LE CLEEGÉ FRANÇAIS PROSCRIT
Sommaire : — La Constitution civile du clergé. — Conduite du
clergé français Refus de prêter le serment Evêques
et prêtres protestataires. — Séance intéressante à l'Assemblée Nationale. — Décrets de la Constituante. —
Déportation des prêtres insermentés Décret du 26
août 1792 Exil général du clergé. — Fuit par milliers.
— Trois courants d'émigration vers la Grande-Bretagne et les îles anglo-normandes.
La révolution de 1789 en France a donné à tout l'univers, entre autres spectacles lamentables, celui d'un clergé irréprochable, poursuivi comme un troupeau de fauves et lancé par-dessus les frontières, aprës avoir été arraché à ses autels et à son foyer. Jamais peuple n'avait jusque-là donné un si triste exemple de perversion et de brutalité ; jamais aussi les nations d'Europe et d'Amérique n'ont fait preuve d'autant de générosité qu'en cette circonstance trois fois malheureuse. Pourtant ce clergé n'avait pas mérité qu'on lui fît subir de pareilles avanies, de si cruelles tortures physiques et morales. " Je ne sais, écrit M. de Tocqueville, si, à tout prendre, et malgré les vices apparents de quelques-uns de ses membres, il y eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France, au moment où la révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus
privées, mieux pourvu de vertus publiques et en même temps de plus de foi. La persécution l'a bien montré." (1)
Ruiner le catholicisme en France : tel était le but non avoué des sectaires et des francs-maçons de l'époque. Pour y arriver plus sûrement, il fallait, avant tout, supprimer les têtes bien pensantes, en commençant par les évêques, les prêtres- et les religieux que l'on trouvait gênants. L'Assemblée nationale fit donc voter cette fameuse Constitution civile du clergé, qui n'avait de civil que le nom, car elle empiétait sur le domaine religieux, en attentant au pouvoir du Saint-Siège et à l'autorité épiscopale. Le clergé devait signer cette constitution, sinon il s'exposait à la persécution. C'était lui demander d'abjurer sa foi. Comment les prêtres et les religieux pouvaient-ils prêter cet odieux serment d'allégeance sans violenter leur conscience, puisqu'en fin de compte, ils devaient entrer en plein schisme, en consentant à obéir à l'Etat plutôt qu'à l'Eglise, aux hommes plutôt qu'à Dieu. Aussi les protestations ne manquèrent pas d'arriver de tous côtés.
" Comment," s'écrièrent les évêques et les prêtres que révoltait l'idée du schisme et de l'hérésie, '* ce n'est donc pas assez que le sacrifice de tous nos biens, de tous nos privilèges, de tout l'or du temple; il faudra encore abandonner cette religion même dont nous sommes les ministres ! Il faudra que nous prenions aussi le masque pour vous aider à séduire le peuple, et pour lui faire croire qu'il conserve sa religion, tandis qu'on le conduit dans les routes ténébreuses
(1) TocQUEViLLE. — L'aiicien régime et la révolution, p. 169
de l'erreur et de l'impiété ! Si cet inconcevable projet est jamais appuyé sur vos décrets, nous vous en prévenons, puisqu'il ne s'agit plus de nos fortunes, mais de la vérité et du salut éternel des peuples, le temps des complaisances est passé. ^KTotre conscience nous forcera de vous le dire et nous vous le dirons : Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes."
La Constitution civile du clergé avait été présentée à l'Assemblée nationale le 29 mai 1790. Dans ses séances du 12 et du 24 juillet, elle décréta comme constitutionnelles les dispositions de ce fameux code, qui devait bouleverser si profondément le monde religieux. Le 30 octobre, tous les évêques siégeant au conseil de la nation, moins deux, signèrent un écrit composé par Mgr Boisgelin, archevêque d'Aix, intitulé : Exposition des ■principes sur la constitution civile du clergé. Ce document, resté célèbre, ne faisait que réclamer pour l'Eglise la jouissance de sa juridiction, et pour le Pape la reconnaissance de son autorité en matière disciplinaire et autres. Le tout était exposé avec la plus grande modération et avec une force de dialectique propre à en imposer à tout esprit non préjugé, ni malintentionné. Devant l'Assemblée, des évêques, entre autres l'archevêque d'Aix, l'évêque de Clerraont, des prêtres comme l'abbé Maury, se firent l'écho de leurs collègues, au nombre de 300, en réclamant pour tous la justice qui leur était enlevée par la force brutale.
Le 27 novembre de la même année, un décret fut voté, réglant que tous les évêques et curés qui n'auraient pas prêté, sous huit jours, le serment de fidélité à la Constitution, seraient démis de leurs fonc-
tions et regardés comme des perturbateurs de l'ordre public. Apres bien des hésitations, Louis XVI finit par accorder sa sanction à cette, loi révolutionnaire, et le 4 janvier 1791 fut le jour fixé pour recevoir le serment des évêques et des prêtres députés à l'Assemblée nationale. L'on procéda par ordre alphabétique des évêchés. L'évêque d'Agen, le premier appelé, prit la parole en ces termes : " Messieurs, les sacrifices de la fortune me tentent peu ; mais il en est un que je ne saurais faire:' celui de votre estime et de ma foi; je. serais trop sûr de perdre l'un et l'autre, si je prêtais le serment qu'on exige de moi ".
Chaque évêque pu curé vint à tour de rôle protester contre le code persécuteur, au milieu du tumulte de l'assemblée qui, devenant de plus en plus violent, décida le président à déclarer que dorénavant le député ecclésiastique n'aurait plus qu'à se présenter à la tribune pour proclamer son adhésion en prononçant ces seuls mots : Je le jure. L'évêque de Poitiers, Mgr Beaupoil de Saint- Aulaire, s'avance alors et tout courbé sous le poids des ans, il s'écrie d'une voix solennelle : " Messieurs, j'ai soixante-dix ans, et j'en ai trente-cinq d'épisco.pat ; je ne souillerai pas mes cheveux blancs par le serment de vos décrets, je ne jurerai pas."
*' Placés entre le parjure et la perspective efi^rayante de la faim, s'écrie l'évêque de Dax, notre choix sera bientôt fait. Nous porterons nos regards vers l'éternité ; nous les porterons vers le tombeau dans lequel on veut nous ensevelir, nous en mesurerons de sang-froid la profondeur ! "
Le clergé se leva ensuite comme un seul homme et ât la même déclaration. La salle éclata en cris et en vociférations : A la lanterne tous les évêques et tous les prêtres qui ne jureront pas! Pais le président, rappelant tout le monde à l'ordre, s'écria : " Que ceux des ecclésiastiques qui n'ont pas encore prêté le serment, se lèvent et s'avancent pour le prêter ! " Personne ne se leva, personne ne jura. Et dans toute la France 50,000 ecclésiastiques refusèrent de prêter le serment schismatique. Sur 135 évêques, quatre seulement eurent le triste courage de se soumettre à une loi attentatoire à la liberté de l'Eglise et de ses dignitaires.
L'Assemblée nationale dite Constituante fut remplacée, le 1er octobre 1791, par l'Assemblée nationale législative, qui ne se montra pas moins persécutrice. Elle décida d'envoyer en province des commissaires chargés de faire une enquête sur la conduite des évêques et des prêtres insermentéa dits réfractaires, accusés de fomenter des troubles religieux, de pousser le peuple à l'insubordination, etc: Entre temps l'Assemblée décréta que tout prêtre qui refuserait de prêter le serment civique serait déclaré incapable de toute fonction, privé de son traitement, réputé suspect et désigné pour l'exil ou la prison.
Le 26 mai 1792, l'Assemblée prononça un nouveau décret qui, cette fois, devait inaugurer le régime de la terreur : c'était, comme mesure de police, la déportation de tout ecclésiastique insermenté, du moment que vingt individus, quels qu'ils fussent, demanderaient l'exécution de la loi nouvelle. Ce décret livrait le clergé en bloc au caprice de vingt
personnes ou mieux des vingt premiers misérables que feraient mouvoir les loges maçonniques. Bien que le roi posât son veto à toutes ces lois iniques, les Jacobins ne cessèrent pas d'exciter la populace contre les prêtres, et ceux-ci se virent obligés, pour échapper à la déportation avec ses conséquences désastreuses, de quitter leurs paroisses et de se cacher dans les villes sous des costumes d'emprunt, y gagnant leur vie dans l'exercice de métiers ou d'industries, et exerçant leur ministère dans des oratoires secrets, dans les caves et les bois, dans les montagnes et sur la mer, partout enfin où ils pouvaient opérer œuvre de bien. On se serait cru transporté au temps de ISTéron, alors que clergé et fidèles étaient obligés de vivre sous terre pour s'adonner à leurs exercices religieux. Cependant ils ne manquaient pas de courage ces braves martyrs de leur foi; ils espéraient qu'un jour ou l'autre l'Eglise sortirait triomphante de ces indicibles épreuves.
Le 26 août 1792, un nouveau décret, encore plus barbare que les précédents, portait que tous les prêtres insermentés devaient quitter la France sous quinze jours, sinon ils seraient déportés à la Guyane française. C'est alors que les prêtres résolurent pour la plupart de s'exiler plutôt que d'engager leur conscience et d'apostasier. Munis d'un passeport qu'on les forçait de prendre avant leur départ, ils quittèrent leur patrie, bien à regret sans doute, mais enfin ils sauvaient leur vie, et qui sait ? la France serait peut-être heureuse un jour de leur ouvrir ses bras. Tous cependant ne franchirent pas la frontière ; plusieurs furent retenus par leurs infirmités ou leur
grand âge, d'autres par l'amour du devoir auquel ils ne se croyaient pas libres de se soustraire. Ils s'exposaient par là à la persécution, et elle ne tarda pas à se présenter sous toutes ses formes.
Dès lors commença l'ère des exécutions, des immolations sans nombre, des massacres à la douzaine, dont Paris fut la première ville à donner le signal. La Province suivit bientôt. Et l'on vit ces prêtres, fuyant devant la hache du bourreau, s'acheminer vers des pays où ils seraient à l'abri de la rage des ennemis de l'Eglise. C'est un sauve-qui-peut général. Les uns fuient au sud, d'autres à l'est, d'autres au nord. Rome et l'Italie ouvrent largement leurs portes aux exilés. Pie VI se montre pour eux un véritable père. D'autres se dirigent vers la Suisse et l'Allemagne ; quelques-uns traversent les Pyrénées, et l'Espagne les reçoit. Enfin le plus grand nombre, surtout les prêtres des provinces septentrionales de la Erance, passent en Angleterre ou aux îles anglo-normandes. Ainsi des milliers d'ecclésiastiques, sortis de la Erance par toutes ses portes, purent échapper à la mort en fuyant à l'étranger. Mais de tous les peuples dont on vante l'hospitalité, l'Angleterre occupe le premier rttng; c'est le seul qui fit des démarches pour attirer chez soi ces malheureux abandonnés à leur triste sort. Il est toujours plus agréable d'accepter l'hospitalité spontanément offerte. Ailleurs on les reçut avec courtoisie sans doute, mais on ne les avait pas invités. Aussi l'empressement à traverser la Manche fut-il général. On savait d'avance que l'accueil serait bienveillant. " Cependant cette Angleterre est protestante
et on y parle peu ou point la langue française ! N'importe, nous y serons à l'abri des séides de la république, allons-y ! " Efc tous les jours arrivaient à Douvres des bateaux chargés d'ecclésiastiques, et durant l'automne de 1792 surtout, cette émigration fut extraordinaire. Il en vint, de presque toutes les provinces de France, mais surtout de iN'ormandie, de Bretagne, d'Artois et de Picardie. Ce premier courant commença à s'afîaiblir au mois de mai 1793, et semblait même vouloir disparaître, lorsque vers l'été de 1794 il s'en produisit un second, moins considérable, mais digne d'être mentionné.
Tous les prêtres n'étaient pas partis de France. Les uns y avaient été retenus par une santé débile ou par la crainte d'un déplacement, les autres, trop pauvres, n'avaient pas voulu entreprendre un pareil voyage sans argent ; d'autres enfin aimaient autant mourir que de laisser leurs ouailles à l'abandon. Puis il en était revenu plusieurs de Belgique, d'Italie et d'Espagne, chassés par le mouvement des armées de la révolution sur les confins de ces pays menacés d'envahissement ou déjà soumis. Malgré toutes les bonnes raisons que ces ecclésiastiques pouvaient avoir de rester chez eux, leur sort n'en était pas moins entre les mains des Conventionnels, aussi féroces que des tigres. Nous sommes à l'époque des fameuses Noyades dans la Loire, qui put immortalisé le nom de Carrier. Une seconde persécution s'organise plus terrible encore que la première : les églises sont saccagées, les monastères fermés, les prêtres dispersés sans merci ; on les fusille, on les noie, on les déporte, on les emprisonne sur des
pontons. " Vers la fin de l'année 1794 et en 1795, le nombre de prêtres français, disait de Lubersac en 1802, s'accrut tellement en Angleterre, que peu de temps après, selon les registres qui contiennent les noms, qualités et fonctions de tous les ecclésiastiques émigrés ou déportés en ce royaume, nous voyons que le nombre de ces ecclésiastiques a été évalué au moins à 8,000. Mais, bien entendu, ces listes ne sont que celles des secours accordés à cette époque ; car il est bon d'observer qu'un assez grand nombre d'ecclésiastiques sont restés très longtemps avant .de s'y faire inscrire. Beaucoup n'y furent portés que vers la fin de l'année 1796, parce que jusque-là ils avaient pu se procurer des secours de leurs familles ou vivre de leurs épargnes ou du produit de leurs occupations." (1) Le grand nombre d'ecclésiastiques arrivés en Angleterre vers la fin de l'année 1794 et 1795, est aussi attesté par le Laity's Directory de 1795 : " Cette année 1795, après l'invasion de la Hollande par les armées françaises, le gouvernement anglais, ayant appris qu'un nombre considérable d'ecclésiastiques français, parmi lesquels il y avait plusieurs prélats avec des émigrés laïques, étaient tous exposés au danger de périr par le glaive de leurs ennemis sans pitié, ou de mourir de faim, de froid et de toute sorte de privations, a envoyé des vaisseaux de guerre en observation sur les côtes des Provinces-Unies, afin de sauver Ip plus grand nombre possible de ces infortunés. En réalité, beaucoup de ces malheureux ont ainsi échappé à la mort
(1) De Lubersac Tournai de V Emigration, pp. 12 et 13.
et ont été débarqués en Angleterre, où ils ont été traités avec cette humanité qu'avaient éprouvée déjà un si grand nombre de leurs compatriotes." (1)
Au lendemain du Neuf thermidor la France semblait vouloir se ressaisir. On avait cru, eu effet, après la suppression de la Commune, la fermeture du club des jacobins et l'établissement de la Constitution de l'an HT, que les prêtres pourraient sans crainte retourner dans leurs cures, et les évêques réintégrer leurs évêcliés. Ou vit eu effet bon nombre d'exilés rentrer en Efâiice et reprendre leurs travaux d'autrefois. Mais après le dix-huit fructidor, qui avait marqué une tentative de restauration royaliste, la persécution recommença comme de plus belle. C'est encore la proscription sans trêve ni merci, c'est la déportation pour la majeure partie, et la réclusion pour les vieillards, les malades et les infirmes. Des milliers se dirigent encore vers l'étranger, la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, et surtout l'Angleterre dont la bienfaisance ne tarit pas. Ce troisième courant d'émigration se fit durant les années 1797, 1798 et 1799. Ce devait être le dernier, bien qu'après cette date il en émigra encore un nombre assez considérable, amené par des vaisseaux de guerre anglais qui s'emparaient des navires français chargés de prêtres expatriés. D'Angleterre, où ils ne faisaient qu'un bref séjour, ils passaient en France. Le Concordat devait enfin amener l'apaisement des esprits et calmer l'agitation religieuse qui durait depuis douze ans.
(1) Laity's Directory for 1796.