‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 21 sur 22 · I. E SECRET D’UNE FEMME · texte numérisé non relu

I. E SECRET D’UNE FEMME

Est-il bien juste d’affirmer, ainsi que le prétendent les détracteurs de notre génération, que notre époque ne soit pas faite pour les grands dévouements, les idées généreuses et les nobles inspirations?

Quant à moi, qui suis un naïf, je crois fermement, au contraire, qu’elle est digne d’une autre appréciation, et que faire son éloge au lieu de lui jeter le blâme, serait lui rendre la justice quelle mérite. Nous ne sommes, croyez-le bien, ni meilleurs ni pires qu'autrefois. Découvrir le bon grain au milieu de l’ivraie, telle est la véritable difficulté; mais aujourd’hui comme alors, cherchez bien et vous trouverez. Dans tous les cas, je me propose de vous raconter un acte de courage qui, pour s’être passé à l’heure où triomphent l’habit noir et la cravate blanche, est tout aussi héroïque que les exemples que nous ont fournis les fils de Lacédémone.

I,F,S IHJKFMSTES.

Mesdames et mesdemoiselles, vous pouvez approcher vos fauteuils et ranger vos labourels, l'iiistoire vous est tout particulièrement dédiée; cependant, s’il y a parmi vous quelques charmants cavaliers, ne les obligez pas à sortir, mon récit peut également être entendu par leurs chastes oreilles.

Ceci dit, je commence.

Pendant I hiver de 18.., un soir de carnaval, il y avait grande fête dans l’une des maisons les plus suivies et les mieux fréquentées par l'aristocratie bordelaise, qui en vaut bien une autre.

Uuoique choisis avec cette minutie extrême que doit s’imposer toute maîtresse de maison descendant des croisades, les invités étaient néanmoins très-nombreux et presque tous causaient familièrement entre eux, comme gens accoutumés à garder ensemble le portrait de saint Louis. Tout ce que Bordeaux possédait d’anciens noms et de grandes origines, hommes, femmes, jeunes et vieux, Vy donnait rendez-vous tous les hivers; car, pour être de la provînee, la maison n’en avait pas moins fort bon air, ma foi, et les maîtres étaient charmants pour leurs invités. Le domestique même, tout en ayant, comme de juste, la morgue insolente qui convient à une grande livrée, n’était pourtant que très-rarement grossier.

Ce qui faisait surtout que les jeunes gens s’y plaisaient, c’est que l’on y dansait beaucoup, et que par

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const'qnent on pouvait ainsi y contracter des alliances. On n’y employait guère le mot de mariage; cependant il s'y en faisait et des mieux assortis encore en quartiers de noblesse, bien entendu, sinon en âge. C’est pour cela que les mères y conduisaient leurs filles avec la môme importance qu’aux dévotions. Il est juste de dire que, pour beaucoup d’entre elles, le bal était un sacerdoce.

Ce soir-là donc, la fôte était éblouissante et fort animée; la maison tout entière baignait dans une atmosphère de flammes; on eût dit un feu d'artifice le jour de la fête d’un souverain constitutionnel. Ses splendides salons, garnis de fleurs et envahis par des jeunes femmes, offraient le coup d’œil magique d’un riche écrin chatoyant aux lumières de ses mille scintillements. L’orchestre jouait les airs les plus entraînants, tout ce monde s'amusait, et d’autant plus qu’il n’était venu à l’idée de personne de parler politique.

Décidément il y avait beaucoup de gens d’esprit dans celle noble compagnie.

Cependant, quand nous disons que tout le monde s'amusait, nous exagérons; car au milieu de cette joyeuse folie de bon ton, un jeune homme de vingtcinq ans, au plus, se promenait, depuis longtemps déjà, tout seul dans les salons; et paraissait s’ennuyer profondément : ce qui était, de sa part, beaucoup trop irrévérencieux, convenez-en.

Néanmoins, de temps en temps, ce jeune homme homme serrait la main à un ami, ou bien s'inclinait devant une dame, souriait familièrement à une autre, et manœuvrait de son mieux à travers tous les méandres de cet archipel mondain, bien difficile à côtoyer sans avaries, il faut l’avouer, quand les vents du hasard vous y poussent après l’avoir abandonné pendant quelques années.

Précisément c’était le cas de notre jeune dépaysé, qui, en effet, depuis trois ans, avait quitté Bordeaux pour les colonies, où il avait été retenu par une affaire de famille des plus importantes. Mais comme il s’appelait le comte Didier deLabrède, à peine arrivé, il avait voulu revoir son monde, et était venu ce soirlà au bal, dans le seul but de savoir si on l’avait tout à fait oublié.

Cette curiosité était presque de la témérité après une longue absence.

Il n’était donc pas tout à fait un inconnu, ainsi qu’on aurait pu se le figurer, en le voyant errer à l’aventure dans les salons, sans s’arrêter plus de deux ou trois minutes avec ceux qui lui serraient la main. Avant son départ, il avait été au contraire très-répandu, comme l’on dit ; mais trois ans d’absence ! je vous le demande, c’est une éternité! nécessairement il fallait reprendre langue. En bon navigateur qu’il était, il avait voulu s’orienter et sonder le terrain.

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Il était fort prudent ce jeune homme, et il avait acquis en voyageant une grande sagesse.

Mais après un peu plus d’une heure de cet exercice hygiénique, qui consiste à patiner adroitement entre une robe de soie et des falbalas de dentelles sans passer à travers, il eut le désir de se reposer, et voyant devant lui une enfilade d’appartements moins éclairés que les autres salons, il s’engagea bravement à la découverte.

Après une excursion de quelques minutes, il se trouva dans un petit salon fort coquet et richement tendu, où, vu la distance, les airs que jouait l’orchestre ne parvenaient à son oreille qu’avec pas mal de solutions de continuité et, pour ainsi dire, par rafales. C’est absolument ce qu’il cherchait.

— On est bien ici, se dit M. de Labrède.

Et il se disposait à s’installer aussitôt, lorsqu’il découvrit sur sa droite une porte qui donnait directement dans un autre petit boudoir, un peu plus sombre, mieux parfumé et plus éloigné de l’orchestre. C’était une trouvaille, la perle des buenretiro.

— Oui, mais ici on est mieux; lit notre sybarite en y entrant et en examinant, en connaisseur des discrètes retraites, le délicieux réduit.

En effet, l’ombre et le mystère semblaient en être les seuls dieux, comme quelques objets d’art d’une

grande rareté et des plantes exotiques en étaient les seuls ornements. Pour tout meuble, un divan trèslarge courait le long de la pièce; une table en marqueterie se trouvait au milieu, et sur la table brûlait, en même temps que fumaient des parfums, une lampe d'une forme antique qui avait dû séjourner longtemps sur le maître autel de quelque temple païen. Ne eroyez point à un anachronisme.

Didier avisa le divan, choisit l.’angle formé par la porte d^entrée afin de n’élrc point pris à l'improviste en cas de visite, et s’étendit. de son long pour y réver à l’aise en attendant l’heure du souper.

— Quand viendra le moment, se dit Didier, nous irons voir si les château-margaux et les cbâleau-laffitle sont toujours aussi bons qu’autrefois.

“*'i,^Ce jeune homme avait de grands égards pour son , : estomac.

- ' Mais c’était néanmoins, vous pouvez m’en croire, un beau cavalier, que M. le comte Didier de Labrède, ' un de ces types attachants, sympathiques, faits de fierté et d’élégance, que les hommes envient et dont les femmes raffolent. Il était grand et mince, distingué d'allures et brillant d’esprit, jeune, en belle santé, aspirant la vie à pleins poumons; ni mélancolique par genre, ni joyeux sans propos, c’était enfin une riebe et franebe nature, qui n’avait lâen à souhaiter à autrui et qui faisait plaisir à voir. Et, chose éton-

' — Dlgr

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nante, voyez comme ça se trouve, lui qui était beau et riche n’était ni béte ni fat. ■

Décidément, c’était un grand original que ce garçon-là.

A peine élait-il étendu sur le divan depuis quelques instants, qu’à son grand étonnement il entendit dansun salon voisin du sien le frôlement mystérieux d’une robe de femme; puis, aussitôt, le pas accentué d’un homme qui, selon toute probabilité, marchait sur les talons de la robe.

D’abord M. de Labrôde ne voulut prêter aucune attention à cet incident; d’ailleurs toutes les portes étaient ouvertes; il ne pouvait donc soupçonner aucun mystère, et loin de chercher à découvrir les deux personnes qui venaient de révéler ainsi leur présence, il resta dans la même posture, se promettant môme de faire de son mieux pour ne rien entendre de ce qu’elles allaient dire.

Mais à peine venait-il de terminer mentalement ces réflexions, qu’au même instant la conversation débutait ainsi entre les deux inconnus invisibles :

— Henri, dit une voix de femme sur un ton réel- ‘ lement ému, vous me faites commettre une grande folie, mon ami, en m’entraînant dans ce salon ; mon mari peut, d’un instant à l’autre, nous y surprendre, et ce serait un grand malheur.

— J’ai voulu vous parler, une dernière fois sans

lü

témoins, Marguerite, vous donner mon dernier adieu, répondit avec un accent pénétré de douleur celui qui s’appelait Henri.

Et M. de Labrède comprit, au léger bruit qui se produisit dans la pièce voisine, que les deux interlocuteurs venaient de s’asseoir. Sa nature loyale lui inspira aussitôt l’idée de révéler sa présence par un bruit quelconque ; il lui répugnait d’être ainsi, malgré lui , le dépositaire invisible des confidences qu’il allait entendre, mais déjà il n’étaît plus temps, la conversation s'était engagée de nouveau, et cela sur un ton si triste et si douloureux, que Didier n’osa pas les effrayer.

— Vous n’ôtes pas raisonnable, mon pauvre ami, continua la même voix de femme ; vous savez mieux que personne dans quelles tristes conditions je me suis mariée ; vous savez que je n’aimais pas mon mari, que je ne l’aimerai jamais, qu’en l’épousant j’ai dit choisir entre le malheur de ma famille ou le mien... Je n’ai pas hésité, je me suis sacrifiée pour sauver mon père ; j’espérais que vous, Henri, vous que j’ai tant aimé, vous seriez le premier à me consoler en me donnant l’exemple de la résignation, et vous venez sans cesse raviver ma douleur en me reprochant cette union...

— Marguerite , dit la voix de l’homme avec un accent qui touchait au délire, Marguerite, je vousainie comme un fou, comme un insensé, comme on amant

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jaloux, enfin ! Oui, je le sais, j’ai lorl de vous poursuivre ainsi jusque dans les fêles où vous allez... mais vous avez été ma seule passion, mon unique amour... Pour vous, j’aurais tout donné, tout sacrifié, tout fait, fit cet homme en s’arrêtant ; et s’il eût fallu, repritil aussitôt, je vous eusse payée d’un crime\.

— Ah 1 taisez-vous, malheureux, taisez-vous, s’écria la jeune femme éperdue.

— Ah ! tenez, dit-il en se calmant, vous avez raison, je suis un insensé ; mais aussi je vous aime si bien ! cet amour est si pur et si grand !... Ah ! je sens bien que rien au monde ne pourra jamais ni le remplacer, ni même l’apaiser... Tenez, pardonnez-moi, Marguerite, de vous avoir ainsi chagrinée ; d’ailleurs, je deviens raisonnable et si je vous ai prié de m’accorder ce dernier entretien, c’est que je pars... oui ! je m’éloigne, je vous quitte, vous tout ce que j’aime... tout ce que j’aimerai 1... Ainsi, plus de reproches, n est-ce pas, Marguerite ? Si je vous ai offensée, vous si pure, c’est à genoux que je vous en demande pardon ; enfin ! si volontairement ou involontairementje vous ai causé un seul chagrin ou fait verser une seule larme, ayez pitié de moi et dites-vous que j’étais bien malheureux...

A cet instant, Didier, écoutant malgré lui cette terrible confidence, entendit des sanglots entrecoupés : les deux amoureux confondaient leurs chagrins dans leurs

larmes ; dernière communion de ces deux pauvres cœurs séparés par les lois humaines, mais unis par cette loi divine qui s'appelle douleur d’amour! Ils pleuraient!...

M. deLabrède, soulevé à demi, et la tête appuyée sur l’une de ses mains , écoutait , non pas avec curiosité, mais plutôt avec respect, et pour ainsi dire dans un pieux recueillement, l’expansion de toute cette tendresse. . .

Il y avait quelque chose à la fois de digne et de sacré dans ces reproches et dans ces larmes, et il courait dans l’atmosphère des effluves toutes parfumées de jeunesse et de chasteté qui faisaient du bien au cœur, et réjouissaient l’âme. Et Didier pensa :

— Seuls, comme ils le sont, en ce moment, amoureux et jeunes, qui pourrait donc les empêcher de profiter de leur isolement et de leur amour pour s’unir par un serment ou par un baiser ? -

Non ! leur passion était trop grande pour l’abaisser jusqu’à la faute. Et tous deux se savaient si bien dignes l’un de l’autre, qu’ils s’étaient rencontrés sans contrainte et sans honte. D’ailleurs, n’avaient-ils pas pleuré ensemble, ces pauvres jeunes gens?

Riez, sceptiques, mais lorsque l’amour inspire de telles angoisses. Dieu veille sur les cœurs qui le portent en eux.

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— Henri, je vous, remercie, dit la jeune femme d’une voix encore entrecoupée par les sanglots et après un instant de silence; votre résolution est digne de vous, et je l’apprécie comme elle mérite de l’étrc; mais ma tranquillité personnelle ne Va pas cependant jusqu’à l’égoïsme, et ne peut me faire oublier que vous avez une mère qui vous aime. Ne craignez-vous pas, mon ami, que votre absence la rende bien malheureuse.

— Ma mère est prévenue, et comprend à quel sentiment j’obéis en m’éloignant.

— Adieu donc! pour toujours peut-être, lit la jeune femme avec un effort pénible.

— Oui, pour toujours, répéta le jeune homme d’une voix plus calme.

Puis, après un moment de silence, il dit :

— Avant de nous séparer pour toujours, Marguerite, j’ai une grâce à vous demander, permettez au malheureux qui vous perd à jamais de vous haiser au front, comme un ami, comme un frère.

— Jamais! non, jamais, s’écria la jeune femme avec force;- restons ce que Dieu a voulu que nous fussions; restons toujours dignes l’un de l’autre... parlez, Henri, parlez.

— Je vous obéis, Marguerite, adieu donc, pour toujours!...

Et Didier de Labrède entendit aussitôt les pas

LKS DUELLISTES.

d’Henri s’éloigner et. se perdre dans la profondeur des appariements.

La jeune femme était restée affaissée sur un fauteuil.

— Allons, se ditDidier pendant que régnait le pins profond silence, voilà pourtant deux braves cœurs, deux grandes Ames, résignés à la douleur et qui mériteraient une large part de bonheur; mais un abîme les sépare à jamais. C’est égal, c’est beau de s’aimer ainsi. Pauvre Marguerite! An fait, se dit encore de Labrède, je sais son nom. Mais du diable si jamais je chercherai à connaître son visage... j’aurais trop peur de faire rougir une sainte! Ah ! mesdames, que n'éliez-vous donc toutes avec moi pour écouter battre ces deux cœurs et voir verser ces larmes; quel exemple pour vous, folles fdles de Yénus la mère!

Il en était là de ses réflexions et attendait que Marguerite se fût éloignée pour s’en aller lui-môme, lorsque le frou-frou de sa robe lui indiqua que la jeune femme quittait le siège sur lequel elle était assise.

Mais quel ne fut pas l’étonnement de Didier lorsque, au lieu de l’entendre disparaître par le chemin qu’avait pris Henri, il la vit se diriger dans le petit boudoir où il se trouvait lui-méme.

Didier aurait donné son âme au diable pour pouvoir disparaître sans être vu de la jeune femme. Malheureusement, celle-ci voulant se remettre de son trouble,

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avait eu la malenconircuse idée de péiiélrer dans celle pièce; à peine y élait-elle entrée qu’elle se trouvait face à face avec Didier. La jeune femme poussa un cri de slupeur en se voilant la face; puis d’une voix saccadée, vilnanle, elle s'écria :

— Un étranger! Ah! monsieur, vous étiez là, vous avez tout entendu? je suis perdue.

Et elle, tomba brisée sur le divan, répétant comme une folle :

— Je suis perdue ! je suis perdue !

Le comte de Labrède était lui-méme vivement impressionné de la douleur et de la souffrance de cette jeune femme. Cependant, respectant ses larmes, il n’osa pas de suite lui répondre; ce ne fut que quelques secondes après que s'était échappé son premier cri d'eiïroi, qu’il se décida à faire une tentative pour la rassurer.

Pendant que Marguerite était toujours affaissée, plutôt qu’assise sur le divan, Didier, qui n’avait cessé d'admii er sa jeunesse et sa beauté, se recula de quelques pas, et, mettant, respectueusement un genou à terre devant elle, il lui dit avec une expression de grande loyauté :

— Je vous parle comme l’on prie la sainte mère du Christ, madame, à deux genoux, parce que vous êtes pure, parce que vous êtes sainte et parce que je vous respecte.

LES DDELLISTES.

A celle altilude humble, à cet accent franc et pénétré, la jeune fenàme releva la tête, et d’un air surpris, mais rassuré, elle fixa avec curiosité ce jeune étranger qui s'adressait à elle dans le langage le plus digne que puisse employer le cœur humain dans une telle situation.

— Oh ! relevez-vous, monsieur, dit aussitôt Marguerite, etmerci d’avoir si bien compris ma souffrance.

Le comte s’élail relevé.

— Je me nomme, madame, continua-t-il, le comte de Labrède, et je vous donne ici solennellement ma parole de gentilhomme que tout ce qui a été dit là, dans cette pièce, je l’ai oublié pour ne m’en souvenir jamais...

— Oh ! merci, monsieur, merci, répéta Marguerite fondant en larmes.

— Ne me remerciez pas, madame, et promettezmoi, au contraire, que vous daignerez oublier que le plus grand des hasards m’a fait malgré moi le confident de votre secret. Nous sommes appelés tous deux à nous rencontrer dans le même monde, à être présentés l’un à l’autre... Je serais au désespoir si jamais ma présence vous causait un embarras quelconque... Avant de vous éloigner, dites-moi donc, madame, que vous vous en allez rassurée et que vous avez foi eu la parole du comte de Labrède.

— Oh ! je vous crois, monsieur, fit Marguerite dans

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un élan de sincère enthousiasme ; j’ai foi en votre parole, en voire franchise. Vous m’avez rassurée, monsieur deLabrède, jepars sans crainte, et je vous promets de vous rencontrer sans honte.

— A mon tour, je vous dis merci, madame, de me juger ainsi que vous le faiteset de m’avoir compris.

— Je suis persuadée, monsieur, dit-elle encore en souriant à demi et en séchant tout à fait ses larmes, je suis convaincue que mon secret sera aussi bien gardé par vous que par moi.

— Mieux , madame, car une femme peut être conduite à un aveu par la crainte ou par la trahison ; tandis qu’un homme se fait tuer, mais il le garde.

— Monsieur de Labrède, avant de nous séparer, je veux vous dire moi-môme mon nom, fit la jeune femme devenue tout à fait confiante et rassurée. Je suis la femme du marquis de Preuil, ancien garde du corps, et je suis née Marçuerite de Courtenaÿ.

— Votre mère était une amie de la mienne, dit Didier.

— Elles le sont encore, monsieur; seulement ma mère habite un département voisin ; maintenant, votre main, monsieur de Labrède, et voici celle d’unesœur, lit-elle en lui tendant la main avec un abandon plein de loyauté.

Didier lui prit la main , et, s'inclinant respectueusement, la lui baisa.

io*

KKS DÜKI-MSTES.

Au même instant, la jeune femme poussa un cri ; de Labrède releva la fête ;un homme, les bras croisés sur la poitrine, était en face des deux jeunes gens, les foudroyant du regard.

C’était le marquis de Preuil, le mari de Marguerite.

Un grand silence se fit aussitôt. La jeune femme, exagérant la situation, tremblait detoussesmembrcs; le comte de Labréde, avant de prononcer un mot, attendait que M. de Preuil eût parlé afin de voir quelle tournure allait prendre cette nouvelle complication.

— Je vous trouve donc avec votre amant, dit brutalement le marquis en s'avançant sur sa femme.

— Oh ! Monsieur! exclama celle-ci, dans un

cri d’indignation sublime et en lui lançant un regard qui l’enveloppa de tout son mépris.

— Est-il possible, monsieur, que ce soit vous qui parliez ainsi à une honnête femme, ne put s’empêcher de lui dire Didier.

— Cette femme est la mienne, riposta le marquis; quant à vous, monsieur legalant, il ne vousappartient pas de contrôler ma conduite... retirez-vous, madame ; j’ai besoin de m’expliquer avec monsieur.

La marquise de Preuil voulut hasarder quelques paroles, mais son mari l’empêcha de continuer, et, la prenant brusquement par le bras, il la repoussa hors du salon.

— Monsieur, dit Didier au marquis, vous comme t-

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tcz une lâchelé ; cependant je comprends que les apparences vous aient trompé, bien qu’il ne soit pas digne d’admettre une supposition pareille sur la conduite de madame de Preuil ; donc monsieur, avant de vous laisser plus longtemps soupçonner une infamie, permeftez-moi de vous dire, surma foi d’honnête homme, que c’était pour la première fois que j’avais l’honneur de me rencontrer avec madame la marquise de Preuil.

— Etvoiis en étiez déjà aux pressements de main? dit ironiquement le mari... Tenez, monsieur, cessez vos protestations, ou je vous tiendrai pour un lâche.

— Vous vous tromperiez, monsieur, répondit froidement le jeune homme. Cependantje vous jure et je vous répète.. .

— Encore?... Votre nom, monsieur, car n’ayant pas d’armes sur moi, il faut que je remette à demain la triste besogne de vous tuer.

— Tout ce que vous voudrez, monsieur; mon nom, le voici, fit Didier en donnant sa carte; mais pour l’amour de Dieu, écoutez-moi, veuillez m’entendre... je vous affirme que ce que vous soupçonnez est faux, impossible, insensé...

— Alors, monsieur, dit en ricanant le garde du corps, expliquez-moi comment, voyant cette femme pour la première fois, elle vous permettait une semblable familiarité, car je vous ai vu, monsieur, lui

I)aiser la main. Elle marquis l'interrogeait du regard.

— Ceci est mon secret, monsieur, je ne puis le dire...

— Et moi, je vous répète que vous ôtes un lâche.

Et là-dessus le marquis lui tourna les talons avec

mépris.et disparut.

M. de Labrède était atterré, anéanti, non pas du duel qu’il allait avoir avec le marquis, — peu lui importait, à ce brave cœur, — mais de la fatalité qui venait de frapper cette malheureuse femme au moment où il croyait l'avoir rassurée et sauvée de sa honte.

— Ah! Dieu juste! exclama Didier dans un accent d’indéfinissable découragement, que permettez-vous là, mon Dieu!

Et il quitta la maison pour rentrer chez lui.

Le lendemain malin, de très-bonne heure, le valet de chambre de M. de Labrède entrait dans l’appartement de son maître, pour lui dire qu’un monsieur désirait lui parler sans retard.

— Quel est ce monsieur? demanda Didier.

Voici sa carte, monsieur, répondit le domestique.

Et le comte put lire le nom de : Henri de Bachelle.

— Je ne connais pas ce nom, mais faites entrer.

Le nouveau venu pénétra dans la chambre

— Je suis, dit-il, aussitôt qu’il eut aperçu Didier, celui pour qui vous allez vous battre, monsieur do

LE SECRET D’UNE FEMME

Labrède; celui qui devrait ce malin tenir en main l’épée ouïe pistolet que lè hasard vient de placer dans la vôtre pour une cause dont je voudrais seul être responsable; je suis enfin celui dont vous avez hier soir surpris involontairement la confidence.

— C’est juste, votre nom d’Henri aurait dû m’y faire songer; c’est une affaire malheureuse, monsieur, dit tranquillement Didier, et le hasard se mêle de beaucoup de choses qui ne le regardent pas ; veuillez me dire, monsieur, le but de votre visite.

— Monsieur de Labrède, lui dit Henri, aussitôt que j’ai connu les détails de tout ce qui s’était passé, je ne me suis plus occupé que d’une seule chose, faire retomber sur moi tout le poids de cette affaire.

— Cela était impossible, monsieur.

— C’est ce que j’ai été obligé de m’avouer à moimême, lorsqu’il m’a été permis d’apprécier toute la loyauté avec laquelle vous voüs étiez conduit, monsieur, et aussitôt j’ai abandonné mon projet. Seulement, comme j’avais appris que vous arriviez d’un long voyage et que peut-être vous vous trouveriez embarrassé pour des témoins, j’ai voulu mettre à votre disposition...

— Pardon de vous interrompre, dit Didier, mais avant de vous laisser continuer, je dois vous dire que vous ne pouvez pas me servir de témoin dansune rencontre où j’ai le marquis de Preuil pour adversaire ;

votre position vis-à-vis de lui s'y oppose et jcnepuis accepter...

— Pardon à mon tour de vous interrompre, monsieur de I.abrède, et je suis heureux que nous nous soyons rencontrés tous deux dans lesmémes sentiments de délicatesse : ce n’esl pas moi qui viens m’oiïrir, ce sont de mes amis, qui sont là, en bas, et tous inconnus de M. de Preuil.

— C'est bien, j’accepte alors, ütDidieren souriant, et heureux de rencontrer un cœur aussi loyal, aussi délicat que 1e sien.

Les deux jeunes gens se serrèrent aiïectueusement la main.

Quelques instants après, les témoins du marquis étaient chez Didier. L’un d’eux, avant d’entamer les pouparlers avec les seconds de Labrède, demanda à lui parler en particulier.

— Monsieur, dit le témoin du marquis à Didier, quand ils furentseuls, M. de Preuil m’a chargé de vous alTirmer que si vous consentiez à lui expliquer la familiarité qui existe entre sa femme et vous, puisque vous ne vous connaissiez pas, non-seulement il refuserait de se battre, mais encore vous ferait-il des excuses. Madame la marquise qui est malade, et presque dans le délire, a prononcé un nom qui n’est pas le vôtre, avouez-le moi avec franchise : vous seul, monsieur, pouvez donc expliquer ce mystère ; au nom de tout ce

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que VOUS avez de sacré, di(cs-moi la vérité, monsieur; sans cela le marquis sera impitoyable, je vous en préviens, il vous tuera,

— Monsieur, dit Didier d’un airtieret en montrant la porte au témoin, mes seconds sont là, entendez-vous avec eux et ne demandez plus à un gentilhomme s’il préfère l’honneur à la vie; allez, monsieur.

Les conditions du duel furent ainsi arrêtées :

On se bal trait à vingt-cinq pas, au pistolet, marchant chacun l’un sur l’autre à volonté pendant dix pas.

En cas d’insuccès à la première balle échangée, on en échangerait une seconde.

M. de Preuil ayant demandé de tirer le premier en qualité d'oulragé.ce qui était par parenthèse contre toutes les règles admises, M, deLabrède le lui accorda.

A trois heures de l’après-midi, la rencontre avait lieu dans un champ situé sur le chemin de Caudéran.

Les deux adversaires éfaienttousdeuxenhabitnoir, pantalon noir et cravate blanche.

Quand ils se mirent en présence, ils boutonnèrent leur habit. On leur remit les armes et l’on commanda le feu.

M. le marquis de Preuil compta scs dix pas; arrive à la limite, il s’arrêta; puis abattant lentementson pistolet, il visa et fit feu.

Mais Didier ne bougea pas. Le marquis de Preuil le regardait et parut surpris.

A son tour M. de Labrêde s’avança lui-même sur M. de Preuil, marcha comme l’avait fait celui-ci, et bientôt les deux adversaires ne se trouvèrent plus l’un de l’autre qu’à une distance de cinq ans. Seulement il n’y avait plus qu’un seul pistolet chargé, et il était dans les mains de Didier.

Les témoins étaient sous le coup d’une émotion terrible; ils s’attendaient à voir tomber le marquis foudroyé; les secondes étaient des siècles.

M. de Labrède, pâle, mais toujours calme et maître de lui-même, tenant son pistolet de la main droite, déboutonna son habit de la main gauche, défit également son gilet, puismontrantsapoitrineducôtédroit, il dit au marquis, presque à mi-voix, mais sur le ton le plus expressif;

— Voyez, monsieur, si je suis un lâche !

Le malheureux montrait au-dessous du sein droit sa chemise trouée, couverte de sang, ruisselante : il était frappé en pleine poitrine, blessé à mort!

Et pourtant il était encore debout, toujours aussi noble, toujours aussi brave; c’était affreuxà voir, horrible à compter les secondes qui s’écoulaient emportant dans leur marche rapide un des plus beaux caractères chevaleresques de l’époque.

Enfin, quand Didier eut bien indiqué sa blessure à son adversaire, comme pour lui prouver que la mort lui laissait le temps de se venger s’iU’eût voulu, il jeta

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dédaigneusemenl son pistolet derrière lui, et s’avança sur M. de Preuil jusqu’à ce qu’il fût assez près pour lui parler sans être entendu des témoins :

— Et maintenant, monsieur, lui dit-il solennellement, c’est ce mourant frappé par vous qui vous le jure : votre femme est une sainte !

Au même instant, lecomle Didier de Labrède tombait dans les bras de ses témoins, et rendait sa belle âme à Dieu, emportant dans son coeur le secret d’une femme !

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