc que la France, à proprement parler ? Est-ce la place plus ou moins bizarrement dessinée qu'elle occupe sur la planète? Est-ce la quantité plus ou moins nombreuse de fleuves ou de montagnes qu'elle étale au soleil ? C'est la France matérielle, c'est la France géographique cela ; mais la véritable France, la France enviée et bénie des autres peuples,, c'est la masse d'idées et de richesses qu'elle a créées et prodiguées dans l'espace Cette France-là est immense, universelle, comme sa pensée répandue et flottante dans l'étendue. Sans cesse arrachée à l'étreinte de sa frontière, sans cesse élargie à la circonférence du monde, elle est le monde en substance, car elle parle, car elle règne en réalité partout où la voix humaine glorifie son nom et invoque son génie.

Supprimez pour un instant toute cette masse de notions acquises qui classe la France à son rang dans l'Europe, éteignez une à une chaque intelligence, retirez l'imprimerie, la librairie, l'industrie, la philosophie, la médecine, la chimie, l'économie, que restera-t-il de ce pays décapité de toute sa pensée? Ce qu'il restera? Un paysan courbé çà et là sur le sillon. Or, quelle différence y a-t-il du paysan français au paysan autrichien, par exemple? Aucune, en apparence. C'est le même homme, c'est

le même coup de pioche, c'est la même destinée, c'est la même nuit dans le cerveau. Il y a une différence cependant. La voici : Le paysan français, vivant dans l'atmosphère de l'idée française , est par cela même supérieur au paysan de l'Autriche. Cette atmosphère l'enveloppe, le pénètre à son insu, et prépare sa fibre durcie par le travail à la vibration de la pensée. L'intelligence constitue véritablement la nationalité d'un pays, son originalité dans l'histoire; et quand je songe à tout ce que l'intelligence a fait pour la France, à tout ce qu'elle fera encore, et quand j'entends autour de moi je ne sais quelle voix sépulcrale du passé demander pour mon pays l'obscurité du tombeau, j'éprouve la tentation d'aller prendre cette chouette qui appelle la nuit dans une crevasse de clocher, et de la clouer à la porte pour l'édification du passant.

— Comment cependant soustraire l'intelligence à la domination du nombre dans le suffrage universel?

— Par l'instruction primaire, d'abord, répandue à grands flots, comme l'eau d'un second baptême, sur le front de tout homme naissant, et ensuite par cette autre éducation prolongée de toute la vie que nous appelons liberté de parole. La société est une vaste école mutuelle où tout le monde, enseiç-nant et enseigné tour à tour communique et reçoit indéfiniment la pensée. Il y a une telle affinité de nature entre l'àme humaine

et la vérité que la vérité finit toujours par sortir de cet enseignement anonyme de chacun par chacun.

Cette perpétuelle émission d'idées incessamment transmises et ballottées de l'un à l'autre constitue l'opinion. Là où l'opinion ne peut éclore librement à la lumière de la parole, l'élection est évidemment la première inutilité du pays. Car qu'est-ce que voter? C'est vouloir; or, une volonté qui s'ignore n'est pas une volonté : elle veut souvent en réalité le contraire de ce qu'elle paraît vouloir. En voici un exemple pris au hasard. Un vent de guerre souffle depuis longtemps sur la campagne. Le héros à perpétuité de l'églogue a maintenant l'esprit batailleur. Comment cela lui est-il venu? On n'en sait rien ; probablement par voie de couplet. Son rêve de gloire, le soir au coin du 'naj porte toujours inoustache. Toutes les fois qu'on entend à l'horizon le son du clairon, le bouvier perdu à la queue de son bétail dresse immédiatement l'oreille.

Or, si un jour une faction jetait le cri : Aux armes ! contre l'Europe, même pour la cause la plus injuste, et mettait aux voix l'incendie du monde entier, la guerre, à cette date-ci du siècle, sortirait à coup sûr du scrutin ; et cependant tout conflit à la frontière apportera au paysan la tristesse et la désolation. Il payera de son sang le prix de la victoire ; il fournira la chair à canon. L'homme lettré du moins peut gagner à ce jeu sinistre la gloire et l'épaulette ; mais lui, que peut-il gagner dans son ignorance au milieu de cette tempête de l'humanité? Tout au plus une éclaboussure de mi-

traille, et en fin de compte l'ambulance. Il est par nature, demandez-le plutôt au steppe de la Russie, le fumier du champ de bataille! Or, là, de bonne foi, le paysan peut-il vouloir sérieusement son immolation et sa misère? Qui pourrait le dire, et qui pourrait le croire en le disant? Si donc la pensée éclairée avait la liberté de lui montrer la guerre du doigt et de lui en faire toucher l'horreur, il la voterait sans doute encore au besoin, mais seulement dans le cas de légitime défense. Le suflrage universel implique donc la nécessité d'une perpétuelle éducation. Il réclame la lumière. Laissonsla pleinement descendre à son regard. Le jour où il voterait dans l'ombre, ce ne serait plus lui, ce serait l'ombre qui aurait voté. Serait-il maître? serait-il esclave? serait-il quelque chose? Franchement, nous ne tenons pas à le savoir. Nous espérons ne jamais voir cette hypothèse ; mais si elle était possible, alors nous nous rappellerions que le Scythe crevait les yeux au prisonnier pour le faire esclave, car il sentait que la nuit est la moitié de la servitude.

— Vous avez parlé longuement, reprit-il.

— Je vous ai fait cette politesse.

— Je vous l'ai rendue en vous écoutant avec patience. Si cependant je pouvais dire l'impression que votre théorie a produite sur mon esprit...

— Vous le pouvez.

— Je craindrais de vous blesser.

— Vous vous flattez.

— Avez-vous jamais visité parfois à la frontière quelque mine de charbon ? Une échelle infinie descend dans un gouffre de ténèbres. Avant de vous lancer sur cet escalier fragile, un mineur vous remet une lampe allumée. Souvent la lampe glisse du doigt dans le mouvement de la descente, et plonge sous le pied comme une sonde enflammée suspendue à l'extrémité d'un rayon. Elle éclaire un instant en tourbillonnant, de spirale en spirale, la profondeur de l'abîme. Vous suivez d'un œil inquiet cette étincelle tîlante, jusqu'à ce qu'un bruit sec remonte à votre oreille. La lampe a touché le fond, et tout rentre dans l'obscurité. Voilà votre théorie.

— Remontez, je vous prie, votre échelle, et revenons à la question. Savez-vous le premier mérite du suflVage universel? C'est d'apporter un moyen d'ordre jusqu'à présent inconnu à la politique d'un pays.

— Un moyen d'ordre? Je ne lui connaissais pas cette qualité.

— Voiis allez la connaître. Deux partis sont en présence; l'un dit à l'autre : Je pense ainsi, et je veux gouverner. L'autre répond : Je pense autrement, et je prétends aussi au pouvoir. Qui décidera entre les deux partis? Evidemment la force ou l'élection. La force? Mais c'est la guerre civile, et la guerre civile ne décide aucune question. La force opprime, mais ne supprime pas une croyance. La conviction vaincue cherchera toujours à prendre sa revanche. Demain peut-être le Guelfe régnera;

mais après-demain le Gibelin ressaisira la victoire.

Alors la sagesse a dit aux deux partis : Puisque vous ne pouvez vous entendre ni l'un ni l'autre sur la meilleure idée à mettre au pouvoir, prenez le peuple pour arbitre ; appelez l'urne à résoudre pacifiquement le débat. Vous ferez chacun, de part et d'autre, le recensement de votre opinion. La majorité aura, d'un commun accord, la présomption de la vérité. La minorité lui devra obéissance jusqu'à nouvel ordre, dans la limite de la constitution. Voilà, nous ne craignons pas de le dire, toute l'économie du suffrage universel. En allant à l'élection, chacun prend d'avance l'engagement tacite de respecter l'arbitrage du scrutin, sous cette réserve cependant que le scrutin respectera toujours la liberté de pensée. Le parti vaincu dans l'urne doit toujours pouvoir dire au vainqueur : Nous avons comparu, toi et moi, devant le jury de la nation. Ce jury m'a condamné, je me résigne à ma défaite. Momentanément je suis minorité, mais je conserve toujours le droit de conquérir la m,ajorité à mon tour. Et comment? En prouvant au pays que j'ai raison, et en ramenant, si je le puis, le nombre à ma croyance.

La liberté de la presse est donc la symétrie obligée du suffrage universel dans une démocratie. Je dis plus, la liberté de la presse. est la part sacrée de la minorité, la condition rigoureuse du progrès. Il n'y a pas une vérité au monde qui n'ait commencé par vivre à l'état de minorité, et qui n'ait fini avec le temps par saisir la majorité; mais elle n'a pu la saisir qu'à l'aide de la

persuasion, c'est-à-dire de la liberté de parole. Du moment que cette liberté est interdite, la porte du progrès est fermée. Le suffrage universel n'a plus de raison d'être, de justification en théorie; car pourquoi en appellerait-il sans cesse d'un vote à un autre, s'il n'admet pas que l'opinion publique ait pu marcher dans l'intervalle ? Et comment a-t-elle pu marcher, si , dès l'origine, le pouvoir lui a mis le bâillon par mesure de prudence? Comprenons bien ceci. La vie politique d'un peuple consiste à la fois à penser et à voter; par la pensée, il forme l'opinion ; par le vote, il la constate aussitôt qu'elle est formée. Si un peuple ne pensait jamais, il n'aurait jamais besoin de voter , car il ne vote apparemment que sur une idée bonne ou mauvaise, enfin sur une idée. Au fond même la pensée constitue uniquement laviepolitiqued'unenation;elIe existe avant le vote, après le vote, sans éclipse, sans intermittence. Le vote, au contraire, intervient rarement, fugitivement, à échéance et par période, pour contester la pensée peut-être ou pour l'escamoter dans une boîte de mairie? Nullement, mais pour la reconnaître et pour l'élever au pouvoir. Plus un peuple pense, plus la politique, sortie vivante du fond de sa pensée, comme Minerve du front de Jupiter, porte le reflet de l'intelligence; plus il vote d'un autre côté, plus il donne à l'ordre un gage certain de durée en ouvrant une issue paisible à l'esprit de progrès. Le droit de voter uni au droit de penser a donc pleinement résolu le problème de l'humanité

en opérant la conciliation de l'ordre et du progrès.

— Si la liberté de la presse coexistait avec la liberté de l'urne, la démocratie séduirait l'oreille de la population. Or, la démocratie représente, en dernière analyse, la barbarie au pouvoir.

— Si la démocratie a la puissance de convertir la majorité à son idée, votre parti, grâce à la liberté de la presse, aura exactement la même faculté. Nous admirons, en vérité, la modestie, nous ne disons pas assez, l'humilité de votre opinion. Comment! votre cause a pour elle la noblesse, le clergé, la fortune, l'influence, l'habitude, la croyance qu'une chose doit toujours durer parce qu'elle a longtemps duré, la peur du progrès, cette maladie chronique d'une partie de la France, toujours prête à trembler au simple bruit d'un balancier d'horloge, et à tomber en svncope devant la marche irrésistible d'une aiguille sur son cadran, toute la force organisée, en un mot, et ostensible du pays, depuis la soutane jusqu'à l'épaulette, et de plus, la presse comme nous, l'imprimerie comme nous, le talent d'écrire comme nous et sans doute plus que nous dans votre pensée, et quand nous appelons votre parti, mille fois mieux armé que la démocratie pour la lutte de la parole, à combattre devant l'opinion, il refuse l'épreuve, il proclame d'avance sa défaite, et il cherche un refuge dans la monarchie du passé !

— Vous oubliez que le peuple est un immense Charenton en rupture de ban, et que la folie aura toujours plus d'influence sur lui que la raison.

— Si le peuple est fou, comme vous dites, il l'est également en haut comme en bas, dans l'aristocratie comme dans la démocratie. Dès lors il n'y a plus ni erreur ni vérité, puisqu'il n'y a plus aucune intelligence capable de comprendre la vérité et de la distin£[uer de l'erreur. A une semblable déchéance de l'àme, nous n'avons plus qu'à mettre un dernier postcriptum : Fin de l'humanité. Mais le parti du passé a beau proclamer la folie universelle pour échapper à la nécessité de la discussion, il ne croit pas au fond à la corruption de l'esprit humain. Car pourquoi écrirait-il alors? ïl écrit probablement parce qu'il pense tenir une vérité et qu'il espère la communiquer au contact de la parole. Il admet donc pour cette fois la compétence delà raison. Il la trouve donc assez raisonnable pour juger qu'elle est pervertie. Or, si elle peut porter en toute connaissance un premier jugement, elle pourra peut-être bien en porter un second, avec un peu de bonne volonté. Quiconque déclare l'intelligence dégénérée doit garder le silence, car s'il persiste encore à vouloir parler, prêcher, convaincre, convertir, il dément à l'application sa propre doctrine, il appelle l'intelligence à son secours, et par là même il en reconnaît la juridiction. Il la relève après l'avoir humiliée, il ia rehabilite après l'avoir flétrie.

De quel droit ensuite viendrez-vous dire au parti de la démocratie : Tu es l'erreur, et je ne veux pas courir le risque de ton aberration? Mais si notre idée esl une erreur pour vous, votre idée est pour nous aussi une erreur. Erreur contre erreur, que ferons-nous pour trancher le débat? Prendrons-nous la cartouche et le fusil? Dirons-nous la France désormais trop étroite pour porter tous les Français? Lutterons-nous à outrance en bataille rangée jusqu'à ce qu'une des deux idées ait refoulé l'autre, et installé dans notre pays une nation conquérante et une nation conquise, une nation libre et une nation esclave? Le voulez-vous? et si la victoire prononce contre vous, acceptez-vous son arrêt ?

— Accepter l'arrêt de l'émeute? Mais je prendrais plutôt le premier paquebot pour aller chercher une tanière au fond de l'Amérique, en compagnie du buffle et du bison.

— Vous avez raison ; mais dans ce cas, vous proclamez la nécessité du suiîrage universel, car je ne connais pas un autre expédient pour vider pacifiquement la question. Le suffrage vous donnera peut-être, il vous ôtera peut-être le pouvoir : peu importe, en réalité, s'il nous laisse In liberté de pensée. En face de la liberté de pensée, il régnera toujours forcément dans le sens de la justice; et si, par malheur, il vient à oublier cette loi de nature, le pouvoir changera aussitôt de côté. Voyez

plutôt l'exemple de la Belgique. Le parti catholique y avait la majorité, il a abusé de la victoire ; la majorité a glissé dans la main de son adversaire. La liberté de la presse est donc la garantie du parti vaincu au scrutin, sa place de sûreté. Elle est la condition formelle de son contrat d'obéissance à la majorité, une patrie de refuge en quelque sorte, où il attend son heure en patience, si jamais son heure doit venir. Par la liberté de la presse, il participe encore au gouvernement du pays. Il conseille le pouvoir, il le surveille, il le contient, il l'oblige à tenir compte de chaque opinion.

Le pouvoir ne règne pas seul dans un pays de liberté, comme on pourrait le croire; il règne toujours de moitié, bon gré, malgré, avec la minorité. La minorité invisible prend part sous une forme indirecte à chaque délibération ; elle l'empêche, sous peine de déchéance, de précipiter sa politique dans aucune imprudence. Elle remplit dans la vie de la société la même fonction de contrôle que la conscience dans la vie du foyer. Grâce à cet admirable mécanisme du vote et de la liberté, personne n'est exclu, personne n'est définitivement frappé d'ostracisme. Chaque parti, au contraire, a sa place marquée au conseil, sa part d'action dans la destinée du pays. Chaque parti alors aimera la commune patrie de toute l'influence qu'il aura le droit d'y exercer. L'ère des révolutions sera fermée ; la paix publique sera signée à jamais.

— Jusqu'à présent je vous ai écouté avec patience. Tout au plus vous ai-je donné de temps à autre la réplique. Mais, en vérité, je demande si je parle en ce moment à un homme éveillé. Comment! vous, brahmane, partisan d'un pouvoir brahmane, vous voulez en théorie subordonner le nombre à l'intelligence : et en pratique, que faites- vous? vous sacritiez l'intelligence à la multitude ; on ne pèse pas les suffrages dans l'urne, on les compte probablement. Sur mille votants, combien trouverez-vous d'électeurs intelligents dans une commune? Dix peut-être; mettons-en cent par générosité. Or, c'est précisément ce dixième, appelé par son aisance, par son instruction à voter en connaissance de cause et avec indépendance, que vous submero;ez sous le flot des neuf autres dixièmes qui ne savent ni lire, ni écrire le plus souvent, qui n'ont jamais ouvert et n'ouvriront jamais de leur vie un journal, qui ne connaissent d'autre livre au monde que l'almanach, qui ne comprennent ni ce qu'ils veulent ni ce qu'ils doivent^ vouloir, et n'entrevoient pas plus de différence entre la royauté et la démocratie qu'entre la girouette de leur clocher et la girouette du clocher voisin.

Avez-vous jamais vécu un jour ou l'autre parmi vos souverains en sabots de la campagne, vignerons, batteurs en grange, piqueurs de bœufs, garçons de charrue? Ils croient encore à toutes les stupidités, à toutes les superstitions du siècle de Charles le Chauve. Lorsqu'ils ont un cheval malade, ils vont consulter le

sorcier ; lorsqu'ils ont un membre brisé, ils appellent le rebouteur à leur cbevet ; et vous irez confier à ces intelligences obscures comme une nuit d'hiver la mission de décider en dernier ressort d'une question de politique ou d'économie politique ! Mais ces hommes d^ la glèbe n'ont jamais qu'une idée âpre, implacable, leur motte de terre et la tentation d'ajouter un second sillon à leur premier sillon. Allez leur parler de droit commun; j'entends d'avance leur réponse.

Je voyageais dans un département du Midi après la révolution de Février. Je rencontrai un jour un maire de village, propriétaire d'une métairie. — Monsieur, me dit-il, qu'entendent-ils là-bas, à Paris, par ce mot de communisme? c'est un métier de fainéant, n'est-ce pas? à ce qu'assure du moins noire curé. — C'est un système départage, répondis-je, inventé dans le temps par un rêveur. — Qu'a-t-il rêvé? — Que l'homme qui a un million devra le partager avec la cornmune. Son regard brilla. — Ce n'est pas trop mal rêvé, reprit-il. — Et ensuite, repris-je, que l'homme qui a cent mille francs en abandonnera la moitié au voisin. — Il aurait encore assez de l'autre moitié. — Que l'homme qui possède cinquante mille francs descende à vingtcinq mille par esprit de fraternité. La ligure du maire revêtit une teinte soucieuse. — La chose peut encore aller. — Enfin, que l'homme qui possède vingt-cinq mille francs... — Vingt-cinq mille francs, interrompit-il en faisant un bond sur lui-même, c'est la valeur de ma métairie; que celui qui veut en avoir un cep

de vigne vienne le chercher : il verra comment je le recevrai au bout de mon fusil. Voilà le type achevé de certain paysan , et encore du paysan suffisamment lettré pour tenir le registre de l'état civil. Jugez, par cet échantillon du premier degré, de la portée d'esprit du manœuvre auvergnat ou limousin, nourri de pain de châtaigne ou de gruau et courbé du matin au soir sur sa bêche ou sur sa brouette.

Et vous allez mettre dans la main de ce Jacques Bonhomme un bulletin imprimé, et vous lui dites : Va voter. Il vous regarde avec étonnemeut : Pourquoi voter? — Nimporte, tu le sauras plus tard; porte toujours ce bulletin à la mairie ; et il le porte comme il porterait une lettre cachetée à la poste, sans en connaître le libellé. Ce n'est plus un électeur, c'est un commissionnaire, et, comme la commission est gratuite, il aimerait autant que la loi, sous prétexte de l'orner d'une particule infinitésimale de souveraineté, ne l'eût pas dérangé de son travail. Aussi ne vole-t-ii réellement que sous l'intluence et sous la pression du curé, du maire, du garde champêtre, de l'instituteur, du cabaretier ou du tribun de canton.

Et vous avez proclamé le sulTrage universel au nom du principe d'égalité ! Mais tandis que vous, homme paisible, homme studieux, rentérmé, recueilli dans le sanctuaire de la famille, vous votez d'une seule main avec un seul bulletin, votre voisin, actif, remuant, influent de l'influence de la richesse ou de la pa rôle, votera par trois cents, quatre cents, cinq cents

mains à la fois, et déposera véritablement dans l'urne trois cents, quatre cents, cinq cents bulletins, et votre droit, en apparence égal, tourne à l'application en

monstrueuse inégalité.

— Sans partager votre opinion sur l'incapacité native du paysan, je porte toutefois trop de franchise dans la discussion pour méconnaître la gravité de l'objection. J'avoue humblement que si j'avais eu à rédiger à l'Hôtel de Ville le premier décret de suffrage universel, j'aurais imposé à chaque électeur l'obligation d'écrire lui-même son bulletin.

— Vous auriez ainsi retranché un tiers, un quart, peu importe le chiffre, de la liste électorale. Que devenait, dès lors, votre principe inscrit en tête de votre Constitution?

— Le suffrage universel n'est pas un principe.

— Qu'est-ce donc alors?

— C'est un moyen.

— Que nommez-vous moyen? que nommez-vous principe ?

— Je nomme principe la destinée de la société, et moyen l'expédient politique imaginé pour atteindre

cette destinée. Or, la fin de la société étant le progrès, ne l'ai-je pas déjà prouvé? c'est à l'œuvre que le législateur doit proportionner l'outil.

— Conserverez-vous encore à votre système de suffrage le titre légèrement usurpé d'universel?

— Pourquoi oui ? pourquoi non ? Est-ce que jamais le suffrage a été véritablement universel? Est-ce que du moment où la loi pose une limite d'âge ou de sexe, elle ne restreint pas plus ou moins la faculté de voter? Quelle raison péremptoire invoquez-vous pour repousser la femme de l'urne, que je ne puisse à mon tour invoquer une raison aussi décisive pour écarter le valet d'écurie? Est-ce la barbe qui vote ou bien l'àme? Et si la femme a une âme comme l'homme, en dépit du concile de Mâcon, de quel droit la chassez-vous du Forum ?

— Du droit de la convenance. '

— A la bonne heure ! Comme vous, j'aime mieux laisser la femme au foyer. Mais si vous frappez la femme d'incapacité politique par motif de pudeur, vous avez assurément la permission de frapper le paysan illettré pour motif d'ignorance. Le suffrage universel, sans doute, représente l'idéal ; mais la société, progressive par nature, doit appliquer l'idéal dans la mesure de l'instruction.

— Cependant, le parti de la démocratie assimile le droit politique au droit civil, et il dit et il écrit, il a dit du moins et il a écrit souvent : Puisque le Code reconnaît au citoyen majeur, qu'il sache d'ailleurs ou ne sache pas lire, la faculté de vendre, d'acheter, de tester, de contracter mariage, pourquoi la Constitution lui refuserait-elle l'autorisation de participer à son heure, dans sa mesure, à l'administration générale de cette première patrie appelée la France, et de cette seconde patrie appelée la commune?

— Je conteste, pour ma part, l'assimilation. Que l'ignorant vende, achète, dépense, administre comme il l'entend, et entende déplorablement son intérêt par ignorance, son erreur, après tout, ne retombe que sur sa tête ou, tout au plus, sur la tête de sa famille. Mais l'exercice de son droit de souveraineté, bien ou mal compris, bien ou mal pratiqué selon la lumière ou l'obscurité de son esprit, n'engage pas seulement sa personne, il engage encore et peut compromettre la société tout entière. La société a donc intérêt à exiger de l'électeur une garantie d'aptitude, une instruction première, une intimité possible de son àme avec l'âme du pays. C'est par cette raison, et uniquement par cette raison, que tout à l'heure j'ai cru devoir substituer l'expression du suffrage universalisé à l'expression de suffrage universel. Qui dit universalisé, en effet, dit un mode d'élection en mouvement comme la civilisation, de plus en plus universel, à

mesure que l'instruction, de plus en plus universelle elle-même, crée la capacité, et que la capacité crée rél cteur.

— Vous avez mis un pied sur le seuil de la sagesse ; un pas de plus, et vous entrez. Toutefois, votre doctrine du suffrage universalisé porte encore avec elle une infirmité. En donnant un droit égal à chaque votant, elle semble considérer la société comme une collection d'hommes isolés, additionnés à la suite les uns des autres à la façon de chiffres qui ont tous la même valeur. Mais une société est-elle simplement un nombre donné de millions d'indigènes essaimes ou réunis sur un territoire? Dix millions, cent millions de naturels ne forment pas une nation. Les Bédouins parlent la même langue, habitent le même désert ; fussent-ils vingt fois plus nombreux, que derrière le camp volant de leurs tentes, déployées, reployées comme les voiles d'un navire, vous chercheriez vainement la trace d'une soqiété.

Qu'est-ce donc qu'une société? une réunion d'hommes, sans doute ; mais plus les idées, plus les intérêts, plus les institutions, plus les puissances secrètes ou visibles qui ont associé ces hommes une première fois, et les maintiennent associés dans le lien d'une commune patrie. Pour représenter une nation, il ne suftit pas d'en représenter les individus tête par tête, unité par unité. Il faut encore en représenter les éléments constitutifs, antérieurs et postérieurs aux individus.

Hommes, vous appartenez à la mort, vous passerez; mais ces éléments constitutifs vous survivront, et, en cas d'erreur de votre part, sauveront les nouvelles générations.

— Vous avez lu dans ma pensée. Je sais bien, et j'allais dire le premier, que l'arithmétique, pas plus que la géométrie, sciences de l'abstraction et de la matière inerte, ne peuvent rendre un compte exact d'une société vivante, complexe, mélangée d'idées et d'intérêts. Les hommes ne sont pas des quantités égales, également appelés de nature et de situation à la vie, et, par conséquent, à la représentation de la société. Ils ne sont pas même des générations contemporaines à ce moment de l'histoire, puisque les uns vivent au dix-neuvième siècle par leur ordre de pensée, et que les autres, par leur croyance, vivent encore en réalité au moyen âge. Prenons pour exemple la ville de Paris. Cette ville contient un million d'habitants, c'est-à-dire la quarantième partie de la population totale du royaume. A en croire la statistique, elle paye la dixième partie de l'impôt, et payâtelle moins que de son droit de capitale, elle concentre en elle la Banque, la Bourse, le crédit, l'art, la science, la littérature, l'industrie de luxe, la richesse, l'élégance, la fleur, en un mot, de la civilisation. Sa population, sans cesse développée, sans cesse électrisée au contact et dans le frottement du travail et de la pensée, peut prétendre sans fatuité au titre d'élite in-

dustrieuse et intellectuelle de l'Europe. Est-il juste, après cela, que ce million d'habitants compte seulement dans l'urne, au prorata de sa quotité numérique, ni plus ni moins qu'un autre million dispersé dans trois ou quatre départements pauvres, ignares, destitués d'industrie et d'instruction, et figure seulement pour un quarantième au chiffre total de la représentation nationale, lorsqu'il contribue dans une aussi ample proportion aux impôts, aux travaux, aux progrès, aux découvertes du pays?

Vous pourriez étendre l'exemple de Paris à toutes les villes populeuses de la France, capitales du premier ou du second degré de l'industrie ou ilu commerce. Là les hommes agglomérés sur un espace circonscrit, continuellement rapprochés par leurs affaires ou leurs distractions, vivent entre eux, lisent, parlent, écoutent, discutent, échangent des sympathies, participent à l'éducation mutuelle des opinions, suivent avec attention les vicissitudes de la politique, parce que, placés au premier rang, et les premiers intéressés au spectacle, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils dorment ou qu'ils veillent, la politique peut toujours les atteindre dans leur fortune ou dans leur conviction. Mais que peut faire au paysan cette science cabalistique pour son esprit, qui consiste à parler pour, à parler contre, et à déposer ensuite une boule blanche ou une boule noire sur le marbre d'une tribune? La politique passe sur sa tête comme une nuée d'automne. Comment pourrait-elle modifier sa destinée?

Isolé et emprisonné dans son village, quel que soit le gouvernement, quel que soit le système de gouvernement, le lendemain le trouvera toujours et le laissera toujours réduit au même sort que la veille et condamné au même travail. Aussi prononce-t-il à peine une fois par an le nom du pouvoir dans sa chaumière.

— Par quel artifice parviendrez-vous à reconnaître dans le suffrage universel la distinction de nature entre l'électeur de la ville et l'électeur de la campagne ? Donnerez-vous au premier un double vote pour rétablir l'équilibre?

— r^a philosophie pose le principe, la législation découvre le mécanisme. Est-ce donc là un problème impossible à résoudre? Aujourd'hui la loi fixe le nombre des collèges électoraux uniquement en raison du chiffre de la population. Pourquoi ne pas le fixer aussi dans chaque département en raison du chiffre de la richesse?

— Comment constater la richesse d'un département ?

— Par l'impôt?

— Alors vous rétablirez le cens dans toute sa splendeur.

■ — - Certes, je tiens le cens appliqué à l'individu pour un signe faux et arbitraire de la capacité ; car il suppose gratuitement que le contribuable qui verse une somme déterminée dans la caisse du percepteur a plus d'instruction que le citoyen qui en verse seulement la moitié, sans tenir compte d'une preuve autrement péremptoire d'intelligence, je veux dire la profession ; car pour un centime de plus ou de moins, il donne ou retire l'investiture électorale : de sorte que, selon le caprice de la répartition, le droit monte ou tombe, paraît ou disparaît à l'improviste. Mais le cens appliqué à une circonscription donnée de territoire représente mathématiquement, non-seulement le degré de richesse de la population, mais encore son degré de capacité. Plus il y a d'aisance dans une contrée, plus il y a en moyenne d'intelligence. Mais comment l'aisance peut-elle monter dans une contrée? par l'industrie. C'est l'industrie qui crée sans cesse une nouvelle richesse, qui appelle sans cesse à la propriété une nouvelle classe, qui jette sans cesse dans la circulation une nouvelle monnaie, sous forme de coupon , monnaie légère, rapide, infiniment supérieure au capital immobilisé dans le sol et représenté par le champ , le pré, le bois ou le vignoble Or, en mesurant exclusivement au nombre des électeurs le nombre des députés à élire, vous subordonnez les classes industrielles aux classes agricoles, vingt fois plus nombreuses, et les intérêts de l'industrie, vingt fois plus nombreux à leur tour.

aux intérêts de l'agriculture. Je ne fais qu'indiquer la question, et je passe à un autre ordre d'idées...

Il tira sa montre avec affectation.

— Pardon, dit-il, l'heure de la retraite a sonné. Je vous ai pris à partie sur cette alchimie moderne appelée la politique, parce que la discussion est une manière supportable d'écouler la soirée. Mais, en réalité, je ne crois ni à la fusion, ni au progrès, ni au suffrage universel, ni au suffrage restreint, ni au bien, ni au mal, ni au droit imprescriptible toujours prescrit, ni au droit inaliénable toujours aliéné. Si jamais j'avais une constitution à rédiger pour l'amusement du public, je l'écrirais de façon à économiser le plus possible le nombre d'hommes appelés à délibérer sur les intérêts du pays.

— Par quelle raison?

— Je méprise les hommes.

— Est-ce pour leurs qualités?

— Ils n'en ont pas.

— C'est donc pour leurs vices ?

— Peut-être.

— Mais ils sont naturellement honnêtes.

— Ils sont naturellement pervers.

— Je vous prends en flagrant délit. Vous croyez donc au mal?

— Je ne crois ni au bien ni au mal, je vous l'ai déjà dit.

— Vous méprisez alors les hommes sans motif.

— Bon soir, je n'ai pas le temps de vous répondre. Et il partit en fredonnant un air de Déranger.

Si j'ai jamais connu un homme doué, c'est bien celui-là; il avail voulu tout savoir, et il savait tout, comme la Mirandole. ïl jouait avec l'étude. Il apprenait en dormant. On eût dit qu'une muse venait chaque nuit sur la pointe du pied l'embrasser dans son sommeil. Lorsqu'il abordait une science, cette science semblait naître d'elle-même dans son cerveau. La nature l'avait créé pour justifier la théorie de la réminiscence. Sa prodigieuse puissance d'assimilation l'avait transformé en dictionnaire d'encyclopédie. Sur quelque chapitre ou quelque problème d'histoire, de chronologie, de géographie, de philosophie, de pliilologie, de politique, d'économie, que la circonstance l'interpellât, il ouvrait le livre intérieur, fermait à moitié la paupière, et donnait de mémoire le texte demandé, sans tromper l'auditoire d'une date ou d'un événement. îl parlait, comme il écrivait, avec

une impitoyable élégance de rédaction. Mais sa phrase, toujours abondante, toujours correcte, toujours musicale, toujours cadencée, avait la physionomie de ce passant acharné que chacun de nous rencontre à tout moment dans la rue et ne peut jamais nommer. On l'a vu, on le revoit, on le reconnaît, et on ne saurait mettre son extrait de baptême sur sa Ggure. L'érudition en lui avait étouffé l'originalité. Il savait pour savoir plutôt que pour penser. Un femme d'esprit l'avait caractérisé d'un mot : Il loge en garni.

Il avait recruté toutes les idées du siècle ; mais, au lieu de les ramener à une croyance commune, il les laissait errer et flotter au hasard. Toutes parlaient à la fois dans son esprit, et il trouvait que toutes avaient également raison. Il avait peur d'une conviction comme d'une exagération ou d'une liaison dangereuse de l'intelligence. Virtuose de philosophie plutôt que philosophe, il faisait de son esprit le musée de tous les systèmes. Il allait de l'un à l'autre avec une volupté d'antiquaire ; il regardait celui-ci, il examinait ceWiilà, et passait — pour échapper à la nécessité d'une opinion. Il portait dans la science de la politique la même paresse ou la même timidité de pensée. Il admettait le passé, le présent à titre égal au maniement du pouvoir. Tout gouvernement pour lui boitait naturellement comme Vulcain, et devait marcher comme lui, appuyé sur deux filles, l'une d'or, l'autre d'argent. Il appelait la première noblesse, et la seconde démocratie. Il croyait que toute société est irrévocablement

scindée en deux forces contraires, en deux entités hostiles : conservation, mouvement; instabilité, progrès; tradition, innovation; aristocratie, bourgeoisie. Il voulait les atteler en sens inverse dans une constitution, sans remarquer que la société, de ce moment tirée en avant et en arrière, resterait dans une parfaite immobilité. Libéral par réflexion, royaliste par instinct, il oscillait continuellement du principe d'autorité au principe de liberté. Sous la monarchie de Juillet, il invoqua une nouvelle révolution, et lorsque cette révolution descendit à son appel, il lui dit, à l'imitation du charbonnier de la fable : Aide-moi à recharger mon fardeau.

A le voir entrer dans un salon, beau, jeune, élégant, irréprochable dans sa toilette, la figure pâle et douce, fine et féminine sous ses longs cheveux flottants, on l'eût pris pour un exemplaire égaré d'Alcibiade retombé dans notre génération. Au jour de la distribution des lots, il avait obtenu en partage la grâce plutôt que la force, la rêverie plutôt que l'action. Le Créateur, en laissant tomber son âme dans l'espace, l'avait destiné à porter toute sa vie la robe de satin ou l'écharpe de dentelle, mais à moitié chemin, l'âme avait reçu contre-ordre sans doute, et pris un corps d'homme parmégarde. Aussi, mettait-il dans la conversation et dans l'amitié toute la coquetterie et toute la séduction de la femme, et, comme la femme, recherchait-il de préférence l'énergie de caractère et l'audace de pensée.

Je regardais ce jour-là avec une mélancolique complaisance la statue de Prométhée. Je croyais retrouver dans ce marbre le symbole de l'idée condamnée à l'impuissance. Une main invisible a enchaîné le génie au sommet d'un rocher. Mais lui, la poitrine gonflée d'une vérité, la face dressée au ciel, il secoue sa chaîne d'indignation et il appelle le temps à son secours. Le temps miséricordieux a entendu son appel, et là-bas dans l'ombre, au bord du flot, le chœur des Néréides entonne déjà l'hymne de délivrance. Pendant cette contemplation muette de la pensée à la torture, je vis une ombre flotter sur le piédestal de la statue. Je retournai la tète, et je reconnus l'élégant Alcibiade de l'ecclectisme. Il portait à la main une canne de palmier, et la levant devant le Prométhée :

— Je crois deviner votre pensée, dit-il en souriant. Il glissa un mot à mon oreille.

— Ce n'est pas à la liberté, lui dis-je, que je pense en ce moment.

— Vous avez raison. Prométhée représente la révolte, et la liberté ne peut naître que de l'autorité. Autorité et liberté forment un seul et même mot au vocabulaire de l'expérience.

— Je partage votre opinion : sans autorité , pas

de liberté, j'ajouterai même pas de société. Mais qu'entendez-vous par autorité? Là est la question. Un mot n'a de valeur que par le sens qu'il porte avec lui dans l'esprit, non pas le sens qu'il a porté, mais le sens qu'il porte au temps où nous vivons. Ainsi le mot imius voulait dire force, parce que la force était autrefois la gloire suprême de l'humanité ; mais aujourdhui la force. Dieu merci ! est loin d'être une vertu. Le mot n'est rien, le sens est tout. Qu'est-ce donc que l'autorité ?

— C'est, j'imagine, la possession du pouvoir.

— Voyons. Il y avait autrefois, de l'autre côté de la Méditerranée, un État gouverné comme un autre ÉJat. Je ne dis pas mieux gouverné, mais simplement gouverné. Là, un homme était censé régner sa vie durant, parce qu'il habitait un palais convenable, suffisamment gardé. Il avait autour de lui le menu détail de la puissance executive sans réplique : le bâton, le pal, le janissaire, l'espion, et même un ministère complet ; mais comme il croyait déroger à sa dignité en parlant à un ministre, il lui faisait porter sa parole par une espèce de truchement appelé Imara. Une femme lui avait plu, il la prenait; un horame lui avait déplu, il lui coupait la tète ; un banquier avait enfoui quelque part un million, il lui infligeait cent coups de bâton sur la plante des pieds pour l'inviter à partager avec qui de droit l'argent

de sa cassette. Lorsque Sa flautesse sortait dans la rue , chacun de ses sujets la saluait avec empressement, et comme Sa Hautesse était gracieuse, elle leur faisait rendre le salut par le bourreau, toujours aposté à sa droite pour cet office, par mesure de politesse.

— 11 n'y eut jamais pouvoir plus fort que cela, et plus d'une dame aujourd'hui doit regretter le dey d'Alger.

— Plus fort ! attendez. Cet horame-Ià régnait, si on peut appeler régner, tuer et voler. Mais, au bout de Irois ans, plus ou moins, un autre homme, le premier venu, peu importe, musulman authentique ou apostat. Italien même, cela s'est vu, trouvait que le règne avait duré assez longtemps, et un matin, ameutant la foule sur son passage, il allait à la tète d'une bande d'aventuriers forcer la porte du palais et en arracher par les pieds le souverain. «Il mettait la main sur le trésor de son prédécesseur, la main sur le sérail ; il décapitait comme lui, empalait comme lui, confisquait comme lui, et saluait comme lui par l'intermédiaire du bourreau, jusqu'au jour où il faisait à son tour la culbute, par cette raison politique écrite à chaque page de l'histoire, que la puissance qui vient au son du canon s'en va au son du tambour. Est-ce l'autorité comme vous l'entendez?

— Je pense que vous faites la question uniquement pour suivre la filière de votre raisonnement.

— Assurément non, n'est-ce pas? Je vois bien là un gouvernement, puisque je vois le mobilier de ce qu'on appelle un gouvernement dans la religion de Mabomet : le bâton, le cadi, le janissaire, l'espion, l'eunuque et l'imara. Mais cela ne vit pas ou ne vit qu'en passant. Cela naît et tombe toujours dans la tragédie. La constitution d'Alger était simplement la tbéorie du basard écrite, tous les quatre ans, en lettres de sang sur le plancher d'un palais. N'importe quel dey, si le dey avait encore la parole, viendrait me dire, le sabre au poing : Respecte-moi , je suis le principe d'autorité. Tu peux être le sabre, lui répondrais-je, mais tu n'es pas le principe. Car tu commences par me mettre le sabre sur la gorge, pour me montrer que tu es le principe. Or le principe se montre de lui-même. Aussi la France a-t-elle pu bombarber Alger en toute sûreté de conscience, sans crainte de faire œuvre révolutionnaire et de briser dans la Casbah l'arcbe sainte de toute société. Ce que je dis là, d'un Etat barbaresque, je pourrais le dire de l'Orient tout entier. Il n'y a jamais eu plus d'autorité, dans le vrai sens du mot, à Constantinople qu'à la Casbah. Demandez-le plutôt au flot du Bosphore, qui, à chaque nouvelle comète, roulait dans son murmure une tète de sultan . Le pouvoir, en pays musulman , est le crime heureux, ou, si vous aimez mieux, le succès, et, sur la

porte du sérail, un seul mot semble écrit de toute éternité : Au plus hardi ! L'autorité n'est donc pas la possession du gouvernement, fugitive et condamnée à rebondir de tète en tète, comme de cascade en cascade. Car l'autorité implique nécessairement l'idée de durée, de fixité, de régularité, d'harmonie. Là où elle est, elle est pleinement, immuablement, sans intermittence et sans partage. Qu'est-ce à dire, sinon que le pouvoir ne constitue pas l'autorité? Le Grand-Turc est un pouvoir, et cependant l'autorité lui a toujours manqué. Tout coquin qui commande à douze coquins est Raja, a-t-on dit, en parlant du royaume de Lahore. Et cependant l'autorité manquait encore au Raja, l/autorité est donc quelque chose de plus que le Grand-Turc, que le Raja, le janissaire ou le cadi, car tout cela n'est qu'un fait, après tout, et l'autorité est une idée.

— Une idée? vous ramenez la politique, la science positive par excellence , à l'idéalisme transcendantal de l'Allemagne. Mais quelle idée çi votre jugement mérite de porter le nom d'autorité?

— La justice.

— L'autorité fera donc désormais double emploi avec la magistrature.

— L'autorité n'est l'autorité que parce qu'elle est la représentation de la justice, — armée à la vérité.

ce qui la distingue de la magistrature, — et, de plus, elle ne tient l'épée levée sur nos tètes que pour faire respecter la justice. C'est parce qu'elle est juste qu elle est respectable, et non parce qu'elle est armée. Une arme n'a rien à faire, dans une question de respect, qu'à être respectueuse la première. La voix du siècle le dit, et je mets hardiment ce qu'elle dit sous la caution de l'avenir. Vous et moi, nous passerons ; mais cette parole ne passera pas.

L'autorité est donc, à prement parler, la plus haute notion de justice que l'humanité puisse atteindre à un moment donné. Par cette raison qu'elle est la justice, et qu'en cette qualité elle est conforme à cet instinct du juste, fond commun de l'âme humaine à tous les degrés de la société, par cette raison-là, et celle-là seulement, elle a droit à notre respect. Le respect, en effet, n'est et ne peut être chez l'homme marqué au sceau de l'intelligence que le libre assentiment de cette inlelligenceà la justice. Il n'y a point de respect là où manque la liberté, et encore moins là où manque la raison. Lors donc que j'obéis à l'autorité, j'obéis uniquement à l'idée de justice dont elle est la figure vivante : Pourrais-je, en effet, sans me dégrader, obéir à l'iniquité? C'est dans cette notion commune de justice et la main dans la main de cette sévère Thémis, que nous avons passé, elle et moi, un contrat, elle de commandement, moi d'obéissance. Tant qu'elle commande dans le sens du traité, je dois obéir sous peine de forfaiture ; dans le cas contraire, le pacte est rompu.

L'obéissance ainsi comprise n'entraîne avec elle aucune idée d'humiliation. Car en me soumettant à l'autorité, je me soumets réellement à une puissance supérieure à laquelle l'autorité elle-même est tenue de se soumettre. Du moment que nous relevons de la même puissance, nous sommes, elle et moi, sur le pied d'égalité ; du moment ensuite que ma soumission est volontaire, elle est la victoire de ma liberté. Voilà comment ces deux mots d'autorité et de liberté, si fréquemment et si malencontreusement opposés l'un à l'autre dans la langue politique, ne sont que l'effigie et le revers d'une même médaille.

Qui dit autorité dit liberté, et réciproquement. Plus la notion de justice est répandue dans un pays et plus l'autorité est modelée sur cette notion , plus aussi l'autorité, ou pour mieux dire la justice en action, est respectée et dispensée par conséquent de recourir à la force pour imposer l'obéissance ; car elle trouve dans la conscience de chaque citoyen une complicité secrète disposée d'avance à lui prêter son concours. Plus au contraire l'idée de justice est languissante, et par contre-coup l'autorité injuste, plus aussi elle provoque l'opposition et doit recourir à la force matérielle pour compenser l'obéissance par la contrainte. A Londres je vois l'ordre partout et je ne vois pas de soldat. Pourquoi? Parce que l'autorité y règne dans toute sa splendeur par le ftiit de la liberté. Tout citoyen lui prêterait main-forte au besoin. A Milan, au contraire, je vois uue armée toujours rangée en ba-

taille, et cependant à chaque coup de vent j'entends sonner, en Lombardie, le tocsin. Tirez la conclusion. Ainsi quiconque demande un pouvoir fort pour fortifier l'autorité en constate au contraire la faiblesse. Pouvoir fort, autorité faible, voilà la vérité.

— Vous cherchez à établir je ne sais quelle distinction métaphysique entre le pouvoir et l'autorité. Mais la langue de la politique, mais la langue de la jurisprudence protestent d'un commun accord contre cette tentative d'antithèse. Consultez le droit romain, ce maître dans l'art de la définition, et vous verrez qu'en fait et en principe il a toujours confondu le pouvoir avec l'autorité. L'autorité, c'est le pouvoir au repos. Le pouvoir, c'est l'autorité à l'action.

— Pouvons-nous en conscience aller chercher de l'autre côté du christianisme une définition de la force et de l'idée, quand le Christ est venu expressément au monde pour refaire cette définition? Auriezvous oublié, par hasard, qu'une jurisprudence qui avait inscrit dans le catalogue des pouvoirs à son usage le pouvoir du maître sur l'esclave est médiocrement fondée ici à donner son avis? Nous ne sommes plus païens, nous sommes chrétiens, nous datons de la venue du Juste sur la terre, et pour discuter convenablement, discutons, si vous le voulez bien, dans l'ordre et avec le secours de l'Evangile.

Maintenant, est-il vrai que le pouvoir et l'autorité

sont deux, comme nous l'avons déclaré, que le pouvoir est le fait du commandement appuyé sur la force armée : un pistolet est un pouvoir, a dit Jean-Jacques Rousseau; que l'autorité, au contraire, est le fait du commandement appuyé sur l'assentiment public, car obéir, dans la langue de la morale, signifie uniquement adhérer à la justice; que le pouvoir est chose toute matérielle, et l'autorité, chose toute spirituelle; que partout où il y a une vérité, n'importe de quelle nature, proclamée et reconnue par la raison, il y a autorité; qu'on dit, par exemple, l'autorité de Descartes, l'autorité de Newton, et qu'on ne dit nulle part, à notre connaissance, le pouvoir de Newton, le pouvoir de Descartes?

Allons toujours. Est-il vrai encore qu'il y a en ce bas monde pouvoir juste et pouvoir injuste; que plus le pouvoir est juste, c'est-à-dire en harmonie avec la notion de justice répandue dans la société, plus par cette raison il est facilement respecté, facilement obéi, car en le respectant chacun se respecte soi-même, et en lui obéissant, chacun obéit à sa propre conscience ; que plus, au contraire, le pouvoir est injuste, c'est-àdire en contradiction avec le sentiment de justice flottant dans la nation, plus l'obéissance volontaire lui échappe comme par une sorte de conspiration, et plus il doit veiller l'épée au côté pour compenser par un redoublement de contrainte ce déficit d'obéissance? Toute la question est là, et pas ailleurs. Libre à vous d'y voir une simple antithèse. J'y

vois, pour ma part, la réalité même de la question.

Chez un peuple appelé par le progrès des temps à penser, et qui plus est à penser en commun, le pouvoir qui ne veut être que le pouvoir renonce à l'autorité et disparaît dans une révolution ; l'autorité, au contraire, qui n'est encore que l'autorité, finit un jour ou l'autre par attirer à elle le pouvoir, car une nation est toujours plus forte à la longue qu'une dynastie. La Providence l'a voulu ainsi pour l'édification du philosophe et pour la solidarité du gouvernant avec le gouverné. En voulez-vous la preuve par l'histoire?

Il y avait en Angleterre, à la fin du dix-septième siècle, un roi du nom de Stuart. Ce roi était le pouvoir en ce sens qu'il avait en main la flotte et l'armée; mais par le vice de son caractère et de sa politique, il n'était pas l'autorité. L'autorité était ailleurs, de l'autre côté du détroit. Pour tout iVnglais libéral, elle portait le nom de Guillaume d'Orange. Aussi à peine Guillaume avait-il mis le pied sur le sol d'Angleterre, que, porté de proche en proche sur les bras de la nation tout entière, il arriva au trône comme à un rendez-vous préparé d'avance. Il était l'autorité, il fut le pouvoir. Vous retrouverez partout, ici ou là, cette perpétuelle antinomie. En Amérique, au siècle dernier, le pouvoir était le gouverneur anglais, l'autorité était Washington. En France, le pouvoir était Louis XVI, l'autorité était Mirabeau. En France encore, mais plus tard, le pouvoir était Charles X, l'autorité était la révolution de juillet. En Portugal, il y a quelques

années, le pouvoir était don Miguel, l'autorité était dona Maria. En Belgique, le pouvoir était le roi de Hollande, l'autorité était la nationalité. Le drame tout entier de l'histoire n'est autre chose, à bien prendre, que le duel du pouvoir et de l'autorité, ou autrement du fait et du droit, de la force et de l'idée, de la violence et de la persuasion, de la contrainte et de la liberté.

Mais du moment où la science politique ne reconnaîtrait ni pouvoir juste ni pouvoir injuste, oùHobbes, ressuscité du tombeau, viendrait affirmer de nouveau que tout pouvoir, par cela seul qu'il est le pouvoir, est nécessairement juste, soit fiction, soit réalité, alors, nous le déclarons hautement, le débat est fini. La révolution française est une erreur. Il faut jeter pèlemèle, dans le même panthéon, Marc-Aurèle et Tibère, Washington et Machiavel. L'homme, retombé à l'état de cadavre idéal comme dans la compagnie de Jésus, n'a pas plus le choix que le mérite de son obéissance. Il obéit par nature. Va, bétail, où le maître te pousse, et broute où il te permet de brouter. La loi même est une superfétation dans cet ordre d'idée, le bâton suffit.

— Vous appelez l'aiilorité, reprit-il, la justice au pouvoir. J'accepte pour un instant votre formule; quelle utilité pratique pourrez-vous en tirer, à quel signe reconnaître la justice? comment la dégager de l'abstraction pour la constituer ensuite en autorité?

— Avant de répondre à la question, je demande la permission de résumer le débat. L'autorité n'est donc pas suffisamment prouvée par elle-même, prouvée par cela seul qu'elle est, puisqu'à la preuve du fait vous avez besoin d'ajouter la preuve de l'idée? Le fait ici-bas possède tout au plus le corps, mais ne possède pas l'àme, et en cela il ressemble à l'amour malheureux de cette femme de la Bible qui tendait les bras à son amant et n'en pouvait retenir que le manteau. L'Ame est libre par nature, et pour la prendre, il faut la prendre dans sa nature, c'est-à-dire dans sa liberté.

La prendre dans sa liberté, c'est la persuader ; la persuader, c'est lui reconnaître d'avance le droit de consentir à la persuasion. Toute doctrine qui ne lui reconnaît pas ce droit de consentement n'est pas la vérité. Elle ne porte pas sa preuve avec elle, puisqu'elle demande à la contrainte une conviction de contrebande. Elle est entachée de violence, et parce motif frappée de suspicion. Elle n'a pas plus de valeur devant la conscience que la confession arrachée par la torture. Adoptez-vous ce protocole?

— Assurément, car je conserve encore la prétention de vivre au dix-neuvième siècle.

— Mais, ajoutez-vous, l'autorité ne saurait être abstraite, métaphysique, vague, indéfiniment abandonnée à la contemplation du philosophe. Elle doit être et paraître à la fois, prendre un corps, une figure qui la montre au regard du passant et qui dise : la voilà. A l'exemple de la Divinité; elle doit sortir de la nuit mystérieuse pour passer à l'état d'incarnation. Oii doit-elle être incarnée ? Dans un homme, comme sous la monarchie absolue? Mais qui nous garantit que la volonté de cet homme sera la justice, et, fut-elle la justice, qu'il voudra demain ce qu'il a voulu hier? L'histoire des derniers siècles nous dit qu'un despote a toujours un côté trompeur : le despotisme d'abord, ensuite le besoin de la flatterie sans cesse irrité par la vapeur de l'encens, le penchant à l'infaillibilité par

l'habitude de l'adulation, un favori, une maîtresse, un jésuite, la dévotion enfin, car si la dévotion est une vertu, qui pourrait le nier? elle est aussi la vertu de celui qui n'en a pas d'autre, comme on a pu le voir trop souvent, hélas ! au siècle dernier, ici ou là, sur le trône d'Espagne ou sur le trône de Portugal. Ce roi a quelque péché de jeunesse à racheter, et sur un signe du père Letellier, il fera un holocauste de cinq cent mille protestants pour apaiser la justice du Seigneur ; il aura la passion de conquérir, et il mettra la nation en coupe réglée pour aller regagner de l'autre côté de la frontière à peu près le nombre d'hommes qu'il aura consommés de ce côté-ci en batailles ; il aura la fureur de bâtir, et il fera six fois banqueroute s'il le faut pour bâtir le palais de Versailles ; — que de larmes ces pierres nous ont coûtées ! Il fera ce qu'il rêvera, et si personne n'y trouve à redire, il a une réponse toute prête à la Bastille. La justice n'est pas là. Passons.

— Où est-elle donc, alors? car en vérité vous imitez les dramaturges de profession, vous tirez le dénoûment en longueur.

— Elle est dans la loi ; la loi, voilà l'autorité ; ne la cherchez pas ailleurs, car la loi est la sagesse suprême des siècles résumée dans un texte écrit. Oui, la sagesse suprême ; nous dirons tout à l'heure à quelles conditions. Toujours une dans son immuable majesté, elle est aujourd'hui ce qu'elle sera demain ; ce qu'elle

veut pour nous, elle le veut pour tous également; elle ne porte avec elle aucune chance d'erreur, ni vice, ni caprice, ni flatterie de courtisan. Aristote l'a dit, et, avec vous, on peut le redire sans crainte de pédantisme : La loi est ^intelligence sans passion. Hésiode avait écrit avant lui, pardon, mais une citation en amène une autre, Hésiode avait donc écrit : Une idée généralement reçue est une divinité. Et en effet, nous prendrions volontiers la loi pour une seconde Providence préposée sur celte terre à notre destinée. Voyez plutôt. Nous sommes ici, sur ce point du globe appelé la France, quarante millions d'existences diverses et multiples à l'infini, reliées les unes aux autres, les unes donnant, les autres recevant, les unes payant, les autres payées, les unes gardiennes de tout le travail accumulé des siècles, transporté de génération en génération comme par un perpétuel roulage, et le reversant sur le sol pour y provoquer un nouveau travail, les autres empruntant cette richesse déjà créée pour créer encore la richesse et la repasser encore sous forme d'épargne à la postérité ; et toutes inquiètes, toutes affamées, toutes poussées par des besoins, toutes exaltées par des passions ; et toutes, cependant, nous allons et venons, toutes nous circulons en paix et en ordre au milieu de la société comme autour de la table dressée d'un immense banquet, sans pousser le coude du voisin ni toucher au plat servi à son intention.

Est-ce assez? Non. Us sont là cent mille, cinq cent mille hommes couverts de fer et de buffle, armés de

sabres et de fusils. Ils ont à leur disposition des magasins de poudre h faire sauter l'Europe, si jamais la fantaisie leur prenait de mettre l'humanité au pillage. Au point de vue de la force, ils ont toute puissance. Ils peuvent faire main basse dès demain sur le capital acquis de la nation. Qui pourrait les arrêter? Et cependant ils passent et nous passons, et il y a toujours entre nous la puissance muette et terrible de la loi pour les empêcher d'effleurer un seul de nos cheveux et d'usurper une joie de notre foyer. Vainement essayeraient-ils d'écarter cette puissance du bout de leurs baïonnettes. Ils auraient les mains broyées un jour ou fautre dans cette tentative. Mais si, par impossible, ils venaient à réussir, il y aurait une terre de plus inhabitée sur la mappemonde. L'autorité disparaîtrait emmenant avec elle la société dans son exil, et la force régnerait, comme le lion, dans un désert.

Qui porte donc au milieu de tant d'intérêts, de tartt de besoins semblables ou contraires, cette paix, cette sécurité, cette ordonnance, cette gravitation harmonieuse de chaque molécule humaine dans le milieu social, qui fait que chacun de nous a son droit et son parcours tracé, que chacun de nous prend confiance dans la vie et travaille à son œuvre sans craindre de perdre une goutte de sueur, si ce n'est la loi, la loi seule, la loi sacrée, plus forte que le plus fort, puis- (ju'elle commande à celui qui commande comme à celui qui obéit? Elle est à notre côté, compagne mysté-

rieuse qui nous suit pas à passurnotre chemin, qui veille sur notre chevet, qui protège l'enfant dès les entrailles de sa mère, qui a toujours un doigt posé sur le voile de la jeune fille, quirelèvele passant blessé sur le chemin et nous dit à chaque minute : Marche sans crainte, je suis là; ô grandeur des grandeurs, ombre de Dieu tombée sur cette terre, pourrons -nous jamais assez t'aimer et assez te glorifier dans la langue de notre infirmité !

— Faisons un hymne à la loi , rien de mieux; cependant je voudrais vous soumettre un cas de conscience. La loi est-elle donc nécessairement, par je ne sais quelle vertu intime, l'expression de la justice, toujours aflfranchie de colère et de passion? Ignorez-vous que toutes les fois que l'injustice a voulu prendre un nom pudique, elle a pris le nom de loi pour frapper sa victime? Est-ce que jamais la loi dans le monde a manqué à aucune violence? Est-ce qu'il est si difficile d'attacher à la hache une étiquette» de papier, et de lui dire : Tue; ce sera l' étiquette qui sera censée avoir tué? Est-ce que l'Inquisition n'était pas une loi, et la révocation de l'édit de Nantes une loi aussi? N'est-ce pas une loi à la main que toujours le vainqueur a opprimé et proscrit le vaincu? Ah ! si vous preniez tel code de circonstance, et que vous le pressiez, vous en feriez sortir le sang comme d'une éponge.

— J'avais prévu l'objection. Il ne suffit pas, en effet,

qu'une mesure prqnne le masque de la loi pour ea revêtir la majesté, car, à ce compte, la tyrannie n'aurait qu'à rédiger par écrit chacune de ses pensées et à l'appeler loi pour la transformer d'un mot en équité. Non. Pour être juste, il faut que la loi soit faite dans certaines conditions et sous certaines garanties qui lui imposent, autant que possible, l'obligation de la justice.

— Vous avez dit le mot : garanties. Mais où les trouver? Nos pères croyaient les avoir trouvées, nous les cherchons encore.

— Veuillez écouter encore un instant, car nous sommes, vous et moi, tenus d'honneur à résoudre cette question. Dussions-nous y mettre notre àme en gage, nous espérons pouvoir acquitter notre promesse. Qu'ainsi le temps ne nous soit pas compté. Ah ! si, assisté du dieu de la bonne volonté, nous parvenions jamais à taire la séparation detlnitive de la force et de la justice, de telle sorte que le dernier passant put reconnaître de lui-même la diflerence de physionomie entre la tissure sereine et grandiose de l'autorité et cette Gorgonne au sourire sinistre, nommez-la de quel nom vous voudrez, ah ! nous vous le jurons par notre immortelle conviction, nous n'aurions pas pnsse en vain sur cette terre des vivants ; notre vie serait suffisamment remplie : nous aurions un lot de côté pour l'avenir, nous aurions gagné notre heure de repos.

— Ainsi un premier point est acquis au débat. Le pouvoir, c'est-à-dire la force, sous son titre d'honneur, n'est pas l'autorité. L'autorité, c'est le droit; le droit, c'est la loi, j'accepte le prolégomène; mais il y a loi et loi, et pour savoir si la loi est bien l'expression du droit écrit de la main de Dieu dans la conscience humaine avant d'être transcrit de la main du législateur sur une feuille de papier, vous avez maintenant à chercher comment et par qui la loi doit être faite, sous quelle réserve et avec quelle garantie.

— A cette question je réponds ; La loi doit être faite par l'opinion publique, sagesse vivante du pays, régulièrement constituée, par l'élection, en puissance législative, et aussitôt faite, laissée en garde à l'opinion publique au repos, pour en surveiller à chaque instant l'exécution. Car il ne sufllt pas que l'opinion publique ait donné la loi une première fois, elle doit encore la donner en quelque sorte autant de fois que le juge a l'occasion de l'appliquer. Autrement, la loi, interceptée ou méconnue, resterait dans le code à l'état de lettre morte et de curiosité imprimée, sans jamais descendre dans la réalité. Ce principe admis que la loi est la raison publique convertie en décret, il est bon de déterminer avant tout ce qui doit tomber sous le coup de la loi et ce qui doit rester en dehors de la loi, pour que la loi ne soit pas, en définitive, la première usurpation.

— Puisque j'ai accepté le rôle passif d'examinateur uniquement destiné à poser de temps en temps le point d'interrogation, je vous demanderai qu'est-ce qui doit rester en dehors de la loi dans la société ?

— Précisément la puissance qui sert à faire la loi en faisant l'opinion publique, c'est-à-dire la liberté de pensée. Sans quoi, la loi née delà pensée serait plus puissante que la puissance dont elle est sortie. L'effet retournerait contre la cause et l'acte contre la faculté pour la détruire. La loi, séparée de son principe, n'aurait plus de raison d'être; elle flotterait au vent comme la feuille détachée du rameau. Ainsi, point de loi à faire contre la faculté, destinée à faire la loi, de droit naturel ou de droit divin. Mais si, par malheur, le législateur vient à mutiler la pensée publique en accordant à une partie de la nation la parole qu'il retire à une autre partie, s'il fait d'avance le partage qu'aucun homme ne peut faire ici-bas, de ce qu'il croit être l'erreur et de ce qu'il croit être la vérité, alors il mutile par contre-coup l'opinion , il fausse la balance, et la balance faussée ne donne plus à son tour qu'une fausse mesure. Et pourquoi donc avons-nous refusé à un homme, fùt-il le plus grand génie et le cerveau le plus encyclopédique de son époque, le pouvoir de dicter seul la loi à son pays? C'est que cet homme, quel qu'il soit, par cela seul qu'il est un être limité, a nécessairement la vue plus courte que la société tout entière occupée à plonger son regard infini sur le problème

de sa destinée ; c'est que le génie le plus digne en tout point de son nom, — l'histoire est là, — porte toujours en lui son grain de folie, ne fût-ce que son esprit «le système ; c'est qu'il a l'impatience et souvent aussi la colère de sa conception, comme Joseph d'Autriche ou tout autre réformateur au choix du lecteur; c'est qu'il sent la vie lui échapper et qu'il veut faire rentrer dans l'étroite limite de sa vie tout ce qu'il a rêvé pour la société; c'est qu'il précipite d'une main fébrile l'aiguille de l'horloge, et après cette vaine tentative pour brusquer le pas de l'heure, il tombe dans le piège de la mort et emporte avec lui son œuvre tout entière : tandisque la foule, nécessairement lente, en ne travaillant qu'avec le temps, travaille pour le temps, et retrouve de l'autre côté du siècle, en durée, ce qu'elle a dépensé pendant ce siècle-ci en lenteur.

— Ce que vous dites d'un homme, vous pourriez le dire aussi d'un parti.

— Sans doute; un parti exclusivement investi du droit de faire la loi à sa fantaisie aura fatalement les mêmes passions qu'un homme, les mêmes inllrmités, les mêmes illusions, les mêmes impatiences. Malheur au pays coupé par moitié en deux classes irréconciliables d'intérêt ou d'idées, l'une souveraine, l'autre condamnée à la sujétion I car dans ce pays-là , l'opinion, toujours déchirée en deux et toujours sous les armes de part et d'autre, n'est que la guerre civile de

la pensée. Plus de justice, plus de conscience, car il faut soumettre pour n'être pas soumis, opprimer pour n'être pas opprimé. La loi dans ce cas est simplement la domination irritée du vainqueur sur le vaincu, en attendant la revanche du vaincu contre le vainqueur.

— Où donc alors et quand donc la loi peut-elle porter le caractère authentique de la justice?

— Chez un peuple et dans un temps oii ce peuple a été amené, par le mouvement naturel du progrès, à tellement multiplier en lui et diversifier les existences, à tellement éparpiller et hiérarchiser les intérêts, par la science et par l'industrie, par le commerce et par l'agriculture, que toutes ces quantités sociales, éparses à l'infini, se limitant et s'apaisant les unes les autres, s'enlaçant et s'entrelaçant les unes dans les autres, ne puissent livrer passage à aucune idée exclusive, et par l'irrésistible entraînement de la logique, à la domination exclusive de cette idée. Que faut-il, cette hypothèse admise, pour qu'une idée arrive à l'état de généralité, c'est-à-dire d'opinion publique, dans une société aussi variée et aussi intriguée d'intelligence et d'action? Il faut que cette idée corresponde au côté vrai de chacune de ces situations diverses et devienne ainsi leur vérité commune, car l'harmonie de plusieurs prétentions, voisines ou éloignées, n'est et ne peut être que dans la vérité. A une opinion ainsi éprouvée, vous pouvez hardi-

ment confier l'œuvre de la loi : la loi sera la justice. Serait-il possible autrement, grand Dieu I qu'une doctrine politique qui parle à des hommes venus de tous les points de l'horizon, qui les prend dans toutes les circonstances les plus compliquées de la société, qui passe à travers tous les cribles vivants destinés en ce monde à séparer le grain de l'ivraie, qui fait nécessairement la part de chacun pour que chacun l'adopte d'enthousiasme ou après réflexion, que cette doctrinelà puisse convertir un à un ces millions d'esprits différents d'origine et de tradition, les enrégimenter sous un même symbole, les organiser en majorité, sans être la vérité ou, ce qui est la même chose sous un autre nom, la justice? Alors il faudrait désespérer sur cette terre de la justice et de la vérité, en appeler au hasard, jouer aux dés le sort de son pays et, les bras croisés sous son manteau, attendre en silence le coup du destin.

Mais non, l'opinion publique ainsi formulée est toute la part de vrai et de juste que l'homme faillible peut atteindre par l'âpre sentier du progrès. J'en atteste ici la paix profonde et la prospérité toujours croissante de l'Angleterre, au milieu des convulsions et des misères de l'Europe. Ce qui prouve, en définitive, que la pensée publique est l'arbitre suprême de la loi à faire ou déjà faite, c'est que toujours, et sous toute espèce de régime, monarchique ou républicain, le législateur témoigne le besoin de mettre l'opinion de son côté. Qu'est-ce donc, en

effet, que tout ce que nous appelons préambule, exposé des motifs, rapport, projet , sinon un appel au pays, pour lui demander d'avance cette adhésion réfléchie qui constitue véritablement l'autorité? Aussi, qu'on ne croie pas qu'après avoir remis à des hommes de choix, recommandés par leur expérience, le soin de formuler en loi la volonté commune, le peuple doive disparaître ensuite et rentrer dans le silence. Le droit de faire la loi ne saurait tenir tout entier entre quatre murs sur quelques rangées de banquettes. Pour être le législateur officiel, directement investi du pouvoir de légiférer, un corps délibérant n'est cependant pas, en pays de liberté, l'unique législateur. A côté de lui et penché sur lui il y a un second législateur anonyme et invisible, un collaborateur perpétuel, qui vote du geste avec les votants, qui remplit le rôle mystérieux du chœur antique, qui juge la moralité de la discussion, et la force rien que par sa présence à toujours marcher dans le chemin de la justice.

— Vous nommez ce législateur?

— L'esprit public. Sa surveillance et surtout son opposition possible sont rigoureusement indispensables à la bonne confection de n'importe quelle législation. Essayez plutôt de retirer à l'opinion sa carte d'entrée naturelle dans les assemblées et sa liberté de parole dans les journaux, et vous verrez ensuite si la loi faite dans un profond mutisme, derrière le

rideau, portera devant la conscience le même caractère et la même autorité que la loi solennellement discutée devant tous, toutes portes ouvertes.

Ce qui est ici affirmé de la préparation de la loi, peut l'être aussi hautement de son application. Toute jurisprudence en effet di^ne d'être honorée a ordonné la publicité de l'audience comme la première garantie d'une bonne administration de la justice. Elle a voulu qu'à côté du juge assis dans son fauteuil il y eut un assesseur innombrable et mystique qui comparât le texte de la loi au commentaire de l'arrêt et dit : L'arrêt a bien jugé. Ce juge en dernier ressort, c'est le public. Voilà pourquoi chaque tribunal e.st obligé de motiver son jugement.

Or, qu'est-ce que le considérant d'un arrêt, si ce n'est un appel au public? et pourquoi cet appel, si ce n'est qu'une sagesse instinctive a compris, du premier jour, que pour bien vivre comme pour bien juger, tout homme a besoin d'avoir son témoin ? Cachez la justice dans l'ombre, et vous saurez bientôt si elle aura le même respect d'elle-même et si elle trouvera aussi le même respect dans le pays.

Vous le voyez ; la loi, désirée et préparée par l'esprit public, discutée et votée en participation avec l'esprit public, appuyée et soutenue de l'esprit public à chaque minute de son existence, contrôlée et surveillée, enfin sans cesse par la liberté de la parole, est et doit être en ce bas monde l'unique et véritable autorité. A ce titre, elle est facilement respectée, facilement

obéie, car elle ne prend personne à l' improviste, au dépourvu, et chacun n'a qu'à descendre en lui-même pour la retrouver inédite dans sa conscience. J'ai dit ; et en parlant ainsi, je crois avoir été fidèle à la tradition de nos pères de la révolution. Il me semblait, par moments, que nous discutions sous le regard de ces ombres douces et chères, assises maintenant dans leur immortalité, et que, laissant tomber sur nous du haut de leur apothéose un rayon de leur foi, elles nous disaient : Ceux-là seulement sont nos fils qui mettent l'autorité dans la loi et qui tirent la loi de l'àme de la nation .

— Et vous aussi, reprit-il, vous croyez devoir invoquer la révolution. La révolution ! toujours la révolution! Mais qui donc aujourd'hui pourrait la nier? Je l'accepte comme vous sous bénéfice d'inventaire; je crois comme vous la France non pas révolutionnaire, mais révolutionnée, en ce sens que la révolution est désormais notre âme, notre chair, notre nature, notre substance, et que voulût-on metire la France au pressoir, la mettre au pilon, la jeter à l'alambic et la passer par la flamme, on ne trouverait pas en elle une molécule, une tîbre qui en fin de compte et à l'épuisement de cette alchimie, ne fut encore et quand même la révolution. Et si jamais une partie du peuple français venait à la proscrire par lâcheté d'esprit, le peuple français même tout entier, j'accorde pour un instant ce miracle de défaillance, bon gré malgré elle ressaisirait encore l'autorité, car elle est une puissance

plus puissante que l'homme, car elle est la vitesse acquise de l'histoire, car elle est cette providence secrète de la société que la langue humaine appelle force des choses dans son itrnorance. Elle dirait à l'industrie, au ballot, au commerce, à l'écu : Tu vas penser désormais pour le peuple apostat qui n'ose plus penser et relever la liberté de sa déchéance. Car, grâce à Dieu, il n'y a pas un intérêt grand ou petit, depuis la banque jusqu'à l'échoppe, qui ne tienne à la révolution par quelque côté, qui ne l'invoque pour quelque garantie, qui ne la prêche à son insu, et ne la propage à chaque instant. La société tout entière du haut en bas, esprit et corps, travail et propriété, sciemment ou à son insu, est solidaire de la révolution. La révolution, gloire à son génie! est incorporée dans la pierre, dans le fer, dans l'outil, dans le sillon. Il faudrait, pour l'arracher du sol, commencer par mettre le sol en poussière, et de cette poussière la révolution sortirait encore.

— Mais ou bien la révolution est une simple formule à l'usage de chaque parti, ou bien elle est une doctrine passée à l'état de symbole. Si elle n'est qu'une formule, n'en parlons plus, elle ne mérite pas même la discussion. Si elle est une doctrine, alors faisons chacun notre confession.

— La révolution, pour moi, lient en deux mots : liberté, égalité.

— En deux mots seulement? Tl me semble pourtant que vous en oubliez un troisième. La devise de nos pères avait une cadence de plus à l'oreille. Cherchez dans votre mémoire, vous la trouverez; mais comment donc avez-vous pu passer sous silence un personnage de la trinité? Est-ce que la fraternité, par hasard, ne serait qu'une utopie de l'Evangile? Est-ce que la politique n'aurait pas le droit de dire aux hommes, comme la religion : Aimez-vous les uns les autres, secourez-vous les uns les autres; car sur le sol de la patrie, vous êtes tous fils de la même famille? Liberté tant que vous voudrez, égalité tant que vous voudrez, je les vénère, je les adore; mais, dans mon culte et dans mon cœur, je leur préfère encore la fraternité; car l'autre chose n'est qu'un droit, tandis qu'elle est une vertu. Oh! ne souriez pas, il faudra pourtant bien un jour donner aussi à la vertu droit de cité.

— Ce n'est pas dans la Conétitution d'un peuple qu'on inscrit la vertu, c'est dans sa conscience.

— Il faut deux choses à une constitution, d'abord un idéal qui l'inspire dans le présent comme dans l'avenir, et ensuite un texte qui applique la somme d'idéal possible à l'état de la société.

— Mais quel idéal voyez-vous sous ce mot de fraternité qui puisse politiquement entrer en appHcation?

— L'esprit de solidarité, de sympathie du riche pour le pauvre, du pauvre pour le riche, contractée et resserrée dans une série d'institutions de bienfaisance et de travail : crèches, salles d'asile, cités ouvrières, associations ouvrières, sociétés de secours mutuels; car l'homme est fait pour venir en aide à l'homme et pour en être aidé à son tour, et à ce sujet, je vous demande la permission de rappeler une légende qui a déjà paru, nous ne savons oii, mais sûrement quelque part, ne fût-ce que pour justifier ma mémoire.

Une tribu chassée par la famine traversait un désert; elle touchait à la lisière d'une oasis, mais un torrent la séparait de cette île de fertilité. Il roulait sur le roc avec un cri de colère son flot d'écume. Le voyageur ne pouvait sans sombrer poser son pied sur la cataracte.

La caravane avait dévoré jusqu'à son dernier atome de provision et marché à jeun toute la journée. Elle regardait avidement de la rive celte nouvelle Hespéride étaler ses grappes de fruits de l'autre côté, et assise dans sa tristesse, elle murmurait contre la destinée.

Seul entre tous un sage gardait le silence et méditait à l'écart.

Un jeune homme, contiant dans la force de son bras, dit eu lui-même :

— Je puis refouler le poids de la cascade.

Il tenta rabime, et il disparut. L'abîme rejeta son cadavre à l'oubli.

Le sage méditait toujours.

Un autre jeune homme, contiant dans son habileté, dit à son tour :

— Voici un gué ; je puis passer.

lis son pied glissa sur le roc et il disparut encore. Le torrent emporta son cadavre au néant.

Alors le sa^ese leva et dit à la tribu :

— Ceux-ci ont péri qui devaient périr, car ils ont défié deux fois le destin . Ils ont écouté d'abord l'esprit de présomption, et ensuite ils ofit écouté l'esprit d'égoisme. Si le fort seulement eut francbi le torrent, le faible serait resté en chemin. Cela n'eût pas été juste entre frères de voyage. Aussi Dieu ne l'a pas voulu. Ecoutez donc maintenant le conseil que sur son inspiration je vais vous donner. Prenez-vous tous par la main, et appuyés les uns sur les autres, entrez sans crainte dans le torrent, car, je vous le jure, aucun flot ne prévaudra contre votre union. La force de tous passera dans les bras de chacun.

Les hommes de la caravane suivirent ce conseil, et, enchaînés les uns aux autres, la main dans la main, ils portèrent sur leur poitrine sans fléchir le choc du courant. Protégés par cette digue vivante, les faibles c'est-à-dire les femmes et les enfants, passèrent les premiers. La tribu atteignit la rive de l'Éden sans abandonner au désert une seule existence, et chacun cueillit avant le coucher du soleil sa part de manne suspendue aux palmes du palmier.

— J'aime la vertu sans doute, et entre toutes les vertus j'aime la fraternité. Mais gardez-vous de l'idéal en politique comme d'un danger. Allumer l'espérance sans la réaliser à la minute, promettre sans tenir sa promesse, souscrire un billet sans le payer à l'échéance, c'est reconnaître un droit à la chimère, un drapeau à l'hypothèse, et rouvrir un jour ou l'autre la porte à la révolution.

— Je crois utile, au contraire, de donner au législateur un but à poursuivre, de montrer ce but au peuple pour l'engager à la patience. Car l'espérance, à tout prendre, est la poésie de la patience, j'allais dire sa consolation. Mais soit; j'efface la fraternité du programme pour abréger. Liberté, égalité, voilà désormais toute la révolution.

— Vous pouvez aussi rayer l'égalité du prospectus, car depuis la nuit du 4 août, tous les gouvernements,

sans exception, l'ont reconnue en principe et respectée en fait, l'Empire, aussi bien que la Restauration, la Restauration, aussi bien que la monarcbie de Juillet. Quant à la liberté, j'avoue que la cbarte octroyée et la charte amendée l'ont seule pleinement, complètement accordée et maintenue au pays.

— Nous aimons en France à nous payer de mots, et nous prenons les mots en circulation pour des idées. J'entends chaque jour opposer la liberté à l'égalité, comme deux choses parfaitement distinctes. Étes-vous pour la liberté? dit-on ; moi, je suis pour l'égalité. La liberté, allons donc, invention de l'aristocratie, citadelle du privilège , tactique ingénieuse pour tenir éternellement le peuple en tutelle, et le tenir de son propre aveu. Parlez-nous plutôt de l'égalité. L'égalité, voilà la révolution dans toute sa splendeur. A merveille ! mais que nommez-vous l'égalité? L'égalité c'est Augereou duc au saut du lit un matjn, et sa femme duchesse par la même occasion, et le premier-né de leur alliance orné d'un majorât cousu dans sa layette.

Je ne porte pas, je l'avoue, assez de respect au lieu commun, pour accepter cette antinomie sur parole. La liberté et l'égalité, à mon avis, sont une seule et même monnaie, une seule et même idée; qui dit l'une dit l'autre et réciproquement; pas de liberté, pas d'égalité et réciproquement; renversons la proposition, même conséquence. Qu'est-ce que la liberté en efïet? C'est l'égalité de droit pour chacun, droit de penser,

droit d'écrire, droit de voter. Et qu'est-ce que l'égalité? C'est la liberté en exercice, la liberté de conscience, liberté de pensée, liberté de parole, liberté de suffrage.

— Pouvez-vous nier cependant qu'au commencement du siècle le pouvoir a supprimé la liberté et maintenu l'égalité. Pendant toute la durée de l'Empire, chaque Français avait le droit de parvenir par son mérite au sommet de l'échelle, sans avoir cependant le droit de placer une parole dans la politique du pays.

— Depuis longtemps le moindre fanariote possède à Constantinople ce genre d'égalité. Sommes-nous donc un peuple fonctionnaire uniquement composé de trente millions de mandarins? Ne réclamons-nous l'égalité que pour voir un jour notre nom marqué à la première colonne sur une liste de promotion? Ne concevons -nous d'autre ambition que d'étaler un jour notre gloire de parvenu, une plaque sur la poitrine? N'avons-nous pas en dehors des grandeurs officielles échelonnées au budget, nous autres tous, simples existences, activités modestes, multitudes inconnues, professions utiles, immenses majorités du pays, à faire notre journée au soleil, à labourer, à fabriquer, à échanger, à plaider, à guérir, à inventer, à remplir en un mot, de proche en proche, sans cesse, jour par jour, cette fonction multiple, infinie de la science de l'agriculture et de l'industrie, de la richesse et de la vérité, qui est la vie même, la vie glorieuse, la

Vie physique et morale de la société. Or, c'est cette vie-là surtout qui a besoin du principe de l'égalité. L'a-t-elle jamais possédé en France dans toute sa plénitude?

— Sous le gouvernement de la Restauration, je présume. Avez-vous donc oublié cet article de la charte de Saint Ouen : Tous les Français sont égaux? L'égalité était donc, comme vous voyez, la loi, je dis mieux, la pratique constante du pays.

— Du pays est ici une équivoque; vous deviez déposer tout respect humain, et à la place du pays, écrire : le gouvernement ; car au gouvernement seul appartenait le droit de faire la loi et de l'interpréter à l'application. Eh bien! la main sur la conscience, est-ce par amour de l'égalité qu'il avait institué une pairie héréditaire de mâle en mâle par ordre de primogéniture? Est-ce par instinct d'égalité qu'il avait numéroté la France par rang de fortune, exigé de chaque citoyen un cens de mille francs pour être éligible, de trois cents francs pour être électeur, de huit cents francs pour être électeur à répétition, citoyen à deux tètes, votant deux fois pour une, une fois au petit et l'autre au grand collège? Est-ce par passion de l'égalité qu'il improvisait des capitaines de vaisseau avec des voltigeurs de l'émigration qui n'avaient vu la mer qu'à Coblentz, et des généraux d'armée avec des chambellans qui n'avaient porté l'épée qu'en sautoir? Est-ce par sympathie pour l'égalité qu'il distribuait de la

main à la main des lettres de noblesse, et qu'avec une coulée de cire verte sur un parchemin il fabriquait des marquis à la douzaine, dans l'ombre d'une chancellerie? Est-ce par admiration de l'égalité qu'il avait recruté une garde royale où chaque grade, pour le seul fait de toucher la royauté de plus près, eu recevait comme par une sorte d'émanation un mérite particulier, et comptait pour un grade de plus que dans le reste de l'armée? Est-ce par suite enfin de cette pratique constante de l'égalité qu'il peuplait de préférence les ambassades et les administrations de gentilshommes authentiques ou apocryphes, mais toujours gentilshommes pour l'œil, et nommés par la vertu vraie ou fausse de leur blason? Ouvrez le dernier annuaire de la Restauration, et sur quatre-vingts préfets combien verrez-vous fij^urer de roturiers? Un seul, Monsieur. C'est ainsi qu'autrefois, après certaines batailles, un seul vaincu survivait à point nommé, par la permission de l'historien, pour aller reporter à son pays la nouvelle de la défaite. Vous voyez donc que le gouvernement de droit divin n'a été l'âge d'or de l'égalité que dans la poésie de votre imagination.

-— Si de temps à autre il a faussé à l'application le premier principe inscrit au frontispice de la charte, il a du moins indemnisé la France de sa banqueroute à cette partie du programme de la révolution, en prodiguant la liberté jusqu'à la munificence.

— lion —

— L'histoire est là , voyons quelle liberté il a. je ne dis pas consacrée, seulement tolérée sans résipiscence. La liberté individuelle? mais il l'a livrée au cours prévôtales; la liberté d'opinion? mais il a proscrit les conventionnels sans jugement; la liberté de résidence? mais il a interné par mesure de police les citoyens suspects de bonapartisme ; la liberté d'élection ? mais il a glissé continuellement la main dans l'urne et pesé sans pudeur sur la conscience de l'électeur : vote dans mon sens, sinon je te note, et cette marque restera sur toi et sur ta famille ; la liberté de tribune? mais il arrache Manuel de son banc de député ; la liberté de la presse? mais il l'a tenue dix années sur quinze au régime de la censure; la liberté de théâtre? mais il a chasséde lascène le chef-d'œuvre de Molière; la liberté d'industrie? faut- il donc vous citer les industries à brevet? La liberté du commerce? Rappelez-vous l'ordonnance Saint-Cricq, cette tyrannie de frontière sur le coton brut ou filé; la liberté de |a danse; la liberté la plusfrançaise assurément? mais relisez pour votre édiQcation la pétition de Paul-Louis Courrier; la liberté du travail? cherchez quelque part au bulletin des lois l'ordonnance sur l'observation du dimanche; la liberté de conscience? mais la charte déclarait la religion catholique religion d'Etat, mais la police forçait les cultes dissidents à draper sur le passage des processions, mais les bandes de Trestaillons égorgeaient les protestants à Nîmes sous les fenêtres, volontairement fermées, de l'autorité, mais les congrégations nées delà semence du

jésuitisme avaient emporté dans leurs conciliabules la signature des ministres pour nommer à tous les emplois; mais des circulaires conûdentielles exigeaient des billets de confession de tous les fonctionnaires; mais des nuées de missions tourbillonnaient sans cesse sur la campagne, et, partout où elles avaient passé, on sentait comïH'e une odeur de fumée. Elles brûlaient les livres de philosophie en attendant qu'elles pussent brûler les philosophes.

Le culte catholique en ce temps-là veut-il dresser un calvaire quelque part, ou bâtir une chapelle, il appelle le charpentier ou le maçon et tout est dit, la croix, la chapelle sortent de terre comme par enchantement. L'autorisation pour lui est de plein droit, et au fond la liberté doit approuver cette main coulante de l'administration. Mais le culte protestant veut-il à son tour élever dans une commune et à la sollicitation de cette commune un temple nouveau ou une école nouvelle; aussitôt le pouvoir arrosé de l'huile de la Sainte-Ampoule refuse l'autorisation. — Alors je prêcherai et j'enseignerai au grand air. — Nullement, tu prieras et lu parleras là et pas ailleurs. La foi est comme la propriété, une question d'arpentage. Continuons. Si par hasard un piétiste ou un quaker, l'un vaut l'autre, ou un méthodiste, ou un morave, gens vertueux, gens pieux par tempérament, par vocation, ont l'idée devenir demander l'hospitalité de l'Évangile à la France et ouvrir leur Bible à la lumière de son soleil , aussitôt un préfet de la Restauration accourt leur

dire : Etes-vous calvinistes? entrez; le calvinisme est un produit acclimaté. Non, nous sommes piétistes. Piétistes, j'en suis fâché. Le piétisme est marchandise prohibée. Repassez la frontière. A cela, aucune objection. Laloi est la loi ; elle repousse également toutes les sectes ; si elle ne fait pas preuve de libéralisme, elle fait preuve, du moins sous ce rapport, d'égalité.

Mais, si la loi proscrit les sectes, elle proscrit aussi les jésuites. Un arrêt solennel de la cour royale a hautement reconnu sous la Restauration, que la loi, vous entendez, la loi. la chose sacrée pour tous apparemment, fermait le sol de la France aux sombres et mystérieuses tribus errantes de Loyola : Je ri aime pas les moines, disait Napoléon, et je les ai détruits partout. Cependant, à la face du texte qui les avait frappés, les jésuites tenaient publiquement école à Montrouge et à Montmorillon. La loi, appliquée rigoureusement là, dormait ici d'un profond sommeil. Voilà comment la Restauration a compris la liberté et l'a poussée jusqu'à la prodigalité et le tout couronné par le coup d'Etat de juillet qui n'était pas, je suppose, un nouvel excès de tendresse pour la première devise de la Révolution.

— Aussi la France a-t-elle poliment reconduit à la frontière la dynastie de droit divin, pour la punir de cette forfaiture, en écriture privée, à la première devise de la Révolution. La branche cadette a relayé la branche aînée au pouvoir, et appliqué la charte légèrement embellie, en toute conscience, en toute sin-

cérité. Or cette fois la liberté et l'éiralité ont résné sans contestation, le front illuminé du prestige de la victoire.

— Faisons le bilan de la dernière monarchie, puisque vous le voulez, et commençons par l'égalité. La vérité est dans la mesure. Je croirais manquer de mesure si je frappais de la même estampille le bagage historique des deux dernières monarchies. Certes, le fils ds Philippe-Égalité, Egalité lui-même, au temps des Jacobins, par cela seul qu'il régnait du fait d'une révolution et au nom de la souveraineté nationale, devait plus de politesse que son prédécesseur à l'égalité. Un instant même la France crut avoir retrouvé en lui le type agrandi du roi d'Yvetot. 11 régnait en redingote, fredonnait toute la journée à sa fenêtre et battait sur la vitre l'air de la Marseillaise. Est-ce à dire pour cela que ce règne ait été le triomphe de l'égalité? Il fabriqua, je dois l'avouer, moins de ducs et de marquis que la Restauration, mais il en fabriqua encore à ses moments perdus, et nous pouvons voir encore à l'Académie de magnifiques échantillons de cette noblesse de pacotille. Il abaissa le cens d'un cran, sans doute, mais il maintint le privilège de l'écu. Un jour, cependant, le gouvernement de Juillet eut une une minute de faiblesse pour l'intelligence. Il mit dans sa loi d'élection qu'un membre de l'Institut, tout bien pesé, tout bien considéré, pouvait êlre, sans trop de danger, une moitié d'électeur. Une

moitié seulement, pour le mettre en haleine. Son génie lui était coté cent francs, ni plus ni moins, et il avait à parfaire la somme s'il voulait voter. On avait vu jusqu'alors la monarchie tirer une raie arbitraire sur un pays, dire aux uns : Passez à ma droite, ou aux autres : Passez à ma gauche, vous êtes les élus et les réprouvés du droit de cité. Mais on n'avait pas vu encore un gouvernement constituer sur la tête d'un homme la moitié d'un droit, un à compte de droit, et faire de l'Institut une espèce de purgatoire électoral destiné à mener plus tard en paradis.

Je veux bien admettre, avec un peu d'illusion, que le roi de Juillet, en faisant pirouetter une minute les princes ses fils de grade en grade et, après ces quelques tours de talon, improvisant l'un général, l'autre amiral, crovait, en son âme et conscience, rendre un honmiage au principe de l'égalité. Mais c'était entendre l'égalité comme l'Église du dix-huitième siècle, lorsqu'elle conféra tous les ordres de la prêtrise à Dubois, dcins une seule tournée, pour lui mettre sur la tête la mitre de Fénelon. Le jeunes princes, je le reconnais en toute loyauté, méritèrent plus tard par leur courage cette rapide improvisation d'épaulettes ; mais la méritaient-ils aussi par leur talent, tous ces petits hobereaux qu'on ramassait de droite et de gauche, et qu'on écoulait alors dans nos chancelleries avec de magnifiques traitements? car la royauté croyait de tradition que la noblesse représentait mieux la France à l'étranger ; et vous connaissez peut-être

comme moi le fils d'un régicide qui, par celte raison, prit le nom d'une taupinière.

A première vue assurément, l'égalité occupe dans la charte de 1830 la place d'honneur, mais dans la pratique le pouvoir la traite avec infiniment moins de respect. La charte disait bien de donner l'avancement au mérite, mais la pratique trouvait toujours plus de mérite à l'électeur influent qu'au citoyen passif. Vous devez en savoir quelque chose, vous qui avez payé le cens, et vous pouvez nous dire par expérience si le gouvernement de l'apostille était vraiment le gouvernement de l'égalité. De l'égalité, grand Dieu ! A quelle heure et à quelle place avez-vous donc rencontré l'égalité sous le règne de Louis-Philippe? Est-ce dans la loi de l'impôt? mais le fisc tondait ici jusqu'à l'épiderme, tandis qu'il glissait d'une main légère sur toute autre denrée. Est-ce dans la loi de la garde nationale? mais la o-arde nationale était autrefois une scission armée de la nation. Est-ce dans le code d'instruction criminelle? mais l'arrestation préventive frappait l'innocent de la même anticipation de peine que le coupable. Est-ce dans l'application de la loi au citoyen et au fonctionnaire? Ecoutez une anecdote :

Au mois de décembre 181^, le général Jakson défendait la Louisiane contre l'invasion de l'Angleterre. Un journaliste de la Nouvelle-Orléans crut pouvoir adresser à l'armée américaine, je ne sais plus quelle remontrance. Le général avait l'humeur de son épée. A la première nouvelle du fait, il mordit sa moustache

et donna l'ordre de jeter le journaliste en prison. Mais le prisonnier par coup de tète militaire en appela au juge civil, et le juge lui accorda aussitôt, en vertu de Vhabeas corpus, l'élargissement sous caution. Jakson fit appréhender au collet le juge lui-même, et le fit conduire sous bonne escorte hors barrière, après quoi il battit l'armée anglaise et devint du jour au lendemain le héros de l'Amérique. Eh bien ! pendant qu'il marchait de ville en ville sous une pluie de fleurs et sur une litière de palmes, un huissier vint l'arrêter au milieu de sa marche triomphale et le sommer de venir rendre compte à la barre du tribunal de son équipée soldatesque contre l'inviolabilité de la justice; et le vainqueur de la veille, le sauveur de la patrie, leMachabée de la Louisiane comparut à la barre, inclina sous le poids de sa faute son front couronné de gloire, écouta respectueusement son arrêt de condamnation et paya l'amende.

Voilà, Monsieur, comment on pratique l'égalité en pays de démocratie ; sous le règne de Louis-Philippe, le général Bugeaud eiiiballa en Algérie un juge de ma connaissance, emballa, c'est le terme du général. Croyez-vous que le juge emballé put jamais obtenir justice de cet attentat sur sa personne; le ministre donna tort au général, sans doute, et pour le punir de sa témérité, mit le juge en retrait d'emploi ; autrefois, quand le dauphin faisait une faute, on fouettait son page, mais du moins on n'avait pas la prétention de le fouetter au nom du principe d'égalité Si, au temps

de la monarchie constitutionnelle, j'avais insulté un fonctionnaire, j'aurais porté deux fois la peine de ma vivacité, une fois pour avoir manqué de respect à l'homme, une autre fois pour avoir manqué de respect à la fonction. Je n'aurais pu m'en plaindre au fond de ma conscience, car je suis de l'école du respect ; mais qu'un fonctionnaire à son tour eût commis à mon égard un ahus de pouvoir, quelle satisfaction aurais-je pu tirer de son injustice? Ecoutez la réponse d'un conseiller d'Etat, homme considérable et considéré dans son parti : — Le conseil d'Etat, disait-il, plus préoccupé sous la monarchie de Juillet du scandale de la poursuite que de l'inconvénient de l'impunité, refusait de livrer le fonctionnaire, et quelle que fut la situation du coupable, eut il été même destitué, il échappait ainsi à la justice.

Et vous parlez maintenant du règne de Louis- Philippe comme du paradis de l'égalité? Mais vous avez donc oublié l'histoire de Blaye? La duchesse de Berry croit qu'il y a encore place pour une Jeanne d'Arc au dix-neuvième siècle;" et, à l'inspiration de cette croyance, elle tente en Vendée la vocation passablement périlleuse d'héroïne de bruyères. Elle convoque le ban et l'arrière-ban de sa noblesse, et parvient à rallumer dans le Bocage un petit commencement de chouannerie. Révolte à main armée, crime prévu par le Code pénal. Ordre de saisir la duchesse : on la trouve. Dieu sait par quel moyen, dans un trou de muraille.

Vous avez arrêté la duchesse, c'est bien; envoyezla maintenant en Cour d'assises! Non. Pourquoi non? Parce qu'elle est duchesse. Et le principe d'égalité? Ce principe n'est pas inventé pour la nièce d'un roi régnant. Rendez-lui alors la liberté, et au fait ce sera mieux, car cette pauvre princesse mérite l'indulgence: et j'ai même pour elle un léger grain d'admiration. Lui rendre la liberté? Non, pas encore. Quoi I ni libre, ni prisonnière; que prétendez-vous donc faire de cette proie tombée entre vos mains par l'infamie de je ne sais quel Judas? La tenir neuf mois sous clef et lui dire ensuite : Va-t'en. Je sais ce que je voulais savoir!

Quand la politique traînait autrefois une femme au supplice, pieds nus, la torche à la main, on ménageait du moins la femme dans la victime, et on laissait tomber les plis de sa robe sur ses talons. Punir une femme dans sa pudeur et l'attacher au Moniteur comme à un pilori, c'est un genre de supplice que l'histoire aurait dû toujours ignorer pour l'édification de la morale.

— Cependant, reprit-il, l'Europe proclame la France d'un commun accord la terre classique de l'égalité.

— Il y a telle erreur, écrivait Montesquieu, que l'opinion redit toujours, uniquement parce que quelqu'un l'a dite une première fois.

— Je passe condamnation sur l'égalité, car nous ne diférons après tout que sur la nuance. Mais concession pour concession, vous accorderez bien en retour, j'espère, que la dynastie de Juillet a donné au pays autant de liberté qu'il en pouvait porter.

— J'éprouve une sorte d'embarras à traiter avec vous cette question de liberté, car j'ai tant d'ambition sous ce rapport et vous tant de modestie, que nous pouvons diflicilement nous entendre sur le principe

et sur l'application. Mais comme je me fais un point d'honneur de l'esprit de justice, je confesse volontiers que la France a respiré la liberté sous le règne de Louis-Philippe, liberté mesurée, bien entendu, liberté relative, mais enfin, c'était toujours cela, et pour cette anticipation payée au dix-neuvième siècle, la famille d'Orléans a bien mérité de l'iiistoire. On avait, à vrai dire, en ce temps-là le droit de circuler, pourvu qu'on eût un passeport, de chasser pourvu qu'on eût un port d'armes, de voter pourvu qu'on justiûât de deux cents francs de contributions, de parler à la tribune pourvu qu'on possédât cent hectares au soleil, de fonder un journal pourvu qu'on versât d'avance cent mille francs de cautionnement au Trésor.

— Mais en revanche la presse complètement affranchie pouvait tout dire, tout contredire, sans avoir à compter avec une autre puissance qu'avec la puissance de l'opinion et une autre justice que la justice du jury.

— J'ai lu la charte dans le temps, et je sais que tout délit de la plume relevait du jury. Oui, maispourmieux garantir apparemment la liberté de l'écrivain, le pouvoir choisissait lui-même le jury, et il le choisissait de son propre aveu probe et honnête, traduisez, converti ou inféodé à la politique du ministère. Oui, mais, une apostille glissée au bas de la charte un certain mois de septembre défendait à tout citoyen français, sous

peine d'amende et de prison, de prononcer le mot de légitimité ou de république. On vit de nouveau les mots proscrits et livrés au bras séculier, comme aux temps de la sorcellerie. Deux opinions perdirent tout à coup leur nom du jour au lendemain par un miracle de la chambre des députés. La loi faisait une obligation à l'homme de l'hypocrisie, le forçait à mettre un masque sur sa figure pour sortir dans la rue et à répondre à quiconque lui demandait: Commentte nommestu? de la même façon que le héros d'Homère répondit : Je me nomme personne.

— Sans vouloir justifier ce coup de tète législatif, je vous prends vous même à témoin, connaissezvous une opinion, une doctrine, une folie même érigée en école, à laquelle la législation de septembre ail interdit le pain et le sel, le droit d'aller de venir, par la poste, de prêcher, de convertir sous forme de livre ou de brochure, de journal ou de revue en grand ou en petit format?

— Encore un coup, j'établis la balance de la liberté, sous le règne de Louis-Philippe; assurément la France avait alors la parole. J'en tiens compte au pouvoir; mais le pouvoir aussi perdait souvent patience ; et plus tard, un jour, dans le trouble d'une émotion publique il ajouta à la législation de septembre le principe posthume de la complicité indirecte. Or, si vous avez une idée de la passion politique, vous frémirez pour la

sécurité de l'écrivain. II n'y a pas en effet un publiciste que, de déduction en déduction, on ne pût accouplera un forçat. Un disciple forcené de Loyola prouvait l'autre jour avec une inexorable logique que Calvin avait dressé la première barricade de je ne sais plus quelle émeute, par la raison que le calvinisme avait engendré la philosophie, et que la philosophie avait engendré à son tour le socialisme. Si le précédent de la complicité indirecte avait existé du temps de Louvel, Benjamin Constant aurait pu accompagner l'assassin au supplice, en chemise rouge , un crêpe sur la figure. Chateaubriand n'avait-il pas écrit, en effet, que le poignard de Louvel avait pour manche une idée libérale? Mettez sur ce thème la broderie de Chateaubriand , vous aurez chez Benjamin Constant l'inspiration du crime et chez Louvel l'exécution.

— Vous oubliez que cette interprétation sévère de la loi répondait à la balle d'un assassin, que dis-je? d'un assassin, de dix, de vingt assassins qui tous venaient à tour de rôle, et comme à des relais sinistres marqués d'avance, décharger leur fusil sur la poitrine de la royauté.

— Si la monarchie de juillet, au bruit répété des détonations avait demandé une loi forgée comme la foudre pour intimider l'assassinat politique, quelle que soit l'opinion du siècle sur l'utilité du bourreau, je garderais pour mon compte le silence. Il y a telle ques-

tion qu'on ne doit ni prévoir ni traiter, car elle trouble trop profondément la conscience pour que la conscience lui donne jamais place dans aucune théorie. La philosophie a besoin de l'oublier en quelque sorte, comme la loi romaine avait oublié le parricide. Qu'un homme soit assez abandonné du sens moral pour ren trer un soir chez lui, pour prendre sa tête à deux mains, et que là, perdu dans les ténèbres de sa pensée, et que, dévoré par sa propre colère comme par une lèpre de l'esprit, il juge et il condamne à mort un autre homme, de son autorité privée, et qu'après avoir usurpé ainsi le droit de la société tout entière, le droit de Dieu, il charge froidement son pistolet, ou aiguise la lame de son couteau, et qu'ensuite il aille à pas muets, le long des murs, son habit boutonné sur sa poitrine et son crime caché sous son habit, mettre un peu de sang de plus sur une page d'histoire, et donner au scepticisme une occasion de plus de calomnier l'humanité, — ah ! celui-là, — nous le dirions avec dix mille voix si nous les avions, — commet le crime que la démocratie doit revomir et revomira toujours avec un frisson d'horreur.

Et pourquoi? \jR victoire d'aucune opinion, grâce à la Providence, ne peut sortir d'un coup de poignard. Le coup tourne toujours contre son intention et frappe la cause qu'il prétend servir. En assassinant le dernier Valois, un lio;ueur croit couronner la Ligue, et il couronne précisément le protestantisme. En immolant le prince d'Orange, l'Espagne croit anéantir la révolte

des Pays-Bas, et ce jour-là elle décide l'indépendance de la Hollande. En tuant Gustave dans un bal masqué, l'aristocratie suédoise croit ressaisir la liberté, et le lendemain elle retombe sous un despotisme mille fois plus terrible que le règne de Gustave. En renvoyant h la nuit l'agent provocateur de la guillotine, Charlotte Corday croit en finir avec la terreur, et derrière ses pas elle entraîne au supplice une interminable procession de victimes. Elle voulait sauver, elle perd le parti de la Gironde.

Une idée qui prend le couteau a sur les mains, comme la femme de Macbeth, une tache que tous les parfums d'Arabie ne sauraient effacer. Elle a porté un défi à la morale, et, pour sa punition, la morale la livre à l'impuissance. Mais aussi, moi, homme d'étude, homme de paix, qui professe pour premier culte le respect du sang humain, j'ai toujours ressenti une profonde tristesse à voir le gouvernement de Loui.s-l*hilippe, gouvernement modéré et libéral dans une certaine mesure, chercher toujours à impliquer la presse directement ou indirectement dans un crime d'assassinat, et arrêter Carrel, par exemple, le lendemain de l'attentat Fieschi. Quelle solidarité pouvait-il trouver entre un guet-apens et la pensée? Est-ce que la pensée n'a pas toujours protesté contre la théorie du poignard? Parce qu'un homme tue et essaye de tuer sous le masque d'une opinion, est-ce une raison pour en rejeter à cette opinion la responsabilité? Mais à ce compte, il n'y n pas une croyance, un parti, une

classe, une religion, qui échapperait à l'accusation de complicité, car l'histoire surprend tour à tour le couteau, le stylet, le poison, l'arquehuse, dans la main du prêtre, du noble, du courtisan, du jésuite, et sans remonter si haut dans le passé, avez-vous donc oublié que la Sainte-Alliance, réunie à Vienne, c'est-àdire la royauté en corps, avait voué une tète impériale à l'assassinat?

— Pouvez-vous sérieusement reprocher à la dynastie de Juillet le coup de ciseau de précaution donné à la robe de la Liberté pour l'empêcher de traîner dans le sang et dans le ruisseau? Vous l'avez vue traîner depuis, à la révolution de Février; alors parlait qui voulait, où il voulait, comme il voulait. La borne elle-même, la muraille, la pierre du coin, avait la parole, et la Liberté, le bonnet rouge sur l'oreille, la tète auvent, la ceinture auvent, a engendré la licence. Le sang a coulé sur le pavé : voudriez-vous recommencer l'épreuve?

— La liberté a engendré la licence! Défaites-vous de cette expression : la liberté n'engendre pas, puisque vous tenez à l'engendrement, n'a jamais engendré, n'engendrera jamais la licence, pas plus que l'eau n'engendre, n'a engendré, n'engendrera le feu, ou la pluie la sécheresse, ou le paradoxe la vérité. Le semblable engendre son semblable, jamais son contraire. Or, qu'est-ce que la liberté? C'est la reconnais-

sance par chacun du droit de chacun. J'ai le droit de posséder parce que je reconnais le même droit à mon voisin. Qu'est-ce, d'un autre côté, que la licence? c'est une violation du droit de quelqu'un par autrui, un fait de violence par conséquent, et non pas de liberté.

L'essence de la liberté est d'être la liberté partout. Elle ne peut exister pour celui-là, sans exister pour celui-ci également. Toutes les fois qu'il y a licence, c'est-à-dire oppression d'un parti par un autre, la liberté a cessé d'être la liberté. Elle a cédé sa place à son implacable adversaire, la tyrannie; car par elle-même et soussonnom elle ne peut jamais faillir. Faitesqu'elle passe tellement par la tradition et la pratique dans le sang et la chair de chacun, que personne n'ait la tentation de toucher au droit du voisin , et vous verrez que la liberté ne fera jamais acte de licence, comme vous dites, ou comme vous devriez dire d'oppression. La licence n'est donc autre chose qu'une liberté incomplète, une notion incomplète, si vous aimez mieux , une inexpérience de la liberté. Vous ne pouvez la combattre, la refouler qu'à la condition préci.«^ément d'étendre de plus en plus la liberté , d'en répandre de plus en plus la conscience et l'intelligence par l'application , par l'habitude ; qu'à la condition d'apprendre au peuple, par l'usage de son propre droit, à respecter le droit d'autrui et à voir constamment son intérêt lié d'une étroite solidarité avec l'intérêt commun. Mais , au lieu de faire l'éducation de la liberté par elle-même,

la seule éducation possible, on a pratiqué à son intention un nouveau système de gymnastique par l'absence de tout exercice. H y a telle mère qui ne veut pas que son Qls aille se baigner avant de savoir nager.

— Je croirais vraiment, à vous entendre, que vous professez, vous aussi, la théorie de la liberté illimitée; quant à moi, je le déclare en toute humilité, plus je vis, plus je pense, plus j'étudie la France, son caractère , son tempérament, son esprit, plus je crois à la nécessité de limiter la liberté, de la régler, de la circonscrire, comme Dieu lui-même a limilé, réglé, circonscrit la gravitation de l'astre à la pointe du compas, sur la ligne prévue, tracée, inflexible de l'ellipse.

— J'ai pu entendre passer dans l'air, à l'occasion, cette formule de liberté illimitée, véritable jeu d'esprit de mystificateurs émérites qui aiment à couper la queue de leur chien en politique, pour occuper l'oisiveté d'Athènes. Mais je laisse l'honneur de l'épi thète en toute propriété aux ergoteurs sur l'estrade, qui ont sfins doute quelque bonne raison de préférer l'originalité du mot à l'originalité de l'idée. J'admets avec vous la liberté limitée, entendons-nous, limitée par la liberté d'autrui. Mais la liberté réglée, mais la liberté restreinte, avec la meilleure volonté, échappe à mon intelligence. Je ne la comprends pas, ou je crains de la comprendre.

— Vous pourriez la comprendre en toute sécurité de conscience, car cette liberté-là voulue, désirée, poursuivie par la France depuis un siècle, est la liberté du bien à l'exclusion du mal, de la vertu à l'exclusion du vice, de la vérité à l'exclusion de l'erreur.

— Eh bien ! soit, j'accepte votre principe pour un instant. La liberté mutilée que vous appelez la liberté limitée, vaut mieux que la liberté entière, la liberté libre entin. Il suffit de la régler comme une horloge, pour la préserver de ses propres erreurs. Vous le croyez, tous le dites, et vous ne voyez pas alors que vous ne la réglez pas assez ! Il y a en ce moment en France deux espèces de médecins, le médecin allopathe et le médecin homœopathe. Ils ont l'un et l'autre deux systèmes opposés : là où l'homœopathie guérit, l'allopathie doit tuer, et vice versa. Chaque jour des hommes périssent dans leur lit de la main de l'un ou de l'autre système. Et vous ne recherchez pas le meurtrier, et vous ne réglez pas à l'inslant cette liberté de la médecine? Que dis-je? vous ne la réglez pas , vous donnez vous-même à l'erreur un brevet. Vous lui accordez le monopole d'envoyer le patient au cimetière. Vous contresignez de votre propre main ses poisons, mais vous portez par cela même la complicité de ce meurtre en masse à l'aide de pilules.

— Appeler la loi à saigner et à purger? J'aime assez l'épigramme pour la payer d'un sourire.

— Pourquoi non? Le parlement a bien proscrit au siècle dernier rémétique et la vaccine. Il croyait à la puissance de la règle et il a réglé. Je continue : Voilà une famille obligée de vivre à Paris. Le mari est peintre, homme de lettres, fonctionnaire, ou si vous voulez, aspirant a une fonction. Prolétaire en habit, il n'a d'autre revenu que son travail ou son salaire déguisé sous le nom de traitement. L'effroyable concurrence de luxe, qui n'est du haut en bas que l'émulation de la ruine, le contraint à exagérer ses dépenses. Il entassera dans son appartement des bronzes, des dorures, des chinoiseries, pour respirer délicieusement le parfum mourant des roses dans la porcelaine. Sa femme achètera des dentelles, des bijoux, des toilettes de rechange, car elle ne peut décemment reproduire la même robe dans plusieurs soirées. Cette famille donnera ou rendra des dîners, selon toute l'orthodoxie des services, avec l'argenterie, la verrerie obligatoires, les plats rares, les vins fins, les bouquets et les bougies ; et cependant ce mari, cette femme lancés, précipités bon gré mal gré dans cette existence de profusion, ont deux, trois, quatre enfants, qui n'attendent d'autre fortune que l'épargne de leurs parents. Leur revenu passe, jour par jour, en loyers, en bals, en meubles, en dîners, en modes, en plaisirs. Et vous ne prenez pas la défense de ces victimes prédestinées par ce luxe à la misère ; vous n'arl'ètez pas, par une loi, cette banqueroute immorale de la paternité h sa propre descendance ! Vous ne réglez

pas la liberté de conduite des père et mère dans leur maison !

— Je porte trop de respect à la loi pour l'envoyer à la cuisine et dans le cabinet de toilette de chaque

— Cependant Philippe le Bel avait édité une loi pour réglementer la bouche et la garde-robe du royaume. Réveillez cette ordonnance du tombeau pour notre salut. Réglez donc, puisque vous n'avez qu'à régler. Je poursuis: Les assemblées ontdécréléen soixante anssoixante mesures au moins pur punir toute espèce d'offense au premier fonctionnaire de l'Etat, directeur, consul, roi ou président. Je suis assez d'avis de respecter le pouvoir, surtout sous un régime de démocratie ; car le pouvoir est alors le peuple tout entier. Mais je préfère, je l'avoue, le respect libre au respect forcé. Je veux avoir au moins Icmérite de ma politesse. Et, voyez la contradiction ! il n'est pas permis d'insulter le gouvernement, il est permis d'insulter Dieu, aux yeux de votre légalité. L'outrage est puni, le blasphème est innocent. Est-ce que le nom d'un homme, si haut placé que vous lesupposez, serait plus sacré que le nom de Dieu, par hasard? Mais si vous laissez souiller le nom de Dieu sur la lèvre du passant, comment pouvez-vous mettre sur cette lèvre le serment? Mais s'il n'y a plus de serment, il n'y a plus de témoignage en justice. Mais si ce nom de Dieu qui

iiommelaplushauteidée que l'homme puisse concevoir, son espérance, sa grandeur, son immortalité, son âme tout entière, dans ses plus saints frémissements, dans ses plus grandes aspirations, si ce nom, dis-je, ce talisman céleste contre toutes les tentations, contre toutes les mauvaises pensées, peut être impunément traîné dans les ruisseaux et tourné en défi contre la Divinité, assurément, le rideau du temple va se déchirer une fois de plus et le soleil se voiler. Et vous ne prévenez pas cette éclipse du monde moral; et vous ne tirez pas de la poussière la législation du moyen âge? Et vous ne mettez pas les tenailles à la forge pour arracher la langue du blasphémateur?

— Rendons à César ce qui appartient à César , et à Dieu ce qui appartient à Dieu, et, comme commentaire de cette parole, je vous renvoie aux discours de Royer-Collard sur le sacrilège.

— Et cependant saint Louis punissait ce crime de la peine du feu ; il comprenait la règle autrement que vous, il a réglé la liberté de jurer. Encore un exemple. Vous avez pris îa religion pour devise ; vous la regardez comme la patronne delà société, et vous reconnaissez la liberté de conscience! Comment, voilà un homme, un ignorant, un impie, qui se damne à coup sûr, et qui damne avec lui sa famille, parce qu'il ne veut pas aller à la messe, au prêche, au confessionnal, parce qu'il n'entend pas, parce qu'il ne peut pas enten-

dre la parole de vérité, parcequ'il n'approche pas Dieu, parce qu'il ne reçoit pas une effusion de grâce dans un sacrement. Si cet homme pratiquait habituellement le sermon, le confessionnal, il serait peut-être, il serait sûrement touché. Et vous ne le forcez pas d'y aller? Vous proclamez, au contraire, la liberté de damnation. Il ira par ordre monter la i^arde pour le salut de son coffre, el pour le salut de son àme il n'ira pas faire une faction à l'église? Une voix du ciel appellera chaque dimanche du haut du clocher les tidèles à la prière, et quand l'àme de la cité monte vers Dieu en adoration, il pourra impunément railler Dieu au fond d'une taverne! Ah! les inquisiteurs, ces premiers régulateurs de la liberté, étaient mille fois plus charitables que vous pour l'incrédule. Ils l'emprisonnaient pour le soustraire à l'hérésie. Ils le torturaient pour l'arracher à Satan. Mais en échange du supplice ils lui donnaient le paradis. S'ils vous avaient connu, ils auraient souri de pitié. Ils vous auraient dit : Vous ne voulez pas reconnaître la liberté de l'erreur, et vous reconnaissez la liberté de l'enfer?

— Dieu sans doute a voulu abandonner au pécheur la liberté de pécher pour laisser à l'élu le mérite de gagner le paradis.

— Je n'ai pas fini. Vous poursuivez impitoyablement une chanson. La cour d'assises a condamné un jour Béranger pour avoir ravi, c'est le réquisitoire qui

le disait, à la jeune fille sa pudeur, à V épouse sa chaslcté, au chrétien sa foi , au soldat sa fidélité , ait pauvre sa consolation. Et vous, qui ne voudriez pas laisser circuler aujourd'hui un couplet contre la pudeur, vous laissez la prostitution vendre publiquement ses poisons ! Vous laissez rôder autour des bornes, non-seulement la débauche, mais encore la provocation à la débauche ! Vous savez que le pavé de Paris est semé de chausses-trappes où nécessairement la jeunesse doit tomber. Et vous ne fermez pas le cloaque où l'enfant, à peine échappé au baiser de sa mère, va flétrir la fleur de son cœur. Et vous n'éloignez pas des regards de la jeune fille ces hontes des temps, j'allais dire ces injures personnelles à la vertu! Non, vous êtes plus humain pour le vice décidément rebelle à la pénalité. Vous le patentez, — appelez- vous encore cela régler? — La jeune fille dépravée à prix d'argent déprave à son tour le jeune homme par monopole. En vérité, je ne comprends pas à votre point de vue votre indulgence.Vous avez détruit la liberté de l'erreur, veuillez détruire aussi la liberté... comment dirai-je?... d'immoralité. Réglez. Il y a là matière à régler. Le roi le plus chrétien de tout le christianisme faisait fouetter en place publique toute jeune fille surprise avec un jeune homme. Ressuscitez ce fouet tombé de la main de saint Louis, et après cela, sauvez-vous le premier. Mais non, vous laissez le vice libre circuler librement sur le pavé.

— Le vice libre! que dites-vous? Il y a l'homme libre à côté du vice, pour avoir la gloire du choix de la vertu.

— Retenez cette parole, je vous prie, car elle jusliûe précisément la doctrine de la liberté. J'achève.

La philosophie, à entendre le parti clérical, a perverti notre génération; vous la condamnez au silence, je suppose; on ne lira plus aucun livre suspect d'incrédulité imprimé au dix-neuvième siècle, mais on lira Pascal, mais on lira Llorente, mais on lira Voltaire, mais on lira Gibbon, mais on lira Rousseau, mais on lira l'histoire. Vous réglez la liberté d imprimerie, réglez plutôt la liberté de lecture. Brûlez les livres, brûlez-les sans pitié, pour peu qu'ils exhalent un parfum d'hérésie; et quand vous aurez anéanti sur votre sol jusqu'au dernier vestige de l'humanité passée, équipez une flotte et une armée, allez imposer aux autres peuples les mêmes autodafés de la pensée, à tous les temps, sous tous les soleils. Car si une seule nation, l'Angleterre, par hasard, gardait ses bibliothèques , et par le développement toujours croissant des intellitrences, étalait aux yeux de l'Europe le scandale de ses prospérités, cet exemple factieux, planant éternellement à votre horizon, serait un livre, un apôtre mille fois plus terrible pour vous, mille fois plus désastreux pour votre politique que tous les autres livres et que tous les autres apôtres.

Mais comme cette suppression universelle du ixénie humain jusqu'au dernier exemplaire ne suffirait pas à votre sécurité, attendu que l'àme de chacun de nous est une bibliothèque vivante où toutes les idées des siècles antérieurs sont accumulées, vous devrez encore séquestrer, dans les profondes catacombes d'une nouvelle inquisition, toutes les classes lettrées qui ont eu, dans le temps, quelque intimité impudique avec la science et la philosophie. Vous devrez éteindre jusqu'à la dernière étincelle des connaissances égarées, oubliées dans un cerveau, et alors vous aurez peut-être réalisé, sur l'homme hébété et restitué au règne animal, cette paix éternelle que Leibnilz voulait inscrire seulement sur la porte d'un cimetière. Vous aurez réglé l'homme, c'est-à-dire vous l'aurez refait, et au lieu du privilégié de la création, couronné de son intelligence, vous aurez un automate, un je ne sais quoi, comme cette curiosité d'histoire naturelle à face humaine, que les jésuites avaient produite au Paraguay à force de règlements et de coups de fouet. Vous voyez donc que vous avez encore quelques milliers de lois à fabriquer pour sauver la société.

— Vous surfaites ma pensée, dit-il, pour Ja réduire à l'absurde. Vous aviez cependant le droit de vous dispenser de cet artifice de discussion. Mais sortons de la théorie pour entrer dans l'expérience. Sur quel sol inconnu, à quel soleil privilégié avez-vous jamais vu resplendir cette liberté luxuriante, dont vous poursuivez du regard le voluptueux mirage?

— Probablement en Angleterre. Voyez sur cette blanche falaise, à un jet de vapeur de la frontière, cette blonde femme, couronnée de l'algue du Nord et du lotus de l'Inde, plonger son long regard bleu dans l'espace, comme si elle embrassait le monde de la pensée. C'est la liberté anglaise, la majesté au repos, le front illuminé de toutes les idées à la fois, comme d'une guirlande d'étoiles, la main sur la ceinture, le pied sur un canon. Lèvent souffle autour d'elle, le

flot hurle, mais immobile et sereine, elle sourit à l'écume et à la tempête. Par son génie inspiré de la liberté, cette inspiration de l'inspiration, cette sibylle divine de la destinée, elle a mis la nature à ses ordres et les mers dans sa dépendance. Ah ! de toutes les fêtes que l'homme peut donner à Dieu, la plus belle assurément est la vue d'un peuple libre, et lorsque Dieu veut encore avoir l'orgueil de son œuvre, c'est sur ce peuple béni entre tous, que du haut des mondes, il arrête un instant son regard.

— Et vous aussi, homme habitué, homme obligé du moins par métier, à faire en politique la part de la race et de l'histoire, vous pouvez tirer un argument pour la liberté, de l'exemple de l'Angleterre. Mais un abîme plus profond que le détroit de la Manche sépare la race saxonne de notre race gauloise, sa tradition nationale de notre tradition. C'est de fondation, c'est par nature, par une loi du sang en quelque sorte que la race saxonne opiniâtre, réfléchie, religieuse, aime, pratique, défend la liberté. L'Anglais naît avec la liberté, la liberté fait pnrtie de son àme, de sa fibre, de son hygiène. Il vit libre par la même raison, de la même façon, avec la même aisance qu'il marche, qu'il parle, qu'il respire. Le monde viendrait tout à coup, par un cataclysme moral, à perdre le sens de l'imprimerie, de l'écriture, de la mémoire, qu'à défaut de charte écrite désormais évanouie, disparue, oubliée, chaque citoyen anglais en reproduirait un exemplaire

vivant, dans chaque molécule de son corps, dans chaque gouUe de son sang, dans chaque battement de son artère. Mais quel jour la race gauloise éventée, mobile, vaniteuse, servile par vanité, encore primitive sous la dentelle et le drap d'Elbeut", par sa passion immodérée de la parade et de la verroterie, a-t-elle jamais pris la liberté au sérieux, comme la première ambition et la première gloire d'une nation? Une année elle parait l'aimer, elle l'aime peut-être véritablement, tant elle porte loin le caprice, — une comète sans doute passe en ce moment-là sur sa tète — et à l'inspiration de cette curiosité d'indépendance, elle combat, elle meurt pour cette part sacrée de Dieu sur la terre, car elle sait encore mieux mourir que vivre, et l'année suivante elle rit d'elle-même, elle rit de son idole, elle passe ensuite du rire à la frayeur, elle a peur de son œuvre, et ne retrouve quelque confiance à sa destinée qu'en entendant le bruit de sa chaîne sur le pavé. Elle prend ainsi, abandonne, reprend çt rejette la liberté, comme une mode de fanlaisie. On dirait qu'elle a deux esprits en elle, condamnés éternellement à lutter. Voyez ces deux colonnes d'airain aux deux pôles de la capitale, l'une porte au sommet le génie de la liberté , l'autre le génie de l'épée ; quand la nuit descend sur Paris, que peut dire un fantôme à l'autre par-dessus la cité? Hélas ! l'heure au pied léger frappe en cadence, de clocher en clocher le timbre de l'horloge, et fuit dans l'espace. La nuit garde le secret de la

Providence.

— J'ai cité l'exemple de l'Angleterre à la gloire de la liberté, et vous avez répondu que les Anglais étaient les Anglais, et par la même occasion que les Français étaient les Français. L'objection parait plausible au premier abord, et cependant l'histoire la déclare fausse de toute fausseté ; elle démontre à chaque page jusqu'à satiété d'évidence qu'il n'y a en fait de liberté, ni Français ni Anglais; que sous ce rapport les Anglais ont été avant nous des Français, car ils ont passé exactement par les mêmes épreuves que nous, par les mêmes victoires, par les mêmes défaites, par les mêmes faiblesses, par les mêmes illusions, par les mêmes prostrations, par les mêmes impatiences, par les mêmes hontes, par les mêmes colères, par les mêmes inconséquences, par les mêmes variations et les mêmes bourrasques d'opinion.

Prenez l'histoire de la révolution là-bas et l'histoire de la révolution ici, vous verrez qu'il n'y a pas l'épaisseur de la main entre nous et nos voisins, car l'Angleterre a été couramment, dans une vie d'homme, tour à tour royaliste, républicaine, repentie, jacobite, libérale, absolutiste, révolutionnaire, constitutionnelle enfin, pour fermer le cercle de ses épreuves. Aujourd'hui, sur le caprice de l'idée régnante, elle nommait un parlement tory, le lendemain elle nommait un parlement radical; ensuite elle revenait à un parlement royaliste pour repasser avec la même promptitude à un parlement puritain. Hier elle envoyait l'Eglise épiscopale à la potence; demain elle autorisera

l'Eglise presbytérienne à savourer sur l'échafaud la volupté funèbre du martyre. Vive le roi ! vive le peuple ! vive le Covenant ! vive Monck ! vive Russell 1 vive le pape! à bas le pape! voilà le cri de passage sans cesse apporté, emporté dans l'air à chaque nouveau coup de vent qui venait à souffler sur le pays. Il y avait assurément dans celte perpétuelle variante d'un peuple condamné, à n'en plus douter, à vouloir par soubresauts tout ce qu'il voulait, la veille ceci et lejour suivant le contraire, oui, il y avait là, en apparence du moins, la condition voulue pour désespérer à jamais de la liberté. Et cependant, malgré ses chutes et ses erreurs, ses contradictions et ses repentirs, ses marches et ses contre marches, ses fatigues et ses haltes, la liberté faisait toujours son chemin en Angleterre et entrait continuellement dans les mœurs, dans les lois, dans les faits, dans les instincts. Ses ennemis, à leur insu, la servaient autant que ses amis; ses revers autant que ses succès. La liberté peut dormir, oui, sans doute, mais pour retrouver ensuite plus de force au réveil. Puisque vous m'avez entraîné sur ce terrain, laissez-moi au moins une fois décharger ma conscience. Quelle place faites-vous donc à votre patrie dans votre pensée pour l'humilier ainsi devant l'Angleterre? Si quelqu'un venait dire à la France : Laisse la littérature à l'Angleterre, elle a plus de génie que toi ; laisselui la gloire, elle a plus de courage; laisse-lui l'industrie, elle a plus d'invention, laisse-lui le commerce, elle a plus d'habileté ; vous sentiriez une colère palrio-

tique VOUS monter au visage, et vous réclameriez avec indignation contre cette insulte au pays, Vous répondriez, j'en ai d'avance la certitude : Est-ce donc que la Providence a pétri l'Anglais d'un autre limon que le Français, l'a fait homme à un titre de plus que Descarles, Pascal, Turenue, Colbert? et lorsqu'une voix de malheur crie dans le vent : Laisse la liberté à la nation assez vertueuse pour la porter, vous, homme de notre sol, réchauffé au rayon de notre soleil, vous mêlez votre parole à cette malédiction contre la patrie. Mais excommunier la France de la liberté par un arrêt de nature, c'est la frapper d'indignité, c'est lui signifier qu'elle n'a pas, qu'elle n'aura jamais, par une sorte de maladie physique, la première vertu, la fierté d'elle-même, le sentiment de son droit, le sentiment du droit d'autrui. Ah ! si vous le croyez, si vous tombez assez bas à vos propres yeux pour le croire, taisezvous, par pitié, ne fut-ce que pour nous permettre, à nous, à quelques-uns, la tentation de remonter de la race nèc:re à la race blanche, de la race servile à la race souveraine. Un misanthrope nous appela un jour peuple valet. J'ai assez d'orgueil national, je l'avoue, pour repousser l'outrage, et je connais plus d'un homme autour de moi pour faire cortège à mon opinion.

— Mon ami, dit-il avec un sourire empreint d'amertume, je voudrais pouvoir partager votre lyrisme de conviction. Mais à quel dogme maintenant croire

en politique, à quel autel porter son offrande. Tous les partis ont successivement défilé au pouvoir, et tous, du jour au lendemain, ont menti à leur programme. I.a république, en Suisse, envoie sa jeunesse monter la garde à la porte du despotisme. La république, en Amérique, prêche la théorie de l'esclavage à la pointe du revolver. Cette génération est une génération vouée; l'histoire passe sur elle sans la compter. Oii est la foi? où est l'enthousiasme? Je ne vois de toute part que doute, contradiction, lassitude; le jour baisse, la nuit tombe, rentrons et fermons la porte.

— Il y a, J6 le sais, dans la vie d'un peuple des heures troublées où les âmes chancelantes flottent incessamment d'une opinion à l'autre, sans pouvoir trouver en elles une croyance pour les conduire en chemin . Cette prostration d'idées est assu rément la pi us douloureuse épreuve qu'un caprice d'histoire puisse intliger aux hommes fermes, restés debout dans leurs principes. Le désordre, cette anarchie du fait, est sans doute déplorable, mais le doute, cette anarchie de la pensée, est peut-être plus déplorable encore. Car la croyance est la vie intime d'une nation. Une nation vit en croyant. Pour agir, elle doit vouloir, et pour vouloir, savoir ce qu'elle veut, aujourd'hui comme demain. Le jour où elle vient à douter d'elle-même et de sa destinée, elle abdique, elle repasse, si elle est la première au soleil, de l'avant-garde à l'a rri ère-garde de la civilisation.

— Je cherche autour de moi ce que vous appelez une croyance, c'est-à-dire une vie entière mise au service d'une idée. Je ne vois qu'un sauve qui peut général de l'opinion. Chacun vit replié sur lui-même, travaille, fait fortune, élève sa famille, oublie pour être oubhé, détourne son regard du ciel, joue à la baisse, joue à la hausse, et remet au hasard le soin de démêler l'écheveau que le hasard a brouillé. Prêtez l'oreille au vent, qu'entendez-vous? pas même le mot prononcé à voix basse de tout ce que vous pouvez aimer.

— Lorsque Harrison marchait au supplice une voix de la foule lui cria ironiquement :Oii donc est la bonne vieille cause? Là, répondit l'apôtre de la liberté, et il mit la main sur son cœur. Sans avoir précisément aujourd'hui à marcher à l'échafaud, les hommes de conviction ont cependant assez traversé d'épreuves, assez connu les sévérités des circonstances pour avoir aussi le droit de mettre la main sur leur cœur avec quelque fierté et de dire à la foule : l.a bonne vieille cause est là, et quoi qu'il arrive, nous en serons toujours les témoins.

— Mais quelle est cette bonne vieille cause? dites-lamoi, je vous prie; montrez-la-moi, que je la redise de mon côté, que je la crie dans l'espace, avec vous, près de vous, comme ces voyageurs battus de vents contraires qui s'appellent entre eux pour marcher de conserve dans la nuit d'orage.

— La question est inflnie ; mais puisque vous me demandez un examen général de conscience, je vais vous repondre en toute franchisse, et d'abord je crois fermement que tous les hommes sans exception , une fois arrivés à l'àiïe viril et au développement de leur intelligence, sont tenus, sous peine de manquer à euxmêmes et à leurs concitoyens, d'avoir une opinion et de prendre parti. Plus de tièdes , plus d'indifférents, ni de raisons d'égoïsme, ni d'excuses d'incompétence , les peuples périssent par de pareilles défaillances, de pareilles syncopes d'idées.

— L'esprit de scepticisme aurait le droit de vous répondre après tant d'apostasies et d'impuissances de toutes les doctrines successivement mises à l'épreuve, et mortes à l'œuvre : Que m'importe désormais la forme ou l'attelage de l'État? tienne le fouet et choisisse la route qui voudra, l'Etat roulera bien sans le secours de mon bourdonnement.

— Que m'importe, dis-tu? tu me fais pitié, lui répondrais-je à mon tour ; autant vaudrait dire que m'importe le bien ou le mal, le juste ou l'injuste? Tu dois ton sang à ton pays, c'est la loi, et quand il te le demande, tu n'auras pas la curiosité de savoir pour quelle idée digne de toi tu vas le répandre?

— Mais pour avoir l'obligation morale de confesser une opinion, chaque intelligence devrait avoir

en eîle, autour d'elle, un critérium de vérité. L'erreur n'est pas une obligation . La vérité seule en est une pour la conscience. Or où est la vérité aujourd'hui en politique? Qui peut prétendre sans forfanterie la tenir sous son chapeau ? Celui-là , s'il a pied sur la terre quelque part fait concurrence à i'infaillibihté.

— Parce que la vérité en politique, comme en philosophie, ne saurait exister dans toute sa plénitude sous aucun front vivant, est-ce à dire pour cela qu'elle n'existe pas, ici, là, partout, comme l'essence, la vie même de la société? Elle existe, au contraire, et seule elle existe d'une existence permanente au-dessus de toute vicissitude. Et si nous n'avons pas, nous autres raisons finies et progressives, l'obligation de la trouver complètement, nous avons du moins la consigne rigoureuse de la chercher de plus en plus dans la mesure de nos progrès. Mettre de notre côté toutes les chances de vérité, voilà notre devoir, parce que ces chances sont toujours à notre portée. Dieu lui-même ne nous demandera pas plus au jour du jugement dernier. Et, en effet, la bonne volonté est la première vertu de l'inteUigence.

— Mais comment entrer en arrangement avec la vérité dans l'ordre politique et mettre les présomptions de son côté ?

— Eh! mon Dieu, par une recette bien simple à

l'usage du sage comme de l'ignorant, du fort comme du faible, en écoutant religieusement en soi, autour de soi les nombreuses voix de certitude ; car ces voix parlent à toute heure pour qui veut ou qui sait les entendre ; car, si nous marchions dans la vie comme dans un désert uniquement livrés à nous-mêmes, et enveloppés de toute part de silence, quelle raison aurions-nous de nous déterminer pour ou contre telle ou telle autre idée?

Nous avons d'abord à interroger la voix du Temps, cette volonté, en détail, de Dieu sur la terre, et nous demander dans quel ordre de doctrine il a mis sa force, quelle chose il élève, quelle chose il abaisse, non pas accidentellement, non pas à un quart d'heure donné, mais de longue main, avec une préméditation soutenue. Et lorsque nous avons trouvé cette idée, celte chose qu'il va sans cesse traînant après lui et sans cesse développant sur le monde, tandis que le destin passe insensiblement sa main tranquille sur le reste et l'efface du livre de la vie, nous pouvons affirmer hardiment que là est la vérité ; Cctr autrement le Temps ferait en vain ce qu'il fait, et l'humanité marcherait à l'aventure, méthodiquement en quelque sorte, par un caprice constant, sans avoir de loi, ni de sens, ni de but, ni de destinée.

Nous avons ensuite à interroger la voix de l'équité. Connaissez-vous dans le monde une religion politique non-seulement à l'état d'attente, mais encore à létat d'expérience, qui dise indistinctement à tous les hom-

mes d'une même patrie : Venez à moi le cœur haut et en toute confiance, je ne fais pas d'un peuple deux peuples séparés par je ne sais quelle frontière mystique, un peuple de privilégiés et un peuple d'humiliés? Loin de là ; dans mon hospitalité magnanime je mets également la nappe pour les uns et pour les autres, et je les appelle également au festin, c'est-à-dire au droit de cité, à l'instruction, c'est-à-dire à la dignité. Si vous connaissez une semblable doctrine, allez à sa rencontre des palmes à la main, car elle conclut au droit commun, car elle porte le signe de la vérité, car elle en a l'immense ampleur. L'erreur rétrécit et divise, la vérité, au contraire, élargit et réunit. L'erreur c'est toi et moi, la vérité ce n'est ni toi ni moi, c'est chacun, c'est tout homme que porte le sol sacré sous la voiite de la patrie.

Nous avons à interroger la voix du cœur : or, cette voix intérieure nous répond que, si nous devons travailler par devoir de nature au perfectionnement de l'humanité, ce n'est certes pas pour rendre plus puissants les puissants, ou plus heureux les heureux, ni creuser encore plus l'abîme, ni ouvrir encore plus l'intervalle entre les élus, les favorisés de la civilisation, et les pauvres ou les opprimés. Le cœur vole de luimême là où est la souffrance; et il n'a que pour elle de larges palpitations. Mettre son âme au service de la puissance, c'est au plus faire acte de serviteur; la mettre au service de l'humanité, c'est faire acte d'apôtre. La différence du nom dit toute la différence de l'ar-

— snj

tion. Le titre d'apôtre est ici-bas le premier titre d'honneur. Le salaire récompense le serviteur du pouvoir ; mais la gloire seule, cette page de l'Eternité, peut acquitter dignement l'apostolat divin d'une idée de rédemption ou de justice.

Nous avons enfin à écouter la voix de l'admiration. Car, qu'est-ce que l'admiration sinon l'apothéose do la vérité? Quand donc nous voyons une opinion politique, par la seule force de son principe, élever tout à coup les âmes au-dessus d'elles-mêmes, multiplier en elles les forces du génie, les témérités saintes du dévouement, les ambitions de vertu, les grands hommes, les héros, et partout la multitude frémir d'enthousiasme, passer d'un bond par-dessus l'humanité, prendre le premier rang dans l'histoire, oh! alors, nous pouvons fermer la page des préliminaires, et croire, à la vue de toute cette gloire, de toute cette puissance d'enthousiasme, répandues à flots par cette opinion, que cette opinion est la plus haute expression de l'ème, puisquelle la transporte au sommet de son plus magnifique panthéon.

Quelle est donc cette opinion, cette idée, cette cause, la bonne vieille cause, qui a pour elle toutes les probabilités, toutes les approbations du temps, du sentiment et de la justice? Cette idée, vous l'avez déjà nommée, et vous ne l'auriez pas nommée qu'elle se nomme d'elle-même, c'estla révolution, c'est 89, c'est la démocratie, puissance une, unique, universelle, immuable et progressive à la fois, deplusenplus instruite.

de plus en plus éclairée, de plus en plus expérimentée, de plus en plus morale, de plus en plus fortifiée des diverses forces et des nouvelles classes du travail ; pensant, voulant, agissant par toutes les têtes, par toutes les mains, attirant toutes lesaptitudes, absorbant toutes les idées, harmonisant toutes les volontés, combinant tous les âees, saççe comme la vieillesse, 2;énéreuse comme la jeunesse, pondérant l'industrie par le commerce, le commerce par l'agriculture, l'agriculture par la profession libérale, la profession libérale par la littérature, retenant tous ces rapports divers dans les liens souples de la liberté et retenue par ces rapports à son tour, métaux compensateurs destinés à régler le mouvement de l'horloge.

C'est la liberté, cette partie divine de l'homme, cette huile sainte qui l'a sacré roi de la terre, l'àme humaine dans sa plus haute prérogative, la preuve de son immortalité. L'homme est grand parce qu'il est libre ; ôtez-lui la liberté, vous lui ôtez toute grandeur. Tl n'y a pas, en effet, une bonne action, une gloire, un dévouement, un travail, une découverte, une affection, une joie de l'esprit, qui ne soit une inspiration de la liberté, une victoire, gagnée par la liberté, de la science sur la matière, de la vérité sur l'erreur. La main qui brise une liberté brise dans l'homme une vertu. Voilà pourquoi toute âme honnête a toujours aimé la liberté. C'est à cet amour que nous pouvons juger la trempe d'un esprit. Pour prêcher la servitude, il faut porter en soi quelque vice

secret. On est toujours tenté de demander à celui-là : Combien gagnes-tu à ce métier?

C'est l'égalité qui est pour nous la souveraine justice, et en cela nous avons du moins sur les hommes de la monarchie l'avantage de la générosité. Lorsqu'ils régnaient, ils régnaient seuls, sans nous admettre au partage, et nous, au grand jour de notre revendication, nous n'avons pas songé à leur rendre l'injustice qu'ils nous avaient si longtemps infligée. Nous leur avons fait la même place qu'à nous dans la démocratie ; nous leur avons donné le même droit, le même dividende de souveraineté; nous avons rompu avec eux le pain de notre gloire, sans souvenir de l'injure passée. Ils ont tout ce que nous avons, pesé au même poids dans la même balance. Si cette part ne leur suffit pas, que leur faut-il donc de plus? Estce notre abdication, par hasard? Ils compteraient un peu trop en ce cas sur notre candeur. Nous connaissons maintenant le prix de notre émancipation. Elle nous a assez coûté. S'ils attendent 'de nous un suicide, je les avertis charitablement d'avance, ils attendront longtemps.

C'est la pensée, non-seulement pour la pensée ellemême, mais encore pour la richesse, pour la prospérité de la nation ; la pensée, je l'ai déjà dit, est la force motrice de toutes les activités. Lorsque Ihomme est frappé à la tête, le bras tombe foudroyé de la même paralysie. Voyez l'Espagne du quinzième siècle; elle était intelligente à la fois et riche d'industrie : l'inqui-

sition est venue, qui lui a dit : Tu ne penseras plus. L'Espagne n'a plus pensé en effet. Et maintenant, regardez à ses pieds : le sol, brûlé comme par la malédiction du ciel, est partout frappé de stérilité. Eh! mon Dieu! ayons donc une fois l'orgueil de notre patrie. Pourquoi donc la France est-elle grande à l'horizon des peuples et saluée souvent par eux comme la première nation? Est-ce pour son armée? la Russie l'égale; pour son étendue? la Turquie la dépasse; pour sa marine? l'Amérique la devance; pour son commerce? 1 Angleterre l'écrase. Non, c'est pour son génie, c'est pour l'ordre d'idées qu'elle a semées dans le monde, c'est pour son culte de la liberté qui lui fait partout, de tout homme libéral, n'importe le lieu ou le climat, un concitoyen de sympathie.

C'est enfin la loi, la grande loi de l'histoire, au plus sublime moment de son défilé, qui marche de toute l'impulsion des siècles et de toute la vitesse des progrès acquis, qui entre majestueusement dans l'espace comme un monde nouveau, qui envahit tour à tour chaquepeuple,sèmele passé au vent, brise l'obstacle -* essayez donc de lui résister— relève le faible, sacre tout homme né de la femme , le marque au front du signe du droit, pèse chacun au poids de son mérite, allume dans le cœur de l'homme je ne sais quelle électricité et je ne sais quelle prodigieuse tentation de grandeur et de dévouement, qui dégage du fond du peuple tout un génie inconnu dans tout ordre de pensée, qui enfante l'enthousiasme, l'héroïsme et jette en lettres d'or

sur l'histoire d'une nation tous les noms d'hommes d'une taille à part dans l'humanité, de soldats, d'orateurs, d'écrivains, de martyrs, dont nous baisons encore avec respect les traces sur la poussière.

De quelle splendeur le puissant destin du monde en les touchant au jour de leur oeuvre les a-t-il donc vêtus à jamais, puisque rien qu'à remuer en nous leur souvenir, et à sentir que nous tenons à eux par l'héritage de leur foi, nous nous sentons grandis à notre propre regard. Nous avons eu dans la vie nos bonnes et nos mauvaises journées, nous avons connu les duplicités des uns, les trahisons des autres , les défaillances de plusieurs, les sueurs froides des justes et les crises douloureuses sur les pentes de leur Golgotha, mais toutes les fois que nous songeons à la révolution, à ce que nos pères ont fait, à ce qu'ils nous ont laissé à faire, à leur immortelle phalange penchée en ce moment sur nous du haut de l'éternité , nous vivons de deux vies, nous respirons à pleine poitrine, nous montons à perte de vue, nous touchons de la main le ciel des nôtres, et il nous semble que nous en rapportons parfois une de leurs pensées, la moindre, elle suflît, comme un talisman , contre toute atteinte désormais de la destinée.

— Ainsi , reprit-il , la France date uniquement de la Révolution?

— Uniquement. Avant la Constituante il y avait sans doute sur la carte une place qui portait le nom de France. Mais dans cette France-là, il y avait deux peuples, l'un conquis, l'autre conquérant, l'un surchargé, l'autre déchargé du poids de l'impôt. Ce n'était pas une nation, car une nation est une seule el même famille, née du même droit, unie du même esprit, soumise à une même loi, appelée au bénéfice du même héritage. Nous avoQS dû vaincre le privilège obstiné à l'iniquité pour faire place à la véritable nation. Nous l'avons vaincu toutes les fois qu'il a relevé la tète, nous le vaincrons toujours.

— Mais vous-même n'avez vous pas été vaincu à votre tour? pourrais-je vous répondre.

Le fait est possible, mais pas par vous du moins ou vos amis de la légitimité, vous avez pu vous glisser parmi les vainqueurs pour faire nombre au Te Deum après la victoire. Mais le jour de notre défaite vous marchiez masqués derrière un allié. Revenez sous votre nom, et vous verrez.

— Mais loin de constituer l'unité du peuple français, la Révolution l'a brisée au contraire.

— Qu'entendez-vous par l'unité?

— La solidarité du passé avec le présent.

— Je prends votre définition à forfait pour une minute. Puisque la Révolution, à vous entendre, a rompu le fil de l'histoire, je consens à repasser avec vous de l'autre côté de la Constituante, pour vérifier votre théorie. Le miracle est accompli, le passé est ressuscité, la France est retombée à la monarchie; son territoire est divisé comme autrefois en généralités, en élections , en ofûcialités, en bailliages, en sénéchaussées, en paroisses ; telle province est pays d'état, telle autre est abonnée à l'impôt , telle autre rachetable du service, telle autre îaillable et corvéable à merci. Il y a autant de législations que de clochers ; ici le droit romain, là le droit coutumier, plus loin le droit seigneurial, ailleurs le droit canon. Le svstème des poids et mesures, trouvé dans la tour de Babel,

reproduit cette bigarrure infime de législations, toujours, bien entendu, pour le plus grand honneur de l'unité. La nation comporte trois classes distinctes, séparées par d'infranchissables frontières : la noblesse, l'église et la roture. La noblesse a repris son droit d'aînesse, son droit de main morte, son droit de chasse, son droit de dîme, son droit de justice , de fouage, de bouade, de vinade, de four banal; elle domine, elle commande, elle administre, elle règne partout l'épée au côté, dans la marine, dans l'armée , dans l'intendance , dans la diplomatie. Le clergé a remis la main sur le registre de l'état civil. Le couvent, rebâti à neuf, possède encore un tiers du royaume. Le pavé de chaque rue est de nouveau émaillé de moines de toutes les couleurs, de capucins, de jacobins, de carmes chaux, de carmes deschaux. Le tiers état labouré, fabrique, travaille, échange , produit toute la richesse , porte toute la charge du pays, vit et passe dans l'ombre sans pouvoir jamais atteindre à aucune gloire ni à aucune fonction.

Après la restauration complète de cette société de pièce et de morceaux, toujours par amour de l'unité, la royauté rentre au palais de Versailles. Elle trône comme par le passé, au milieu d'une pléiade de bâtards et de mendiants en manchettes, entre son confesseur et sa maîtresse. La favorite du jour laisse tomber le bout de son éventail sur le front d'un courtisan, et ce courtisan improvisé ministre d'un sourire, au fond d'un boudoir, ordonne, décrète, dirige la finance,

adiète huit milHons le chapeau de cardinal en pleine banqueroute, ruine la France, dilapide la fortune publique, et, protégé nuit et jour par le pouvoir régnant de la ruelle, délie, la tète haute, le murmure de l'opinion. Que voulez-vous? la censure est rétablie, la Bastille est reconstruite, la lettre de cachet rééditée, la boucherie de laTournelle réinstallée au Châtelet, la torture restituée à la législation. Assurément voilà, de la première à la dernière virgule, le présent entièrement conforme au passé.

Croyez-vous, par hasard, avoir atteint l'unité selon le protocole de votre définition? Mais ce passé d'hier, maintenant restauré, avait lui-même un autre passé injustement abrogé aussi, qui réclame du même droit son tour de réhabilitation. Ignorez-vous que, pour le véritable orthodoxe de légitimité, pour le comte de Montlosier, par exemple, la monarchie de Louis XIV est une banqueroute au passé, une intidélité, une révolution, une usurpation, une, tradition déflorée grosse d'une apocalypse. Si Robespierre, en définitive, a guillotiné la noblesse, n'est-ce pas parce que la royauté lui avait amené la victime désarmée et garrottée d'avance au pied de l'échafaud? Et si la royauté a porté aussi la tête sur le billot, n'est-ce pas pour avoir anéanti dans la noblesse sa première défense?

Vous allez donc enjamber la monarchie du dixseptième siècle pour chercher au fond du moyen âge l'unité de votre Ibnnukiire. Le miracle est encore

accompli. La France féodale est sortie du tombeau. La noblesse est de nouveau campée sur chaque pic de rocher et à chaque défilé de montagne. La bourgeoisie est retirée de la ville et réintégrée sur la glèbe à l'état de servage. Tout est lande ou donjon, baron ou vassal. La Bretagne appartient au duc de Bretagne, la Bourgogne au duc de Bourgogne, le Languedoc au comte de Toulouse, et l'Aquitaine au roi d'Angleterre , et toujours dans une intention d'unité. Partout [on guerroie, partout on incendie, partout on pille, partout on tue pour un mot, pour un dogme, sur un simple geste du suzerain. La royauté de France, moitié élective, moitié héréditaire, ou plutôt entièrement élective, emprisonnée dans un cercle de grands vassaux, jette de temps à autre un regard inquiet sur la tour de Mont- Ihéry, dernière étape de son royaume sur le chemin d'Orléans. Le lettré parle latin, le peuple parle patois, le juif porte la rouelle, le code brûle le sorcier, le juge proscrit le prêt à intérêt, le sorcier court la campagne, le pape donne, prend, retire, transmet à volonté le pouvoir. Entin, la peste, la famine, la lèpre, le mal des ardents, la danse de Saint-Gui, la jacquerie, la bohème, la bande sans cesse errante de routiers, de maheutres, frappent sans cesse à coups redoublés la population et la jettent par tombereaux au cimetière. La vie humaine est une longue torture, et la terre de France une contrefaçon de l'enfer. Assurément voilà le présent conforme au passé.

ï/iinité de la nalion est-elle rétablie? Nullement, car le temps de Capet avait un prédécesseur, le temps de Charlemagne, qui revendique aussi, par la même occasion, sa place au soleil. Vous devrez donc encore remonter à Charlemagne pour ne pas perdre le bénéfice de votre voyage, et de Charlemagne à Clovis, et de Clovis à l'invasion barbare, et de l'invasion barbare à l'invasion romaine, et de l'invasion romaine au christianisme, et du christianisme au druidisme, et de généalogie en généalogie, et de race en race au siècle d'Abraham et de Jacob. Vous reprendrez ainsi le bâton du Juif-Errant, et vous referez en sens inverse le chemin de l'histoire à la poursuite de je ne sais quelle unité toujours en fuite, jusqu'à ce que vous tombiez de lassitude à la porte du paradis perdu.

Alors, vous comprendrez peut-être qu'aucune puissance humaine ne saurait accorder le présent avec le passé, quand le passé est en, perpétuel désaccord avec lui-même, quand il est un Prêtée toujours changeant, qui passe alternativement du paganisme à l'Évangile, à l'élection, à l'hérédité, à la féodalité, à la commune, à la monarchie absolue, h la Révolution française, à la démocratie. Le parti antiquaire aurait h sa disposition la chaudière de Médée, qu'il ne pourrait, avec tout le talent imaginable de sortilège, ressusciter Jason, car Jason n'a jamais été deux siècles de suite le même personnage.

Si une première génération pouvait jamais, sous

prétexle d'unité, engager irrévocablement la série des autres générations, et voulait désormais pour elles à perpétuité du fond de l'Ërèbe , pourquoi le fils viendrait-il relever le père de faction? pour refaire ce qui est déjà fait, redire ce qui est déjà dit, marcher dans le pas déjà tracé, et demeurer éternellement à l'état de double emploi? Mais du moment que le siècle actuel serait uniquement le plagiat d'un siècle antérieur, la vie humaine n'aurait plus d'excuse. Chacun de nous devrait aller prendre le lit d'un mort dans le tombeau, le prier de vivre à notre place, et d'achever, ou plutôt de recommencer, ce qu'il a si bien commencé ou achevé, au choix de l'expression. Alors l'unité, comme vous l'entendez, serait définitivement trouvée. Le monde serait un musée de choses éteintes, peuplé de spectres errants.

Laissez donc le passé à son néant, il l'a bien assez mérité pour en jouir. Il n'est plus, il ne peut plus être sous aucune forme, dans aucune fantaisie d'archéologie. La révolution en a démoli jusqu'à la dernière pierre, balayé jusqu'à la dernière poussière. Certes on peut nier la révolution en théorie ; en pratique, on a l'humiliation d'en subir le bienfait. Caria révolution est entrée partout, est présente partout. Tout ce qui existe aujourd'hui existe par la révolution. La France entière, en un mot, est la révolution incarnée, homme par homme, intérêt par intérêt. Si, par miracle, l'ancien régime venait à gagner son procès, il

n'y aurait pas dans notre pays une existence, petite ou grande, qui ne fût tenue à restitution.

Toi, tu sièges au premier rang de la magistrature. Mais la magistrature, tu le sais, était la propriété exclusive d'une imperceptible caste qu'on appelait la noblesse de robe par opposition à la noblesse d'épée. On jugeait de père en fils par privilège, et nul, fùt-il Pothier, Merlin, Target, Portalis, Cambacérès, le plus savant jurisconsulte, en un mot, du ressort, ne pouvait monter au fauteuil d'un parlement, s'il n'avait pris d'avance la précaution de descendre d'une famille parlementaire, ou s'il n'était pas assez opulent pour acheter argent comptant le droit de siéger sur la fleur de lis en robe d'hermine. Ce temps est passé. Quiconque maintenant a fait preuve de science ou d'expérience au barreau ou ailleurs, peut aisément poursuivre et atteindre n'importe quelle fonction judiciaire à la hauteur de son savoir et de son talent, La capacité a remplacé la naissance : révolution.

Toi, tu as à la main un bâton de maréchal. Mais le premier grade de l'armée était, sous l'ancien régime, le monopole de l'aristocratie. Bien qu'on cite comme une curiosité d'histoire, une fois, deux fois peut-être, le nom d'un plébéien qui avait réellement gagné le bâton à la loterie, l'exception elle-même prouve surabondamment que pour avoir le génie de commander une armée et de gagner une bataille, il fallait participer en quelque chose d'un duc ou d'un marquis. Aussi duc et même abbé de bonne maison, Soubise et

Chàtillon, perdaient noblemenl la bataille de Rosbach, ou tout autre, par privilège de naissance. Mais, grâce à la Providence et aussi à la Convention, la roture a promené assez avant la victoire en Europe pour avoir à son tour le droit d'illustrer le drapeau. Au plus habile tacticien désormais l'épée de commandement. Assez de parchemin comme cela, maintenant, sauf erreur du moins, le mérite suffit : révolution.

Toi, tu montes en ce moment le vaisseau-amiral, mais il y a une génération, tu aurais à peine manœuvré une chaloupe, car celui-là seul était officier de marine qui était chevalier de Malte ou cadet de famille. La noblesse avait la haute main sur la mer comme partout. Le grand marin d'instinct pouvait être tout au plus corsaire en temps de guerre, et en temps de paix flibustier. Aussi, pendant toute la durée du dix-huitième siècle la France n'eut-elle, à proprement parler, aucune marine, et par respect pour le blason, elle perdit coup sur coup l'Inde et le Canada. Aujourd'hui ce n'est plus une infime minorité, c'est la nation tout entière qui approvisionne la flotte de son état-major. A en juger par ce que nous voyons, la flotte n'a rien perdu au changement. Désormais le talent est appelé, le talent est élu. On ne voit plus d'amiral de naissance occupé à quinze ans à faire sa première campagne dans un boudoir de Versailles : révolution.

Toi, tu comptes en ce moment une grande fortune : Tu la tiens d'abord de ton père par héritage, tu l'as

ensuite aiigmentôe par industrie. Mais lu ôlais cadet, et sous l'ancien droit, le patrimoine dont tu as eu la moitié appartenait entièrement à ton frère aîné. Tout à l'un, rien à l'autre. F.a législation féodale comprenait ainsi la justice distributive dans la famille. Si la Constituante n'avait passé un trait de plume sur cet article de la loi, tu serais à l'heure qu'il est de toute nécessité chevalier d'industrie, barnabote, aventurier, abbé, bretteur, coureur de ruelles. Heureux encore si, après avoir traîné ta guenille aristocratique à la borne, ton frère eut daigné te recueillir au jour de ta vieillesse et te donner une place d'invalide dans son château! Mais aujourd'hui tout tils est également fils de son père, devant la loi comme devant la nature. Le cadet a sa part d'héritage : révolution.

Toi, tu as au penchant de la colline un magnifique domaine. La rivière en caresse avec amour la frontière dans ses souples replis. Ta vigne produit le meilleur vin de la contrée. Ta moisson soqrit à perte de vue au soleil. Ta futaie chargée de siècles jette au loin son ombre sur la prairie, où défile lentement une longue colonne de bœufs et de poulains. Mais ce domaine appartenait autrefois à une abbaye. Tu le sais mieux que personne, puisque tu as fait de la chapelle une étable et du réfectoire un cellier. Dans ces capricieuses allées sablées où tu promènes maintenant tes périodes inédites d'orateur contre-révolutionnaire, au milieu des sauges et des roses, un moine, n'importe lequel, capucin ou bénédictin, égrninnit au bon temps son

cliapeiel et rérilait sa prière. Cette terre était alors comme frappée de stérilité. Il semblait que le sol luimême avait contracté la paresse du couvent. Il produisait la ronce et l'ortie. Dans un moment de bonne inspiration, l'Assemblée nationale a vendu ou plutôt donné cette abbaye, et aussitôt le cbamp abandonné à lui-même a renoué connaissance avec la charrue et recouvré sa fertilité : révolution.

Toi, tu es juif... pardon ! Israélite, le mot est plus poli. As-tu oublié qu'avant la révolution, le juif était en France un étranger, moins que cela encore, un proscrit à l'intérieur, toléré, chassé, rappelé, cantonné dans telle ville seulement et toujours imposable à volonté? Lorsqu'un duc avait fait banqueroute, un édit de cour lui reconstituait une fortune, tantôt sur la synagogue de Metz, tantôt sur la synagogue de Bordeaux. Le juif payait, c'était le seul droit à son usage. Le temps, dans sa miséricorde, l'avait dispensé de la décoration de la rouelle. Mais bien qu'il put aller, venir, vendre et acheter, sans afficher une patte d'oie en drap jaune à la boutonnière de son habit, il n'en était pas moins le rebut de la société, repoussé de toute fonction, excommunié du sol, frappé enfin d'indignilé, lui et sa race, jusqu'à la dernière génération. Aujourd'hui, le juif a une patrie, il est Français citoyen, fonctionnaire : révolution.

Toi enfin, tu es prolestant, c'est-à-dire hérétique aux yeux du catholicisme. Or, de temps immémorial, le roi jurait à son sacre d'exterminer l'hérésie.

Tu sais comment la royauté, pendant le dix-huitième siècle, a tenu son serment. Tout pasteur surpris au prêche était pendu. Tout protestant convaincu d'impénitence était envoyé à la chiourme. Ses biens étaient contîsqués; ses enfants étaient déclarés bâtards. Quant à sa femme et à ses filles, elles étaient précipitées vivantes dans les oubliettes de la tour de Constance. Le Français suspect de calvinisme était, dans la commune patrie, un homme hors la loi, un prisonnier sur parole;, dont le moindre intendant pouvait toujours à volonté tirer quelque rançon. L'histoire te nommerait au besoin tel banquier du Midi qui paya un million au pacha de sa province le droit de garder auprès de lui sa famille. Aujourd'hui, le huguenot est affranchi, libre de prier Dieu en français, admis au droit de la cité et appelé souvent au pouvoir : révolution.

Toi, tupeux faire en paix la moisson et l'emmagasiner tout entière dans ton grenier, sans être tenu de donner une gerbe sur dix au seigneur et une autre gerbe sur deux au curé : révolution. Toi, tupeux porter ton blé et le vendre partout où tu espères en trouver le meilleur débit ; tu n'as plus à craindre désormais de voir surgir à la porte de chaque province la barrière d'une douane pour arrêter le transit de ta denrée : révolution. Toi, tu peux maintenant moudre ton seigle et cuire ton pain à ta convenance, sans être condamné par une loi mérovingienne à moudre et à cuire au moulin ou bien au four banal: révolution. Toi, tu peux placer en tonte sûreté ton capital disponible

— 3'iS —

sur l'Elal ; lu n'as plus h rcilonler une refonle de monnaie on une réduction d'un quartier de ta créance. La dette publique est aujourd'hui sous la foi de la nation, et la nation ne fait pas banqueroute comme la monarchie : révolution. Toi, tu peux plaider en justice avec l'espérance de voir, toi vivant, ton procès jugé, car tu n'as plus à traiter avec des juridictions enchevêtrées les unes dans les autres à l'infini, et avec des législations contradictoires qui disaient oui au nord et non au midi. Aujourd'hui la loi est une et la juridiction uniforme : révolution.

La révolution est donc en tout et partout. Le sol que nous foulons, l'air que nous respirons, la langue que nous parlons, la loi que nous pratiquons, la mesure que nous comptons, la monnaie que nous échangeons, l'habit même que nous portons, tout cela est la révolution, rien que la révolution. La révolution a tout refait, tout transformé, tout renouvelé, tout marqué à son effigie. ïl n'y a pas une parole, à l'heure qu'il est, une molécule, une chose, une existence, qui ne soit empreinte de la révolution, etconséquemment révolutionnaire par quelque côté. On jetterait la France au crible pour la décomposer jusque dans sa dernière poussière, que, toujours et inévitablement, on trouverait la révolution. La révolution est ainsi l'unique vérité, l'unique réalité de notre pays.

Nous avons passé la revue de la gloire et nous avons vu qu'il n'y a pas sous notre ciel, comme sous

le ciel d'une autre pairie, un talent désigné pour l'imniortalité qui n'ait pas travaillé, contribué à préparer ou à répandre la liberté. Comptez-les, nous allons les nommer. Celui-ci est Montesquieu, celui-là est Voltaire, cet autre est Jean-Jacques, cet autre est Turgot, cet autre est Filangieri, cet autre est Beccaria, cet autre est d'Alembert, cet autre estivant, cet autre estChatam, cet autre est Hume, cet autre est Adam Smith, cet autre est Washington, cet autre est Franklin, cet autre est Jeflerson, cet autre est Lafayette, cet autre est Wilbelforce, cet autre est Fox, cet autre est Sheridan, cet autre est Mirabeau, cet autre est Baillv, cet autre est Monge, cet autre est Carnot, cet autre est Larochefoucauld, cet autre est Staël, — le génie n'a pas de sexe, — cet autre est Schiller, cet autre est Fichte, cet autre est Benjamin Constant, cet autre est Daunou, cet autre est Royer-Collard, cet autre est Destutt de Tracy, cet autre est le général Foy, cet autre est Paul-Louis Courier, cet autre est Canning, cet autre est Byron, cet autre est Jouffroy, cet autre est Robert Peel, cet autre est Carrel, cet autre est Arago, cet autre est Chateaubriand ; et nous oublions encore la moitié de l'eucolo^e.

Nous avons pris ces noms comme ils venaient, à la fortune de la mémoire, le plus souvent, à la vérité, parmi les modérés de l'intelligence, pour n'effaroucher aucune timidité. A ces apôtres de la démocratie, restés fermes sur eux-mêmes et ensevelis tout entiers dans leur conviction, nous pourrions ajouter

d'autres hommes encore vivants, leurs disciples et leurs continuateurs.

Ces hommes ou plutôt ces héros de pensée sont ceux-là que nous appelons en ce jour les Pères de la démocratie. Si l'Église a eu ses Pères, nous avons les nôtres aussi. Nous les nommons avec orgueil. Ils sont nos répondants devant l'histoire. Mais si nous invoquons actuellement leur mémoire éternellement sacrée, ce n'est pas, qu'on veuille bien le croire, pour le puéril motif de leur emprunter une illlustration de reflet, et nous grandir après coup de leur grandeur. Non, nous avons jugé utile de remonter en esprit aux fondateurs de notre croyance et d'interroger leur tombeau. Ce sera, si l'on veut, le pèlerinage de la démocratie. Nous allons de temps à autre retremper notre àme dans leur intimité et leur demander une confidence de leur pensée. Ce qu'ils ont pensé, nous le pensons ; ce qu'ils ont dit, nous essayons de le redire. La vie est trompeuse, sans doute, et tel croit tenir la vérité qui n'en tient que la fumée. Mais lorsque nous aurons mangé le pain des forts, nous pouvons laisser notre àme en repos. Si nous nous trompons, nous nous trompons du moins avec l'élite du genre humain. Nous pouvons maintenant laisser lèvent souffler. Nous n'avons aucune inquiétude pour notre croyance, elle a fait un pacte avec l'éternité.

— Mon ami, me dit-il lorsque j'eus fini, vous parlez à ravir.

— Est-ce une épigrarame?

— Pas tout à fait. Mais si vous soupirez encore pour la Révolution, imitez mon exemple ; réfugiez-vous dans une silencieuse mélancolie.

— Pourquoi ce rôle de saule pleureur sur un tombeau ?

— Parce qu'au seul mot de liberté, la livrée de bonne maison criera à l'anarchie.

— Je connais cette race depuis longtemps ; elle criait au feu pendant le déluge.

— Elle répondra par l'injure à votre parole.

— Ce ne sera pas la première fourmi qui m'aura piqué.

— J'aime cet orgueil de la conviction; mais, croyez-moi, gardez-le pour un temps meilleur ; et si, par impossible, quelqu'un, en sortant de ce jardin, vous demandait à qui vous parliez, veuillez oublier mon nom, je vous prie, et jusqu'à ma figure. J'entends sonner la retraite, bonsoir; j'ai besoin d'aller chercher le cours de la rente. Devinez chez qui*;, chez une duchesse.

— Quel âge a-t-elle, sans indiscrétion?

— Vincft ans.

— Au revoir.

^ Où?

• — Au Capilole.

Il y avait, en ce temps-là, à l'extrémité du Luxembourg et à l'entrée du Jardin botanique une maison monacale qui portait sur une lanterne cette inscription : Hôtel de la Chartreuse. C'était, comme le nom l'indique, une ancienne dépendance des Chartreux que la première révolution avait transformée en hôtel garni .

J'habitais alors ce débris de couvent, avec quelques condiciples de prédilection, qui achevaient là, d'un cœur intrépide à l'étude, cette dernière initiation à la vie de la pensée que la philosophie indoue appelle la seconde naissance.

Nous y vivions, comme les moines de Saint-Bruno, à peu près en communauté. Nous n'avions entre nous qu'une seule bourse, et je crois même, vous en souvenez-vous encore, ô mes amis? une seule opinion. Nous dînions à la même table, nous discutions

à la même lampe; car, il faut bien l'avouer, nous passions une partie de nos soirées à ballotter dans nos mains la destinée de l'humanité.

Il y avait cependant, à Ihôtel de la Chartreuse, un locataire qui refusait de participer à notre confrérie. Il était plus âgé que nous, à en juger par les pâles rayons de veillesse qui blanchissaient déjà ses cheveux. Nous ignorions jusqu'à son nom de famille. Nous l'appelions entre nous le Treize, parce que c'était le numéro de sa cellule. Comme j'habitais le numéro douze, j'étais par les murs son plus proche parent. Chaque fois que je le rencontrais, il prenait l'initiative du salut. Mais cette affectation même de politesse me paraissait une manière détournée de me tenir à distance. Il dînait à la table de l'hôtel, sans jamais placer un mot dans notre causerie. Sa tigure toujours sérieuse refoulait toute tentative d'intimité. Aussi , avions-nous uni par prendre en aversion ce spectre muet assis à nos repas.

Un soir cependant, c'était l'anniversaire de la première révolution, une portion de la colonie était allée faire un pèlerinage à la place de la Bastille. Nous étions restés trois seulement à garder les pénates de la communauté.

L'un était Marcel, prophète tourmenté de l'avenir, qui devait un jour confesser publiquement sa foi au soleil de la seconde république. Disciple impatient de l'idée, il voulait dès lors tourner brusquement la dernière page de la civilisation. L'autre était Raymond,

physiologiste profond, élevé à l'école panthéiste de l'Allemagne. Il est allé modestement ensevelir sa science dans uns vallée des Pyrénées. J'étais le troisième. Je ne compte pas le Treize, qui remontait toujours dans sa mansarde après le dîner.

Nous avions longuement repassé, scène par scène, la mystérieuse tragédie de la Révolution, et la conversation commençait à traîner, de part et d'autre dans la monotonie de la redite, lorsque Marcel crut devoir charitablement hasarder une motion.

— Pourquoi ne fèterions-nous pas aussi de notre côté le premier anniversaire de la démocratie?

— Comment cela? dit Raymond.

— En buvant à son honneur une bouteille de vin de Jurançon, deux fois patriotique; car, dans cette eucharistie de la liberté, elle nous rappellera le parfum du coteau de notre enfance.

— Tu as raison, répondit Raymond ; nous aurions manqué à notre devoir de citoyens si nous n'avions versé, à l'exemple de l'antiquité, une libation sur la tombe de nos ancêtres.

— Mes amis, dis-je, à mon tour, Marcel vient d'ouvrir un avis; je demande la permission d'en ouvrir un second : c'est d'inviter le Treize à notre agape.

— Le Treize! s'écria vivement Marcel ; je veux que ma main sèche à linstant si je lui tends un verre pour boire au souvenir des pères de la démocratie.

— Pourquoi donc, mon ami?

— Parce que c'est mon problème, mon fantôme; parce que je me suis vingt fois brisé la tète à vouloir pénétrer, définir ce je ne sais quoi à l'état perpétuel d'énigme. *

— Ne parle pas si haut, lui dis-je, il pourrait nous entendre par cette cloison. Ne crains-tu pas de calomnier un pauvre jeune homme qui n'a peut-être contre lui que la pudeur austère d'une souffrance?

— Pauvre jeune homme tant que tu voudras, mais dans ce monde on vit avec les vivants; on ne passe pas une année dans un hôtel sans dire au moins son nom à son voisin. Je me délie de l'anonyme. Il cache le plus souvent un besoin forcé de modestie.

— Tu pourrais être injuste, lui dis-je ; le Treize est peut-être un chercheur d'idées comme toi, à la découverte d'un système de philosophie.

— Un chercheur d'idées? Il faut avouer alors qu'il les cherche toutes à la fois, car il assiste régulièrement, de la première à la dernière heure de la jour-

née, à toutes les leçons connues et inconnues des trois ou quatre facultés. Vous allez à la Sorbonne, il est devant vous; vous allez au Collège de France, il est derrière vous ; au Jardin des Plantes, il est à côté de vous; à la Clinique, il est avec vous, toujours, partout, infailliblement, infatigablement. Il est assurément l'ubiquité.

— Et moi, reprit Raymond, je le rencontre parfois à nos amphithéâtres de botanique et de physiologie.

— Je l'ai vu aussi pour ma part, repris-je, aux cours de philosophie et d'histoire; que voulez-vous en conclure?

— Qu'il n'étudie véritablement aucune science, reprit Marcel.

— Et que fait-il donc alors ?

— Je n'en sais rien ; probablement un métier officiel ou officieux assez équivoque pour avoir besoin de l'incognito.

— Comment peux-tu venir sur un simple soupçon reprocher à un inconnu, un philosophe dans l'ombre peut-être, cette passion de la solitude, véritable sainteté de l'intelligence?

— J'accorde volontiers, répondit Marcel, que le Treize est un cénobile, un sage; je le respecte, je l'honore; mais qu'il passe son chemin ; il lui manque pour moi la première qualité : la qualité qui fait l'homme tout entier, nomme-la comme lu voudras, amabilité, expansion, camaraderie, la fleur du cœur enfin.

— Qui te dit qu'il n'a pas cette vertu de la sympathie , et que sa tristesse ne porte pas le deuil d'une affection ? Soyons joyeux puisque la vie nous est bonne en ce moment, mais sachons aussi respecter le secret des autres existences. Si notre voisin est éprouvé comme je le pense, par quelque affliction, nous devons faire le premier pas vers lui et répandre au besoin l'huile sur sa blessure.

— Eh bien ! soit, dit Marcel, je veux bien tenter l'expérience, et m'assurer s'il porte là quelque chose sous l'habit. Va l'inviter à notre réunion. J'irai chercher le sympathique falerne de notre coteau.

Je dois avouer qu'une fois engagé de parole, je me trouvai embarrassé de transmettre l'invitation collective à notre mystérieux collatéral de mansarde. J'éprouvais un scrupule à violer la consigne d'un solitaire; mais comme je n'avais plus le choix de l'abstenlion, j'allai frapper pour la forme à la porte de sa cellule, et j'entrai sans attendre la réponse.

Le jeune homme, debout au fond de sa chambre, semblait attendre ma visite ; il vint tranquillement à ma rencontre.

— J'accepte votre invitation, dit-il.

Et il ajouta en serrant ma main avec effusion :

— Je vous remercie d'avoir pris ma défense.

— Vous avez donc entendu notre conversation?

— Vous parliez si haut que j'étais bien obligé de recevoir mes vérités à travers la cloison.

— Dans ce cas, je vous prie d'oublier la boutade de Marcel ; vous le connaîtrez plus tard, et vous verrez que c'est un caractère généreux comme la sève du midi.

— Oublier, dit-il d'un ton grave. Je lui sais gré au contraire de sa franchise. J'ai tort de vivre dans l'isolement. J'ai voulu souvent briser cette clôture, mais toutes les fois que j'ai essayé de me révolter contre ma nature pour payer mon écot à la jeunesse, j'^i senti en vous un tel débordement de vie, que j'ai craint d'être dépaysé au milieu de vos joies, et que je n'ai pas osé aller au delà de l'intention, et pourtant j'ai tant besoin d'épanchenient ! Cette réclusion m'é-

crase. Je manque d'air, j'étouffe; mais je ne puis aller mettre ma vie où vous placez la vôtre, enfants du siècle, qui jouez encore avec la pensée. Alors, je m'attriste contre moi-même ; il me semble que je suis un monomane condamné à vivre retranché de la société. Cette perpétuelle séquestration est ma faute, je le sais, ou plutôt la faute de l'idée implacable qui s'est emparée de moi depuis des années ; et cependant il me semble qu'il y aurait telle circonstance qui pourrait nous réunir, comme, par exemple, ce jubilé delà liberté.

— Eh bien! alors, venez parmi nous; peut-être, à force de chercher, finirons-nous par trouver la parole secrète qui endort les chagrins.

— Les chagrins ! dit-il d'un air étonné, je n'en ai aucun ; je vis, au contraire, dans toutes les conditions du bonheur. Il y a des jours où, le front sur ma main, je repasse des idées qui valent pour moi toutes les joies d'une autre existence.

— Et alors?

— Je comprends votre objection, reprit-il en allant au-devant de ma pensée; mais vos amis nous attendent. Un autre jour vous viendrez me revoir; je vous ferai peut-être ma confession. Il me semble que je vous aimerai.

— A charge de revanche, répondis-je, et l'entraînant par le bras dans ma mansarde ;

— Je vous présente un nouvel ami, dis-je en entrant.

Cette présentation ainsi formulée opéra subitement une métamorphose dans la tête de Marcel, qui poussait au dernier degré cette passion des nouvelles amitiés particulières aux natures électriques du Midi.

— Qu'il soit le bienvenu, dit-il : voici la table, voici le vin, prenez chacun votre verre; et toi, Raymond, comme tu es notre aîné, tu vas porter notre santé.

Raymond leva son verre au plafond :

« A la première journée de la démocratie! dit-il. »

— A mon tour, reprit Marcel :

« A la seconde journée! »

— A moi maintenant, repris-je après Marcel.

V A l'héroïque génération qui nous a conquis de son sang la liberté !

Il y a encore un toast à porter, ajouta Marcel en jetant un regard à notre convive.

L'inconnu prit un verre sur la table.

« A la jeunesse ! dit-il d'un ton grave : A cette âme nouvelle sans cesse évoquée du sein de la femme pour une nouvelle humanité ! »

Et, après un moment de silence, il ajouta :

— Mes amis, j'ai le cœur plein ; je voudrais encore parler. L'heure est venue d'interpeller la jeunesse J'ai fait mon examen de conscience, et je me crois digne de poser la question sévère de l'avenir, non par l'autorité du talent, Dieu me préserve d'une pareille fatuité, mais par la probité de la conviction.

Ecoute donc, ô jeunesse, en toute confiance, car je connais maintenant le prix de chaque parole, et je sais que, bonne ou mauvaise, l'avenir la retrouve toujours pour sa gloire ou sa honte au fond de chaque événement. Le temps est passé de jouer avec la pensée.

La Révolution nous avait lé^iié la liberté; nous devions te la transmettre. Mais quelques-uns parmi nous ont manqué à leur mandat. Ton patrimoine est compromis ; pour peu que tu tiennes à le reconquérir, mets-toi à l'œuvre dès ce moment. Si tu ne défends pas ta propre cause, qui donc la défendra?

Il fut un temps sans doute où des hommes, les premiers entre tous, croyaient à la liberté, et la confessaient hautement à leurs risques et périls; mais, fatigués de porter leur part de vérité, ils ont déposé leur fardeau, et maintenant, assis sur le bord du chemin, ils invoquent le repos.

Oublie-les, et tu feras preuve d'indulgence, car ils t'avaient donné le droit de plus de sévérité. Franchis d'un pas cette génération épuisée, à bout de conviction, et, pour regagner le terrain perdu, ne prends conseil que de toi-même et ne compte que sur ta résolution, ïu es seule désormais.

Le monde est en suspens. L'idée du passé et l'idée de démocratie, tour à tour victorieuses et vaincues, vont enfin jouer leur dernière partie. Elles sont là en ce moment face à face, le regard dans le regard, n'attendant que le signal. Jamais plus belle occasion de gloire n'aura été donnée à une génération. Il dépend de toi que ton siècle soit le plus béni de l'histoire.

Mets-toi au niveau de cette situation? fais-toi une ame grande pour faire de grandes choses, car notre âme est toujours la mesure de notre destinée. Dieu t'a donné la force et la beauté comme la marque et la preuve visible de son intention sur toi et de ton élection. Tu es sur la terre sa promesse; fais honneur à sa parole.

On a dit que, flétrie dans ta fleur par le souffle corrompu du matérialisme, tu renonçais à toi-même, et que, prise de piété pour le culte de l'intérêt, tu son-

geais seulement à jouir, à traiter avec la faveur et à baiser la main, quelle qu'elle soit, qui distribue la richesse. On a dit cela, on a menti. Montre-le chaque jour davantage par ton attitude.

Et pour le montrer, commence par faire provision de vertu, car tu en auras beaucoup à dépenser en chemin. Par vertu, j'entends la foi à une idée et l'inébranlable volonté de suivre partout et quand même cette idée jusque sur les charbons ardents.

Ferme l'oreille aux esprits contrefaits, nés pour railler la conviction. La raillerie n'est pas une force, elle est la négation d'une force, au contraire. Je les ai connus, ces beaux esprits épanouis dans le contentement de leur impuissance, et j'ai bien vu que chez eux le scepticisme était là pour couvrir la place vide d'un talent. Leur parole est pleine de dédain; mais leur conduite corrige amplement leur parole. Regardeles passer. Ils portent les paquets de quelqu'un. Ils sont les laquais de la fortune.

Instruis-toi : l'étude est la seule garantie de l'homme contre l'erreur. Fais de ton esprit le panthéon vivant de tous nos ancêtres de la Révolution. Vis continuellement dans leur intimité, inspire-toi de leur exemple, et, forte de leur tradition, forte de leur âme passée tout entière en toi et ressuscitée en toi pour revivre avec une nouvelle énergie, tu peux marcher la tête haute et défier le destin. Tu as mis la loi éternelle de ton côté.

Rejette loin de toi toute témérité de pensée; con-

tente-toi d'aller au pas du progrès. L'heure ne peut donner que sa mesure; ne lui demande pas plus qu'elle ne peut donner. Toute chimère est, un jour ou l'autre, rudement châtiée : tu le vois; profite de la leçon.

La liberté dans la démocratie, rien en deçà, rien au delà, voilà ton œuvre et voilà ta devise. Hoc signo vinces. Cela doit suffire à ton ambition. Assure d'abord à la France ce premier progrès, père de tous les autres progrès, et le reste viendra de surcroît, comme dans l'Evangile.

Tiens-toi à la liberté, de peur de compromettre un bienfaitcertainpour un autre infiniment moins certain, car la liberté comporte la seule conciliation possible de notre pays; car elle offre seule un terrain commun à quiconque porte en soi le sentiment de la dignité humaine, pour faire la paix avec son voisin; car elle reconnaît éçîaleraent le droit de chacun à ççraviter dans sa légitime circonférence d'action, car elle ne demande d'abdication à personne, si ce n'est à qui veut être oppresseur ou opprimé ; et à celui-là, quel qu'il soit, on ne doit aucun égard.

Apprends à respecter la loi , car la loi est la première condition de la liberté. La loi insultée ne protège plus, et quand la loi ne protège plus, la force vient la remplacer. Obéir à la force est le fait de l'abrutissement; obéir à la loi est le fait de la raison. Il faut l'un ou l'autre de toute nécessité. Choisis.

Ne va pas faire acte de liberté dans le mystère du

complot. Tu te prendrais d'abord à ton propre piège. Une poignée des tiens, échappée d'un conciliabule, peut bien descendre dans la rue au cri de vive la liberté, et au premier moment enlever à l'improviste un corps de garde ou une caserne ; mais ce cri meurt dans le vide, et un quart d'heure après, enveloppée dans sa propre victoire, elle expie ce coup de tète dans son sang sur la marche même du poste conquis.

Travaille à l'œuvre commune de la pensée publique, car chacun de nous, grand ou petit, est un ouvrier de l'opinion, dans la mesure de son influence; qu'il ait une àme à convertir ou qu'il en ait mille, il a également charge de conversion, jusqu'à ce qu'enfin de proche en proche, et de la combinaison de tous les esprits agissant et réagissant à l'infini les uns sur les autres , sorte l'irrésistible puissance de l'unanimité , ou tout au moins de la majorité.

Et alors, n'est-ce pas, tu auras la joie de ta victoire et tu n'en auras pas la colère? Tu devras au monde l'exemple d'une vertu de plus, et tu le donneras. Le despotisme respecte les abus et frappe les hommes ; ton principe est l'opposé du despotisme; tu feras l'inverse: tu respecteras les hommes et tu frapperas les abus. Tu te rappelleras que là où une victime est tombée, une main invisible a mis un signe de réprobation. La foule passe comme auparavant sur ce lieu sinistre où Dieu a sans cesse le regard flxé. La terre a bu en silence le sang versé ; mais le sang fermente infatigablement dans l'ombre, et un jour on entend sortir de

la terre du crime d'abord un faible soupir; le passant marche toujours, ensuite un léger murmure, le passant marche encore, entin un cri terrible comme le cri du tonnerre, et le passant pétrifié sur place voit sortir du sol ouvert et soulevé comme par une flamme de volcan la justice de l'histoire.

Va donc, ô jeunesse aimée ! où t'appelle la liberté ; brûle d'un enthousiasme sacré pour cette première religion de toute âme choisie. Que cet enthousiasme te consume jusqu'à la moelle des os, car le temps le veut ainsi. Sois le feu ardent de la vérité. Tu ne saurais trop avoir le lyrisme de la conviction. A mesure que tu avanceras dans la vie, tu le perdras toujours assez.

Voilà tout ce que j'avais à te dire ; le reste est dans tes mains. Le siècle appartient à qui sait le comprendre. Pour le comprendre, tu es mieux placée que personne, car tu n'as à venger aucune déception, à satisfaire aucune vanité. Aie donc foi dans ton œuvre. Ce que tu auras voulu sera.

— Tu as bien parlé, dit Marcel en mettant familièrement la main sur l'épaule de l'inconnu . Dès à présent c'est à la vie et à la mort entre toi et moi dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Sur cette brusque déclaration d'amitié , nous levâmes la séance pour rentrer chacun dans notre cellule.

Cette première entrevue m'avait donné le désir de pénétrer plus avant dans l'intimité de mon studieux voisin de mansarde.J'attendaisimpatieraraent la soirée du lendemain pour aller renouer notre conversation.

— Vous voyez, lui dis-je en entrant, que j'ai pris au sérieux notre promesse d'amitié, et pour vous prouver que je tiens à en abréger les préliminaires, je viens vous demander la révélation du terrible secret qui a tant épouvanté l'imagination de Marcel.

— Le secret? dit-il en souriant, l'expression a infiniment trop de solennité. Je n'ai à vous faire aucune confidence. Vous m'avez demandé hier pourquoi je vivais relégué, replié sur moi-même au fond de cette Chartreuse, je puis vous le dire franchement h vous homme d'étude , sans provoquer votre sourire.

Je me suis enfermé ici pour me refaire une croyance.

Comme personne en ce monde ne pense en dehors de son époque, c'est-à-dire en dehors de l'atmosphère générale d'idées, j'ai commencé par écouter la grande école anonyme de la société, et je l'ai trouvée divisée, sceptique, indifférente et casuiste par indifférence, disant oui et agissant comme si elle avait dit non, parlant et vivant en un mot en sens contraire.

J'éprouvai d'abord dans cette anarchie du monde moral un premier moment d'indécision, d'incrédulité, non pas systématiquement et de propos délibéré, mais par mollesse ou paresse d'esprit. Je ne donnai pas, j'abandonnai seulement mon âme au vent de doute qui soufflait sur ma génération.

Bientôt je sentis à je ne sais quel abattement et quel deuil intérieur que le doute est le suicide de l'intelligence. Je voulus échapper à celte mort*de lame, la seule mort véritable; je fis un retour sévère sur moimême, et une nuit, une nuit d'hi'ver, cette date pour moi est sacrée, je pris ma tète à deux mains, et les deux coudes sur mes genoux devant les tisons éteinls démon foyer, je méditai, je veillai, invoquant dans l'ombre et appelant comme du fond du tombeau ma résurrection.

Le dieu de la bonne volonté bénit sans doute ma prière, car je vis flotter devant le regard de mon esprit comme un prévision vague et une lueur douteuse de la foi que je cherchais. J'entendis une voix qui me criait : Lève-toi, et marche. J'ai obéi à cette voix; j'ai

marché, j'ai voyagé, parcouru les universités de l'Allemaijne, les ruines de l'Italie, interrogé tous les souffies de l'air, tous les échos des chaires de philosophie, et, après ce long pèlerinage de la pensée, je suis venu déposer le bâton de voyageur dans cette capitale de la science. L'intuition encore vague du premier moment, vérifiée à l'épreuve de l'étude, avait revêtu dans mon esprit la forme d'une croyance. Cette croyance, je la résume d'un mot : la liberté par la religion et la religion par la liberté. Avez-vous une heure à perdre aujourd'hui?

— Dites plutôt à gagner, car je vous avoue que moi aussi, par moment, j'éprouve le besoin de sortir d'incertitude.

— Je vous prie de m'écouter avec attention, et surtout de ne porter en m' écoutant aucun jugement précipité. Si je me trompe, arrêtez-moi; si je vous parais seulement me tromper, laissez-moi aller jusqu'au bout de mon idée Ensuite, vous l'accepterez ou vous la repousserez à votre convenance.

11 alla ouvrir la fenêtre.

— Faisons comme le Juif, dit-il, laissons entrer le

Messie.

Et il reprit :

L'homme est un être religieux; je dis plus, il est religieux par essence. L'animal vit et meurt, mais il ne sait ni qu'il vit ni qu'il doit mourir. L'homme sait, au contraire, qu'il porte une existence et qu'il doit la déposer à la fin de sa journée. Cette notion de la mort lui constitue une grandeur à part dans la création. Car pourquoi Dieu l'aurait-il mis dans la confidence de sa propre fin, si la tombe était le dernier mot de sa destinée? Il ne lui aurait donné la connaissance que pour faire une longue mort par anticipation. Le plus beau don de sa munificence serait alors un < bourreau intime, destiné à nous relire sans cesse notre arrêt jusqu'au jour de l'exécution, pour nous en verser lentement, goutte à goutte, toute l'horreur. Il nous aurait accordé davantage, et, par je ne sais quelle ironie, il nous punirait davantage à 1 aide même de son bienfait. L'esprit à ce compte, reflet vivant de sa divinité, serait uniquement un raffinement de su pplice.

Cela n'est pas, ou plutôt cela n'est qu'un blasphème. Dieu a mis la mort devant nous, comme une vigie sévère, pour nous rappeler chaque jour à notre destinée. Si l'homme n'avait pas la prescience de la tombe, il glisserait sur le temps et fuirait dispersé à chaque souffle du hasard, sans travailler un instante faire provision d'éternité. Mais la fosse est là, toujours béante sous son regard ; il la voit et il ne veut pas mourir ; il ne peut pas, en vertu de sa nature, consentir à mourir. Il songe alors que sa vie est quelque chose de plus que la mort, et il fait effort pour échapper à la dispersion.

Or, comme la morale est la loi explicite ou implicite, peu importe, de notre destinée, la mort est ainsi une réminiscence terrible de la morale continuellement jetée à l'humanité. Aussi, chaque coup de balancier dans le monde frappe la note d'un trépas. Heureux qui sait l'entendre? Celui-là met sa vie à l'abri. Omort! que veux-tu? lui dira-t-il toujours dans la paix de sa conscience, et que peux-tu me prendre ? Je n'ai amassé, dans mon âme éternelle la première, qu'une chose éternelle comme elle : la science et la vertu. Couché un instant sous ta main, je te brave; au delà de ton heure, je me sens déjà debout.

Ainsi la vie est tellement sainte en elle-même et tellement pénétrée de la sainteté de sa mission ici -bas et ailleurs, que partout et de tout temps, à chacune de ses grandes heures, à la naissance ou à la mort, l'homme a mis une marque solennelle, une pierre ou une cérémonie. Le respect de la vie dans ce qu'elle est et dans ce qu'elle est appelée à faire, constitue, à vrai dire, le sentiment religieux. Quiconque développe en lui ce sentiment monte d'un grade dans l'humanité. Il est par cela même de la race supérieure, de la race sacerdotale dans l'acception sincère de l'expression. Il a élevé d'un étage de plus sa maison, il a pris position sur la hauteur; il voit plus loin et il embrasse du regard un plus large horizon. Si nous avions à classer la gloire, nous la classerions en rai.son du sentiment religieux. Il n'y a pas de gloire là où Dieu a manqué.

La faculté religieuse ainsi comprise, abstraction faite delà forme extérieure, est évidemment la part de fout homme naissant. L'ignorant la possède aussi bien (|ue le savant, le croyant aussi bien que le philosophe, Malesherbes aussi bien que Wilberforce, Épictèteaussi bien que François d'Assises. Qui donc ici-bas aurait la prétention de monter plus haut par la sainteté de la vie ou de la pensée que Marc-Aurèle ou que Socrate, que Fichte ou que Turgot? Et cependant, cette religion intérieure, renfermée dans l'étroite enceinte de la conscience, suffit-ell€, je ne dis pas à l'individu, mais à l'humanité? L'individu, sans doute, quand il a une àme privilégiée profondément pieuse, peut, à la rigueur, par la seule force de son àme, atteindre à la plénitude de sa destinée. xMais la piété dans la solitude individuelle sera toujours l'exception.

Dieu a voulu, et c'est là la beauté de notre nature, que toutes les fois que nous avons quelque chose de bon à dire ou à faire, nous ayons besoin de mettre notre croyance ou noire conduite en commun. J'ai compris une vérité, et cette vérité m'écrase de son poids si je ne la partage pas avec mon prochain. Je cherche la vertu, mais je périrai à l'œuvre si personne, dans le duel de la vie, ne veut être mon témoin. Ah ! loin de là ; par je ne sais quelle admirable loi de solidarité, l'homme doit vivre à chaque instant en présence de l'homme. Chacun de nous est le complément d'un autre pour lui enseigner et pour apprendre de lui en même temps à bien vivre et à bien penser.

Aide-moi et je t'aiderai ; encourage-moi dans la tempête et je t'encouragerai à mon tour. Et tous ensemble, levant notre àme ensemble, nous appelant, dans la mêlée, de la voix et du geste, nous prêchant réciproquement de la parole ou de l'exemple, nous donnant à chaque instant de l'un à l'autre notre vie en garantie, nous pourrons ainsi accomplir plus facilement l'œuvre de notre destinée. L'homme est faible livré à l'isolement de sa volonté, et il est bon qu'il en soit ainsi, car l'homme est un être social. Il doit être grand par la société, et tout ce qu'il acquiert de grandeur, il doit le rendre à la société. Le concert est le résultat force de toute vérité dans ce monde et de toute vertu.

Le sentiment religieux exige donc impérieusement, sous peine de stérilité, cette association intime et cette garantie mutuelle que de tout temps l'humanité a pratiquée sous le nom de religion. Religion, le mot est admirablement choisi pour exprimer l'idée. Le culte, ou le sentiment religieux associe, est donc le rendezvous spirituel où l'homme vient à certaines places consacrées et à certaines heures solennelles, retirer un instant son àme au temps qui la trompe et qui la distrait de sa véritable fonction pour la poser devant Dieu, pour l'interroger en silence, pour prendre et donner une part de plus au fonds commun de bonnes volontés, pour contracter l'engagement public de tendre partout et toujours à sa propre perfection. Toute forme extérieure, toute église , toute liturgie, toute cérémonie n'ont pas d'autre but que ce perfectionnement

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intérieur de chacun par tous et de tous par chacun. En un mot, le culte est à l'àme humaine ce que le serment est à la parole, un lien plus étroit pour retenir plus fortement l'homme, sans cesse emporté par la uiobililé de la vie, à la loi morale et à la foi jurée. La religion, conscience extérieure, eu quelque sorte destinée à venir en aide à chaque conscience individuelle, a donc seule puissance de développer pleinement icibas le sentiment religieux, et en développant le sentiment religieux, de développer dans la même proportion la moralité.

Mais lorsqu'une seule religion, ou à peu près, a légalement le droit de compter, de tenir séance, et qu'à tort ou à raison, par le malheur ou le bienfait du temps, peu importe, elle a perdu la contîance d'une partie de la nation, et loin de pouvoir la regagner depuis un siècle, k perd de jour en jour davantage, quelle sera, quelle peut être désormais la situation de cette minorité, ou ôe, cette majorité dissidente ; majorité ou minorité, le chiffre ne fait rien, si après être sortie d'une église elle ne peut entrer dans une autre église? Espère-ton que de lassitude ou par famine elle retournera un jour à la religion établie exclusivement maîtresse du pavé? Ce serait pousser un peu loin, il faut l'avouer, l'intrépidité de l'espérance, car voici bien longtemps dans le monde que la foi légale attend le retour de la brebis, et si je ne me trompe, elle attend encore. Marchons droit à la (juestion; voici la vérité.

Un certain nombre d'hommes, plus ou moins grand, par une raison ou par une autre, a renoncé au culte autorisé dans l'Etat ; il n'y croit plus, il a tort de ne plus y croire. Je l'admets pour simplitier la question. Je vais même plus loin. J'admets encore qu'il y a erreur de sa part à ne pas croire ce qu'il ne croit pas en ce moment. Mais enfin il ne croit pas, voilà le fait, et comme l'àme n'est pas libre de croire ou de ne pas croire à volonté, aucune puissance au monde ne pourra faire repasser à l'incrédulité le fleuve qu'elle a franchi. Où la foi n'est plus, le lien commun est brisé.

Je me suis retiré de cette religion sans le vouloir, sans le savoir, par la conspiration du siècle ou sa domination sur mon esprit. Cependant j'ai auprès de moi les miens à édifier et à instruire ; on naît, on meurt autour de moi; j'ai moi-même à prévoir et à préparer ma mort, et, par conséquent, à faire acte religieux à chaque minute de mon existence; mais à quel autel et comment? car il n'y a dans la société où je vis qu'une religion, précisément la religion que j'ai quittée, faute d'y trouver une hospitalité sufÛsante pour ma raison. Irais-je maintenant lui emprunter son manteau pour paraître ce que je ne puis être en conscience? Irais-je mentir à Dieu et à moi-même devant la tombe ou devant le berceau, et sans avoir la foi intérieure, en jouer publiquement la pantomime, et pour tromper en moi le sentiment religieux, me payer d'hypocrisie?

L'âme droite n'a donc d'autre ressource, après avoir

rompu avec l'Eglise officielle, que de vivre à l'état d'isolement religieux, de prendre la vie comme elle vient et comme elle passe, au jour le jour, d'amasser çà et là à l'aventure une philosophie telle qu'elle sur chaque problème de sa destinée, et d'y penser ensuite le moins souvent possible pour ne pas fatiguer son esprit. L'indifférence, voilà, de par la loi, la seule religion possible de quiconque est sorli d'une religion d'État. Mais l'inditTérence, prenez-y garde, porte aven elle une grave conséquence. Du moment qu'un texte du code interdit à un homme d'entrer en collaboration du bien à côté d'un autre homme, de lier partie avec lui pour devenir meilleur, de lui demander et d'en recevoir à chaque instant une contirmation de bonne pensée et de bonne conduite, ce texte de loi évidemment rejette l'homme dans la solitude, c'est-àdire dans la faiblesse, et diminue à son insu dans la société la chance de la vertu .

Ainsi, hypocrisie ou indifférence, voilà l'unique alternative de l'âme qui a perdu la foi au seul dogme reconnu. Or, l'hypocrisie est la démoralisation d'une société. Quand un homme a mis bas sa conscience pour faire grimace de tout ce qu'il y a de sacré, il ira un jour ou l'autre, soyez-en persuadés, par des sentiers pleins d'ombres, aussi loin que le sacrilège perfectionné peut aller. Il n'y a plus de crime hors de sa portée. Méfiez-vous de l'hypocrite, il a toujours deux titres pour être méchant. Il fait le mal d'abord parce qu'il aime le mal, et il le fait ensuite parce qu'il veut

paraître sincère dans un temps, hélas! où l'intolérance passe pour une preuve de sincérité. Ne le rencontrez jamais sur votre chemin. Il vous ferait brûler comme l'inquisition. Gardez-vous surtout de le démasquer, car s'il est le mal en partie double, il a par conséquent une double injure à venger. Sa vengeance sera dans cette proportion. Mais là encore est le moindre inconvénient de l'hypocrisie. A force de tourner en habitude reçue, la fausse piété finit par mettre l'opinion en garde contre toute espèce de piété. Elle jette le même trouble dans la conscience que la fausse monnaie dans la circulation. Si la religion pouvait mourir, l'hypocrisie l'aurait tuée.

Quant à l'indifférence, voyez : ce que vous voyez est son œuvre ou à peu près. Et franchement, quepouvezvous attendre d'un homme qui n'a plus aucune vie spirituelle, et, par conséquent, aucune occasion de rentrer en lui-même, de faire son examen de conscience, de prendre exemple, ou de prendre conseil? Cet homme, à coup sûr, à moins d'être un homme à part, c'est-à-dire un accident, éteindra peu à peu en lui la pensée religieuse, sans violence d'ailleurs, sans préméditation, uniquement parce qu'il a perdu la faculté de l'exercer en commun. Pour faire compensation, il mettra l'intérêt à la place de la pensée. II amassera, il dépensera, il jouira de suite, ou il attendra pour jouir un autre moment. Il vivra tout entier, à chaque quart d'heure, dans le fait présent, et cherchera dans ce fait, non l'idée de bien et de mal qu'il

comporte, mais l'idée de perte ou de bénéûce. Il passera toujours du côté du succès, quel que soit le vainqueur, et il proscrira le premier le parti oii il servait hier. Il a raison. Il a la logique du scepticisme : quand on ne croit plus à rien, on doit croire du moins au profit. Un profit, dans le doute absolu, cela est réel, cela est certain, cela luit, cela sonne sous forme d'écu. 0 nation chevaleresque entre toutes ! toi qui naguère étais la joie de l'histoire, est-ce là que tu voudrais en venir?

Passe encore pour l'indiftérence pratique, mais elle finit à la longue par se prendre tellement au sérieux, qu'elle prêche à tout propos, avec une admirable candeur, sa propre théorie. Voyez cet homme dans le monde, il a joué à la bourse sous la protection d'un traitant de huitième étage, et il a gagné un certain droit d'insolence. A le voir, on le croirait jeune ; et, en eflet, il a quelque chose sur la figure qui simule la jeunesse. Il est vieux, cependant,, il a trente ans passés. ÏJites-lui, par hasard, qu'il y a dans la société autre chose que la préoccupation de la table servie; qu'il y a aussi l'idée du devoir rempli ; que cette idée, la seule sérieuse, a le premier droit sur notre existence; il vous regardera d'abord d'un air inquiet, comme un concurrent dangereux qui fait étalage de morale pour élever plus haut le prix de sa capitulation ; mais venez à insister et à le persuader par là de votre franchise, alors il détendra sa physionomie, et il vous répondra ingénument, du bout de la lèvre, que la conscience est un

mot désormais hors de service, et qu'homme ou femme, tout dépend de la somme qu'on peut dépenser à pareille expérience. Et dans l'expression de toute sa personne vous pouvez lire cette phrase sousentendue à votre adresse : Voilà un maladroit qui n'a pas su encore trouver un acheteur. Et quand sortant de là vous laissez, pour calmer votre pensée, retomber votre regard sur le front de votre jeune fille tout parfumé de la grâce de Dieu et de l'àme de sa mère flottante encore dans le dernier baiser, vous frémissez jusqu'à la moelle des os en songeant que l'homme que vous venez de quitter pourrait être son mari.

Ainsi, toute législation qui ne laisse qu'un culte debout dans une société divisée à l'infini de croyance, condamne nécessairement une partie de la société à l'hypocrisie ou à l'indiflerence. Non que je veuille dire que tout homme incrédule à la religion établie perde par cela même la vue de Dieu et l'attention sur sa conscience; il y a au contraire çà et là répandue dans le monde une nombreuse élite, une tribu cachée de Lévi en quelque sorte, qui garde le feu sacré et le secret de la morale. Le sentiment religieux a survécu en elle à la religion. Dispersée malheureusement dans la masse, elle ne peut pas agir assez sur le fond ténébreux de l'humanité pour l'élever à son niveau.

Comment donc arrêter cette grangrène morale qui dévore sans cesse, dans notre pays . tout sentiment d'honneur, de vertu, de liberté, de patrie? Comment

résoudre ou tourner la difficulté du problème? Fautil forcer, mais forcer véritablement, comme le demande l'ultramontanisme, l'incrédulité à rentrer dans le giron de l'Eglise, à faire acte de foi sans avoir la foi, et à prier de la lèvre sauf à bafouer au fond du cœur sa propre prière? Mais alors vous n'aurez fait que développer l'hypocrisie, et l'hypocrisie est la première plaie de la société. Ou bien encore, doit-on abandonner la question au hasard, sous la providence du dieu borne appelé sfafM gwo ? Croira qui pourra, et qui ne pourra pas croire ira croire à sa convenance en Amérique. Mais le sfafwçHodéveloppera encore davantage l'indifférence, et l'indifférence, comme nous l'avons prouvé, est la seconde plaie de la société. Il n'y a donc aucune solution au problème ainsi posé. L'humanité sera divisée en deux humanités distinctes sur le même territoire : l'une religieuse de nature et de fait en même temps, l'autre religieuse aussi de nature et irréligieuse de situation; à cela quel remède? Je vais essayer de l'indiquer.

— Il est tard , lui dis-je, je crains d'abuser de votre complaisance; voulez-vous remettre la conversation?

— Qui me répond que je vivrai demain? Je reprends :

— L'homme est un être religieux, je sais qu'on raille ce mol aujourd'h ui, je le livre volontiers à l' ironie. Le sentiment religieux est comme le doigt de Dieu, toujours posé sur notre âme pourécrire incessamment, de siècle en siècle, la phrase toujours nouvelle d'une destinée toujours renouvelée. Toute religion est uniquement la parole de cette première religion instinctive que chacun de nous a également reçue au berceau. Mais cette religion première est l'àme elle-même portée à sa plus haute puissance. Vivant de la vie de l'àme essentiellement progressive par nature, elle vit, comme l'âme, à l'état perpétuel de progrès.

Si l'âme estprogressive, la lettre cependant est immobile; pendant que l'une marche entraînant sur sa trace une partie de l'humanité, l'autre reste scellée sur la page, retenant à son immobilité la seconde portion de la multitude. 11 y a donc, à un jour donné, écart forcé

entre la lettre et l'âme, entre la religion écrite et la religion intérieure, et dans le vide laissé par cet écart, la société flotte au hasard , selon sa naissance ou son instruction, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre côté. Que la forme religieuse, abandonnée parle progrès, condamne à son tour le progrès, je le comprends, je l'excuse volontiers. Si jamais la colère pouvait être justifiée, il y aurait, en effet, tout un monde légitime de colère à voir l'impassible progrès, muet comme le destin, qui poursuit imperturbablement son chemin dans un formidable mystère, qui prend à chaque instant les intelligences par milliers et les emporte, bon gré, mal gré, avec lui, comme le moissonneur emporte les gerbes de sa moisson. C'est qu'il y a là-haut je ne sais quoi d'écrit au-dessus de toute chose écrite qui veut toujours être accompli.

Cela est triste. Quand il y a rupture entre la doctrine qui doit être crue et la faculté qui a seule puissance de croire, entre la religion dogmatique et la faculté religieuse, l'humanité ne sait plus à qui aller ni à qui entendre. Sacritiera-t-elle la faculté à la religion? mais la religion sans la faculté est la plante sans la sève du printemps, Sacrifiera-t-elle, au contraire, la religion à la faculté? mais la faculté sans manifestation est la sève sans plante à vivifier. En face de cette double impossibilité de paraître sans être ou d'être sans paraître, elle prend nécessairement le parti de l'inditférence. Mais elle ne peut rester indétiniment dans cet état contre nature. L'indifférence la tue.

Elle en meurt déjà. Voyez plutôt 1^ pâleur de son front sous la couronne à demi efleuillée du plaisir.

Il faut donc atijourd'hui, sous peine de mort pour la société, réconcilier le sentiment religieux avec la religion. Et comment? Par la seule réconciliation possible au dix-neuvième siècle : par la liberté; mais, entendons-nous bien, non pas seulement par la liberté de croire le dogme que nous pourrons crojre en conscience, mais encore par la liberté de pratiquer ouvertement, au grand jour, le culte que nous voudrons pratiquer. Je sais sans doute que chacun de nous est parfaitement libre d'avoir sur le compte de Dieu telle ou telle idée, le soir, au coin de son feu, ou la tèle sur l'oreiller. Un jurisconsulte même a savamment prêché quelque part dans un réquisitoire cette ingénieuse théorie de liberté de conscience. Il a poussé la générosité jusqu'à vouloir permettre ce qu'aucune puissance ne saurait empêcher à moins d'avoir à son service le regard intini de Dieu pour saisir la pensée au fond du cerveau.

Ce n'est pas la liberté que cette tolérance de la pensée en tant que pensée, la liberté du moins appelée un jour à réconcilier le sentiment religieux avec la religion. Car pour ramener complètement la paix dansl'àme humaine déchirée en deux à l'heure qu'il est, la liberté doit reconnaître sans doute, avant toute chose, à chacun de nous, le droit de régler souverainement sa foi intérieure; mais encore et surtout, de mettre sa croyance en commun ; de fonder une famille

spirituelle avec quiconque partage ou pourra plus tard partager la même conviction; de faire appel aujourd'hui, demain, du haut de son idée, à l'humanité tout entière ; de donner ouvertement par la parole sa vérité en communion au dernier passant ; car la plus sainte ambition de l'iiomme comme sa plus grande gloire sous le soleil est d'agir sur l'homme pour l'édifier, pour l'améliorer, le régénérer, l'élever en piété ou en connaissance. La religion n'a pas autre chose à faire que cela, et depuis qu'elle est la religion, sous une forme ou sous une autre, par la cérémonie ou par la prédication, elle ne fait pas autre chose que cela.

Comment! a-t-on répondu dans le temps, vous accordez à chaque citoyen, dans le même pays, le droit de choisir ou de créer un culte à sa convenance? mais alors vous allez briser l'unité religieuse et multiplier la secte à l'infini. Tant mieux! dirais-je à mon tour, car plus la secte 'sera multipliée, plus le sentiment religieux aura chance de trouver satisfaction.

Ecartons l'unité religieuse, prétention désormais hors de débat. On n'a pas à la briser, par la raison d'abord qu'elle est brisée depuis longtemps, et ensuite par la raison qu'elle est chose impossible à cette heureci de la civilisation. Oui, assurément, dans une société enfantine et à une époque d'ignorance universelle, l'unité religieuse existait, bien plus encore, pouvait seule exister. Pourquoi? Eh mon Dieu! parce que de l'âme ignorante à l'âme ignorante, il y avait la même identité que d'une molécule à une autre mole-

cule. L'intelligence, descendue partout à son minimum, était la répétition exacte de l'intelligence du voisin. Chacun croyait également ou plutôt croyait croire également, car il ne croyait pas en réalité, puisqu'il ne pouvait raisonner sa croyance. Une idée, si elle n'est pas pleinement conçue par l'esprit, n'est pas une idée. Ce n'est qu'un mot qui ne porte avec lui aucun sens dans la raison, moins qu'un mot encore, un bruit dans l'oreille.

Ainsi donc, quand la foule ne comprend pas ce qu'elle paraît croire, elle ne croit pas; le prêtre seul alors croit véritablement, car il a seul le secret de la croyance. L'intérêt toujours un de la corporation sacerdotale maintient dans ce cas l'unité de la doctrine. La religion est immuable de fait et de prétention. C'est le beau temps de la théocratie. Quant au reste de la nation, il croit sur parole. Il fait ce qu'on lui dit défaire, il dit ce qu'on lui dit de répéter. Sa religion consiste uniquement à exécuter une consigne. Mais l'idée religieuse glisse sur son cerveau comme la parole sur le télégraphe. Il la reçoit, il la transmet invariablement, méthodiquement, sans que son âme en ait plus l'intelligence que le signe aérien n'a la conscience de la phrase invisible qu'il emporte à l'horizon et qu'il promène dans l'espace.

(]omme le sacerdoce n'a rien à montrer à l'esprit de l'homme, puisque l'esprit est encore plongé dans la nuit, il prend le corps en dédommagement, il le plie, il le façonne de mille manières, à mille pratiques ; il

fait du culte un geste peipétuel, de la religion une étiquette, afin qu'elle soit pour le fidèle en quelque sorte une habitude et une seconde nature. Alors l'unité religieuse est indestructible, car elle est entrée si avant dans la chair de l'homme, qu'elle fait désormais partie de son existence. Commentconvertir, par exemple, un Indou qui a toute la journée sa religion au- bout du doigt tantôt pour ceci, tantôt pour cela? On peut bien convaincre une doctrine de fausseté, mais une pratique, comment la convaincre d'erreur? Le catholicisme en Chine avait substitué en partie l'Evangile au bouddhisme, mais il périt à l'œuvre lorsqu'il vouluttouclier à la pratique infinie du culte de Bouddha.

L'unité religieuse estdonc la prérogatived'un peuple enfant et d'un temps d'ignorance, mais cette unité-là n'est pas l'unité spirituelle de l'àme associée avec l'àme dans la vérité. C'est tout simplement la discipline d'un corps combiné avec un autre corps parune série de manœuvres à la façon du soldat. Au^si plus une religion est ancienne, plus elle est réduite en cérémonies, en danses, en chants, en promenades, en sacrifices. Il faut bien parler aux sens, du moment qu'on ne peut plus parler aux intelligences. Ceci est tellement vrai que la l'orme la plus spirituelle du culte, c'est-à-dire la prédication, était inconnue dans l'antiquité. Car pour la prédication il faut être deux : le prédicateur d'abord, qui dit ce qu'il comprend, et l'auditoire ensuite, qui comprend ce que dit le prédicateur. Nous voyons bien le prêtre dans l'antiquité, mais où était l'auditoire?

Et maintenant, lorsque par la marche de la perfectibilité humaine et le bénéfice du temps, ce créateur perpétuel d'intelligence dans le monde, la société a détruit l'unité au rabais ou plutôt la monotonie de l'ignorance, et constitué en queique sorte une immense hiérarchie d'esprits, les uns plus, les autres moins développes, et tous diversitiés à l'intlni parleur nature et leur éducation, quelle peut être en conscience la mesure commune de ces esprits si différents les uns des autres en faculté et en connaissance ? En perdant l'ignorance, ils ont perdu l'unité. Egaux par l'esprit, ils croyaient également. Mais inégaux aujourd'hui, vous espérez qu'au choc d'une doctrine ils donneront autre chose que leur inégalité. Autant vaudrait espérer qu'un jour de marche sur le champ de bataille le tambour rendra le même son que la cymbale.

Ce n'est pas tout. L'homme instruit, qu'il le veuille ou non, ne croit que ce qu'il comprend; ce qu'il ne comprend pas, n'existe pas pour son esprit. Il peut sans doute faire alliance avec l'incompréhensible par amour pour la paix ou par respect pour le passé. Mais l'incompréhensible n'entre pas dans sa préoccupation et n'influe pas sur son existence. Il l'a rejeté. Or, c'est précisément ce qu'il a laissé ainsi tomber que l'ignorant ira pieusement ramasser pour en faire le premier et peut-être le seul élément de sa croyance. Et vous dites ensuite que cet homme ci et cet hommelà, l'un savant et l'autre ignorant, parce qu'ils ont le même culte en apparence, ont au fond la même

conviction ! Vous prenez évidemment l'unité d'étiquette pour l'unité de substance. Vous pensez qu'il sufût d'écrire sur tous les vases d'une pharmacie la même formule laline pour avoir aussitôt dans tous ces vases une seule panacée.

Il est temps de renoncer à cette illusion, qui ne peut plus en vérité tromper personne. Du moment que le génie élevé à toute sa hauteur ne comprend pas la religion delà même manière que le paysan encore en possession de toute sa stupidité natale, ils peuvent porter l'un et l'autre le même nom religieux, ils n'ont pas la même rehsion. Cette diversité de crovance sous un symbole commun n'existe pas seulement aux deux bouts de l'échelle, elle existe encore à tous les degrés. Si l'on pouvait faire la revue des âmes enrôlées dans la même Église, on verrait que chacune d'elles est, par un côté, l'hérésie vivante de sa voisine. Chacune croit plus ou moins selon sa force ou sa faiblesse, et, dans le culte général, découpe adroitement un petit culte anonyme à son usage particulier. Le philosophe catholique, disait Gioberti en parlant de lui-même, est un protestant déguisé.

A une société diverse, il faut donc une religion diverse comme elle, pour correspondre à la diversité de l'esprit humain et donner partout satisfaction au sentiment religieux en lui parlant partout sa propre langue : la langue matérielle de la pratique, là où il est encore assoupi à la pensée; la langue spirituelle de la vérité, là où il estémanci[)é dans son intelligence. Que

chacun de nous soit de son temps, jusqu'à ce que le progrès ait abrégé entre nous les distances. Le pâtre breton qui erre au fond de sa lande, sous sa peau de chèvre, existe, en plein dix-neuvième siècle, à six cents ans en arrière. Il est toujours un homme du moyen âge; laissons-lui la foi du moyen âge pour sa consolation. Mais aussi reconnaissons à l'homme de notre époque le droit d'avoir gagné sur le paysan breton six cents ans de pensée, c'est-à-dire autant de pas d'avance sur le chemin de la vérité. Ainsi donc, répandez largement les religions sur la France, si vous voulez saisir toutes les couches d'âmes sous toutes les couches de la société.

Mais la vérité est une, dit-on, et il ne peut y avoir qu'une religion vraie par conséquent. En dehors de celle-là, toute religion est fausse, ou la logique a cessé d'être la logique. Or donc, ouvrir la porte à une religion fausse, n'est-ce pas proclamer la légitimité de l'erreur et dire implicitement qu'erreur ou vérité tout cela est également avantageux ou plutôt également indifférent à l'humanité? Le mensonge élevé à l'état de dogme pour le besoin d'une partie de la nation, serait ce là, grand Dieu ! le dernier mot du progrès ? Voilà l'objection dans toute sa rigueur. Voici maintement la réponse.

A coup sûr, si chaque religion en Europe était la contradiction absolue et la négation radicale de chaque religion voisine, sa sœur aînée ou cadette, l'objection serait insoluble, et le monde n'aurait plus qu'à se

croiser les bras en attendant que Dieu se mette d'accord avec lui-même. Mais il n'en est pas ainsi. Une secte ne diffère d'une autre dans le christianisme que par la forme ou la métaphysique. Elle pratique autrement, elle interprèle autrement quelque idée inaccessible à la raison, de trinité ou de prescience. Question de prêtre, après tout, et de théologie. Mais si elles diffèrent parle geste ou sur le sens du mystère, elles ont, h peu de chose près, en fait de vertu et de morale, la même doctrine. Un Anglais pense sur le bien et sur le mal comme un Français. L'Evangile est le fonds commun de toutes les Eglises chrétiennes, et ce fonds commun constitue seul leur unité, unité ample et flottante, où chaque diversité de race et de temps pourra toujours aisément tenir, à chaque mouvement et à chaque évolution du progrès. Sans doute les sectes chrétiennes sont séparées par la racine, mais montez au-dessus de leurs querelles, à leur dernier sommet, vous y retrouverez une seule vérité : Aime ton prochain comme toi-même. Cela suffît.

Voyez la forêt vierge. L'arbre y est distant de l'arbre par le pied; mais sous la lumière du soleil, cette perpétuelle révélation de vie dans l'espace, il a jailli loin du sol en ardente aspiration, et, arrivé à toute sa hauteur, il a répandu immensément autour de lui un monde de rameaux. La cime a rejoint la cime dans le ciel, et, entrelacée avec elle, a confondu partout avei elle son parfum et son murmure. Il n'y a plus maintenant pour l'œil qui voit de haut un arbre ni un autre

arbre, un cèdre ou un palmier : la forêt n* est tout entière qu'une mer de verdure qui ondoie au souffle de Dieu, et balance voluptueusement la fleur et le fruit en même temps sur le chant d'amour et sur le lit nuptial de l'oiseau du paradis et de la colombe. Grâce, amour, poésie, fécondité, tout est là et là seulement, rangé sous le regard comme pour une fête perpétuelle de la nature. Mais sous cette couche de magnificence, que trouvez-vous dans l'entre-colonnement des troncs d'arbre et au point de désunion? Une nuit éternelle gorgée de miasmes et un sol mort peuplé de reptiles. Je dirai donc à l'Etat, sans me préoccuper ici de tel gouvernement ou de tel pays : Donnez de l'air et du soleil à l'âme religieuse, repliée aujourd'hui sur elle-même, faute d'espace et de liberté. L'indifférence pèse sur ma tête comme la voiite d'une prison. Emmenez-moi d'ici, j'étoufle. Je suis de la race des croyants, rendez moi le Dieu de mon intelligence. Je ne lui dirai pas : C'est mon droit ; ma parole ne serait peut-être pas comprise; je lui dirai simplement : C'est ton intérêt. La liberté religieuse, n'en doutez pas, réveillera partout le sentiment religieux encore endormi dans la moitié de la nation, et le sentiment religieux, multiplié au contact, surveillé par lui-même, développera dans l'homme plus de moralité et simplifiera ainsi la tache du pouvoir. Là où le pouvoir trouve plus de vertu, il trouve en même temps plus de sécurité. L'heure presse, qu'attendezvous? Les esprits s'agitent dans le vide, redressez-les

vers le ciel, et la démocratie, égarée après tant de secousses, rentrera peut-être dans son chemin.

Je fréquentai cet homme de bien pendant une année. Chaque fois que je sortais de sa présence, j'emportais meilleure opinion de l'humanité. Un jour je l'interrogeai sur le fonds de sa doctrine. Je crus comprendre qu'il croyait à la révélation permanente de la Divinité et à une évolution spontanée de la religion. Il appelait en témoignage de cette évolution l'œuvre apostolique de Channing, en Amérique, et la dernière parole de Shelling dans la chaire de Berlin. Et revenant à sa première formule, la religion par la liberté et la liberté par la religion, il ajouta sous forme de commentaire : Tout homme prêtre à son foyer est roi dans la cité.

L'année suivante dispersa la colonie de l'hôtel de la Chartreuse. Nous allâmes chacun de notre côté tenter la destinée. J'entrai dans la vie militante de la pensée. Je lisais un soir l'histoire de la première révolution. L'aiguille de la pendule cheminait insensiblement, sur le cadran, vers l'heure du spectre, vers minuit. Un tison à moitié éteint expirait lentement dans la cheminée. Un bruit se lit au dehors. Quelque chose passait dans la rue. Ce fut d'abord un roulement imperceptible, continu, comme le murmure de la marée Des clameurs confuses apportées par bouffées

déferlaient dans le luiiitaiu et semblaient approcher de minute en minute. Des coups de marteau retentissaient de maison en maison, les portes s'ouvraient et se refermaient avec précipitation.

A cette première rumeur succéda un bruit de planches qui résonnaient comme les chasses sous la pelle des fossoyeurs. Ensuite les cloches des églises se mirent à tinter à sons entrecoupés, spasmodiques; on eut dit qu'un tremblement de terre secouait à la fois tous les clochers. Au milieu de ces rafales intermittentes et sinistres (jue le vent traînait et brisait aux angles des carrefours, des spectres effarés couraient en criant aux armes !

J'avais ouvert la fenêtre, le pavé était désert. Quelques ombres de gardes nationaux le traversaient au pas rhythmé des patrouilles. Un reste d'illumination brûlait çà et là aux vitres à l'honneur de la chute du ministère, et agonisait successivement fenêtre par fenêtre. Quelques becs de gaz livides noyés dans le brouillard protestaient seuls encore contre les ténèbres. Aux deux extrémités de la rue des groupes d'ouvriers construisaient paisiblement une barricade. Cependant le roulement faible et sourd que j'avais entendu mugir dans le lointain montait plus distinctement à mon oreille. Je ne pouvais saisir dans l'atmosphère aucun son ni aucun sens humain. C'était de la parole mêlée à du vent; une révolution passait.

Quelques heures après, le jour se levait sur le monde qui devait porter dans l'histoire le nom du

24: Février. Le flol tumultueux delà foule roulait vers le Palais-Royal. Je le suivis. La place était enveloppée de toute part d'un cercle de barricades. Une compagnie de la ligne occupait le poste du Chateau-d'Eauel couvrait les abords du Carrousel. Ranimée le lonçj; de la balustrade du perron, l'arme au pied, elle attendait en silence l'ordre du destin.

L'insurrection, de son côté, immobile et repliée derrière le péristyle du palais, poussait par moment le cri de vive la réforme! Une sorte de trêve tacite régnait entre le peuple et la troupe, et la place déserte semblait une terre neutre que personne n'avait le droit de francbir; un coup de fusil partit on ne sait d'où ni comment. La ligne riposta par une décharge.

A la première détonation de la fusillade, un homme courut au milieu de la place, et agitant un mouchoir blanc au-dessus de sa tète :

— Ne tirez pas, criait-il, vous êtes frères de la même mère, cette guerre est une guerre impie.

La fusillade continuait toujours et il courait toujours vers le poste du château.

Au moment où il touchait l'escalier du perron, je le vis tourner sur lui-même et chanceler. Il saisit la balustrade du posie et il tomba le genou en terre, le front collé contre le mur du soubassement. Il plongea la main dans sa poitrine et il parut écrire avec le flot encore brûlant de sa blessure sur la pierre du perron.

Une heure après le feu cessait et le peuple relevait le blessé. Deux ouvriers le chargèrent sur leurs épaules pour le transporter à l'ambulance. Chacun ôta respectueusement son chapeau, par un mouvement spontané pour saluer ce quelque chose de plus que l'homme, l'homme sacré par la mort et investi désormais de la terrible majesté du mystère. Lorsque le cortège passa près de moi je regardai le martyr inconnu de la conciliation tombé sous l'erreur d'une balle, et je crus reconnaître à travers la pâleur de l'agonie l'apôtre de la Chartreuse Je pleurai sur cette belle âme frappée pour avoir voulu arrêter l'effusion du sang, et partie, avant d'avoir dit son mot, pour une meilleure patrie.

Aujourd'hui, je ne pleure plus sa mort, je l'envie plutôt ; qui de nous après avoir vu ce qu'il a vu depuis n'a pas dit en lui-même : J'ai trop vécu?

J'allai voir la place où il tomba; il avait écrit avec

son sang : Je meurs pour à partir de la dernière

lettre, une raie rouge descendait jusqu'au pavé. Le doigt avait glissé sur la pierre. Il n'avait pas eu le temps d'achever son épitaphe et de dire pour quelle idée il mourait.

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