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Les échelles du Levant

Pendant que s'imprimaient les dernières feuilles de ce livre^ l'auteur mourait à Marseille, sa patrie, au milieu du mois de mai de l'année 1864, à l'âge de trente-deux ans. Déjà il avait donné à la bibliothèque choisie du Messager de la semaine un volume sur la Bulgarie orientale. Il a laissé un manuscrit qui, nous l'espérons, sera bientôt publié et qui traite de la maladie et de la médecine. On y trouve, à côté de hautes considérations philosophiques, d'utiles conseils qu'il a le premier mis en pratique sur les moyens de rendre profitables pour l'àme les souffrances du corps.

Nous avons été le témoin de ses dernières douleurs, et si nous pleurons encore sa mort récente, ce n'est pas sans consolation que nous traçons ces lige.?? pour faire connaître l'auteur de ce livre à ceux qui le liront, et leur faire mesurer l'étendue de la perte que la science et la religion viennent d'éprouver.

Camille Allard naquit à Marseille le 7 octobre 1832. Après avoir terminé avec succès le cours de ses études classiques dans le lycée de cette ville, il embrassa la carrière médicale, et se voua d'abord exclusivement, avec toute l'ardeur de son caractère, aux longues et difficiles études qu'elle exige. Il fit de rapides progrès, qui lui permirent d'obtenir au concours dans les hôpitaux de Marseille et de Paris, ces places si enviées qui permettent aux étudiants d'observer de plus près et de joindre plus efficacement la pratique à la théorie. Il fut reçu docteur en médecine à la Faculté de Paris le 14 décembre 1853, avec la mention : très-bien. Ce qui lui valut ce témoignage de satisfaction de la part de ses juges, ce fut surtout la savante thèse qu'il présenta et qui obtint les honneurs de l'impression dans

l'Union médicale (1). L'année suivante, il fut chargé d'une commission de médecin sanitaire à bord des paquebots-poste du Levant. Attaché au service des transports des blessés, il passa deux mois en station dans la mer Noire. Désireux de mettre à profit, pour son instruction personnelle, ses premiers voyages en pays lointains, il consacra le peu de temps que lui laissait le soin des malades à des observations intelligentes et à la rédaction dénotes de voyage qui lui fournirent, plus tard, les premiers éléments de son livre sur les Échelles du Levant. Au commencement du mois de juin 1855, il fut nommé médecin sanitaire de la mission des ponts et chaussées de France dans la région danubienne. Son livre sur la Bulgarie orientale nous fait connaître quelques-uns des travaux de cette mission, et nous montre avec quelle studieuse application il utilisait ses voyages. Il notait chaque soir les observations de la journée. Il ne perdit pas cette habitude lorsqu'il eut cessé de voyager; seulement il s'observa

(i) Cette thèse traitait : Du poisson considéré comme aliment dans les temps anciens et modernes, et de ses effets sur l'organisme humain.

lui-même au lieu d'observer le monde extérieur, et il écrivit le journal de son âme. Ce futsurlout pour attirer sur les chrétiens d'Orient l'attention des chrétiens d'Occident que Camille Allard publia, sur la Bulgarie Orientale, les remarquables articles qui sont devenus un des livres les plus curieux qu'on puisse consulter quand on veut connaître cette contrée ignorée. Dans ce livre il parle peu de lui-même, et loin d'imiter l'exemple de la plupart des voyageurs qui racontent leurs impressions, il ne songe nullement à se mettre en relief. On ne saurait pas avec quel dévouement il a rempli ses fonctions, si les importants services qu'il a rendus aux divers membres de la mission française, n'étaient pas consignés dans le rapport adressé au ministre du commerce par M. l'ingénieur en chef, directeur de la mission.

Les voyages et les travaux de Camille Allard, qui comptait trop sur sa vigueur et sa jeunesse, avaient altéré sa santé. D'inquiétantes douleurs de poitrine lui tirent désirer une vie moins agitée sous un climat moins meurtrier. Nommé en 1856 médecin des eaux de Saint-Honoré, dans la Nièvre, et, en 1860, inspecteur des

eauxcta Royat et de Saint-Mart, dans le département du Puy-de-Dôme, il put jouir d'un repos relatif qui lui permit de recouvrer une partie de ses forces. Un mariage selon ses vœux, en 1 857 , lui apporta toutes les joies du foyer domestique. Mais il fallait à son activité un travail incessant. Il fut nommé en 1860 professeur suppléant à la faculté de médecine de Clerniont. Ses études scientifiques avaient endormi pendant quelque temps ses goûts littéraires ; mais elles ne les avaient pas éteints. 11 se retrouva écrivain dès qu'il le voulut. Après avoir publié diverses brochures purement médicales (1), il sentit le besoin d'horizons plus étendus. Il donna divers articles au Corres-

(1) Nous citerons entre autres : 1° Considérations sur le traitement thermal des affections pulmonaires. 2° Le traitement de la scrofule par les eaux sulfureuses. 3° De la thérapeutique hydro-minérale des maladies constitutionnelles et en particulier des affections tégumenlaires externes. Ce mémoire devait former les trois premiers chapitres d'un traité complet de thérapeutique hydro-minérale des affections de la peau et des muqueuses. 4° De la méthode en hydrologie médicale. La Société d'Emulation de Paris, devant qui fut lu ce mémoire, en vota la publication dans l'Union méaicale. 5° Des eaux de Saint-Honoré considérées dans leur analogie avec les eaux sidfurées thermales des Pyrénées. 6° Esquisse d'une monographie des eaux de Sainl-llonoré. 7° Mission médicale dans la Dobroutcha, etc.

clant et à la Revue d'Economie chrétienne, et prépara ainsi les volumes deslinés à la bibliothèque choisie du Messager. Ses récits et ses impressions de voyage, soit dans la Bulgarie soit dans le Levant, furent remarqués du public lettré. Mais il ne devait pas jouir longtemps de la juste réputation qu'il commençait à obtenir par ses travaux. En 1863 il recevait la croix delà Légion d'honneur à un âge où tant d'autres n'ont pas encore songé à la mériter. Au moment où tout souriait à sa jeunesse, où l'avenir s'annonçait sous les plus brillants auspices, où quatre gracieux enfants semblaient devoir le retenir sur la terre, où les plus honorables amitiés ajoutaient un charme et une gloire de plus à sa vie, la mort, une mort lente dont il a pu calculer l'approche et compter tous les pas, est venue détruire tant d'espérances et tant de rêves de bonheur. Sa famille et quelques-uns de ses amis l'entouraient à ses derniers moments, pendant qu'il recevait avec une piété exemplaire toutes les divines consolations que l'Église peut apporter aux mourants. Quoique l'heure de la séparation fût prévue depuis plusieurs mois, nul n'était assez

fort pour retenir ses sanglots en cet instant suprême. Lui seul était calme et adressait à chacun ses dernières recommandations, comme à la veille d'un voyage on prend des arrangements de famille. Sa voix éteinte par l'agonie demandait encore des prières. Il montrait le ciel d'une main qui pouvait à peine se soulever; puis il ajoutait en expirant : « Là-haut nous nous retrouverons tous. »

Cette mort si chrétienne n'a étonné aucun de ceux qui connaissaient l'âme de Camille Allard. Nous voudrions en peu de mots faire apprécier cette âme si élevée, si généreuse, si compatissante, si évangélique. Après avoir raconté brièvement la vie extérieure de Camille Allard, nous voudrions essayer de raconter sa vie intérieure. Ce livre, où on retrouve le chrétien en même temps que le voyageur, n'en sera que mieux compris.

^ La première éducation de Camille Allard fut religieuse ; mais il subit, comme tant d'autres, pendant les années effervescentes de la jeunesse, l'influence du milieu délétère où il fut obligé de se trouver, lorsqu'il poursuivit le cours de ses études spéciales. Sans doute il ne

perdit jamais la foi ; elle était gravée dans son âme^ depuis sa plus tendre enfance, en traits ineffaçables ; mais la religion ne le captiva pas entièrement sous son joug divin. Plus tard, il ne parlait de ce qu'il appelait ses égarements d'esprit et de cœur qu'avec une humilité qu'on aurait pu trouver excessive, si on n'avait senti combien elle était sincère. Il fallait peu de chose pour ramener à la fervente pratique du christianisme une âme où l'action de la grâce était préparée par les heureuses qualités de la nature. La Providence mit sur ses pas Paul Reynier, dont l'ardente amitié, l'amabilité séduisante, les courageux exemples, les éloquentes paroles, firent sur lui une décisive impression. On trouvera dans ce livre le récit de la rencontre de Camille Allard et de Paul Reynier, en 185i, sur le paquebot qui allait de Marseille en Egypte. Ces deux nobles cœurs, si bien faits pour se comprendre et pour s'aimer, se retrouvèrent à Paris deux ans plus tard. Quels admirables projets ils formèrent ensemble ! quels entretiens ils prolongèrent, heureux de se revoir et pressentant que leur bonheur ne serait pas de longue durée. La

mort brisa tout à coup cette amitié déjà si forte, quoiqu'elle ne datât que de deux ans. Que dis-je? Les liens qui enchaînaient ces deux âmes l'une à l'autre n'ont pas pu être dénoués par le trépas. L'amour est plus fort que la mort : For lis ut mors dilcclio.

Nous avons raconté ailleurs (1) comment a vécu et comment est mort, à vingt-quatre ans, Paul Reynier, qui semblait né pour offrir à notre siècle un type accompli de poète chrétien. En écrivant les pages destinées à servir d'introduction aux œuvres de Paul Reynier, nous ne prévoyions pas que nous remplirions, quelques années après, pour Camille Allard ce dernier devoir de l'amitié. Quelles furent les paroles suprêmes échangées entre les deux amis pendant le mois qui précéda le moment douloureux où l'un dut fermer les yeux à l'autre et recevoir son dernier soupir? Nous pouvons nous faire une idée de ces admirables confidences. Quelques jours avant sa mort, Paul Reynier, pressentant sa fin prochaine, écrivit diverses

(1) Voir la notice biographique qui précède les œuvres de Paul Reynier.

lettres qui ne devaient être remises à sa famille et à ses amis, que si le triste événement qu'il envisageait avec une sérénité vraiment chrétienne, venait à se réaliser. La lettre destinée à Camille Allard contenait ces lignes touchantes : « Vous avez été pour moi l'ami de la dernière heure, aussi payé en affection que ceux du matin môme de la vie. Vous avez été le dernier sentiment d'amitié dont j'aie respiré la douceur dans mon exil parisien. Nous nous étions promis de faire du bien ensemble ; la gerbe que nous devions former à deux vous est toute laissée à moissonner. Songez, tendre ami, que chaque épi que vous y ajouterez peut avoir une vertu salutaire pour calmer les souffrances épuratives de votre Paul. Si la sainte Vierge, comme je l'espère de celle que j'ai toujours aimée, m'ouvre le paradis, je vous suivrai d'en haut avec amour. Suivez-moi d'en bas par vos prières et gardez-moi une place de souvenir dans votre cœur. Le souvenir doit consoler les morts comme les vivants... » Voilà donc quels étaient les rêves de ces deux âmes qu'appelait le Ciel. Us se promettaient de faire du bien ensemble. Ils voulaient rendre chrétiens

comme eux tous ceux qui étaient jeunes et ardents comme eux.

Camille Allard ne crut pas que la mort de son ami, en le privant de son meilleur appui et de sa plus douce consolation, le dégageait devant Dieu, et lui permettait de ne plus songer à l'œuvre qu'ils avaient résolu d'accomplir en commun. 11 recueillit comme un testament sacré la parole de son ami : « La gerbe que nous devions former à deux vous est toute laissée à moissonner. » Peu de jours après la mort de Paul Reynier, il nous écrivit... « Paul nous a montré la voie, et plaise à Dieu de nous la rendre la moins rude, la moins longue possible... (Hélas! cette dernière prière a été exaucée...) La tâche qu'il m'a laissée m' etYraye, et je ne cesse de demander à Dieu des forces pour l'accomplir... La préoccupation de ses derniersjours, comme celle de toute sa vie, fut la conversion de ses amis et de tant de jeunes gens qui vivent éloignés de Dieu, parce que nulle main secourable ne vient les soutenir. Nous avions déjà formé tout un plan, qu'après sa guérison nous devions tâcher de mettre à exécution. La mort de Paul ne m'a point paru

devoir rien changer à nos projets. Ne m'a-t-il pas dit qu'il me suivait du haut du Ciel? Il prendra donc une part plus grande encore à notre œuvre qu'il n'eût pu le faire sur la terre. Il m'a déjà donné la preuve de son intervention, et je commence à avoir plus de confiance, parce que je ne suis plus seul. De bons amis, pleins d'ardeur et de zèle, auxquels j'avais parlé de la dernière pensée de Paul, l'ont accueillie avec enthousiasme... Tous les jeunes gens qui entreront dans l'œuvre nouvelle, devront appliquer au succès de la religion leur vocation tout entière, et chacun, dans la sphère de sa vocation, devra se vouer à l'apostolat laïque. Humilitas et caritas seront nos mots de ralliement. Toute basée sur la prière et sur l'étude, notre mission dans le monde sera de faire connaître, de faire aimer cette religion aimable que l'on ignore. Fermer la bouche aux demi-savants qui la calomnient sans la connaître, faire entendre un mot de cœur aux âmes tendres et qui ont besoin d'aimer, leur montrer le seul amour véritable, tel sera notre but... »

Dès ce moment toute la vie de Camille Al-

lard peut se résumer en deux mots : humilité et charité! Il fut dans le monde un véritable apôtre, et mit au service de sa foi toutes les ressources de sa profession. Que de cœurs malades il a soulagés ! que d'âmes il a ramenées à la piété de leur enfance ! Les conférences de Saint- Vincent de Paul comptèrent peu de membres plus actifs et plus dévoués. Il possédait à un rare degré, je ne dirai pas l'amour, mais le culte des pauvres. Sous leurs haillons il semblait apercevoir, comme sous un voile, l'adorable figure de Jésus-Christ. A Villefranche, où il a passé ses deux derniers hivers, il avait donné l'ordre de n'empêcher aucun pauvre de frapper à sa porte et de n'en laisser aller aucun sans quelque aumône. Fonder un hospice où les pauvres pourraient venir demander aux propriétés curatives des eaux minérales le soulagement de leurs maux, telle fut sa constante préoccupation, lorsqu'il fut nommé médecin inspecteur des eaux de Royat et de Saint-Mart. Il a eu le bonheur, avant de mourir, de voir son plus cher désir réalisé. Il aurait pu être justement fier, ce semble, de cet hospice de Royat, dont il avait conçu la pensée

et activé l'exécution ; mais il ne craignait rien tant que d'éprouver à la \ue de cette œuvre un sentiment d'amour-propre. Pour faire comprendre quelle humilité accompagnait sa charité, il nous suftîra de citer les lignes suivantes extraites de son journal, dont les plus belles pages seront peut-être publiées prochainement : « Vous m'avez permis de voir votre culte établi dans la chapelle de l'hôpital dont vous avez gratifié notre station thermale (de Royat). Je vous demande pardon, ô mon Dieu, de n'avoir pas coopéré à cette œuvre comme j'aurais dû le faire. On me croit bon, et je ne suis que très-mauvais; je passe pour faire ce que je ne fais pas. Pardonnez-moi, ô mon Dieu, et ne permettez pas que je m'enorgueillisse. . .»

Arrivé à un tel degré de piété et d'union avec Dieu, il ne pouvait pas être épouvanté par la pensée de la mort. Quelquefois, en arrêtant ses regards sur la jeune femme qu'il allait sitôt laisser veuve, sur les quatre gracieux enfants qui allaient être orphelins, il s'attendrissait et demandait à Dieu avec ardeur de le laisser vivre encore quelques années, de lui rendre ses forces qui s'épuisaient chaque jour.

Mais celte prière était bientôt suivie d'un acte de résignation. Dès la fin de l'année 1862 il écrivait : « Il me semble, mon Dieu, que je ne vais pas mieux, et que mon état s'aggrave. Que votre sainte volonté soit faite sur moi, 6 mon Dieu, et rien qu'elle. Vous connaissez mieux que moi ce qui me convient. Santé ou maladie, vie ou mort, j'accepte tout avec une égale soumission; je ne vous demande que l'amour et une horreur croissante du péché. La vue du ciel, le désir du ciel, l'union avec vous, là est le seul bonheur désirable. Si cela est conforme à vos desseins éternels, ô mon Dieu, ne me séparez pas encore de ma femme et de mes enfants. Cette paix et cette joie de mon intérieur me sont bien douces, trop douces peut-être : car nous ne devons pas nous trouver trop bien sur la terre...»

Dieu lui accorda deux ans. Son état, qui avait si tristement empiré, redevint tout à coup meilleur. Un rayon d'espérance consola ceux qui l'aimaient, il put lui-même sourire à 1 avenir. Mais sa vie ne se prolongea que pour achever de s'épurer dans le creuset des souffrances. Dans la dernière phase de sa maladie,

Camille Allard édifiait tous ceux qui étaient les témoins de ses cruelles douleurs. On n'aurait pu s'expliquer sa douce résignation -et sa patience inaltérable, si le crucifix qui était toujours à la portée de ses lèvres, de ses mains ou de ses regards, n'avait révélé le secret de sa force. Que de fois nous l'avons entendu murmurer, durant les courts instants de répit que lui laissait une toux opiniâtre : Fiat voluntas tua! ou le mot de S. François Xavier : Àmplius, Domine, amplius! C'est avec cette filiale soumission à la volonté de Dieu qu'il a souffert et qu'il est mort, laissant à ceux qui l'ont connu un souvenir qu'ils ne pourront oublier et un modèle qu'ils s'efforceront d'imiter. En attendant que la publication d'une partie de son journal et de ses lettres le fassent connaître plus complètement, puissent ces lignes consacrées à sa mémoire continuer le bien qu'il a fait, étendre l'influence de son exemple, apprendre à vivre et à mourir en chrétien.

L'abbé A. Bayle.

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