LES HONORAIRES DU DOCTEUR
Jean Bonnin me devait deux cents et quelques francs Pour les soins que j’avais donnés depuis dix ans A sa famille. En vain mon serviteur, Cyrille,
Lui portait tous les ans une note inutile.
Bonnin ne bougeait pas. Ah! quand un des enfants Ou son vieux père étaient malades, de serments Il n’était pas avare. En vain je lui rappelle.
Au sortir du danger, sa promesse nouvelle.
Et dis que j’ai besoin d’argent et qu’il m’en faut.
Les promesses pleuvaient, l’argent faisait défaut.
Au tribunal de paix, à la fin je l’appelle ;
Il accourt aussitôt : « A combien monte-t-elle, [que ça ? » « Votre note? » — «Adeuxeent douze francs, » — «Tant — « Depuis dix ans ! » — «Combien de visites? » — «Eisa,
« Pour sa part, en a six ; Florimond en a treize,
« Et le reste est pour vous et pour le père Biaise. »
— « Combien pour moi ? » — « Dix-huit pour vous. » —
[Dix-huit pour moi?
«Vous riez sûrement? » — « Je ris? « — « Oui-dà. » —
[« Pourquoi? »
— « Jamais vous n’avez mis, docteur, vous ni personne, « La main sur mon cadavre. » — « Ah !» — « Ça vous
[étonne?»
— « Je suis donc un voleur à votre compte? » — uNon, « Mais vous avez pu faire une erreur de nom,
« Cela s’est vu des fois! » — « Avez-vous souvenance « D’un certain gi-md antlirax et de la grand’souffrance <( (due leait vous causa pendant tout un long mois .^ »
— «Ah ! c’est mafoi Dieu vrai que c’est vrai 1 Jevousvois « M’enfonçant votre outil long de ça dans l’aisselie; « j’ai crié que ma femme en perdait la cervelle.
« Ça m’a bien soulagé. » — « Vous l’avez oublié,
« i’ourtant et vous disiez... » — « Oh! je n’ai pas nié U Ma dette. » — « C’est trop fort, brisons là. » — « Votre
[compte
« Tout au juste. » — « Deux cent douze francs. »
[« Mais je compte
« Que vous allez m’ôter là-dessus?... » — « Pas un sou !»
— « Vous n’êtes point si dur. » — « Je cédai, j’étais fou De compter encaisser les gros sous du bonhomme.
— « Je ne puis vous donner à nuit toute la somme. »
— «Comment? » — « J’ai dû payer dix mille francs de bien « Que je viens d’acheter, il ne reste plus rien
« Quand on a contenté l’Etat et le notaire. »
— « Et moi, quand deviendrai-je aussi propriétaire? »
— «C’est pas les deux cents francsqueje vous dois...?»
[« Eh non I »
« Mais si tous les ingrats pour moi qui suis trop bon « M’apportaient à la fois ce qui reste en arrière,
« Je pourrais à mon tour d’un bon lopin de terre « Devenir possesseur et paierais volontiers « Et l’enregistrement et les petits deniers. »
— « Combien vous en gagnez de cet argent ! !.. . » —
[« C’est drôle,
« J'aimerais mieux avoir dans ma poche une obole
« Que mille trancs dehors ! » — « C’est votre faute aussi, « Vous ne poussez jamais les gens assez. » — « Merci ! « Sur votre bon avis je règle ma conduite « Et commence par vous : mon argent tout de suite. » — « Cent francs à nuit. » — « Je veux tout. » — « Et
[ l’autre moitié
«Dans un mois. » — «Aujourd’hui. » — «Vingt jours,
[a}^ez pitié,
« Monsieur, sommes-nous pas en pleine République? »
L’argument me parut honnête et sans réplique Et j’agis comme un sot; j’accordai les vingt jours A maître Jean Bonnin et je l’attends toujours !
Dï’ Sparadrap.