‹ Les droits de l'humanitéChapitre 6 sur 74 · CONTRADICTION DE L'ÉGOÏSME · texte numérisé non relu

CONTRADICTION DE L'ÉGOÏSME

apparence, car leur solitude même n'est garantie et ne devient possible que par le plus haut développement des institutions communes.

L'individu séparé n'est pas possible, l'individu n'est qu'une abstraction ; mais c'est dans l'individualité que le corps social trouve le progrès, la vie et la force. 11 n'est donné qu'au petit nombre, au très petit nombre, d'être quelqu'un, de découvrir un ilot ignoré, d'inventer un procédé nouveau, de perfectionner un mécanisme, de formuler un théorème, de créer un rythme , un vers, une (igure, une mélodie qui lui appartienne, de dire un mot qui fasse rire et n'ait pas été déjà dit mille fois. Nous sommes des copies de copies, et nous devons l'existence aux originaux. Ainsi l'individu, subsistant par l'ensemble, se développe au moyen des individus qui s'élèvent en quelque mesure au dessus du commun niveau.

Le devoir d'être soi-même , de s'aimer,

de se vouloir, de se réaliser soi-même n'a donc pas pour objet l'individu dans un isolement impossible; l'égoïsme est contradictoire; il contient en lui-même le germe de sa destruction. Le bien que chacun doit vouloir et réaliser, c'est le maintien , l'affermissement, le développement de l'ensemble dont il fait partie. Le bien-être de l'ensemble est le bien moral, le but positif que l'individu doit se proposer pour tâche. Et ce bien-être de l'ensemble a pour condition le bien-être de ses membres , lequel consiste essentiellement à ce que chacun d'eux veuille l'ensemble.

((Je veux que nous soyons » c'est-à-dire, je veux que nous voulions ; je veux que nous nous voulions : telle est la formule abstraite de la vérité, qui est la charité, la justice au sens positif du mot justice.

Ce nous qui est le bien, ce nous qui est l'objet du devoir, ce n'est pas la famille, ce n'est pas le clocher, ce n'est pas la pa-

l'amour de soi comprenant l'amour d' autrui 15

trie, ce nous, c'est l'univers, dans la mesure où nous estimons pouvoir exercer quelque influence sur la direction et l'accomplissement des volontés clans l'univers. Et comme celte influence ne saurait déployer d'elfet vérifîable que dans l'humanité, le nous qu'il faut vouloir pour se vouloir vraiment soimême, le nous dont le bien comprend notre bien, c'est l'humanité. L'objet de notre devoir raisonnable, parce qu'il est impliqué dans les conditions mêmes de notre existence, c'est de travailler à l'accomplissement, à la manifestation de toutes les puissances physiques, mentales et morales de l'humanité, ce qui implique avant tout le développement de nos propres puissances, l'avènement de notre originalité personnelle, si nous possédons le principe d'une telle originalité, ce que l'effort seul peut mettre en lumière.

Etre soi-même au service du genre humain : quel que soit le sentier par où l'on y

monte, cette conception du devoir est commune à tous les civilisés; ceux qui s'en écarteraient après l'avoir atteinte sortiraient de la civilisation , non pour la dépasser, mais pour retomber dans ces formes inférieures de l'existence et de la conscience que sert à désigner le terme de barbarie.

Le patriotisme , sentiment très fort et très doux, est une vertu plus ou moins ambiguë. La nature et l'histoire ont créé les nations, dont les diversités font en s'harmonisant la richesse et la beauté de la vie terrestre. Leurs oppositions s'émoussent, elles ne s'effaceraient pas sans dommage pour l'humanité; mais leur antagonisme lui cause une perte incalculable.

Les frontières de la patrie bornent fatalement l'horizon du plus grand nombre. La patrie est la mère qui nous élève pour devenir des hommes possédant chacun leur valeur propre ; c'est le théâtre où les individualités peuvent se produire , le champ

ambiguïté du patriotisme 17

que nous pouvons travailler, la place où nous pouvons en général le plus aisément et le plus complètement nous rendre utiles. L'amour de la patrie est vénérable aussi longtemps qu'il est Là forme naturelle de l'amour de l'humanité. Mais quand l'esprit national, quand la tradition nationale dictent nos jugements et pétrissent nos caractères , la liberté de l'esprit en souffre , les individualités s'émoussent et l'humanité s'en trouve appauvrie ; quand le patriotisme s'enorgueillit, il devient petit et ridicule; quand il nous fait oublier ou méconnaître la justice, quand séduits par la passion ou trompés par l'illusion qu'elle évoque, nous préférons le bien d'un membre au bien du corps, le patriotisme dégrade et corrompt. Civilisation vient de cité, mais longtemps avant que ce mot fût introduit dans nos langages , les sages inspirateurs du droit dont procèdent nos codes modernes ne voyaient dans le monde qu'une même ville,

dont les Etats particuliers figuraient à leurs yeux les maisons.

Chaque foyer avait autrefois ses Lares, chaque nation sa divinité protectrice ; les nationalités se sont formées sous une influence religieuse. Ces barrières qui les séparaient devaient tomber avec la pluralité des dieux, et les nations ne former qu'un peuple. La fusion n'en est assurément point achevée ; aussi bien le polythéisme n'est-il pas tant mort qu'il le semble. L'opposition des Etats modernes coïncide avec la renaissance des lettres antiques et la résurrection de la mythologie. Sous les masques divers de la dévotion, de l'athéisme et de l'indifférence, le culte de la patrie a remplacé chez un grand nombre le culte de l'Esprit créateur, et ces nouveaux dieux des armées sont aussi des dieux jaloux.

Cependant l'échange des produits, des idées et des services personnels ont fait naître chez nos contemporains le sentiment

LA FRATERNITÉ DES NATIONS l!»

de la fraternité des peuples. Malgré l'opposition naturelle entre ceux qui chassent une môme proie, malgré les savantes combinaisons imaginées pour soutenir un régime intérieur artificiel par l'artificiel appui d'ennemis héréditaires, dont on fait des institutions publiques en manipulant l'opinion, nous ne saurions plus voir des étrangers dans un Schiller, dans un Manzoni, dans un Tolstoï, dans un Shakespeare. Nous savons que les peuples sont faits pour se compléter et non pour se combattre.

Nous savons que la guerre n'est pas seulement le plus fâcheux des accidents , ainsi que le chef d'état-major d'une grande armée en a fait récemment l'aveu, mais qu'elle est presque toujours un crime, et toujours l'indice d'une éducation morale imparfaite et d'une constitution sociale inachevée. L'étranger n'est plus un ennemi.

Pour tout dire, il n'y a plus d'étranger et l'humanité cherche un organe.

La religion du patriotisme est un culte sanguinaire, dont se détournent les cœurs droits et les esprits élevés Qu'ils croient marcher seuls ou qu'ils éprouvent le besoin d'une aide invisible, l'objet pratique de leur devoir et de leur dévouement ne saurait plus être que l'humanité tout entière.

Ils le savent, et cette connaissance obscure ou distincte de leur devoir leur apprend quel est leur droit. Ils ont droit au libre développement de leurs facultés personnelles, ils ont droit à une place où ils puissent appliquer ces facultés personnelles au service, à la construction de l'humanité. Liberté, Solidarité, telle est la nature humaine, tel est le devoir, tel est le droit.

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