‹ Les ébénistes du XVIIIe siècleChapitre 327 sur 397 · Id. 0‘. 3737,4 : en 1787, 1.200 1. ; en · texte numérisé non relu

Id. 0‘. 3737,4 : en 1787, 1.200 1. ; en

Riesener continua donc de fournir à Marie-Antoinette des meubles magnifiques, destinés principalement au château de Saint-Cloud. On connaît deux de ces chefs-d’œuvre que l’artiste termina seulement en 1790 et 1791. Le courage qu’il eut de poursuivre leur exécution au milieu des bouleversements dont il était témoin prouve qu’il s’abandonnait à de singulières illusions. Même après la déchéance du Roi, il persévéra dans son optimisme, ne croyant toujours qu’à une crise passagère. L’impossibilité de recouvrer ses créances sur le Trésor, la ruine et l’émigration de sa clientèle avaient compromis sa fortune. Il tenta une spéculation pour la rétablir. Lorsque la Convention mit à l’encan le mobilier royal, l’ancien ébéniste de la Cour racheta une partie de ses ouvrages, dans l’espoir de réaliser un large bénéfice quand la tourmente serait passée. Mais bientôt, à bout de ressources, il dut songer à se défaire des richesses qui encombraient son magasin. En janvier 1794, aux plus sombres jours de la Terreur, il publia des annonces pour les vendre à l’amiable '. Son appel n’ayant pas eu de succès, il le renouvela sous le Directoire2. L’opération fut peu fructueuse, car les doctrines de David discréditaient l’art du temps de Louis XVI et Riesener avait perdu la faveur du public. Mais les gens du métier lui rendaient mieux justice. Sa compétence le faisait souvent désigner comme arbitre par le Tribunal de commerce. Le dernier rapport qû’il rédigea en cette qualité porte la date du 8 frimaire an VIII. Quelques mois plus tard, le vieil ébéniste renonça au travail. Ayant quitté l’Arsenal, il vint se loger rue Saint-Honoré, dans un des pavillons de l’enclos des Jacobins, auprès de l’église où avait siégé le club révolutionnaire. Il y expira le 6 janvier 1806, à l’âge de soixante et onze ans.

Ce maître, longtemps oublié après sa mort, a retrouvé de nos jours la place éminente qu’il mérite dans l’estime des gens de goût. Les découvertes contemporaines ont peu à peu reconstitué son œuvre et permis d’en apprécier la sève artistique, l’abondance et la diversité. Elle comprend des meubles de tous les genres, depuis de superbes monuments jusqu’à de précieux bibelots, et même des sièges en acajou sculpté. Sur la plupart de ces pièces figure l’estampille J. H. RIESENER ; d’autres portent une inscription gravée au burin ; beaucoup sont anonymes, et il en est un bon nombre que l’ébéniste a marquées du poinçon deJ.-F. Œben quand il conduisait les travaux pour la veuve de son ancien patron3. Parmi toutes les merveilles sorties de ses mains, nous citerons les plus typiques, pour faire ressortir les aspects variés de son talent et montrer les évolutions de sa manière.

On a vu qu’une de ses premières entreprises fut de terminer le célèbre bureau de Louis XV, maintenant au musée du Louvre. Ce chef-d’œuvre présente, sur la face postérieure, une signature manuscrite et la date de son achèvement : 7 \iesener fl. ij6() à L'arsenal de paris. Plus de huit ans avaient été nécessaires pour le mener à bien. La conception de l’ou-

1. Ch. Davillier. Le Cabinet du duc d'Aumont , Paris, 1870, du ci-dev. château de Versailles; le tout richement ornés de

Introd. p. x-xi. belles frises et guirlandes, fleurs et autres ornemens, modèles

2. Voici le texte inédit de cette annonce : « Vente de beaux nouveaux, supérieurement ciselés par les plus habiles Artistes de ouvrages d’Ébénisterie de la fabrique du cit. Riesener, ébéniste, Paris et la plus belle dorure en or mat. La vente se fera à savoir° : Secrétaires, Commodes, Bureaux, Tables et Biblio- l’amiable, présentement chez le cit. Riesener, ébéniste, cour des thèques, Toilettes, Cassettes, Secrétaires de voyage, la plus grande Vétérans, à l’Arsenal » ( Annonces , Affiches et Avis divers, an VI, partie d’acajou le mieux poli; d’autres en pièces de rapport de P- 3 1 5)-

marqueterie ombrée d’ébenne, destinés pour le cabinet intérieur 3. Voir ci-dessus page 240.

vrage appartient donc à Œben, mais Riesener en exécuta l’ébénisterie et se surpassa dans ce travail. Tout le meuble est plaqué de bois précieux, jusqu’au dedans des tiroirs. Le fond, caché par le cylindre, offre un genre de mosaïques à quadrillés et rosaces, dont on trouve ici un des plus anciens exemples. A l’extérieur de splendides marqueteries épousent les galbes des panneaux, montrant les attributs de la royauté, les emblèmes des arts et des sciences, de la guerre et du commerce, outre des fruits et des coquillages qui symbolisent la terre et la mer sur lesquelles s’exerce le pouvoir du souverain. Un système de ressorts permet de relever ou d’abaisser le cylindre sur la seule pression d’un bouton. Ce dispositif fut combiné par Riesener lui-même, qui tenait de son maître le goût de la mécanique. On sait qu’Œben avait la spécialité des meubles à secrets et à surprises. Logé dans un bâtiment du Roi, et soustrait par suite au régime corporatif qui interdisait le cumul des métiers, il s’était fait construire une petite forge où il se livrait aux travaux de serrurerie. Son successeur profita de cette installation pour fabriquer aussi des pièces habilement machinées. Dans les débuts de sa carrière, il en fournit plusieurs à Marie-Antoinette dauphine, comme une table de marqueterie, dont un tour de clef faisait avancer la ceinture et reculer le dessus, tandis que divers déclics ouvraient des cases, dressaient un pupitre et levaient un miroir '.

Plusieurs collections françaises et étrangères renferment de grands secrétaires à cylindre construits par Riesener sur le même plan et décorés dans le même goût que le bureau du monarque. Une de ces pièces figure dans le mobilier royal d’Angleterre au palais de Buckingham ; une autre, provenant de la Dauphine, appartient au baron James-A. de Rothschild. Celle que représente notre planche LIV et qui se trouve dans les galeries d’Hertford House 2, porte, avec la signature manuscrite de l’artiste, la date du 20 février 1769. D’après la tradition courante, elle aurait été faite pour le beau-père de Louis XV, comme semblent en témoigner deux monogrammes de marqueterie formés des lettres S. R 3 ( Stanislas Rex). J’avoue ne point partager cette opinion, car Stanislas Leczinski ne vivait plus depuis trois ans lorsque parut l’ouvrage qui lui aurait été dédié. Je crois plutôt que le destinataire devait être Stanislas II Poniatowski, couronné roi de Pologne en 1764, et qui fit exécuter quelques beaux meubles en France au commencement de son règne 4.

Riesener travaillait alors dans un goût large et vigoureux qu’il abandonna plus tard. Ses oeuvres primitives doivent à la puissance de leurs lignes, à la noblesse de leurs ornements un caractère de grandeur que possède au plus haut point l’admirable secrétaire en armoire de la collection Wallace, sur lequel est représenté un coq, symbole de la Vigilance 5. Le Louvre a recueilli deux beaux meubles en acajou se rattachant à la même période. Le premier est un bureau à cylindre qui rappelle encore, dans ses dimensions réduites, les pièces exécutées pour les rois de France et de Pologne6. L’autre est un spécimen très simple de la commode en faveur vers la fin du temps de Louis XV, avec ses pieds cambrés, ses contours à ressauts et sa

1. Arch. nat. O1. 3622, 1. — V. aussi Id. 0> 3319, fol. 183- 4. V. ci-dessus page 80.

184, et O1. 3320, fol. 19-20. 5. Catalogue of theFurniture in the Wallace Collection. London,

2. Catalogue of the Furniture in the Wallace Collection. Lon- 1906, p. 307, Gai. XVIII,n° 4.

don, 1906, p. 298. Gai. XVI, n ° 66. 6. Carie Dreyfus. Musée du Louvre. Le Mobilier du XVIIe et

3. Et non L. R., comme on l’a dit et répété par erreur. du XVIIIe s., 2e éd. Paris [ 1922], 11057.

façade divisée en triptyque contrairement au sens des tiroirs1 2 3. Riesener produisit sur ce modèle de nombreuses commodes, dont la décoration comporte souvent une frise de mosaïque et des panneaux de marqueterie ombrée, comme les spécimens que possèdent le ministère des Affaires étrangères à Paris et le musée d’Art industriel à Berlin \ En même temps, pour obéir aux exigences de la mode, il s’appliquait à trouver des formes purement classiques. Le Grand Trianon renferme une table à écrire qu’il livra au Garde-meuble en 1771 et qui offre un curieux exemple de ses essais dans le goût nouveau. Cet ouvrage, malgré de charmants détails, n’est pas irréprochable : le corps semble un peu lourd sur des pieds trop effilés. Mais l’artiste sut bientôt éviter ces imperfections, ainsi qu'en témoigne une autre petite table à la grecque, reproduite sur notre planche LV, et dont toutes les lignes ont une exquise harmonie5.

On voit au château de Chantilly deux commodes monumentales que Riesener créa pour le duc de Penthièvre peu après l'avènement de Louis XVI. La plus somptueuse (planche LIV) ne porte aucune signature, mais j’ai pu identifier son auteur d’une façon certaine par les archives du Garde-meuble. C’est la réplique d’un chef-d’œuvre, aujourd’hui perdu, que le maître livra le 29 décembre 1775 pour la chambre du Roi à Versailles. Les documents contemporains décrivent cette dernière pièce comme une grande commode ovale, longue d’environ six pieds sur trois de haut, richement ornée de mosaïques à filets et fleurons, avec un panneau de marqueterie. Elle comprenait deux tiroirs glissant sur des roulettes et une armoire dans chaque bout. Adossées aux montants, des figures de bronze doré personnifiaient le Courage, la Lorce, la Prudence, la Tempérance. Sur la façade, des enfants ciselés en ronde bosse symbolisaient la Bienfaisance et la Justice. Un masque du soleil, des guirlandes de fleurs et un globe de lapis aux armes de Lrance complétaient cette splendide décoration. La commode de Louis XVI et celle de son cousin ne différaient que par le tableau central : à la place d’attributs champêtres, le meuble de Versailles montrait la sage Minerve couronnant de lauriers deux médaillons aux chiffres du Roi et de la Reine 4.

Quoique traitée dans un goût plus simple, la seconde commode du duc de Penthièvre se rapproche des précédentes par sa forme générale, le genre de ses marqueteries et surtout un détail remarquable de sa structure. La partie médiane, légèrement en saillie, se découpe suivant un contour irrégulier qui s’échancre sur les côtés pour s’élargir à la base. Cette disposition fut certainement conçue par Riesener et je n’en connais pas d’exemples en dehors de son œuvre. Elle caractérise une belle commode conservée au palais de Lontainebleau s et un meuble assez analogue récemment transféré du ministère de la Marine au musée du Louvre6. Quelques secrétaires du maître présentent sur leur façade des moulures de bronze qui dessinent la même silhouette.

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