INTRODUCTION
La Révolution française venait à peine d'éclater, que déjà la persécution la plus terrible commençait à sévir contre un clergé irréprochable à tous égards, dévoué à son roi, mais encore plus à l'Eglise catholique. Des lois draconiennes le forcèrent bientôt à opter entre l'apostasie et l'exil. La plupart préférèrent l'exil ; ils durent quitter leur patrie, non sans éprouver de grands déchirements du cœur. Sur le nombre, il y en eut qui prirent le chemin de l'Angleterre, et de là se répandirent dans ses colonies, à Jersey, à Guernesey et au Canada. C'est ainsi que quarante-cinq de ces braves champions du catholicisme vinrent débarquer sur nos rivages, acceptant une hospitalité généreusement offerte par le gouvernement et par les évêques de Québec. Arrivés ici sans autre bagage que leur bréviaire et leur science, ils se dévouèrent avec un zèle infatigable à la desserte des paroisses et des missions, à l'aumône-
rie des communautés religieuses, donnant d'une main ce qu'ils recevaient de l'autre, ou parfois ne voulant rien recevoir. Ils se croyaient assez bien payés en acceptant notre hospitalité. Disons aussi que le clergé canadien les aimait et les respectait dans leur malheur.
L'ouvrage que nous livrons aujourd'hui à la publicité rappellera les circonstances particulières à ce mouvement d'émigration vers le sol canadien. Voilà déjà plus d'un siècle que ces ecclésiastiques, bannis de leurs foyers, ont apparu sur la scène canadienne. Si leur mémoire n'est pas encore tout à fait oubliée, elle était, pour le plus grand nombre, sérieusement menacée de disparaître, bien que plusieurs aient conquis une notoriété qu'on leur aurait peutêtre refusée dans leur pays. Et, tout imparfait que peut être le volume que nous leur consacrons, il aura toujours servi à mettre en lumière les figures les moins connues.
Nous avons divisé cet ouvrage en trois parties, dont la première, tout historique, est consacrée à faire connaître les préliminaires de l'exil, ses péripéties, la vie des prêtres réfugiés en Angleterre, l'œuvre de Mgr de la Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, la mission au Canada des abbés Desjardins, Gazel et Eaimbault, du chevalier de la Corne, l'émigration des prêtres à Québec et à Montréal, et enfin les tentatives
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d'une colonisation de royalistes dans le Haut- Canada.
Afin de faire mieux apprécier la belle conduite de ce clergé en exil, nous nous sommes un peu attardé dans des développements familiers au public instruit. Tout de même il nous a paru bon de ne pas les taire, ne fût-ce que pour bien faire comprendre quelle abnégation et quel courage il a fallu à ces prêtres pour endurer les souffrances et braver les rigueurs de l'expatriation, et combien aussi fut discrète et généreuse l'hospitalité du peuple anglais.
Un historien français, dont le nom est peu connu, nous écrivait, il y a quelques années déjà: " J'ai composé un livre sur le clergé français réfugié en Angleterre. Ce livre m'a coûté vingt ans d'étude, huit voyages en Angleterre, en Irlande et en Ecosse, et la prunelle de mes yeux. Avant d'avoir vu et fréquenté les Anglais chez eux, j'avais de la répulsion pour eux. Ces sentiments sont modifiés aujourd'hui. Que quelques hommes d'Etat, tels que Pitt, soient accusés de machiavélisme, il serait puéril de s'en fâcher. Mais du machiavélisme de quelques hommes au machiavélisme de la nation tout entière il y a loin. Ancien élève de l'école des hautes études des Carmes, rue de Vaugirard, et professeur d'histoire pendant trente ans, je ne suis plus un enfant, et ce que
j'iavance à cet égard, dans mou livre, je né crois pas l'avoir hasardé."
Nous ne sommes pas dans les mêmes conditions que notre aimable correspondant, mais, nous aussi, après avoir sérieusement étudié la noble attitude de l'Angleterre en face du clergé et des laïcs réfugiés, nous abondons dans le même senSj et répondons à ceux qui ont cru devoir interpréter cette conduite en disant que si les prêtres n'avaient pas été les ennemis de la révolution ou, si l'on veut, les amis de la royauté, ils n'auraient pas été secourus : " Les émigrés laïques étaient au moins autant les ennemis de la révolution, et les comités, pour subvenir à leurs besoins, ne réussirent point, tandis que ceux créés pour les ecclésiastiques réussirent à merveille. Lorsque, après les souscriptions volontaires et les quêties à domicile, le gouvernement anglais accorda une subvention, le comité pour les ecclésiastiques, à, défaut d'autre comité, fut invité à distribuer des secours aux deux ordres d'émigrés ; mais il ne l'accepta qu'à la condition que les laïques émigrés sans nécessité avant 1792 ne recevraient point de secours, et, chose remarquable, même après cette réserve, un grand nombre de membres du comité se retirèrent."
Il y aurait beaucoup à ajouter sur ce sujet, mais comme notre travail n'est pas une œuvre
de polémique^ miœis-plulôt de reconoMs^nce, et pour' l^AngleteTre:ét: -pour les .pr.êteèSi. qu'elle ëonsentit à accueillir dans sa ëolonîe du Canada j noùs.në dirons. rien de. plus,; laissant" -a. GHacun la- Hberté: de juger- paùr lui-même si :nou& ayons fait là part trop large^àlànatioii.qui.o.uyre.ses ports à ces fugitifs,, les accueille sur-, tous ses rivages, les secourt daîis tons leurs , besoins^ . et ' favorise même l' exercice de leur religion^. .
La seconde partie, enti'èrement-biograpKique;, fera connaître la vie de chacun des quarantecinq prêtres émigrés. Il nous sera donné de faire la connaissance de ces nobles héros à la foi inébranlable, dont les œuvres ne nous sont souvent connues que par une tradition quelque peu indécise. Le fait est que, dans bien des cas, il nous a fallu, faute de documents, recourir à cette tradition, mais, chaque fois, nous avons pu la contrôler au moyen de témoignages dignes de croyance.
La troisième partie renferme les documents où l'auteur a puisé ses renseignements. Il s'en trouve de fort intéressants, entre autres la correspondance échangée entre le gouverneur Simcoe et l'abbé Desjardins, les lettres et mémoires de Mgr de la Marche, de M. l'abbé Desjardins, la correspondance des gouverneurs et lieutenants-gouverneurs des deux provinces du Canada.
On remarquera sans doute que ces documents sont nombreux. Si nous les avons accumulés, c'est dans le but d'éviter le reproche de n'avoir pas épuisé les recherches afin d'épuiser le sujet. Nous comprenons que, même à la faveur de cette surabondance de mémoires, lettres et arrêtés, notre travail est resté inférieur à ce que l'on peut être en droit d'attendre de nos efforts. Tant mieux si cette confession peut servir d'excuse à notre insuffisance.