‹ Les échos du Pas de RolandChapitre 2 sur 21 · LE PRINCE LOUIS-LUCIEN BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE PRINCE LOUIS-LUCIEN BONAPARTE

Monseigneur,

Nos Augustes Souverains, séduits par la beauté de nos plages, viennent chaque année combler de leurs bienfaits des populations toujours heureuses de les revoir.

La richesse de notre langue a su vous

attirer aussi dans nos contrées, et votre

séjour parmi les Basques vous a faitcon-

quérir à jamais les vives sympathies et le dévouement de ce peuple ; il est fier de voir sa langue étudiée et appréciée par un pdnce dont \st sdcoice lui donne un

relief de plus.

Aussi ai-je été heureux de placer sous votre protection un modeste ouvrage écrit en basque, dans Lequel j'ai essayé de dépeindre, avec la physionomie du héros, les hkbuts» et le caractère du pays, et dont le produit sera consacré à secourir un compatriote (iaos le malheur.

Vous, avez daigné accepter eet hûod?mage, veuillez me permettre, Monseigneur, de vous en esprimeF ma ^ve reconnaissance.

Grâce à votre bienTeillànt appui, je

présente avec plus de confiance mon livre an public. J'ose espérer, d'ailleurs, que le lecteur l'accueillera avec indulgence, en faveur des motifs qui m'ont décidé à entreprendre sa publication.

Daignez agréer, Monseigneur, L'hommage de mon profond respect.

Dasgonaguerrb,

Conseiller général.

Rayonne^ 20 novembre 1866.

Le touriste , attiré dans 'ces eontrées par Tios ratissantes plages de Biarritz etde Saint- Jean-de-Ltiz, ne manque jamais d'alkr visiter le femeux Pas de Roland.

H contemple arec émotion ces imposantes masses de granit, ces montagnes jumelles dressant jusqu'au ciel leur cime altière, et dont les fiantes grisâtres sont tantôt parsemés de genêts aux fleurs d'or, tantôt labourés de silitfBB abrupts et d'entailles béantes ou

hérisses de blocs qui surplombent en pointes aiguës. Ici, c'est un immense berceau , au fond duquel la Nive déploie lentement ses nappes bleues et limpides; là, une gorge sombre et sauvage, encombrée de rochers écroulés, au milieu desquels la rivière écume et se tord comme un serpent blessé.

L'art et le génie luttent en ce moment de hardiesse avec cette nature aux aspects bizarres et fantastiques ; déjà le pic du mineur retentit dans la vallée, et bientôt on pourra facilement parcourir le paysage le plus romantique des Pyrénées, et Ton verra le mouvement et la vie s'introduire dans plus d'une habitation aujourd'hui délaissée.

Le Paà de Roland a sa légende merveilleuse que tout le monde connaît. C'est à travers ce rocher incliné sur l'abîme que le Paladin s'ouvrit un passage , et sa grande ombre plane encore sur nos montagnes;

DU PAS DE ROLAND. la

mais le Pas de Roland a aussi ses souvenirs modernes, et j'ai pris à cœur de les rappeler.

Vous qui avez déjà visité ces gorges pittoresques, vous souvient-il d'avoir vu un sentier raide comme une échelle, étroit comme un ruban ? — On le voit serpenter le long de la montagne à droite, portant toujours l'empreinte des pas du contrebandier et des pauvres habitants des hautes chaumières.

Que de scènes émouvantes rappelle ce

sentier !.«..

Souvent, les rivages de la mer engendrent les braves marins, les vastes forêts font les braconniers, les montagnes inaccessibles et le voisinage des frontières enfantent les contrebandiers. Les lieux qui nous ont vus naître et que nous habitons gravent en nous leur caractère, et, bien des fois^

U LM tCHOS

nous devieBoiis mariBs ou f£ffbati&, poëtes ou grammairieBs , &el&n notre contrée d'origine ou notre domicile d'habitude.

Non loiM <le ce ruban onduleux s'élève, sur la montagne en face, une habitation blanche et modeste entourée d'un bo&qu£4 de châta^ gniers ; ell« sourit au milieu de la cisdrière eomme un nid de <^lombes dans la leuillée.

Là vivait un homme à la taille gigantesque et souple^ aux bras musculeux, à l'ieil ardent comme le feu, doué d'une volonté ferma comnie le bronze alii^ à une douœur enfantine, avec une âme belle comme Vinnocence, un eo&ur ouvert i toutes les misères. Généreux jusqu'à la prodigalité, il prêtait et donnail à tout le monde.

Au bas de cette simple ei gracieuse habitation s'ouvrent des abîmes effrayantâ, des grottes profondes, repaire des loup?.

A l'horizon apparaît la cime des Pyrénées

espagnoles, au fani desqn^Ilies s'épamomt utie Taflfée e^armante, af&anehie de toute entrare fiscale. Ce qui est; défendue chez nous, sous peine d^aneft^ et â'eiBfH*»oi!inet* ment, est permis, enfifyafa^^ autorisé méias d^ns eette TaHée.

L'homiBe' dbnt naas tcaçoma id: la i^,^ né dasis une position obscure, était dépottrynd» toute insÉraetfos. Ces ^voliibitinfis et em peîites si serères dans sa paitne^ et, picsqua sous ses yeux sor 1^ tcnw d'Esfpagne, eette iimmimté complète ^ eem emcoiinigeinents, tout cela lui paaratsiisût amonmaL

Bien plus^ eeun-là raêine qui auraient dû lur faire eofuprendre la séi^fitédes Ibis imposées à sou pays étaient les preiimers à exalter sou esprit ai^^tetareux. Tofi« les grande persoana^^ èoi la eoninrée reieuurraient à sa bra^foiuiv, et îk reBÉrete&aîiefit d!ans ufïs» illtmcn^ qui sei^vait simerTe^Qieu-

te LES ÉCHOS

sèment leurs intérêts. Et combien de damest étoiles des salons, n'ont-elles pas fait appel à sa galanterie ! Ainsi , une soirée , un repas somptueux étaient annoncés : de là, dentelles , cachemires obligés.

Une colombe' s'envolait, portant sous son

aile un billet parfumé, et, si un rayon de

lune, se glissant entre deux nuages, fût venu

éclairer le raide sentier de la montagne, vous

auriez vu descendre Ganich (c'est le nom de

notre héros) , protégeant sous sa ceinture

rouge, avec le même soin qu'une mère

donne à son enfant, un manteau de dentelles,

un cachemire moelleux comme l'hermine.

Et tout cela devait s'étaler, le soir même,

au milieu d'un monde appelé à frapper

peut-être, le lendemain, l'homme qui avait

affronté tant de dangers pour parer et mieux

embellir une élégante du jour.

Hélas I qu'il est facile de succomber quand

on a pour complices de sa faute, pour instigateurs même, un homme riche et influent devant lequel on s'incline, une grazia a laquelle il serait si cruel de refuser.

Et croyez-vous que Ganich cédât à l'appât du lucre pour franchir des précipices, braver la chaleur et le froid, affronter la tourmente et l'ouragan ? — Demandez-le à ceux qui le connaissent.

Un jour, une caravane de quatre cents hommes était conduite sous les ordres de cet homme obscur, aussi magnanime que brave.

La discrétion était impossible. L'administration des douanes est informée que tel jour, à telle heure, des colis de dentelles et des ballots de cigares doivent descendre le long du sentier du Pas de Roland. Une cohorte est détachée pour arrêter ces hardis contrebandiers.

Bientôt, les échos de la montagne reten-

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tissent de cris stridents. La earavaoe,; sur^ prise au défilé* bondit comme un seul homme sur ses assaillants;, ceux-ci se défendent anree énergie ; mais, inférieurs en nombre, icraséfr par cette masse de géants , ils saeeombent. Aussitôt, chacun des gardes est garrotté ;> mais le chef s' arrache des mains qpii le rcH tiennent, il saisit son pistolet et, s'élafiçaai sur Ganich , il le décharge à bout portant sur sa poitrine.

Rage et fureur dans la bande rércdtée; les contrebandiers se ruent sur rhomme qfoi vient de frapper leur chef bien-aimé. Mais Ganich conserre son sang- froid, et, compris mant de ses deux mains sa poitrine ^isanglantée :

— Arrêtez ! s'écrie-t-il , et respectez sa yie ; il a fait son devoir, il mérite de vivre.

A ces mots, il s'affaisse ; mais, de son caP ardent, il s^assure que le chef et ses subor-

DU P» m ROLAÎTD; 19

donnés sont mis en liberté, et ses traits amtractés par la douleur reflèbeTnt encfore le sentiment de sa belle âme.

Quelques mois après, la Cour d^assises est solennellement appelée à juger une affaire de rébellion à main armiée. Et Gankby portant sur sa poitrine la trace d^une affreuse blessure à peine cicatrisée, le visage décoloré parla souffrance, se présente l'œil calme et impassible devant les magistrats appelés à le juger.

Un frémissement saisit l'assemblée. On se presse, on se serre pour voir de plus prè& et mieux admirer cet homme sublime. La défense le dresse sur un piédestal ; l'accusation elle-même est forcée de partager l'admiration générale. Un verdict solennel d'acquittement est prononcé. Aussitôt, le Palais de Justice retentit d'applaudissements frénétiques, et Ton porte en triomphe le Basque

intrépide, qui s'est montré si grand en face de la mort (l).

(1) M. Saint-Blancart était le chef qui était chargé d'arrêter la bande de contrebandiers commandée par Ganich. Durant sa vie^ il a toujours parlé de cet homme avec la plus grande admiration^ et il ne cessait de dire : « Je lui dois la vie et j'ai tout fait pour lui donner la mort. »

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